La Forêt promise

Vouk Voutcho · Chapitre 10 sur 14

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La Forêt promise

X Vratch

X

 

VRATCH

 

« Elles sont saines et sauves, me dit Vid, souriant, me voyant grimacer, incapable d’articuler les noms d’Aya et d’Ida. Tu vas les voir sous peu. »

Chemin faisant vers l’autre bout du village, nous passons devant de rares habitants vivants, ceux qui s’étaient enfuis dans la forêt lors du carnage des innocents. Calfeutrés dans leurs huttes, ils nous épient d’un œil soupçonneux. Ils ont l’air de chiens battus, ayant peur de leur ombre.

En route, Vid me raconte les faits désastreux qui se sont passés dans le village avant son retour du château de Trayan, ainsi que le jour même de sa rentrée. Ce qu’il n’a pas vu de ses propres yeux, il l’a entendu de la bouche des survivants.

Non, il ne s’agissait pas d’Huns, mais d’Avars, nos ennemis communs. Car les ennemis de nos ennemis peuvent devenir nos pires ennemis. Comparés avec les Avars, les Huns sont doux comme des agneaux.

Ces guerriers-nés, venant de loin, avaient déjà parcouru de vastes terres pour accaparer les biens d’autres peuples. Archers et cavaliers hors pair, des combattants terribles que ces maudits Avars ! Leurs chevaux sont plus légers que les lynx et plus ra-pides que les lièvres. Quant à leurs maîtres, ils sont féroces et habiles comme les loups, toujours prêts à fondre sur leur proie tels les faucons.

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L’année passée, en été, ils parurent comme tombés du ciel sur la rive opposée de l’étang, armés jusqu’aux dents et revêtus de pied en cap de cuir de bison, qu’aucune flèche ne pouvait transpercer. Ils étaient pourvus de plusieurs chariots, tirés par les Huns, attelés à la place des bœufs, vaincus lors d’une bataille précédente et réduits en esclavage.

Avant de s’attaquer au village, les Avars décapitèrent ces esclaves et écorchèrent leurs têtes. Selon nos témoins, ils leur firent une entaille ronde, en contournant les oreilles, puis ils saisirent la peau et l’arrachèrent du crâne avec les cheveux. Une fois ces têtes écorchées, ils les enfilèrent sur les lances pour épouvanter les Sclavènes. Quant au cuir chevelu de ces malheu-reux, ils s’en servirent pour façonner des fichus, avec lesquels ils se drapèrent les épaules et se couvrirent l’affreuse hure bestiale.

En contournant le marais, ils brûlèrent au passage toute la récolte d’orge et abattirent les animaux qui se trouvaient à la portée de leurs armes. Au dire de rares survivants, ils ressem-blaient aux Huns comme coulés dans le même moule, à part leur taille plus haute et les cheveux qu’ils portaient nattés dans le dos en forme de deux tresses, leur tombant jusqu’aux genoux. Cruels et assoiffés de sang, ils se servaient de ces mêmes tresses pour étrangler les enfants dans les berceaux, ainsi que les jeunes filles qui refusaient de coucher avec eux et répugnaient à leurs viols.

Après avoir dévasté nos champs et décimé notre bétail, ils détruisirent deux tiers du village et pendirent les cadavres des paysans sur les pieux le long de la ruelle principale. Ils empalè-rent le chef de notre tribu Boz et les anciens bûcherons de Sve-vid qui avaient essayé de mettre feu à l’un des chariots abritant leur unique idole.

Cette divinité n’avait aucune apparence humaine, mais plu-tôt animale, un monstre, bâclé d’un énorme crâne de bison et de trois paires de cornes bovines, sur lesquelles ils accrochaient le cuir chevelu et les morceaux de peau écorchée de leurs victimes.

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La tête du monstre était pleine d’araignées, d’une demi-douzaine de rats et de mouches bleues qui ne viennent jamais sur le vivant. Les Avars nourrissaient de la chair humaine ces mangeurs de cadavres qui grouillaient dans leur dieu, en rem-plissant son crâne de membres tranchés et d’entrailles de leurs victimes.

Si les dieux ont créé l’homme à leur image, les hommes de nos jours font aussi les dieux à leur figure. C’est pourquoi le dieu cornu des Avars avait l’apparence d’un dragon, gavé de chair et paré de peaux de nos martyrs. Cela n’empêchait pas les barbares de le vénérer en se prosternant devant lui pour s’égosiller : « Salut sur toi, le vénérable dieu Baïan ! », de lui faire des offrandes et même d’immoler en sacrifice des nouveau-nés à ses pieds. En vérité, la plupart de nos dieux étaient aussi impitoyables, mais loin d’être si féroces et hideux que Baïan des Avars.

Cela fait penser, me dit Vid, qu’il faut se méfier des idoles faites à l’image de l’homme et à la va-vite. Les dieux sont des êtres dédaigneux, capricieux, inconstants dans leurs jugements, propres à singer l’homme comme s’ils voulaient se venger et se moquer de lui. La majeure partie de nos maux a pour cause un grave malentendu. Les dieux ont créé l’homme à l’image de leur sale caractère et les hommes leurs ont rendu la pareille, faisant des idoles au même caractère exécrable, brusque, violent, enclin à la haine.

Vid m’assure que nous ferons prochainement un bon dieu sans cornes, juste et bienfaiteur. Il saura nous faire du bien et nous pardonner le mal. Il sera de grande vertu, ce gardien de la paix des Sclavènes. Il chassera de nos terres tous les intrus. Si certains parmi eux ne voulaient pas s’en aller, il leur infligerait la torture de tenailles portées au rouge, de fouet et de roue, il les supplicierait avec l’huile bouillante et les embrocherait enfin sur nos lances comme des cochons…

 

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En écoutant Vid qui s’essouffle, ayant la bouche pleine de notre futur dieu bienfaisant, je m’aperçois qu’il me mène droit vers la cabane de Svevid. Il n’a pas perdu son don de lire les pensées qui me trottent par la tête.

« Ne t’inquiète pas, Petit Rod, me dit-il. Tous les témoins sont morts, Boz et les bûcherons de Svevid, ainsi que la vieille Vestica que les Avars ont enterrée vivante. Nous pouvons tran-quillement faire peau neuve. Ida, Aya et nos marmots seront ravis de te voir en vie.

Je l’envisage comme si je le demandais :

« Les marmots ? Quels marmots ? »

Il comprend ma question muette et me fait un large sou-rire.

« Les gamins seront ravis de faire ta connaissance, dit-il. Vous allez vous entendre comme larrons en foire. »

Devant la cabane du défunt Svevid je reste baba, comme une poule qui a trouvé un couteau. Aya et Ida lavent du linge sale dans une grosse cuve en bois, dans laquelle en même temps elles savonnent avec soin les fesses de quatre bambins. Ils ont presque le même âge, bien qu’ils soient tout à fait différents. Les deux garçonnets aux cheveux poil de carotte et à la peau lai-teuse, pleine de taches de son, rappellent Ida, telle que j’ai jadis rencontrée au bord de notre étang. Deux autres ont des traits communs avec Aya, la peau brun foncé, le nez court et plat, les pommettes hautes et saillantes, la lèvre inférieure pendante et les yeux bridés, enfonces dans les orbites.

Pendant qu’Aya et Ida me regardent en roulant les yeux d’un air stupéfait, comme si elles voyaient un fantôme revenu de l’autre monde, Vid se pavane devant nous, avance la poitrine et retire la tête en arrière tel un paon qui fait la roue.

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« Triglav nous n’a offert que des garçons, dit-il. Sans doute, pour remplacer nos guerriers que les Avars avaient décimés. »

Je jette un cri de crapaud qui veut dire :

« Le père ? Qui est leur père ? »

Vid devine ma question et me répond par un sourire plein de malice :

« Le père ? Nous deux ! Toi et moi ! »

S’étant remises de leur stupéfaction, Aya et Ida se précipi-tent vers moi avec les quatre marmots pour me donner un bai-ser et m’assourdir de cris de joie.

« Dites bonjour à papa ! croulent-elles comme des bécasses des bois. Faites la bise à papa ! »

Ravis d’acquérir un nouveau père, les garçonnets me cou-vrent les joues de salive qui sent l’ail.

« Nous allons faire fête à papa-Rod ! s’écrie Vid. Nous al-lons arroser le retour de papa-vratch d’un bon verre d’hydromel ! »

C’est la première fois que je mets les pieds dans la demeure de Svevid, la plus belle et la plus spacieuse cabane du village. À la différence des autres, elle n’est pas enfoncée dans la terre et dispose même d’un vrai toit de bois, muni d’une lucarne qui donne du jour sous les combles et chasse la fumée. J’y entre derrière Vid, courbé sous la porte basse. Je crois me trouver dans un tonneau, car tout est dedans fait en bois, les murs, le plancher, les sièges, une table et deux vastes lits. Malgré la lu-carne au plafond, la grande pièce obscure est emplie de fumée et d’odeurs lourdes d’oignon, de chou aigre, de sueur et de vieux cuirs gras.

« Pour commencer, me dit Vid, nous allons te préparer un bon bain, car tu pues comme une punaise. »

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Je me froisse, ayant envie de lui répliquer :

« Quant à vous, vous sentez le bouquin et l’épaule de mou-ton, comme les esprits de la forêt qui coupent la chique aux visi-teurs à quinze pas ! »

Hélas ! je n’arrive pas à lui river mon clou, faute de ma sa-crée langue. Il en profite pour me pousser par une porte dans la minuscule pièce voisine où règne une chaleur accablante.

En moins de deux je me trouve en nage. Il me force à enle-ver la peau de renarde et mes habits en lambeaux. Nu comme la main, je l’observe verser de l’eau sur un poêle de pierre brû-lante, en ricanant dans un nuage de vapeur qui dégage la forte odeur d’écorce de chêne. Il me remet un savon en pain, plein de cendre, et pendant que je me savonne dans la vapeur suffocante, il me fouette le dos avec un balais en branches de saule blanc.

Rapidement, je me sens débarrassé de toutes les impure-tés, je renais et recouvre ma vigueur, surtout au moment où Vid me jette sur les épaules une belle peau de chèvre, avant de me ramener dans la pièce principale où nous attendent Aya et Ida avec les quatre marmots. Elles ont déjà préparé un repas festif, une bouillie d’orge avec de gros morceaux de barbeaux qui nous font venir l’eau à la bouche, surtout après un premier, deuxième et troisième verre d’hydromel.

La boisson ne tarde pas à dénouer la langue de Vid qui me fait un long récit de leur séjour dans le château de Trayan, où ils ont exhumé un squelette, peut-être celui du prince en personne, dont le crâne calciné était plein de bijoux et de pièces d’or. Ainsi ses vœux les plus chers ont été accomplis, grâce à quoi nos marmots auront du foin dans leurs bottes. Le jour de leur retour dans le village a été aussi l’heure du départ des Avars, qui ont laissé derrière eux une image de désolation.

 

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Ils sont partis vers des conquêtes nouvelles avec une dou-zaine de jeunes femmes sclavènes, attelées à leurs chariots comme des bêtes de trait.

Le lendemain, les villageois qui s’étaient enfuis dans la fo-rêt sont rentrés à leur tour et le conseil des vieillards survivants a immédiatement nommé Vid nouveau chef de tribu. Lui, le chef, me désigne sur-le-champ remplaçant de mon grand-père, le nouveau vratch des Sclavènes.

Nous n’avons pas le temps de trinquer à mon honneur et à ma nomination flatteuse, car les dernières paroles de Vid sont interrompues par un cri déchirant d’Aya. Son garçonnet cadet a avalé de travers une bouchée de poisson et une arête lui est res-tée coincée dans la gorge. Le malheureux petit glouton a du mal à respirer. Il s’agite en suffoquant, sans pouvoir dire un seul mot, il bâille, les yeux écarquillés et le visage empourpré.

« Au secours ! » s’écrie Aya en le secouant.

Ida lui donne en vain de grosses tapes dans le dos. Le souffle court, l’enfant continue de s’étouffer. Haletant, pante-lant, il crache du sang avec de petits cris stridents.

« À l’aide ! À l’aide ! » hurle Aya.

Ida me donne plusieurs coups de poing sur la poitrine.

– Tu es le seul qui peut le sauver ! » rugit-elle de colère.

Je ne me le fais pas dire deux fois. En voyant l’enfant entre la vie et la mort, j’attrape dans la marmite un barbillon cuit et le glisse dans mon sac à la place de mon tambour. Chez les esprits de la forêt, on n’obtient rien pour ses beaux yeux : c’est toujours donnant donnant. Je ferme les paupières à moitié et me mets à tambouriner, tout en faisant des tours sur moi. Je tourne de plus en plus vite, me tenant sur la pointe d’un pied, si rapide-ment qu’en un court moment Vid et notre famille nombreuse disparaissent dans un cercle brumeux autour de moi. En même

– 226 – temps, ayant l’impression de m’élever en l’air, je jette trois cris d’aigle. Aussitôt, comme projeté en dehors de la cabane par une force surhumaine, je me trouve les jambes écartées sur un amas de neige.

Les cris d’oiseau que je viens de pousser n’ont pas été vains. Mon vieil ami l’aigle royal surgit entre mes jambes et s’envole tout de suite, m’apportant accroché à son cou. Prompt comme l’éclair, il monte à la hauteur des cimes d’arbres. Nous survolons la forêt et en peu de temps nous nous retrouvons à l’endroit même où j’ai quitté la compagnie des esprits dans la misère, des pauvres meurt-de-faim. La clairière est toujours parsemée de petites mares qui répandent une odeur de soufre, celle que dégagent les démons lorsqu’ils lâchent des vents.

Il suffit que nous touchions le sol pour qu’ils surgissent de-vant nous tels des champignons après la pluie. Cette fois, ils se laissent voir sans aucune crainte, avec leur chef, un échalas à la peau collée aux os, qui a l’haleine puante à faire tomber les mouches au vol.

« Que veux-tu, blanc bec ? » me demande-t-il, me soufflant aux narines des bouffées fétides.

À ma grande surprise, comme lors de ma première visite, je retrouve l’usage de la parole et je m’écrie à plein gosier :

« À l’aide, vénérable maître ! Un enfant meurt chez nous ! »

L’échalas spectral retrousse son nez, ne quittant pas des yeux mon sac d’où saillit la queue du barbillon.

« Donnant donnant ! » me dit-il en nasillant tel un canard, avec un accent étranger.

Je m’empresse d’exaucer son vœu, car le temps de l’enfant agonisant est compté. Je sors de mon sac le poisson qui com-mence à sentir mauvais et le jette au démon affamé.

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Ayant la main leste, il le saisit au vol et le mord à belles dents. Il le déchiquette précipitamment et avale de travers une grosse arête, laquelle, curieusement, ne lui cause aucune gêne. Au lieu de tousser ou suffoquer, il la crache sur moi et engloutit le reste de barbillon avec sa queue, sans le mâcher.

Il esquisse un sourire et fait un long rot qui résonne comme sorti d’un tonneau.

« Ça y est, me dit-il. L’affaire est faite. Et maintenant, fous le camp. »

Je m’empresse de me mettre à califourchon sur le dos de mon aigle et de m’agripper à son cou juste avant qu’il ne s’élance dans les airs. Les yeux fermés et les dents serrées, j’endure le fouettement du vent froid jusqu’à ce que ma mon-ture royale se pose sur le sol devant la cabane de Svevid, d’où une nouvelle force surhumaine me projette dedans comme une feuille morte qui tournoie au vent.

Mort de fatigue et courbatu dans tout le corps, je fais en-core deux ou trois tours sur la pointe des pieds au milieu de la pièce principale, avant de m’arrêter pour reprendre souffle.

Mon retour me fait une nouvelle surprise, plus grande en-core que celles que j’ai vécues dans le monde des esprits : je m’aperçois que mon corps n’a jamais quitté cette cabane. Émer-veillés, mes amis me regardent avec gratitude, surtout Aya qui berce dans ses bras son enfant sain et sauf. Par miracle, avant qu’il ne s’étouffe, il a recraché l’arête, coincée dans sa gorge, vraisemblablement au moment même où l’esprit spectral dans la forêt a rejeté l’os du barbillon.

Aya le caresse par de douces paroles :

« Fais la bise à papa-vratch. Dis un grand merci à papa-vratch. »

 

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Le petit miraculé me couvre la joue de sa salive à l’odeur de vomi et de poisson.

« J’ai deux mauvaises nouvelles pour toi, me dit Vid en guise de remerciement. La première : depuis peu, nous avons un vratch noir, Boz le Borgne, le fils, le neveu de Svevid, un odieux usurpateur qui pourrait t’envenimer la vie. Il ne cesse de semer le mal autour de lui. La deuxième nouvelle est pire : la cabane de ton père n’existe plus, les Avars l’ont rasée. »

En éprouvant un serrement de cœur, je lui fais signe d’au revoir et me dirige vers la sortie sous les regards angoissés des jeunes femmes et des enfants.

« Veux-tu que je te tienne compagnie ? » me lance Vid.

Je refuse en hochant la tête. Je sors et claque la porte.

Avant de me rendre dans la forêt, à l’endroit où se situait l’atelier de mon père, je passe d’abord par la cabane du Vieux Rod pour y récupérer son miroir, cette petite fenêtre ouverte sur l’invisible et le monde des morts.

Rien n’a bougé, rien n’a changé depuis mon départ. Devant le foyer vide, mon grand-père est toujours assis par terre en tail-leur, les jambes à plat, repliées, et les mains croisées sur la poi-trine. Ses yeux vitrés me dévisagent comme la dernière fois, sans me reconnaître.

Il ne pourrit point, il dégage toujours la senteur agréable de la noix verte. Un rayon de soleil, qui pénètre à travers le toit, lui tombe sur l’épaule et projette son ombre sur le sol, une grande tache noirâtre, que je contourne avec précaution sans marcher là-dessus.

C’est lui-même qui m’a appris à me méfier des ombres, sur-tout des ombres des morts. Il m’a dit qu’elles demeurent sou-vent en vie quelque temps après le trépas de leurs maîtres. Les

– 229 – ombres se nourrissent d’ombres, et celle d’un trépassé et apte à avaler l’ombre d’un vivant. Rester sans son ombre est le pire des malheurs : c’est tout aussi déplorable que de perdre son âme.

La seule trace du temps qui s’est écoulé depuis la mort du Vieux Rod est une toile d’araignée, tissée entre ses jambes, dans laquelle gît un papillon rosâtre desséché. Avant de partir, je le décolle les fils entrecroisés : le messager du destin, un papillon rose nous promet le bonheur. On dit que l’âme des mourants sort de leur bouche sous la forme d’un papillon avec leur dernier râle.

Je colle la bestiole sacrée sur le manche du miroir et je tourne le dos à mon grand-père, en le regardant en catimini sur la surface du métal poli. À la sortie de la cabane, je le vois dans le miroir se lever et dresser la tête, faisant un sourire avenant. Il paraît miraculeusement rajeuni, redevenu l’homme dans la fleur de l’âge. Le visage coloré, les cheveux blonds et bouclés, les épaules musclées, le corps bien charpenté, les jambes longues et fuselées, il a l’air d’un athlète, tel Trkovoï, notre dieu de la course à pied.

Malgré cette image séduisante, je sais qu’il faut prendre garde aux miroirs, ces fenêtres matoises ouvrant sur Nav, qui peuvent emprisonner celui qui s’y mire. Même le Vieux Rod s’en méfiait après le coucher du soleil, sachant que son miroir était capable de lui montrer rien de moins que le cul satanique d’un mauvais esprit.

Pétrifié sur le pas de la porte, je frissonne pendant quelques instants, avant de m’enhardir à quitter l’image de son âme dans le métal poli et à me retourner. Bien entendu, c’était une apparence trompeuse, visible uniquement dans le miroir, son âme éternellement jeune.

Quant à lui dans le monde réel, il n’a pas bougé d’un poil de sa place devant l’âtre, d’où il me scrute comme s’il lisait mes pensées les plus secrètes. Il me suit de ce regard scrutateur

– 230 – jusqu’à la ruelle qui me mène vers la sortie du village, vers les restes de l’atelier de mon père dans la haute futaie.

Là, devant l’image des débris de sa cabane, mon cœur se met à palpiter. Je traîne les pieds d’un côté à l’autre du lieu de l’incendie et m’arrête au milieu des décombres, devant un amas de déchets calcinés qui obturent l’entrée de la cave, où j’éprouve le désir d’être à cent pieds sous terre.

Tout est détruit et réduit en cendres, l’ensemble des objets qui servaient à garnir la cabane, les outils de mon père sculp-teur, ses ouvrages de sculpture et même la figure de Domovoï, le bienfaisant esprit de la maison sclavène, qu’autrefois j’avais fait monter aux cieux avec son attelage d’aigles. Lui et ses oiseaux divins sont couvert de suie, défigurés, estropiés, réduits en charbon, changés en démons.

Accablé, écrasé et prêt à partir en catastrophe de ce lieu si-nistre, je fouille au-dessous de quelques débris, de morceaux de bois calcinés et sous les tas de cendres.

En soulevant une planche, je m’ébahis en découvrant deux objets qui me tiennent à cœur, le flûteau d’Aya et celui qu’elle m’avait offert. Le sien est carbonisé dans l’incendie et s’émiette au premier toucher. Par chance, le mien est sorti indemne du feu et répond à mon souffle avec un son pur, cristallin.

Curieusement, ce roucoulement, semblable au cri amou-reux de la tourterelle, m’apporte un peu de soulagement. Le deuxième et le troisième son me dilatent le cœur comme si le pipeau champêtre voulait m’encourager en me roucoulant : « Tiens bon, Petit Rod ! Garde la tête haute ! Ta cabane rasée : tu en bâtiras une autre. Les sculptures de vos idoles brûlées : tu en tailleras d’autres. Il faut prendre la vie comme elle vient… »

Réconforté, je me délivre de mon angoisse et quitte ce lu-gubre endroit pour me rendre auprès de notre jeune chêne. Chemin faisant, je continue à souffler dans le flûteau dont les

– 231 – sons attirent avec une force irrésistible des merles et des tourte-relles des environs. Je jubile, n’étant plus muet, grâce à ce pi-peau magique. Je parle aux oiseaux, excellant dans leur langue comme les premiers hommes dans la nuit des temps.

Le cœur épanoui, j’arrive au pied de notre chêne qui a monté en graine pendant mon absence et a dépassé en hauteur tous les arbres avoisinants. À en juger d’après sa taille, chaque jour que j’ai passé dans le monde des esprits a valu une année entière dans notre village.

Au milieu de sa couronne, j’avise un gui aux feuilles char-nues et aux touffes jaunes de ses fleurs. En apparence, il a crû en même temps que son hôte. Enlacée autour du chêne, cette fameuse plante abrite l’âme de l’arbre durant le rude hiver. En bas du chêne, je ne m’étonne pas de voir saillir de la neige nos mandragores qui ont fui la cabane à temps, bien avant l’incendie.

Elles paraissent plus nombreuses qu’avant mon départ, comme si elles avaient entre-temps fait des petits. Elles se trou-vent à l’endroit même où j’avais enterré Pinpin, ses louveteaux et notre enfant, né avant terme avec un œil de poisson sur le front.

Je me remets à souffler dans les tuyaux du roseau, voulant redire à tout ce beau monde ce que le flûteau m’a chanté dans la langue des oiseaux :

« Gardez la tête haute ! Il faut prendre la vie comme elle vient. Ensemble, nous rebâtirons la cabane de mon père. En-semble, nous referons nos idoles brûlées et, avant tout, nous taillerons un nouveau Triglav !… »

J’admire le jeune chêne, je le contemple dans sa haute ma-jesté. Je l’imagine transformé un beau jour en Triglav à trois têtes, la première de chien, la deuxième de loup et une troisième de salamandre sur sa poitrine, qui le protégera du feu. Nourrie

– 232 – par notre mort-né, cette idole guérira les enfants souffrants que la nature et les hommes ont rejetés. Gavé de chair de Pinpin et de ses quatre louveteaux, notre futur dieu deviendra notre meil-leur ami comme un chien, mais aussi sauvage et courageux comme un loup.

Soulagé, me réjouissant de mon prochain travail de sculp-teur, je quitte le chêne et les morts qu’il abrite, m’enfonçant dans la forêt, en direction de la source de Yéléna. Au lointain, je distingue les cris hilares et les rires que je reconnais tout de suite. Ils appartiennent à Léchy, l’esprit des arbres, qui vient de renaître avec les premiers feuillages à la fin de l’hiver.

En dépit du fait qu’il devient tendre et sentimental au prin-temps, capable de s’éprendre de quiconque, il faut se méfier de son penchant pour les jouissances corporelles, surtout quand il se trouve derrière le postérieur d’un homme ou d’une bête. Je n’ai jamais oublié ses ébats amoureux avec la mule qui lui avait imprudemment tourné le dos.

La plus grande partie de la source de ma sœur est toujours gelée, hormis une mare ovale, semblable à un œil géant, où la glace est déjà fondue, un rond d’eau bleu-vert dans lequel se reflète le visage d’un inconnu lorsque je m’agenouille devant lui. C’est à n’y pas croire : c’est ma face, avec la cicatrice du grain de beauté sur la joue, c’est mon nez pointu comme celui des en-fants faméliques, ce sont mes yeux et mes cheveux en désordre, mais, malgré tout, je vois un homme étranger répondre à mon sourire avec un soupir de découragement.

Le visage sillonné de rides avec des poches sous les yeux et la longue barbe à deux pointes, il me parcourt d’un regard an-xieux. Depuis notre dernière rencontre devant la source de Yé-léna, il a pris un coup de vieux. Il ressemble à mon grand-père, l’image même d’un vratch âgé et usé. Le reflet tremblotant de sa face m’empêche de voir ma sœur au fond de la source ; la gueule

– 233 – de mon sacré sosie occupe toute la surface du cercle fondu, en-touré d’une auréole de cristaux de glace.

En me levant et reculant d’un pas, je reste consterné. Au lieu de me suivre, de sortir de la mare, le reflet de mon visage se tient sur la surface de l’eau, sans bouger d’un pouce. Il a l’air d’être gelé, retenu dans la source par une force surnaturelle. Il roule les yeux, il fait les grimaces qui expriment la détresse et remue les lèvres comme s’il voulait me mettre en garde contre un danger et attirer mon attention sur la présence de quelqu’un derrière moi.

Un ricanement, pareil au cri du corbeau, me fait sursauter et tourner la tête.

Son rire enroué ne m’étonne guère, car il a la tête du cor-beau et le bec du corbeau, il a le teint noir et il porte la livrée couleur de la poix de cet oiseau de mauvais augure. Ce grand escogriffe, tout de noir vêtu, est juché sur la branche la plus basse d’un arbre où il branle les longues jambes maigres d’avant en arrière.

Bien que je ne l’aie jamais vu auparavant, je le reconnais immédiatement grâce à l’absence de son œil gauche, à la place duquel se trouve une plaie béante, bordée de chassie. Il n’y a nul doute qu’il s’agit du vratch noir dont Vid m’a parlé, de Boz le Borgne, le fils de Boz, le neveu de Svevid, qui se propose de m’envenimer la vie.

Selon les dires de mon grand-père, les vratch noirs prêtent les mêmes serments que les vratch blancs et font le même rude apprentissage chez les Esprits de la forêt. Mais au lieu de se ser-vir de leurs pouvoirs pour faire du bien aux hommes, ils agis-sent pour eux-mêmes et sèment la zizanie autour d’eux. Tortu-rés par des Esprits, ils n’ont pas souffert suffisamment pour éle-ver leur âme et agir avec bonté au retour sur notre terre. Bien au contraire. Ils ensorcellent les paysans et le bétail, ils envoûtent

– 234 – de braves gens, ils tuent à distance et provoquent des maladies incurables pour se venger et se faire craindre.

Ainsi que le chef des Esprits qui a sauvé l’enfant d’Aya, il parle du nez avec le même accent étranger.

« Tu es cuit, petit merdeux, me dit-il. Ta sale gueule t’a plaqué à jamais. »

Impuissant et indigné, je pousse un coassement.

« Tu n’es pas bon à jeter aux chiens, drôle de coco, me ré-plique-t-il en ricanant. Tu es foutu. Je vais t’arracher le nez du visage. Mais, avant ça, tu vas avaler quelques couleuvres. »

Il tend les bras vers moi, faisant semblant de décocher d’un arc invisible une flèche qui échappe à ma vue.

La perte de mon image qui flotte dans la source m’a vidé et rendu exténué comme si tout le sang s’était écoulé de mon corps. Je me trouve mal, pris d’une faiblesse étrange, d’une es-pèce de vertige, qui fait tourner autour de moi la source de Yé-léna avec mon visage volé et même l’arbre sur lequel le méchant escogriffe branle les jambes.

Quelque chose dans ma gorge m’empêche de respirer, un corps qui remue dans mon gosier m’étouffe.

J’essaie de l’expulser en toussant, je me racle fortement la gorge et enfin je parviens à le chasser : avec un crachat mêlé de sang, je rejette de la bouche un lézard vivant.

Contrarié, Boz le Borgne glisse par terre et aboie en me montrant les dents.

« Je t’écraserai comme un ver, merdeux ! »

Pour échapper à son emportement, je devrais recourir à l’aide de ma seule arme, mon tambour et ma danse. Malheureu-sement, je suis presque incapable de me tenir debout. Impuis-

– 235 – sant comme glacé, je l’observe s’approcher de la source de ma sœur, faire tomber son pantalon et se mettre à pisser sur mon image dans l’eau.

La vapeur qui s’élève de son urine répand une odeur sulfu-reuse qui me prend à la gorge, une puanteur tout aussi répu-gnante que celles de sa sueur, de sa mauvaise haleine et de ses pets à couper au sabre. Tout ce qu’il a appris chez les esprits de la forêt, c’est de puer à tuer les mouches au vol. On dirait qu’il est plein de lézards comme la plupart de vratch noirs, que l’on ne peut débarrasser de ce maudit fardeau qu’en les faisant vo-mir.

Arrosé par son pissat corrosif, mon image dans la source grimace de douleur, couverte de brûlures, les yeux écarquillés, en jetant des cris inaudibles sous l’eau.

À ce moment où tout me paraît perdu à jamais, le salut inopiné me tombe du ciel. Du coin de l’œil, je vois surgir au bord de la clairière ma vieille connaissance, Léchy, que le prin-temps précoce a fait renaître. Je savais qu’il était apte à changer de taille, atteignant parfois la cime des arbres ou devenant plus petit qu’un nain, mais j’ignorais qu’il fût capable de se déguiser en élégant, imbu de lui-même. Cette fois, il a jeté son dévolu sur un corps humain de forte corpulence et il s’est mis sur son trente et un pour fêter sa nouvelle naissance. Il s’est coiffé d’un chapeau vert criard, de la même couleur que sa longue barbe, et il a endossé une chemise faite de jeunes feuilles de fougère qui lui couvrent à peine les parties honteuses.

Le fait d’avoir baissé son pantalon va se montrer néfaste pour Boz le Borgne. Cela va lui coûter la peau des fesses. Sitôt que Léchy aperçoit le bas du dos nu du vratch noir, son visage change de couleur. Bleu canard, il s’emplit brusquement de sang, et devient pourpre, alors que ses yeux sortent de leurs or-bites sous l’effet d’une forte émotion.

 

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À pas de loup, il s’approche du dos de Boz le Borgne qui se penche vers la source pour retrousser les jambes de son panta-lon. En même temps, en bavant, Léchy retrousse ses manches et se passe avec volupté la langue verte sur les lèvres, se délectant à l’idée d’un plaisir tout proche.

Les événements suivent leur cours fatal. Attiré comme par un aimant par les fesses en goutte d’huile de Boz le Borgne, Lé-chy le saisit de derrière et l’enlace avec ses longs bras verts, à l’égal d’un lierre qui étreint ainsi les troncs d’arbres, qui les serre comme pour danser avec eux, comme pour leur donner un baiser ou les étouffer. Tandis que sa proie jette des cris de fu-reur, il se colle contre ses miches et commence à se branler d’avant en arrière, de même qu’il s’était agité, agrippé à la croupe de notre mule.

L’œil exorbité comme celui d’un veau que l’on égorge, Boz vocifère et crie tel un putois, puis il gémit, glapit, rugit à se faire mal au gosier, et finit par beugler de douleur, avant qu’il ne se mette à éructer, à rendre tripes et boyaux, à vomir en jet les lé-zards qui remplissent tout son corps. Une vraie gerbe de lézards verts, couverts d’écailles, à la queue effilée, qui bâillent de faim et sifflent comme des serpents !

Dégoûté, Léchy se sépare de lui et foule aux pieds les rep-tiles repoussants qui pullulent par terre.

Boz le Borgne en profite pour relever en hâte son pantalon et couvrir son triste postérieur couvert de sang. En abandon-nant ses lézards, il se tire des flûtes et se sauve dans la forêt comme poursuivi par tous les démons de l’enfer.

Mon image flottant dans la source le suit de regard, mais la fuite de son bourreau ne lui apporte aucun contentement. La bouche amère, l’air rageur, elle ne cesse de grimacer en lâchant des jurons inaudibles. Je lis sur ses lèvres :

« Œil pour œil et dent pour dent ! »

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Cette gueule irritable et vindicative m’est complètement étrangère, mais en dépit de tout, c’est ma propre face que je voudrais recouvrer à tout prix, comme si, avec elle, j’avais perdu une partie de moi-même.

Compatissant, Léchy me jette un coup d’œil complice et se penche vers la source qui commence à bouillonner, menaçant de faire sombrer à jamais mon image. Elle l’échappe belle grâce à Léchy débonnaire qui l’attrape avec son long bras vert et la tire au sec. Posée sur un buisson, elle se trouve en piteux état, froissée et chiffonnée, les yeux mouillés, les joues trempées de gouttes d’eau ressemblant aux larmes.

S’étant apitoyé sur son sort, Léchy la saisit prudemment. Il prend soin de ne pas lui endommager les oreilles en feuilles de chou. Il l’essore tout aussi délicatement pour faire sortir de l’eau de ses yeux et ses oreilles. Il la presse, il la lisse sur sa cuisse et l’applique finalement sur mon visage telle une crêpe.

Je suis content d’avoir récupéré mon image capturée, mais en même temps je regrette de l’avoir regagnée dans ce lamen-table état.

Tout le reste de ma vie, je serai obligé de porter sur le vi-sage les traits de cette rancunière, quoique je n’aie jamais eu aucun désir de me venger de personne. Seul un justicier divin comme Triglav a le droit à la vengeance divine. Quant aux hommes, si tous les humains recouraient au fameux « œil pour œil dent pour dent », le monde deviendrait aveugle et édenté.

 

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