La Forêt promise
VII les Petits Bonhommes Verts
VII
LES PETITS BONHOMMES VERTS
Depuis le jour inoubliable de notre récolte des mandra-gores et la fuite devant les abeilles, le sous-sol de l’atelier de mon père est devenu notre cachette. Chacun d’entre nous a ap-porté ses biens préférés : moi, le rouleau de peau de mouton, le liquide noir pour écrire et quelques plumes d’oie ; Aya, le sac avec les deux homuncules, arrosés de son propre sang ; Ida, son outillage de broderie, et Vid, un gros gâteau de cire, bourré de miel, ainsi qu’un lierre, qu’il a écrasé et réduit en bouillie. Dès le premier jour, il a rempli un tonnelet d’eau et trempé dedans la galette de miel, pour la faire travailler durant toute une Lune. Au bout de ce temps, il a mélangé le jus de miel fermenté avec la bouillie de lierre et laissé reposer cette mixture pour que les im-puretés se déposent au fond du petit tonneau.
Pendant ces semaines, nous nous réunissions tous les ma-tins dans la cabane, afin de passer la journée ensemble. Par chance, le grand-père d’Ida était absent, parti à la chasse aux cerfs, et sa petite-fille pouvait se remettre de ses meurtrissures, causées par le fouet du vieux monstre. Nous nous occupions chacun à son ouvrage : j’écrivais sur la peau de mouton le récit de notre rencontre du squelette pendu dans la forêt et de la danse des ours ; Vid tressait une nasse à poissons, un grand pa-nier en entonnoir ; Aya bichonnait les mandragores et leur jouait du flûteau ; Ida leur brodait au crochet deux minuscules vêtements, une robe de mariée pour la femelle et une culotte pour le mâle. Cet habillement rendait leur apparence davantage
– 133 – humaine, à un point tel que nous attendions à chaque instant qu’elles se mettent à marcher.
Nous ne les quittions pas des yeux. Couchées dans la ga-melle de Pinpin et aspergées tous les jours de quelques gouttes de pipi de Vid, elles se plaisaient bien dans notre cave. À la fin de la première semaine, elles ont commencé à palpiter et leurs paupières avaient l’air de s’entrouvrir de temps en temps.
Une fois, tard dans la nuit, en absence de mes amis, j’étais le seul à les entendre pousser de petits cris moqueurs comme des pics, mais cela pouvait se produire dans un de mes rêves : depuis que Vid nous avait promis une descente à Nav et le re-tour sans péril sur la terre, grâce à son futur breuvage, je ne ces-sais de faire des cauchemars, peuplés d’images et de sons sau-grenus. Le lendemain, j’ai retrouvé les deux bonhommes verts en dehors de la gamelle, près de la sortie, comme s’ils avaient essayé de s’évader de la cabane.
Vid nous avait juré ses grands dieux que bientôt les man-dragores allaient atteindre l’âge adulte et qu’elles pourraient parler, prédire l’avenir et rendre riches leurs possesseurs. Mal-heureusement, nous n’avions toujours pas vu ce miracle lorsque le jour tant attendu de notre descente à Nav fut arrivé, celui où le nectar miraculeux de Vid devait parvenir à maturité.
Ce jour-là, en fin d’après-midi, alors que le soleil couchant couvre notre cabane d’ombres inquiétantes, Vid puise de la boisson dans le tonnelet et nous distribue, à chacun, un verre en terre cuite, plein d’un liquide chatoyant, couleur fleur de lierre, jaune verdâtre. Pétillante, cette boisson contient des bulles d’air qui remontent à sa surface avec un bruissement.
Apparemment habituée à ce breuvage étrange, Aya est la première à avoir l’audace de le goûter, et après la deuxième gor-gée déjà, le visage illuminé, elle saisit son pipeau chéri. Jamais
– 134 – auparavant elle n’avait joué de cette manière, jamais auparavant elle n’avait roucoulé en jouant.
À ce moment-là, je commence à comprendre la magie de son flûteau. Tout comme ce roseau, Aya porte une plaie à la poi-trine, de même que ce roseau, elle pleure son bonheur perdu dans la roselière d’un étang lointain, tout comme cette plante, elle est creuse et sans sève, parce que sa terre natale ne la nour-rit plus.
Ils roucoulent ensemble un chant langoureux, le même que parfois nous font entendre les tourterelles des bois. Ils n’ont pas de voix l’un sans l’autre. Le flûteau ne vit que sous les lèvres d’Aya et elle ne respire qu’à travers ses tuyaux. Cette complainte leur rouvre une blessure d’autrefois, du temps où hommes, plantes et animaux, les frères et sœurs de toujours, furent sépa-rés pour jamais.
Après Vid et Ida, je bois à mon tour, et la première gorgée me brûle le gosier. La boisson a un goût à la fois doux et amer, sucré comme le miel et âpre comme certains fruits verts. Une fois avalée, elle se répand rapidement dans tout mon corps, dans ma poitrine, mes bras et jambes et me remonte à la tête pour y faire un vrai ravage. Ma vue devient faible, comme si je m’étais trouvé dans l’eau trouble ou dans une bulle de savon, semblable à celles qui remontaient à la surface du breuvage ca-piteux.
Prisonnier de cette poche d’air, je la vois m’entraîner dans une sorte de puits, un gouffre souterrain aux parois abruptes et couvertes de poils géants qui flottent et sifflent autour de moi, ressemblant à des serpents qui cherchent à trouer ma bulle et me happer au passage.
Emprisonnés dans les mêmes bulles, l’air effrayé, Vid, Aya et Ida me suivent le long du puits poilu. Notre descente nous mène au cœur de Nav, le royaume de l’impitoyable Nav, qui exerce son empire sur les morts, le maître absolu des âmes en
– 135 – peine, dont nul Sclavène n’ose prononcer le nom, de crainte d’exciter sa colère.
L’angoisse que je lis sur le visage de mes amis ne m’étonne guère : Nav le Cruel qui règne en despote sur le monde des tré-passés, ne lâche prise sur aucun de ses visiteurs.
Nav veut dire l’Invisible. C’est pourquoi nous tremblons comme une feuille au fond du puits, à l’entrée de son empire. Dans ma tête se succèdent les images de ces lieux, décrits maintes fois par les vieux de notre village : les cavernes sans issue, remplies de damnés, perdus dans les ténèbres, sur les-quelles veille Nav, insensible à la pitié, portant sur son dos le soleil noir.
Le gouffre donne accès à une énorme caverne, dont nous franchissons le seuil avec crainte. À cet instant, le site que nous embrassons d’un regard nous coupe le souffle. Baignant dans une lumière douce, devant nous se montre notre propre village. Il est infiniment plus beau que son sosie à la surface de la terre. Nos huttes de paille sont bâties ici à chaux et à sable, l’étang est beaucoup plus luisant que le nôtre, nos champs d’orge rabou-grie abondent ici-bas en blé doré, et la forêt étale ses arbres ma-jestueux à perte de vue.
La vérité toute nue s’ouvre à mes yeux : en décrivant l’enfer, les petits vieux du village nous ont menti effrontément. La vérité est tout autre. Le royaume de Nav sans-cœur se trouve plutôt sur notre lopin de terre. L’effroyable Nav est inventé de toutes pièces pour faire peur aux rustres superstitieux. L’enfer se trouve plutôt chez nous. Et il ne nous lâchera jamais.
Nos bulles crèvent l’une après l’autre et nous nous enga-geons dans une voie qui serpente entre les cabanes, dont les portes grandes ouvertes montrent leurs habitants qui suscitent notre grand étonnement. Notre village natal et son sosie souter-
– 136 – rain se ressemblent comme deux gouttes d’eau, mais les habi-tants de Nav sont tout à fait différents.
Hauts comme trois pommes, ces hommes à la peau blanche et ces femmes au teint noirâtre rappellent étrangement les mandragores que nous avons déterrées sous le squelette du pendu. Leurs voix sont aussi aiguës que les cris des pics, les cris moqueurs que poussaient les mandragores. En plus, leurs che-veux hérissés ressemblent à s’y méprendre aux touffes des tu-bercules magiques.
À la place des jambes, ils ont tous deux racines par les-quelles ils tiennent à la terre et semblent ne pas pouvoir mar-cher, mais en dépit de cela, ils s’agitent en brandissant leurs coupes pleines d’un liquide couleur sang.
En effet, c’est le sang, plus vrai que nature, le sang de leur bienveillant maître Nav, un ogre d’une taille colossale, si grand que les cimes d’arbres lui arrivent à peine à la hauteur de la ceinture. Son surnom l’Invisible est sans fondement. De lui on voit sa barbe fournie, ses oreilles pointues et sa queue avec une touffe de crins. Fessu et ventru comme un tonneau, il ressemble à un âne et n’a rien de commun avec un respectable seigneur de l’enfer.
Toutefois, malgré sa forte corpulence, il est le seul capable de se mouvoir, d’enjamber son royaume en deux pas. Il s’est coupé une veine sur l’avant-bras pour abreuver ses sujets assoif-fés, et il déverse généreusement cette boisson sur les toits des cabanes, d’où elle coule dans les coupes des villageois. Ils la boi-vent à la régalade, ils font de copieuses libations et en réclament encore, de plus en plus ivres, gorgé de sang et abrutis, au point de tomber par terre.
« Du pain ! s’écrient-ils. Du pain, seigneur ! »
Le bon maître Nav ne tarde pas à exaucer leurs vœux. Il se saisit d’un coutelas et d’un seul coup il s’ouvre l’abdomen. Il en
– 137 – tire sauvagement le foie, la vessie et le gros intestin, pour les découper et les jeter devant ses sujets affamés qui les dévorent en toute hâte.
Le sang du colosse gicle partout en barbouillant les man-geurs de ses entrailles. Ce sang brûlant m’éclabousse aussi et me grille la chemise. Dès qu’il tombe à terre, il se change instanta-nément en flammes.
Dégoûté, tremblant dans ma culotte, je vois Vid, Aya et Ida flamber comme des torches vivantes, mais je ne peux rien faire pour les secourir. Sous peu, les flammes m’atteignent moi aussi, mais je n’ai aucun moyen de fuir, tout comme mes pauvres amis : mes jambes ont jeté des racines dans le sol de Nav, je suis condamné à être brûlé vif dans de pires souffrances.
Pourtant, je ne ressens aucune douleur en observant mon propre corps, mes jambes et mon tronc. Ils sont en train de s’embraser comme bourrés de paille, et je commence à flamber, moi aussi, telle une torche, à côté de mes amis transformés déjà en tisons rougeoyants.
Je me consume rapidement et deviens la fumée qui s’élève en volute vers la surface de la terre. Étant monté au niveau des cimes du bois souterrain, je reconnais enfin ses arbres avec ter-reur : c’est un bois de gigantesques mandragores !
Le maître Nav apparaît finalement à visage découvert, le visage d’un possédé. Il foule aux pieds nos restes réduits en cendres et rit à gorge déployée. Entouré de charbons ardents, il les piétine comme pour se réchauffer et se tord d’un rire diabo-lique.
« Fuyez, fuyez misérables ! hurle-t-il. Vous avez voulu con-naître les temps futurs. L’enfer est votre avenir ! L’enfer est en vous ! Hors de l’enfer, point de salut ! »
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N’ayant bu qu’une ou deux gorgées de la satanique boisson de Vid, beaucoup moins que mes amis, je me réveille avant eux, à temps pour les voir souffrir encore le martyre dans les griffes infernales. Envoûtés, comme transpercés par une invisible ai-guille maléfique, prisonniers de mêmes horreurs que je viens d’endurer, ils gisent sur le sol au pied de notre jeune chêne. Pris de terribles crampes d’estomac, ils gigotent, ils se démènent en gémissant, ils bavent, râlent et grincent des dents, comme si tous les démons de l’enfer les avaient mis au supplice.
Je les secoue désespérément, j’essaie en vain de les tirer de ce cauchemar. Ne sachant pas comment les secourir, j’arrache le flûteau du poing crispé d’Aya et je me mets à souffler dedans. J’essaie de rejouer le même air qui a fait monter ma sœur vers la surface de la source forestière.
Sa magie se fait voir une fois de plus : Aya, la première, puis Vid et Ida rebroussent chemin vers notre monde, à l’instar des noyés qui regagnent la rive à la nage. Leurs membres ces-sent de s’agiter, leurs douleurs se calment et ils s’éveillent peu à peu, épuisés, ruisselant de sueur, mais sains et saufs, hors de danger.
Ils sont aussi étonnés que moi de voir en bas du bébé chêne les deux mandragores, aspergées de sang d’Aya, qui étaient cou-chées dans un panier à l’intérieur de la cabane avant notre des-cente à Nav. Volontaires et tenaces, elles se sont même enter-rées toutes seules jusqu’à la taille et ont implanté leurs radi-celles dans le sol, après avoir parcouru une bonne vingtaine de pas d’homme adulte au-dehors de la cabane.
Nous ne parvenons pas à expliquer non plus notre présence sous ce chêne, alors que nous nous sommes endormis dans l’atelier de mon père, à côté du tonnelet avec la boisson démo-niaque. Bizarrement, nos habits ne portent aucune trace du feu qui nous a dévorés au royaume de Nav, mais nous gardons le même souvenir de nos souffrances. Cette aventure n’a pas pu
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être seulement un mauvais rêve, car plusieurs personnes ne sauraient rêver les mêmes choses en même temps.
L’esprit engourdi, nous nous regardons les uns les autres avec suspicion, comme si nous nous voyions pour la première fois. Tout paraît étrange et menaçant autour de nous ; le suc du lierre a répandu en nous des soupçons venimeux. Même le petit chêne, notre futur Triglav, semble sentir les forces maléfiques qui nous entourent : ses belles aiguilles vertes, toujours héris-sées, sont tout à coup devenues ternes et flasques, comme fa-nées. Il a beaucoup grandi depuis son arrivée chez nous, mais il a encore l’air d’un vrai bambin craintif.
Angoissés par cette menace invisible, nous nous hâtons de regagner la cabane, mais même là nous ne nous sentons pas en sûreté. Devant le tonnelet de Vid, nous retrouvons le chien Pin-pin, étendu de tout son long comme un cadavre, les yeux ren-versés et la gueule pleine d’écume visqueuse. Visiblement, le pauvre animal a aussi goûté au breuvage qui nous a conduits à Nav. Pour sa maîtresse Ida, c’est la goutte d’eau qui fait débor-der le vase.
« Cette fois, c’en est trop ! s’insurge-t-elle contre Vid. J’en ai ras le bol ! Tu vas nous empoisonner tous avec ton satané nectar ! »
C’est la première fois que je vois Vid se faire tout petit, plus petit qu’un grain de pavot, comme diraient nos Sclavènes.
Aya me fait signe de la suivre. Je lui emboîte le pas, content de pouvoir me dégriser dehors et me délivrer de la zizanie qui naît dans la cabane. En peu de temps nous nous trouvons à l’orée du bois, au bord de l’étang, où l’autre fois elle et Ida avaient pêché les écrevisses puantes, à l’endroit qui regorge de roseaux.
Sans dire un mot, avec un sourire énigmatique, elle m’entraîne dans la boue jusqu’aux genoux. Elle y choisit la tige
– 140 – la plus longue et la plus sèche, me demandant avec des gestes de la couper au ras du sol et de la tronçonner, suivant la longueur des tuyaux de son flûteau. Ravi, je lui obéis, car je comprends finalement son dessein : elle s’est décidée à faire pour moi le double de son jouet magique.
Comme lors de la réparation de son flûteau mis en pièces, elle sort de son sac une cordelette et s’en sert pour lier les sept morceaux de roseau. Adroite de ses mains, elle les rassemble promptement et les effleure de la bouche comme si elle les em-brassait. À l’instant, les sons célestes naissent sous ses lèvres de même que les fleurs s’épanouissent au bout de leurs tiges.
Hésitant, je prends de sa main le pipeau et je le tâte, sans oser le toucher de ma bouche. Ma méfiance fait rire Aya de bon cœur et elle me comble de signes encourageants, tout en cares-sant le vieux flûteau.
« Suis-moi, me dit-t-elle. Fais ce que je fais. »
Les yeux à moitié fermés, j’imagine mes lèvres posées sur les siennes et j’ai enfin le courage de souffler dans les sept tuyaux. Les premiers sons qui s’élèvent de ce drôle de jouet, les mêmes sons argentins qu’émet le flûteau d’Aya, m’éblouissent et me brûlent la langue comme si je buvais de l’hydromel à longs traits. Les sons unis de nos flûteaux me rappellent les éphémères en plein vol nuptial, ivres de zéphyr qui les porte à s’envoler dans les airs. En planant au-dessus de nous, ils se croisent et s’enflent pour nous envelopper dans un filet invi-sible, qui nous serre l’un contre l’autre sans que nous nous tou-chions.
Émerveillé, haletant comme si j’avais éteint une douzaine de bougie d’un souffle, le vois Aya pareillement essoufflée, de-venue rouge comme une tomate, les yeux embués de larmes. Je reste interdit. Dans notre Grande Forêt, j’ai vu des gens pleurer des larmes de sang, pleurer de rage et de haine, pleurer de cha-grin, pleurer à cause de la fumée, pleurnicher sans raison, san-
– 141 – gloter au chevet d’un mourant, mais je n’ai jamais vu les larmes de joie.
En quelques jours, elle a appris à balbutier tant bien que mal quelques mots sclavènes.
« Mon petit Rod, me dit-elle. Pas besoin… d’être sorcier… pour jouer… »
J’approuve en hochant la tête, fier de mon exploit. Malheu-reusement, je n’ai rien sous la main pour lui écrire un grand merci et lui dire que j’ignorais que je savais jouer du flûteau, n’ayant jamais essayé.
Sur le chemin de retour, Aya demeure bouche cousue. Je garde le silence, moi aussi, bien que j’aie une envie irrésistible de pousser un joyeux cri de crapaud ; mais je me retiens en re-gardant en cachette le profil grave de la jeune fille, sur lequel la musique à fait ressortir une vieille cicatrice.
Bras dessus, bras dessous, nous nous frayons un chemin dans les buissons, en respirant chacun à travers son flûteau, sans souffler, dans un silence plein de sons qui ne sont pas morts, qui continuent à nous habiter.
Au retour dans la cabane, nous remarquons avec soulage-ment qu’entre-temps Ida et Vid se sont réconciliés. Ida ne boude plus et ne garde aucune rancune contre Vid : son chien a retrouvé la santé et se porte comme un charme. Il a déjà déchi-queté ma galoche gauche et il est en train de mâcher un vieux ceinturon de mon père.
Quant à Vid, il ne se fait plus tout petit, plus petit qu’un grain de pavot. Bien au contraire : orgueilleux comme un paon, il prépare une nouvelle prouesse qui nous couvrira de gloire et nous rendra riches. Le visage en feu, exaltée, Ida boit ses pa-roles.
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« Les vieilles barbes de notre tribu nous seront reconnais-sants et nous glorifieront ! s’exclame-t-il à la fin de son propos dont personne n’a compris un mot. Nous deviendrons fortunés, nous roulerons sur l’or !
– Qu’est-ce que c’est que l’or ? » demande Ida.
En se trouvant court, Vid se gratte derrière l’oreille.
« Les vieux disent : “Tout ce qui brille n’est pas or”, ex-plique-t-il.
– Cela signifierait seulement que l’or brille, dit Ida, en sou-riant. Mais tu n’as pas encore répondu à ma question : Qu’est-ce que c’est que l’or ? »
De plus en plus embarrassé, Vid commence à bégayer, comme toujours quand il se sent empêtré dans des difficultés avec les filles. En cherchant à dissimuler son embarras, il hausse la voix :
« On dit aussi qu’on reconnaît l’or dans le feu et l’homme dans la peine. »
Têtue comme son grand-père, Ida s’obstine à le taquiner :
« Ma question a été : “Qu’est-ce que c’est que l’or ?” »
De nouveau, il y a de l’orage dans l’air. Vid s’emporte et s’écrie :
« On dit que l’or vaut son pesant d’or et que le silence est d’or !
– L’argent vaut plus que l’or, s’oppose Ida. Ma grand-mère a un talisman en argent, hérité de sa mère. Elle affirme que c’est le métal le plus précieux au monde.
– Silence ! rugit Vid. Bêtises de mémères ! »
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Réduits au silence, nous l’écoutons, n’en croyant pas nos oreilles.
« L’or vaut dix fois plus que l’argent, s’emballe-t-il, et je sais comment s’en procurer. Dès demain, nous partirons à la recherche du manoir du prince Troyan et de son trésor, où est caché un Triglav en or. Vous souvenez-vous du pauvre hère Spi-ro ? »
Ida pouffe de rire :
« Tu veux dire, Spiro le Fou. Tout le monde l’appelait le Fou. Celui qui se vantait de connaître un trésor fabuleux enfoui dans une crypte, et qui avait mystérieusement disparu du vil-lage.
– Il était tout sauf un détraqué, réplique Vid, bourru. Vous rappelez-vous le squelette du pendu ?
– Ne nous dis pas que c’était Spiro le Fou !
– Oui, lui-même. Le lendemain du jour où Svevid l’avait puni de trois fois douze coups de fouet et l’avait jeté en pâture aux sangliers, je l’ai trouvé à moitié mort de soif dans une fosse à fumier. Le pauvre diable avait subi ce châtiment à cause du vol d’une dinde de Svevid. Je l’ai pris en pitié et pour l’abreuver, je lui ai apporté une cruche d’eau de l’étang. Reconnaissant, il m’a proposé de m’amener le jour suivant au manoir du prince Troyan, au plus profond de la forêt. Il m’a même fait dans la glaise un dessin du chemin à parcourir pour se rendre dans les ruines du manoir.
– Deux semaines avant ce prétendu vol, mon grand-père a égorgé notre dernière dinde et s’en empiffrait tout seul, dit Ida indignée.
– C’est vrai, approuve Vid. Spiro n’avait commis aucun vol. Svevid lui a infligé la torture parce qu’il avait refusé de le con-duire au trésor du prince Troyan. Le matin suivant, en revenant
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à l’endroit où j’avais quitté Spiro la veille, j’ai assisté, caché dans les buissons, à la nouvelle mise au supplice du malheureux, qui refusait toujours d’obéir, de leur révéler la voie qui mène au manoir. Pour le briser et le faire céder, Svevid et ses deux hommes de main, ont l’entraîné par la force dans la vieille fu-taie, sans qu’ils sachent que je suis à leurs trousses. Chemin fai-sant derrière le martyr, Svevid ne cessait de le flageller. Par les coups de son fouet, il lui a d’abord coupé les oreilles, puis écor-ché le dos et ôté la peau des fesses. “Jamais ! glapissait Spiro, nu comme un ver et couvert de sang. Jamais, jamais de la vie !” Étant arrivés au pied du frêne que vous connaissez, les bour-reaux ont, à la va-vite, procédé à la pendaison de leur proie. Ils l’ont étranglé à même le sol avec la lanière du fouet, pour le sus-pendre ensuite à une branche d’arbre, le laissant à la merci des charognards. Les vautours se sont empressés de réduire en charpie le cadavre et c’est alors que je me suis enfui. Svevid me paiera cher ce crime, même s’il était dix fois ton grand-père, il expiera durement sa férocité.
– Qu’il paie, dit Ida, émue, étant au bord des larmes. Il n’est plus mon grand-père. »
Ce n’est pas la première fois que j’entends prononcer le mot du prince Troyan. Depuis longtemps, il est le héros favori des récits du Vieux Rod, quoique, d’après lui, son nom fût plutôt Trayan, souverain d’un peuple qui demeurait dans la Grande Forêt, bien avant l’arrivée des Sclavènes sur ces terres.
Ces hommes et ces femmes de très petite taille ne savaient pas travailler la terre, mais ils étaient de bons chasseurs, cueil-leurs de champignons et connaisseurs de racines comestibles. La chevelure verte et hirsute, ils s’apparentaient avec des salsifis noirs, fraîchement arrachés du sol.
Leur seigneur Trayan habitait un château, d’où il ne sortait que la nuit, ayant grand-peur du soleil. Ce vieux débauché, cou-
– 145 – reur de jupons, avait une barbe fourchue et les oreilles d’âne qu’il dissimulait comme le renard cache sa queue. Tous les jours, il faisait venir dans son château un barbier pour qu’il lui taille la barbe et les favoris qui masquaient ses oreilles. Tous les jours, avant qu’il ne laisse partir le barbier, le prince lui disait : « Les morts et les muets sont les meilleurs gardiens des se-crets. » Plus mort que vif et muet de peur, le barbier prenait congé.
Pourtant, ayant la langue trop longue, il fut incapable de garder longtemps ce secret et une nuit noire il alla creuser un trou au fin fond de la forêt, à côté d’une fontaine. Agenouillé devant ce trou, il en confia le secret honteux de son maître, en répétant trois fois : « Le prince Trayan a les oreilles d’âne. » Puis, il remplit le trou de terre, avant de rentrer chez lui, se sen-tant enfin soulagé.
Le prince Trayan n’en savait rien, mais il se faisait de plus en plus de la bile, jusqu’au moment où il mit le barbier aux fers dans la crypte du château. « Confie ton secret à quiconque, et tu deviendras son esclave, dit-il au barbier. Les muets sont les meilleurs gardiens d’un secret », ajouta-t-il, avant de lui couper la langue. En dépit de tout, il ne cessait de se faire du mauvais sang. « Les morts ne mordent plus, la bouche morte ne parle pas », dit-il le lendemain au barbier et il lui trancha la gorge.
Le printemps suivant, au bord de la source forestière pous-sa un saule pleureur, dont les feuilles, en bruissant, susurraient aux passants le secret enterré du pauvre barbier : « Le prince Trayan a les oreilles d’âne. » Le jour où cette rumeur parvint aux longues oreilles du prince, il alla lui-même auprès du saule bavard pour s’assurer de sa véracité. Hors de lui, le prince or-donna à ses serviteurs d’abattre le saule.
Vains efforts, tous les arbres voisins continuaient à chucho-ter : « Trayan a les oreilles d’âne !… »
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Finalement, le vieux despote se décida à changer de peau et à faire contre mauvaise fortune bon cœur.
« Le mensonge a sept visages, et la vérité n’en a qu’un, se dit-il. Un seul visage, même avec les oreilles d’âne, ne me cause aucune gêne. Je ne serai plus esclave de mon secret. »
Et il cessa pour toujours de cacher ses oreilles.
Parmi les femmes de son peuple se propageait un vieux proverbe : « Longue oreille, court sommeil. » Ce mot paysan était bien fondé : Trayan ne dormait que d’un œil et rarement. Les paysannes le surnommaient « le chaud lapin » et disaient de lui qu’il est « comme le poireau, avec la tête blanche et la queue verte ».
Il en tirait profit, ce vieillard vigoureux, en sortant toutes les nuits de son château afin de visiter une femme dans les ha-meaux aux alentours. Il courait le jupon sans répit, les femmes belles ou laides, peu importait, blondes, brunes ou rousses, femmes plantureuses ou maigres, jeunes ou vieilles, femmes de tête, femmes sagaces ou sottes, maîtresses de maison, mères de famille, femmes de petite vertu, veuves ou pucelles…
Ayant toujours une peur panique du soleil, il quittait ses amantes avant l’aube et s’enfuyait sur son cheval dans la pé-nombre de son château. Il ne rendait jamais visite deux fois à ses conquêtes. Bien au contraire : pour les remercier de l’avoir comblé de faveurs, il les précipitait, seules ou avec leurs proches, dans un puits sans fond, creusé dans l’enceinte de sa somptueuse demeure. Ainsi, peu à peu, l’ancien père de son peuple se changeait en démon exterminateur de ses propres sujets, ne régnant plus que sur quelques rares survivants.
En arrivant chez une nouvelle maîtresse, il avait l’habitude de donner à son cheval un picotin d’avoine. Lorsque le cheval finissait de le manger et les coqs se mettaient à chanter à
– 147 – l’aurore, il quittait son amante d’un soir et rentrait en toute hâte à son château, avant le point du jour qui le terrifiait.
Une nuit, le frère de sa dernière conquête, l’une de rares femmes qui demeuraient encore en vie, ajouta de l’avoine dans la mangeoire et coupa la langue de tous les coqs pour qu’ils ne réveillent pas le prince.
Aussi Trayant tarda-t-il à partir. Trop tard, après le lever du soleil, il se précipita vers son château. Le soleil l’atteignit et il fut obligé de se cacher sous un tas de foin. Par malheur, deux bœufs répandirent du foin de tous côtés et le soleil attrapa le prince en lui brûlant le dos et les parties postérieures.
Pendant sa fuite, Trayan devint sourd dans le village Sour-dine, perdit la plante des pieds près du village des Plantes, et devint aveugle au village d’Aveuglette, les villages qui n’existent plus depuis longtemps dans notre Grande Forêt. Gravement échaudé, comme un poulet prêt à être plumer, le prince Trayan se jeta dans le puits sans fond qui le mena, apparemment, tout droit à l’enfer, aux lieux où nous a fait descendre la redoutable mixture de Vid.
Tout porte à croire qu’il y était devenu le terrifiant Nav, notre tortionnaire, le roi des petits bonhommes verts, transfor-més à jamais en mandragores. Le triste sort de Trayan, qui se retrouvait dans la peau du maître des âmes mortes, me fait pen-ser aux mots de mon grand-père : « Sur ces terres, un simple mortel peut devenir dieu et se changer en diable en un clin d’œil… »
Nous quittâmes donc la cabane de mon père, confié à la garde du petit chêne, notre futur Triglav, et nous partîmes à la recherche du château de Trayan, perdu au plus profond de la forêt. Notre guide Vid, le seul qui connaissait le chemin, dessiné dans la glaise par Spiro, avançait à la tête de notre peloton, nous frayant une voie à travers d’épais buissons, parsemés d’orties.
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Nous le suivions en file indienne, Ida, Aya et moi, devant le chien Pinpin.
Sous les auspices de Vid, nous avions mis du soin à prépa-rer notre aventure, en emportant des vivres, outils, armes et boissons, nécessaires pour un voyage qui s’annonçait long et éprouvant : une outre cousue de peau de bouc, pleine d’eau fraîche, un petit sac de noix sèches qu’Ida avait emprunté à son grand-père absent, un gâteau de cire bourré de miel, un poisson fumé, un écureuil rôti, une corde de chanvre, ainsi que le poi-gnard et le javelot de Vid. De surcroît, notre guide était muni d’un drôle de menu récipient en bois, remplie d’un blanc d’œuf, sur lequel flottait une feuille de saule, dont la pointe aurait dû nous montrer sans cesse le nord, afin que nous ne nous égarions pas lors de notre marche.
« Le plus important c’est de ne pas perdre le nord, dit Vid.
– Alors, le château se trouve au nord ? demanda Ida.
– Non, répondit Vid. Il faut aller vers le sud. Il n’y a que le premier pas qui coûte. »
Un peu confus, nous partîmes vers le sud à pas de géant, et déjà ces premiers pas nous coûtèrent cher, nous menant droit dans les touffes d’orties, cachées parmi les buissons. Brûlés par ces plantes nuisibles, nous perdîmes le nord et le sud, les pieds nus couverts de cloques. Le seul qui était botté et protégé des orties, notre guide Vid avait beaucoup de peine à retrouver notre chemin, grâce à une ortie et une millefeuille qu’il tenait à la main et brandissait, nous assurant que ces deux plantes unies étaient le meilleur remède contre la peur et l’errance.
Grâce à mon grand-père, je savais que c’était vrai de vrai, et que ces plantes auraient été encore plus efficaces si quelqu’un les avait arrosées d’urine, mais je n’osais rien dire devant les filles, qui pissaient souvent devant nous, les jambes écartées
– 149 – sous leur jupe, mais qui n’aimaient guère nous voir faire la même chose devant elles.
Une fois notre chemin retrouvé, nous marchâmes vers le sud sans arrêt à travers la forêt épaisse et sombre, sans sentiers et sans clairières, où les branches épineuses et les broussailles nous rendaient l’avancée de plus en plus pénible, jusqu’au mo-ment où nous fûmes obligés de nous arrêter devant un fourré dense de noisetiers, difficile à pénétrer. Auparavant déjà des ombres menaçantes nous talonnaient sans trêve comme si elles nous traquaient, et maintenant, devant cette futaie, elles nous encerclèrent de toutes parts, prêtes à nous prendre d’assaut.
Pour chasser ces fantômes, Vid brandit de nouveau l’ortie et la millefeuille, mais leurs forces salvatrices se montrèrent impuissantes : les ombres continuaient de nous cerner, en nous coupant toute voie pour nous échapper. Ida se mit à sangloter doucement, Pinpin à gronder et Aya à grommeler de vagues ju-rons huns dans sa poitrine.
Un brusque coup de vent secoua les arbres autour de nous, dispersa les ombres sinistres et fit tomber nombre de gros cha-tons de plusieurs noisetiers. En moins de deux, nous nous trou-vâmes enveloppés dans un nuage de poussière jaune que les chatons répandaient partout, une poussière si épaisse qu’elle nous rendit aveugles durant un laps de temps.
Dès qu’elle fut dissipée par un nouveau coup de vent, nous restâmes bouche bée, émerveillés : toute une branche du noise-tier le plus proche s’était colorée en jaune éclatant de la jon-quille.
« L’or ! chuchota Vid. C’est de l’or pur ! »
– Comment le sais-tu ? Tu ne l’as jamais vu ! » s’opposa Ida.
– 150 –
Je me pressai de hocher la tête pour dire « oui, oui », car c’était vrai de vrai, mon grand-père m’avait déjà raconté que l’or, le roi des minéraux, apparaît parfois sur les branches des noisetiers lorsqu’ils disséminent du pollen, et qu’il faut les cou-per sans tarder avant le douzième coup d’horloge ; sinon, on risque de disparaître en même temps que les branches en or.
Par malheur, une fois de plus, je n’avais rien sous la main pour écrire et mettre en garde mes amis. D’ailleurs, chez nous, les Sclavènes, les douze coups d’horloge étaient tout à fait in-connus. Nous ne connaissions que l’horloge à eau ou l’horloge de sable. C’est pourquoi, vu qu’il n’y avait nul coup d’horloge, Vid ne disparut pas, mais continua à branler la tête comme un pauvre d’esprit.
« L’or ! C’est de l’or pur ! » répétait-il, ébahi.
Après avoir contourné le fourré impénétrable de noisetiers, nous nous trouvâmes devant un nouvel obstacle, une muraille géante, faite de blocs de grès, recouverts de mousse et de li-chens, imbibés d’eau fangeuse. En longeant ce serpent de pierres, nous nous engageâmes dans une partie du bois touffu où le soleil n’avait jamais pénétré. Les jambes plongées jusqu’aux genoux dans les fougères et les feuilles mortes, nous nous enfoncions de plus en plus dans l’obscurité.
Les blocs de grès étaient par endroits soulevés par les ra-cines d’arbres immenses, et dans ces lieux où les entrailles de la terre béaient telles les plaies ouvertes, nous sentîmes sous nos pieds les veines d’eau souterraine et ressentîmes en même temps de vives courbatures dans nos muscles.
Je faillis pouffer à la vue de la chevelure de mes amis, hé-rissée sur leur tête comme attirée par une force invisible. Mais je me mordis les lèvres : mes propres cheveux étaient dressés aussi tels les piquants d’un hérisson, et cela non pas à cause de la peur, mais en raison de cette même force diabolique qui sourdait de la terre et qui nous détenait comme dans un filet.
– 151 –
Elle nous empêchait de bien respirer et nous causait la grande lassitude comme si nous portions une charge trop lourde. Nous ne marchions plus ni vers le nord, ni vers le sud : nous étions complètement égarés. Mes oreilles bourdonnaient comme si une mouche tourbillonnait dans ma tête, et j’avais beaucoup de peine à suivre Vid, notre guide inlassable et obsti-né.
Quoique aucun rayon du soleil ne pénétrât dans la vieille futaie, elle s’éclaircissait de plus en plus juste devant nous, à l’endroit où l’énorme serpent de pierre se liait aux murs d’enceinte d’un château en ruine. Les jambes rompues, nous nous arrêtâmes pour reprendre haleine face au tableau le plus étrange qui se soit jamais déroulé sous les yeux des mortels.
La lumière froide qui éclairait les vieilles murailles et les tourelles délabrées ne provenait pas du ciel, caché par la voûte des arbres, mais d’un trou dans la terre, d’un puits semblable à la gueule d’un immense four qui répandait sa clarté, une sorte de clair de lune souterrain.
Ce lieu fourmillait d’êtres insolites, de nains que nous avons déjà eu l’occasion de voir lors de notre descente à Nav, de petits bonhommes verts, les sosies des mandragores, qui cette fois n’avaient plus le temps pour festoyer, car ici ils étaient ré-duits en esclavage, enchaînés les uns aux autres, portant chacun sur le dos une lourde grappe de boulettes, couleur du tournesol, scintillant comme animées par un feu intérieur. Elles déga-geaient une chaleur torride qui calcinait la peau de ces esclaves, avant qu’ils ne les déposent, chacun à leur tour, sur une grosse enclume au milieu de l’enceinte.
« Seigneur Triglav ! chuchota Vid. L’or pur ! »
Là, autour de l’enclume chauffée à blanc, au-dessous des rubans de fumée, s’affairaient d’autres nains, armés de masses
– 152 – et de maillets à deux têtes. Trempés de sueur, ils s’agitaient comme des damnés, ils frappaient et frappaient comme des sourds les boulettes ardentes, dans le but de les aplatir sous leurs marteaux et les transformer en fines feuilles de métal jaune éclatant.
Un troisième groupe de nains, pourvus de tabliers en cuir de forgerons, amassaient et entassaient ces feuilles sur une vaste table de pierre, devant laquelle était aligné un cortège de créatures que seule la baguette d’un magicien pouvait assem-bler. Humbles et obéissants, ces êtres avançaient pas à pas vers la table des orfèvres, une longue file d’animaux et de quelques hommes, brûlant d’envie de se trouver à portée de main des fa-buleuses feuilles d’or.
Cette ribambelle inouïe semblait être sortie d’un rêve, à la fois drôle et angoissant. En dévorant des yeux l’amas de plaques jonquille, ils laissaient couler de la morve, salivaient et en ba-vaient d’admiration. Je n’avais jamais vu un tas d’animaux at-troupés, doux et indulgents les uns envers les autres : l’ours et le loup près de la chèvre, le sanglier et le renard à côté du coq…
Étrangement, la présence de l’or leur faisait oublier leur faim et leur haine innées, pendant que les nains les amenaient l’un après l’autre devant la table de pierre pour recouvrir d’or battu une partie de leur corps : les cornes d’un cerf, taureau et bouc, les oreilles d’un âne, la queue d’un chat et du serpent, les ailes d’un aigle, faucon et corbeau, puis les membres des ani-maux légendaires, du dragon, du lézard géant et de la licorne, sans oublier de plaquer l’or sur la queue de poisson d’une sirène et sur les sabots du cheval qu’une nymphe chevauchait. Enfin, devant les nains infernaux parurent quelques humains, portant autour de la tête un cercle de lumière pâle, sur lequel les or-fèvres appliquèrent les feuilles de métal resplendissant, en changeant ainsi ces bienheureux en esprits célestes.
Ainsi, l’or, provenant de l’enfer, ennoblit toute cette ména-gerie animale et humaine. Tous les membres du cortège étaient
– 153 – aux anges. En guise de reconnaissance, tour à tour, ils beu-glaient, bramaient, bêlaient, jappaient, glapissaient, sifflaient et hululaient. Les plus ravis de leur dorure flambant neuf étaient les esprits célestes, fiers de leur titre de noblesse, en attendant que le maître de cette étrange cérémonie appose son estampille sur leur derrière.
Nous reconnûmes en lui le prince Trayan. Ce démon de la nature, devenu le maître des ténèbres, à la tête humaine et aux oreilles d’âne, se servait de sa queue bandée pour leur appliquer une marque sur la peau, qui fumait comme faite au fer rouge.
Subitement, ses larges narines se retroussèrent et rejetè-rent en l’air deux faisceaux d’étincelles comme s’il avait décelé une odeur irritante.
« Des mécréants ! s’écria-t-il. Je sens bien la chair scla-vène ! »
Ses braiments excitèrent la colère dans les rangs des petits bonhommes verts, qui se mirent à courir en tous sens en jetant des cris aigus.
« Fuyons ! Direction du nord ! » fit Vid et, sans nous at-tendre, disparut dans les buissons.
Nous le suivîmes, nous prîmes la poudre d’escampette avec le chien Pinpin et nous filâmes à grands pas le long du serpent de pierre vers la sortie de la futaie. Le souvenir de ce sauve-qui-peut s’est estompé dans ma tête. Nous courûmes et courûmes, avant que l’épuisement et la tombée de la nuit ne nous arrêtent au bord d’une clairière, où Vid nous attendait à bout de souffle, allongé sur un tapis de feuilles aiguës, au pied d’un vieil if.
Les ifs vivent très longtemps et il y a des gens sages qui les trouvent immortels. Ils sont bénéfiques, car l’air qui les envi-ronne est purifié de toutes les odeurs fétides. En plus, leur pré-sence nous protège des feux follets et des âmes errantes. Cepen-dant, il faut s’en méfier. Un if peut s’avérer maléfique, capable
– 154 – d’envoûter et d’attirer de graves ennuis. Celui qui s’endort sous un if risque de se retrouver privé de mémoire à son réveil.
Aussi mon grand-père s’était-il fait un lit en bois d’if, pour jouir de l’oubli qui, d’après lui, est infiniment plus bienfaisant que les souvenirs. C’est pour cette raison que nous nous em-pressâmes de nous coucher à côté de Vid, avec l’espoir de nous éveiller le lendemain sans nous rappeler toutes les atrocités et les folies qui c’étaient passées dans le château de Trayan, le peuple des petits esclaves verts sortis de l’enfer, ainsi que les animaux et les esprits célestes plaqués d’or.
Cependant, le matin suivant ne nous apporta qu’une décep-tion amère : face à la cruauté des souvenirs, le bienfait de l’oubli reste impuissant.
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