La fille du batelier

Andy Davidson · Chapitre 5 sur 87

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La fille du batelier

Littlefish

 

PENDANT ce temps, sur l’autre rive de la Prosper, caché au plus profond des verts replis de l’île de la vieille sorcière, Littlefish dormait et rêvait. Très haut dans son poste de guet, le dos contre l’écorce brute d’un pin, un petit livre illustré au dos craquelé ouvert sur son ventre. Dans son rêve, il marchait sur un large chemin de terre à l’ombre des bras trapus des chênes qui s’étiraient au-dessus de sa tête, et au bout de ce chemin se dressait une grille, et derrière cette grille il y avait une route, et au-delà de la route un bâtiment en brique planté sur une petite colline, bas et carré, sans fenêtre, juste une porte métallique jaune délavé. Une tour en acier rouge surmontée d’une croix en bois s’élevait au-dessus du bâtiment comme le clocher d’une église. Le garçon distinguait vaguement la forme des maisons, trouble comme si la pluie avait effacé leurs contours tracés à la craie sur une pierre, et d’une autre structure en verre, imposante, assaillie de toutes parts par la végétation et des plantes grimpantes. Des bois montait soudain la plainte des cigales. Le jour commençait à s’assombrir. Un homme se tenait devant la porte jaune, grand, mince, chapeau et manteau noirs, une lame à la main, longue et courbe, et dans le ciel la lune prenait le pas sur le soleil, et de gros nuages violets surgissaient de l’obscurité, tumultueux, saturés d’éclairs et de terreur, le monde tournait à l’envers. Le garçon savait qu’il devait aller vers cet homme, ce bâtiment, bien qu’il n’en eût pas envie. Il n’avait fait qu’un pas lorsqu’un éclair bleu fondit sur la terre et frappa la tour rouge, envoyant des serpents électriques s’enrouler autour des barres d’acier. Ils fouettèrent le bout des branches à proximité et mirent le feu aux arbres, et l’homme descendit de la colline à grandes enjambées, et le garçon fit demi-tour pour partir en courant, hors d’haleine, pendant que tout brûlait, que le feu se propageait de plus en plus vite. Quand il atteignit la rivière, elle était infestée de serpents. Enroulés sur la berge, ils l’attendaient, gueule rose ouverte. Alors il fit volte-face, trouva un pin, commença à grimper, de plus en plus haut. Mais l’homme en noir était en dessous, il grimpait aussi, l’appelait d’une voix bizarre, chantante, alors le garçon s’agrippa à une branche peu solide, qui n’était pas une branche mais un mocassin d’eau, et il tomba. Il tomba, n’en finit plus de tomber, brisa des branches poisseuses de sève, précipité dans la fumée, dans le feu –

Littlefish se réveilla en sursaut.

Il appuya ses larges mains palmées contre la plateforme en bois sous lui, rassuré par sa solidité. De l’autre côté de la rivière, le sommet de la tour rouge dépassait à peine de la cime des arbres, sa croix en bois et l’étrange assemblage d’os qui y était fixé pointés vers un ciel toujours bleu. En contrebas, le bayou s’enroulait comme un reptile prenant le soleil.

En sécurité, pensa-t-il. En sécurité.

Le livre glissa sur ses genoux lorsqu’il se redressa pour s’asseoir. C’était celui de Sœur, tout au moins quand elle était petite. Sur la couverture, il y avait une petite ville : des rues et des maisons, un coiffeur, un poste de police, un hôpital, une école. Il connaissait ces mots parce que Sœur les lui avait appris, et lui avait appris à les dire avec ses mains. Il passa un doigt sur les lettres de la couverture : Voici où je vis. Chaque mot résonna dans sa tête, mais la voix qu’il entendait n’était pas la sienne, car il n’avait jamais entendu sa propre voix, tout comme il n’avait jamais vu de salon de coiffure ou de poste de police, hormis dans les livres. La voix qu’il entendait était celle de Sœur. Cette voix était semblable à la plateforme. Solide. Elle ne se briserait pas.

Il s’empressa d’ouvrir le livre à la page où un homme en costume noir et col blanc se tenait, souriant, devant une église avec un clocher. Il connaissait les mots église et clocher grâce à la comptine que Sœur lui avait apprise quand il était petit, prenant ses mains dans les siennes pour lui montrer comment les plier : Voici l’église, voici le clocher, ouvre les portes, voici les habitants. Sauf qu’il avait du mal à plier ses doigts à cause de la membrane qui les reliait, alors son église se retrouvait toujours vide. En secret, il avait inventé un autre couplet, qu’il chantait dans sa tête chaque fois qu’il joignait les mains : Voici l’église, voici le clocher, je ne suis pas comme les autres habitants. Car l’église de Sœur était toujours pleine, six personnes au teint rose assises et prêtes à faire ce que les gens faisaient dans une église. Sur ce chapitre, son livre était vague, mais une église, ça semblait être un endroit joyeux.

À la différence du bâtiment de son rêve.

Il se rappela la première fois qu’il avait vu la tour rouge. Deux ans plus tôt, lorsque Sœur et lui avaient construit son poste de guet. Il lui avait demandé ce que c’était, et elle avait répondu, après un long silence, que ç’avait été une église.

— Mais maintenant, c’est rien. C’est une ruine.

C’est quoi une ruine ? avait-il demandé en langue des signes.

— Un endroit qui ne devrait plus exister.

Et si c’était une église, où sont ses habitants ?

— Évite de parler quand on est en hauteur comme ça, avait-elle dit, un clou entre les dents. Tu risques de tomber.

C’était peut-être une église pour les gens comme moi, se disait-il à présent. Une église qui ne ressemble pas à une église pour des gens qui ne ressemblent pas à des gens.

Il fouilla dans un creux du tronc au-dessus de sa tête, où il gardait toutes sortes d’objets qu’il trouvait dans la rivière : du fil de pêche avec des hameçons emmêlés dans les nœuds, une boîte de conserve rouillée percée d’un trou en plein milieu, une petite balle blanche pas plus grosse qu’un flotteur en plastique avec de drôles d’entailles à la surface. Un plumier en bois qu’il avait ramassé le long de la berge, embourbé dans une motte de vase et d’herbe. Une image délavée se décollait de son couvercle : une fille en cape rouge avec un panier, un loup dressé sur ses deux pattes arrière tordues. Le loup portait un manteau d’homme avec de gros boutons et souriait, les dents pointues. Littlefish prit quatre crayons dans le plumier, avec lesquels il se mit à colorier la page de l’église : d’abord du rouge, après du noir, le jaune coincé entre ses dents. Il pressait sa langue contre ses lèvres, alternait les couleurs, appuyait si fort sur la page qu’il cassa la mine du crayon orange.

Il resta un moment à contempler ce qu’il avait fait au livre de Sœur, tâchant de percer son mystère.

Voici l’église, voici le clocher.

Soudain, tel le croassement d’un corbeau, l’appelant par son prénom dans sa langue étrange, la voix de Baba :

— Rybka ! Rybka !

Littlefish rangea la boîte et les crayons dans le trou. Il coinça le livre dans la taille élastique de son vieux jean trop court de plusieurs centimètres, puis s’élança avec agilité au-delà de la plateforme pour descendre les planches qu’il avait clouées avec Sœur le long du tronc. Torse nu, il progressait rapidement, sa peau écaillée très proche de la couleur et de la texture de l’écorce du pin. Il sauta à terre et courut pieds nus, sans se soucier des aiguilles de pin et des racines qui piquaient les membranes entre ses orteils.

Il surgit du bois, au bord d’une petite gorge calcaire qui découpait l’île en deux, avec un chenal où poussaient des lentilles d’eau et des plantes aquatiques, et des bassins assez profonds pour y nager. L’eau et le temps avaient creusé des sillons dans les parois de schiste gris, où poussaient des pins à des angles bizarres, et le garçon sautait lestement entre les arbres, descendant une paroi, en gravissant une autre.

En bas, il dévala une pente, sortit du taillis et passa devant l’enclos où une unique chèvre blanche ruminait. La petite cabane à outils, où il gardait ses fourrures et ses couteaux à dépecer, son arc et ses flèches, ses magazines de comics. Le sauna de Baba, avec ses araignées et sa sempiternelle odeur de fumée et d’humidité.

Devant son propre jardin, où courges, haricots, maïs, gombos, tomates et fraises poussaient bien et s’enchevêtraient, luxuriants, comme si le sol lui-même appréciait ses efforts. Toutes sortes d’appareils fabriqués avec des boîtes de conserve, de carillons de bouteilles et d’objets bricolés étaient disposés le long de son périmètre pour éloigner les lapins et les chevreuils, bien qu’aucun animal ne se soit aventuré dans les rangs de ses plantations. Ils avaient brouté jusqu’à plus faim les trèfles, le kudzu et les quelques fleurs que Sœur avait plantées au fil des ans, mais jamais ils n’avaient grignoté la moindre feuille du jardin de Littlefish.

Baba se tenait en bordure de la cour, petite, ronde et impatiente, tandis que des poulets marron sortaient de l’obscurité qui régnait sous le porche à pilotis pour picorer les pieds de la vieille femme. Elle jeta des graines prises dans son tablier et fit claquer sa langue à leur attention.

Elle leva les yeux vers le garçon hors d’haleine et dit :

— Sœur.

Il la vit au pied de la colline, qui portait un carton plein de victuailles.

Il partit comme une flèche sur le chemin de terre rouge qui serpentait dans le kudzu. La vieille femme fit tomber le reste de la ration par terre et chassa un coq monté sur les marches.

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