La fille du batelier

Andy Davidson · Chapitre 87 sur 87

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La fille du batelier

VI. Après le Déluge

VI

APRÈS LE DÉLUGE

 

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DES jours plus tard, les voisins continuaient à venir en aide à leurs voisins – des hommes et des femmes pris au dépourvu, qui étaient montés tant bien que mal sur leur toit, des familles séparées en pleine nuit lorsque l’eau avait déferlé, fait exploser les vitres, effondrer les murs. Des bateaux louvoyaient entre les arbres, des voix appelaient ceux qui avaient disparu et qu’on n’avait pas encore retrouvés. Des corps gorgés d’eau dérivaient, d’autres étaient accrochés dans les arbres. D’autres encore furent découverts dans les prairies à des kilomètres de la rivière, lorsque les eaux décrurent. Parmi ceux-là, coincé contre le remblai rocheux près de la grand-route, à l’endroit où un pont enjambait un ruisseau, un homme vêtu de cuir noir, avec des dents pointues comme celles d’un démon. Une flèche cassée dans sa poitrine.

Pendant des années, les gens racontèrent des histoires sur ce qu’ils avaient vu.

Une Bronco blanche plantée dans un mobile-home comme un missile.

Un tracteur pendu dans un chêne par son essieu avant.

Un vieux canapé coincé dans des branches mortes.

Six buses perchées sur le cadavre d’une mule qui leur servait de radeau.

La dévorant pendant qu’elles naviguaient.

Une semaine plus tard, Miranda retourna au Débarcadère Crabtree. Elle passa le dernier méandre, contempla les dégâts et éprouva une légèreté inattendue face à ce spectacle. Deux étais à l’arrière du magasin s’étaient écroulés et toute la partie arrière, y compris le porche supérieur, avait fini dans la rivière, emportée par les eaux avec le quai flottant. L’escalier en bois émergeait comme une échine de bête dépouillée. Le Débarcadère lui-même avait des allures de crâne sans mâchoire. L’échelle métallique était toujours plantée dans la rivière mais ne menait nulle part. La cabane à outils d’Hiram avait disparu elle aussi. Elle échoua sa barque à fond plat sur la berge, remonta la pente et contourna le bâtiment pour arriver par la porte d’entrée, que l’eau avait complètement arrachée. Le magasin était inondé, et la plupart des étagères, ainsi que le peu de stock restant était éparpillé par terre, embourbé dans une vase malodorante, deux ou trois poissons morts pourrissant dans la chaleur estivale. Miranda pataugea à travers les décombres jusqu’au panneau derrière le comptoir. Elle se baissa, le fit coulisser et sortit de sa cachette des liasses de billets enveloppées de plastique, une pour chaque convoi de marchandise livrée à Cook depuis qu’elle avait quatorze ans. Pas une fortune, mais de quoi vivre. Elle monta à l’étage, consciente des rayons du soleil sur ses joues, se tenant au lambris de sa main droite pour ne pas perdre l’équilibre. Dans le salon, elle récupéra ses deux arcs, ses carquois, des vêtements. Elle feuilleta le maigre album photos pour retrouver celle de la jetée sur le lac Whitman, où elle figurait avec sa mère. Elle la prit, ainsi que le cliché en surimpression dans l’annuaire militaire d’Hiram. Se demandant s’il avait su que Lena Cotton était enceinte. Elle fourra les deux photos dans sa poche et pivota sur elle-même dans ce salon pour la dernière fois. Pas de bruit au rez-de-chaussée – pas de grillons, pas de compresseur. Le magasin était silencieux. Tous les fantômes avaient fui.

Au début de l’automne, sur l’île d’Iskra. Le kudzu virait au marron, mourait sur pied. Miranda enfonça son dernier clou de charpente et laissa tomber son marteau sur la dalle de sol en contreplaqué. En bas de la colline, Littlefish sortit des bois, les épaules chargées de tasseaux de bois. Miranda lui fit signe, mais le garçon n’avait plus de bras libre pour lui répondre. À la place, il lui sourit.

Assise sur la plateforme, la fille enfonçait des clous avec des gestes agiles et sûrs. Elle avait pris du poids et portait des vêtements qui lui allaient ; si pâle auparavant, sa peau avait pris une teinte dorée et s’était parsemée de taches de rousseur. Ses cheveux poussaient, bouclaient, épais et blonds.

— Coucou, fit Miranda lorsque Littlefish posa le bois au pied de la colline.

Elle signa : Déjeuner.

Il acquiesça, et la fille signa son approbation : Faim.

Quelle que soit l’étrange magie qui l’a amenée ici, se dit Miranda, quels que soient les cauchemars qu’elle a vécus ailleurs, elle grandira ici en prenant le temps d’être un enfant. Elle vivra à la lumière.

Ils sortirent d’une glacière des sandwichs au fromage enveloppés de papier aluminium et s’assirent près des tombes à l’ombre du chêne noir, sous un ciel bleu réconfortant. Plus haut sur le coteau, le lopin d’Iskra : un fagot de branches d’eucalyptus liées avec de la ficelle, de la menthe qui poussait sur la terre fraîchement retournée. En dessous, les autres tombes, chacune repérée par une balise fabriquée par le garçon et la fille à partir de bâtons et de débris flottants récupérés dans la rivière. La stèle d’Hiram était une simple flèche plantée dans la terre. Celle de Cora Crabtree, du même bois de cèdre que le Débarcadère, était gravée de son nom, de sa date de naissance, de celle de sa mort. C’est Miranda elle-même qui avait creusé la tombe et y avait déposé le corps de Cora. Redressant ainsi les derniers torts de son ancienne vie.

Une brise fit tinter les conserves du jardin du gamin.

Miranda envisageait ce bruit comme la compagnie agréable d’un nouvel esprit. Elle se demandait si la magie subsistait en ces lieux. Un grincement de planches dans le silence de l’après-midi, des rires portés par un vent doux bienvenu.

Une fois, elle était retournée dans le sauna, après minuit, pendant que les enfants dormaient à même le sol du chalet inachevé, à la belle étoile. Munie d’une lampe, elle s’était assise sur le banc. Elle n’avait pas allumé de feu, pas apporté d’eau, mais s’était contentée d’attendre, à l’affût. Elle n’entendait que l’écho des ronflements du garçon sur le plancher de pin. Longtemps après son départ, supposait-elle, les plantes rampantes qui poussaient sur la colline recouvriraient tout : le chalet, le jardin du gamin, les tombes, ce sauna. Elles tapisseraient la colline, l’atelier, grimperaient à l’arbre de Littlefish, étoufferaient le canyon, et le mystère et la magie de cet endroit tomberaient dans l’oubli, dévorés par la nature qui, ces derniers temps, avait de nouveau sombré dans un long et confortable sommeil, sans géant dans les arbres, sans murmures dans les branches. Les cigales avaient toutes rendu l’âme, laissant pour preuve de leur disparition leur mue dans l’écorce des arbres, dans les murs, les feuilles.

L’oubli, songea Miranda, est une façon de se protéger.

Assise en tailleur contre une racine qui l’enlaçait, la fille lisait un comics en mangeant son sandwich.

Miranda savait que Littlefish la pressait de se choisir un prénom. Elle se demandait ce qu’elle déciderait.

Le gamin posa son sandwich sur son genou. D’un geste du bras, il désigna le chalet, la fille, le sommet de la colline, une brassée de linaires aux fleurs jaunes qui avaient poussé à l’endroit de l’incendie.

Les nuages se regroupaient comme de grandes frégates blanches dans le ciel.

Magnifique, signa-t-il.

Je ne suis pas la fille du batelier, pensa-t-elle. Je ne suis pas l’enfant de la sorcière. Je ne suis pas l’esclave de la lechii. Je ne suis à personne d’autre qu’à elle et à lui, et eux sont miens.

Maison, répondit Miranda.

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