La Forêt promise
II les Œufs de L’aigle
II
LES ŒUFS DE L’AIGLE
Tous les matins à l’aube, avant de grimper à la tête de mon chêne, je me rends au bord de ma source pour admirer la lu-mière rose qui précède le lever du soleil et caresse l’eau cristal-line. Habituellement, elle bouillonne un peu, jaillissant des grottes sous terre.
J’observe les bulles qui crèvent à sa surface jusqu’à ce que je sois pris d’un doux vertige, comme si j’avais bu de la boisson au miel du Vieux Rod. Mon visage défiguré danse dans les bouillons d’eau, alors que je me débarbouille et me tresse les cheveux.
Depuis ce matin, une chose bizarre se produit dans ma source. On dirait qu’une force magique l’a ensorcelée pendant la nuit. Elle ne bouillonne plus et ne reflète plus les rayons de so-leil qui se faufilent dans le sous-bois. Elle est devenue immobile et bleutée comme gelée. En me penchant, j’aperçois dans l’eau mon visage avec la cicatrice du grain de beauté sur la joue, que le grand-père m’a brûlé l’autre jour avec un couteau porté au rouge.
« Les grains de beauté sont néfastes », a-t-il dit.
Ses paroles ont été justes. Mon image dans l’eau me paraît étrangère, comme si un esprit malin avait jeté un charme sur moi. À ma grande surprise, la cicatrice sur ma joue droite s’est déplacée sur ma joue gauche, et la petite plaie a recommencé à saigner. Je demanderai à mon grand-père de me guérir de ce
– 17 – sortilège. Il est notre « vratch », le guérisseur de notre tribu le plus âgé et le plus habile.
« Les grains de beauté peuvent être néfastes », m’a-t-il dit, à la différence des cheveux roux qui apportent de la chance. »
En observant mon visage, je me rends compte pour la pre-mière fois que j’ai hérité un brin de couleur des cheveux carotte de ma grand-mère. Cela fait penser que dans mes veines coule peut-être une goutte de sang des bergers pillards. Nos ancêtres les avaient massacrés et avaient pris de force leurs femmes. À bon chat, bon rat : à présent, nous payons les pots cassés. C’est drôle : blonds comme la paille depuis toujours, les Sclavènes risquent de devenir rouquins !
Pour me calmer et encourager, je m’adresse à mon double à la manière de mon grand-père. Je le salue comme veut la cou-tume :
« Bonjour, jeune homme, dis-je. Que Triglav soit loué.
– Que Triglav soit loué, me répond-il.
– Que Dieu te comble.
– Que Dieu te comble… »
Je n’entends pas ses mots, mais je les lis sans peine sur ses lèvres.
« Tu es roux, dis-je en souriant.
– Tu es roux », me répond-il du tac au tac avec un sourire malicieux.
Une fois de plus, je n’entends pas sa réponse. Je la lis sur ses lèvres et je n’ai nul besoin de faire des signes pour que nous nous comprenions. Cela ne m’étonne pas. Mon grand-père pra-
– 18 – tique la même chose en lisant les paroles inaudibles sur ma bouche sans recourir à des gestes.
Être muet n’est pas un défaut, tout comme ma petite taille. Bien au contraire. Le fait d’être muet m’empêche souvent de lâcher des bêtises. Mon grand-père dit : « Qui a des noix, il en casse. Qui n’en a pas, il s’en passe. » Moi, je dirais que les mots sont comme des œufs de serpent : à peine s’ouvrent-ils qu’ils font sortir une langue venimeuse. De toute façon, je préfère par-ler aux animaux et aux plantes dans leur langue que l’oreille humaine ne peut pas saisir.
Quant à ma petite taille, elle me permet de me faufiler dans les trous béants des arbres qui abritent les gâteaux de cire des abeilles sauvages, et de grimper comme un écureuil au sommet de mon chêne pour me blottir dans le nid d’aigle. Tous les jours que Triglav a faits, j’y guette les Huns, car, malgré leur dispari-tion feinte, ils pourront nous attaquer à tout instant. Il n’est pire eau que l’eau qui dort ; les bocages autour de notre étang sont encore hantés par leurs ombres.
Mon aigle, roi des oiseaux, est toujours absent, mais bien-tôt il réapparaîtra avec sa femme comme au printemps dernier, afin de retrouver dans son nid ses deux pierres magiques que j’ai nettoyées et lissées récemment avec beaucoup de soin. Les vieux de notre village racontent que l’aigle femelle va chercher ces pierres dans un pays lointain du soleil couchant et qu’elle les pose à côté de ses œufs pour faire éclore plus rapidement ses oisillons. On dit qu’il y a toujours dans le nid d’un aigle deux pierres, l’une mâle et l’autre femelle, et que pour cette raison il n’y est que deux aiglons. Les femmes de notre tribu, prêtes à mettre un enfant au monde, attachent ces pierres à la cuisse afin de faciliter l’accouchement.
Quand on les secoue à côté de l’oreille, on entend au-dedans un bruit étrange, une sorte de cliquetis, pareil à celui des
– 19 – sabres, comme si elles cachaient dans leur ventre une boule de fer. Attachées au tronc d’un arbre, ces pierres empêchent ses fruits de tomber et éloignent les bêtes venimeuses. On dit que les aigles tiennent cette pierre dans leurs griffes pour pouvoir regarder le soleil en face sans cligner des yeux.
Pour vérifier la véracité de ces histoires, à la fin de l’hiver passé, j’ai emprunté une pierre d’aigle et je suis allé rendre vi-site au grand serpent à l’entrée de la grotte où mon frère avait péri. La couleuvre était tellement engourdie que même le bruit de la pierre secouée sous son nez n’arrivait pas à la tirer du sommeil.
Mon expérience suivante fut aussi infructueuse. Sur les arbres voisins il n’y avait pas un seul fruit, je n’ai pas pu les em-pêcher de tomber. Enfin, armé de cette même pierre, j’ai été obligé d’abandonner l’essai de regarder le soleil en face. À cette époque, dans la forêt, le soleil se fait voir autant qu’un mouton à cinq pattes. C’est pourquoi je me suis précipité pour remettre la pierre dans son nid, bien que j’aie su que son maître ne revien-drait pas avant la fin du printemps.
Le vol d’une pierre ou d’un œuf d’aigle est une faute odieuse. Celui qui les dérobe ne connaîtra jamais la paix de l’âme. Cela me paraît dangereux, quoique je ne sache pas trop bien ce que pourrait être une âme. Elle est plus précieuse que la vie, dit mon grand-père. Elle est immortelle, mais privée de paix, elle peine terriblement. Elle part d’un corps pour un autre et renaît souvent sous forme animale. Quand il s’agit de l’âme d’un chef de tribu, elle traverse de nombreuses vies. L’âme de notre dernier chef, celui qui précédait Svevid, s’était déplacée dans le corps d’un ours noir. Par la suite, cet animal a dévoré plusieurs moutons pour se venger de ses funérailles bâclées, sans présence d’un chien abattu, son guide dans le monde des ténèbres.
L’âme peut même quitter le corps d’un homme de son vi-vant, s’il s’agit d’un vratch, d’un magicien bienfaisant. Quand un
– 20 – vratch danse longtemps et lorsqu’il tombe à terre sans cons-cience, son âme est portée au ciel dans une pirogue tirée par des aigles. Au cours du labourage dernier, j’ai vu mon grand-père danser devant notre champ d’orge, pour bénir les semailles et faire tomber un peu de pluie, à l’époque de la grande sécheresse. Il dansait et dansait, paré d’épis de blé dits la barbe des idoles. Il tournait de plus en plus vite telle une toupie, à un point tel que j’étais pris de vertige. À peine avait-il terminé sa danse qu’une pluie torrentielle s’était mise à tomber, avant la fin des semailles.
Trempés jusqu’aux os, les paysans furent obligés de déser-ter le champ et de s’abriter dans les huttes, causant la colère noire de notre chef Svevid. Il fulminait contre mon grand-père, car chez nous Svevid s’occupe des corps, et mon grand-père des âmes. Ce jour-là, nos corps et même nos âmes furent trempés comme une soupe d’orge. Seul mon grand-père s’en souciait comme d’une guigne : son âme se promenait alors dans une pi-rogue au-dessus des nuages.
Quelque temps après ce drôle de prodige, caché sur la cime d’un hêtre, j’eus la chance inouïe d’assister à la naissance de deux aiglons, dans le nid que leurs parents agrandissaient des semaines durant. Auparavant, j’avais veillé sur les deux œufs, parsemés de taches brunes, que leur mère et leur père chauf-faient tour à tour. Au bout d’une lune et demie, les oisillons sor-tirent de leurs coques, blancs comme une colombe et laids à faire fuir.
Dès le premier jour, l’aigle père leur apporta un écureuil et un lapin, étouffés dans ses serres. Il les dévora et les vomit de-vant ses petits affamés. Plus tard, leurs parents les laissaient parfois seuls dans le nid pendant un laps de temps, pour aller chercher de la nourriture. Un matin, je profitai de leur absence. Je grimpai dans le nid et j’offris aux oisillons un rat pourri qu’ils gobèrent goulûment. Le lendemain, je leur fis cadeau d’un pois-
– 21 – son vivant, repêché dans le marais, qu’ils jetèrent en dehors du nid avec le plus grand mépris. Chacun ses goûts, dit mon grand-père. L’un veut du mou, l’autre du dur, et ainsi tout se mange.
Leur premier vol resta gravé dans ma mémoire, à l’égal du jour où Svevid m’avait jeté dans le marais pour que j’apprenne à nager. Les oisillons n’étaient plus blancs, mais tachetés de brun foncé, aussi laids qu’à leur naissance. Agrippés au bord du nid avec leurs petites serres, ils poussaient des cris désespérés, bat-tant de l’aile, jusqu’à ce que leur père leur assène de dos un coup de griffe et les précipite dans le vide.
Le chagrin que j’éprouvais en face de leur malheur se transforma aussitôt en joie. Jeté jadis dans l’eau, j’avais failli me noyer tel un chat ; lancés en l’air, ils s’envolèrent sur-le-champ comme s’ils avaient déjà volé avant leur venue au monde, dans une autre vie. Ravi, je les admirais : ils volaient avec grâce et légèreté, ils planaient, les ailes étendues au-dessus des arbres, comme suspendus à un fil invisible, puis ils descendaient au ras des cimes, pour monter de nouveau en flèche et tracer des cercles dans l’azur.
Si j’avais une âme et si elle renaissait dans un autre corps, j’aimerais que ce soit un animal ailé.
Le jour du départ des aiglons avec leurs parents vers d’autres cieux m’endeuilla doublement. D’abord à cause de notre séparation, mais aussi en raison d’une décision de notre chef, qui me donna davantage de peine. Svevid nous mit au fait qu’il déboiserait le terrain d’un côté du marais et qu’il y retour-nerait la terre pour un nouveau champ d’orge. Il abattra mon chêne et fera de son tronc un nouveau Triglav. Ainsi il rempla-cera notre vieille idole, trouée par des termites et couverte de suie dans son misérable temple de chaume.
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« Vous aurez un nouveau dieu à trois têtes ! » dit-il d’une voix solennelle et demanda aux femmes d’ouvrir un tonneau d’hydromel pour fêter cette heureuse nouvelle. Chaque peuple a le dieu qu’il mérite, martela-t-il. Le vôtre sera aussi imposant que le plus grand arbre de cette forêt ! Vous aurez l’idole faite à votre image, digne de glorieux Sclavènes ! »
À la fin du festin, arrosé d’hydromel, après avoir avalé un cheval rôti à la broche, les bûcherons ivres se mirent à aiguiser leurs haches. Personne ne prêta attention à un garçon pelotonné dans le nid d’aigle. Il serrait sur sa poitrine les deux pierres ma-giques, que les aigles lui avaient léguées, et jurait contre les fu-turs assassins du roi de la forêt. S’il avait eu l’usage de la parole, il aurait vitupéré ces insensés, il leur aurait dit à haute voix ses quatre vérités. S’il n’avait pas été muet, il leur aurait vomi à la figure les paroles du Vieux Rod, son grand-père :
« Ânes bâtés ! C’est une honte que de tuer un chêne sacré, un arbre plus âgé que les Huns et les Sclavènes ! »
Il ne desserra pas les dents. En hochant la tête violemment, il refusa même de goûter leur boisson au miel, qui fait vomir et rend la tête lourde. Il s’enfuit pour se recueillir une fois de plus auprès de sa seule amie, la Source, cachée au cœur de la haute futaie, à l’endroit où les arbres sont maintes fois plus âgés que Svevid et ses bûcherons.
Immobile comme gelée, son eau scintille dans les ombres. Comme naguère, elle ne bouillonne pas et mon visage flotte sur sa surface. La cicatrice de mon grain de beauté s’est encore dé-placée de ma joue droite sur celle de gauche. Que reflète-t-elle, cette source ensorcelée ?
Mon grand-père dispose d’un objet tout aussi réfléchissant, trouvé sous le cadavre d’un Hun, une plaque ronde de métal, tellement polie que l’on peut se mirer dedans, comme dans ma
– 23 – source. Cet objet mystérieux, il l’appelle le miroir et s’en sert avec beaucoup de précaution pour observer la lune et les étoiles. Il affirme que ce fameux « miroir » est capable d’emprisonner l’image et la force de son possesseur, si celui s’y mire la nuit. C’est pour ça qu’il prononce des paroles d’exorcisme avant de le toucher, afin de ne courir aucun péril. D’après lui, les magiciens et les devins l’utilisaient depuis des temps reculés pour voir le monde invisible, pour prédire l’avenir et découvrir ce qui est caché. Si j’ai bien compris, un miroir serait donc une sorte de toile d’araignée, apte à capter les âmes errantes.
Grâce au miroir de l’eau, je peux espérer revoir ma sœur Yéléna, jetée dans un étang par les Huns, avec une pierre atta-chée au cou. Devenue sans doute une fée des eaux, elle doit se cacher quelque part dans une source forestière ou dans un des ruisseaux qui serpentent à travers la Grande Forêt. Avant que Svevid et ses bourreaux n’abattent mon chêne, je dois à tout prix sauver les œufs magiques du nid d’aigle. S’ils aident des nouveau-nés lors de leur venue au monde, ils aideront peut-être ma sœur à ressortir des entrailles de la terre.
La gorge serrée, je m’adresse à mon double et je lis tout de suite mes paroles sur ses lèvres silencieuses. Je lui parle à cœur ouvert, je lui confie tout ce que je n’osais pas dire à Svevid et ses bûcherons.
« Ils abattront le roi de la forêt, l’arbre plus âgé que toutes leurs idoles. Mon chêne est un être doué de la vie, aussi vivant que n’importe quel homme. J’ai écouté son tronc gémir sous les coups de vent du nord, tel un vieillard atteint de la goutte. J’ai entendu ses branches murmurer et ses feuilles chuchoter comme s’il me fredonnait un chant d’autrefois. Il est dieu en soi-même, il est dieu lui-même. Il n’a pas besoin de leurs idoles pourries… »
Les derniers mots me restent en travers : une ombre au fond de la source change soudain de couleur. De prime abord, vert foncé, pareille à un tapis de plantes aquatiques, elle devient
– 24 – de plus en plus pâle, prenant une teinte laiteuse, celle de la peau humaine, de la poitrine d’une jeune fille. Son corps est plat comme celui de certains poisons qui somnolent dans la rivière, le dos collé contre le sable, n’ayant sur la tête qu’un seul œil écarquillé. Peu à peu, je commence à reconnaître sa face et je lis sur sa bouche un appel de détresse : sa tignasse, enlacée autour d’une grosse pierre, la cloue au fond de l’eau.
« Yéléna ! m’écrie-je. Yéléna ! »
Hélas ! avant qu’elle n’arrive à me répondre, la source se remet à bouillonner et une bulle d’air, crevant à la surface, rend l’eau trouble.
Hors d’haleine au retour dans le hameau, je passe furtive-ment derrière les huttes désertées. Dans la nôtre, j’attrape le sac de chasseur de mon défunt frère et me précipite vers le chêne condamné à mort. Je me hisse à son sommet, au nid d’aigles, où leurs pierres émanent une étrange lueur intérieure, comme si elles cachaient un être vivant, prêt à casser sa coque. Le sac lourd accroché au cou, j’entame aussitôt une descente dange-reuse, je risque de dégringoler avec mon précieux butin, mais ma bonne étoile veille à ce que tout se passe bien.
Une fois descendu sain et sauf au sol, en entendant déjà les voix des bûcherons s’approcher, je m’élance vers notre temple, une hutte bâtie à l’écart des autres, faite de terre et de paille. Demeure de Triglav, il y belle lurette, elle abrite notre idole principale depuis que son ancêtre avait sombré dans le maré-cage. Personne n’a jamais vu ce nouveau Triglav, à partir du jour où il fut sculpté, rendu saint et enfermé dans cette misé-rable cahute, du vivant de mon arrière-grand-père.
L’accès dans ce lieu est sévèrement interdit, sous peine de mort, à tous les membres de la tribu, et même au chef Svevid et à mon grand-père. Seul notre prêtre est autorisé d’y accéder,
– 25 – uniquement pendant les trois jours de la fête de Triglav, pour lui déposer aux pieds nos offrandes en mémoire des défunts : de la nourriture, de l’hydromel et des couronnes de fleurs. En entrant dans cette hutte plusieurs fois de suite, il n’y reste qu’un bref instant, sans expirer. Cet air pourrait faire du mal à l’idole, car – comme dit le Vieux Rod – en dépit de notre adoration de Tri-glav, nous sommes malsains, nous portons des germes nuisibles à sa santé.
Si Svevid et ses bûcherons apprenaient que je me suis in-troduit dans le temple, ils me feraient subir un châtiment atroce. Ils me couperaient en morceaux et les jetteraient aux corbeaux à la lisière de la forêt, là où pendent les squelettes des Huns. S’ils découvraient les deux pierres d’aigle dérobées, mon sort ne serait guère plus clément. Pour échapper à ces deux maux, je choisis le moindre : j’entrouvre un guichet dans la porte de la hutte, j’aspire de l’air et me glisse dans la pénombre.
La première chose que je tente au-dedans, c’est de ne pas respirer, de ne pas nuire à l’idole. La main appliquée sur la bouche et le nez, j’attends que mes yeux s’accommodent à l’obscurité. Quelques fissures dans les murs laissent tomber de minces rayons de lumière. Ils éclairent en partie notre dieu, noyé dans les ombres.
Son apparence me casse bras et jambes. Sa haute carcasse, taillée dans le bois, est entièrement tapissée de suie de nom-breux cierges, plantés dans le sable juste devant lui. Ses énormes orteils sont couverts de cire. Je les dénombre trois fois de suite, tout en regardant mes propres doigts, et à mon grand étonnement, je constate qu’il en a un de plus que moi sur chaque pied.
Il a trois têtes, comme on pouvait s’y attendre, mais seule-ment deux lui reposent sur les épaules. La troisième, détachée de son cou, est enfoncée sous son bras. Elle est laide à soulever le cœur, semblable à une citrouille moisie. Ses yeux grands ou-verts, sortant des orbites, me fixent d’un regard pleurard,
– 26 – comme s’il avait honte de son état pitoyable, de son corps tombé en ruine, desséché tel un cadavre. Ce regard de mendiant, qui demande l’aumône, me cloue sur place.
Cette aumône, priée si humblement, c’est d’abréger son humiliation.
Une pensée me fait frissonner d’indignation :
C’est donc Triglav, notre Dieu si jalousement caché, notre orgueil abaissé, rendu vil et méprisable.
Mes narines se remplissent de plus en plus d’une odeur de pourriture, dégagée par les restes de nos offrandes, que les rats n’ont pas encore mangées. Ce relent me donne envie de vomir. Il me vient une idée épouvantable que je n’ose même pas formu-ler :
« Seul le feu, seul un grand feu pourrait sauver notre hon-neur et purifier ce sacrilège, le déshonneur de notre Dieu ! »
Il me faut beaucoup de courage pour me couler entre lui et les parois de la hutte. Je me faufile derrière son dos dans un fatras de vieilles bûches, où j’ai envie de cacher les pierres d’aigle. En même temps, comme pris de fièvre, je ne cesse de grommeler entre les dents :
« Seul, seul un grand feu pourra purifier… »
Là, derrière son dos, au moment où je pose mon fardeau par terre, une image me stupéfie. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : le dos de Triglav, qui n’a pas de dos ! Notre Dieu est creux, vide comme un tonneau, comme une coquille d’œuf cassée, notre idole ne contient rien, à part une grosse boule de paille pourrie. Il n’est même pas taillé dans un tronc d’arbre, notre pauvre Triglav. Il est plutôt bâclé à l’aide de la carcasse d’une vieille pirogue, dont les fentes sont bouchées avec de la terre glaise.
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« Seul le feu, seul le feu, seul un grand feu !… » marmonne-je, n’y voyant que du feu.
Le souffle court, je fourre les deux pierres d’aigle au bas de son dos, sous la boule de paille, et je m’empare des outils de notre prêtre, lui servant pour allumer ses chandelles : un petit pieu, une plaquette et les copeaux de bois. Avant de m’enfuir, je jette un dernier regard sur notre idole et je lis dans ses yeux, toujours larmoyants, une étincelle de malice, comme si nous étions devenus complices.
Avant la tombée du jour, dans la chaleur lourde, un orage s’approche de notre hameau avec les grondements qui laissent craindre le pire. L’étang se ride sous le vent qui fouette les nuages, pareils aux chevaux noirs au galop. Les éclairs gravent sur leur dos la colère des dieux. Le ciel déverse les premières grosses gouttes, suivies de la grêle, des grêlons plus grands que les œufs de poule. Le premier coup de tonnerre assourdissant retentit parmi les arbres et le tronc d’un hêtre, frappé par la foudre, se fend en deux.
Caché dans les roseaux au bord de l’eau, je glisse trois grê-lons dans mon sac, espérant qu’ils arrêteront le feu du ciel, à en croire les vieux du village. J’observe un panache de fumée qui s’échappe du bosquet où se trouve le temple de notre infortuné Triglav. Les bûcherons, attroupés autour de mon chêne, de l’autre côté du marais, crient au feu et se précipitent vers la hutte incendiée.
Ils y arrivent trop tard : le tourbillon de flammes a déjà transformé la cahute en braise, d’où s’élève un ruban de fumée épaisse. Notre idole est réduite en charbons ardents, et seules les pierres d’aigle, calcinées, ont survécu à l’incendie, les seuls témoins de la vengeance des esprits du mal.
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Par chance, personne ne cherche l’incendiaire qui a mis le feu au temple. Tout le monde pense que la foudre a été envoyée par les dragons célestes, les serviteurs de dieu Péroune, le rival de Triglav. Personne ne comprend que notre Triglav, humilié, a enfin trouvé refuge dans le feu bienveillant, aux côtés des pierres magiques qui le feront renaître.
Le chef Svevid s’adresse d’une voix tonitruante aux membres de la tribu, affligés par le désastre. Il leur annonce de nouveau que demain il fera abattre le grand chêne, déjà con-damné à mort. Il fera faire de son tronc une nouvelle idole à trois têtes, capable de braver la foudre, plus grande et plus puis-sante que celle qui vient de périr. Cet ange gardien mettra les Sclavènes à l’abri de tous les dangers et veillera sur chacun d’entre nous, toujours prêt à nous secourir.
Consolés, les villageois partent sur les pas de Svevid. Je reste seul sur le lieu de l’incendie, agenouillé devant la braise éteinte, qui dégage encore de la fumée. Je retire des cendres les brûlantes pierres d’aigle et je les glisse avec soin dans mon sac de chasseur : je les coulerai dans ma source forestière pour qu’elles réchauffent l’ombre glaciale de ma sœur. À cette heure, entre chien et loup, je me sens toujours un tantinet esseulé. La prière du soir est mon seul refuge, et ma prière sera une ques-tion difficile. En m’adressant avec ferveur à Triglav, devenu mon complice, je lui pose cette question : comment sauver notre âme ?
Le Vieux Rod dit que les âmes ne périssent pas, qu’après la mort le même esprit anime un autre corps dans un autre monde. En ce qui me concerne, je ne suis pas trop inquiet. Si mon âme se séparait de mon corps, ce ne serait pas grave : de-puis toujours, j’aime et je recherche la solitude. Quant à Triglav, je me demande si un dieu possède aussi une âme et si elle peut renaître dans un autre dieu.
Rendre l’âme, c’est mourir, dit mon grand-père. Animer une âme, c’est la faire vivre. Animer, c’est le mot qui m’éblouit
– 29 – subitement tel un éclair, le mot qui me fait venir à l’esprit un projet audacieux qui pourrait tirer notre idole de ce sale bour-bier :
« Moi, Petit Rod, fils du défunt Gros Rod, moi, un pauvre muet, j’animerai ton âme, Triglav, et je la ferai revivre dans un autre corps ! »
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