La Forêt promise
XI Jamais Deux Sans Trois
XI
JAMAIS DEUX SANS TROIS
Le temps s’écoule comme la goutte d’eau qui creuse, ronge et réduit en poudre la plus dure des roches. Tels les sables mou-vants, il engloutit jour par jour. Ayant sombré dans le néant, le présent devient le passé radieux, dont on oublie le vrai visage morne. C’est pourquoi, souvent, je désire enterrer le passé, ce compagnon trompeur, pour ne pas le traîner derrière moi, car il demande de l’avenir trop d’humiliations.
Après la mort de mon ennemi Boz le Borgne, que Vid avait châtié avec ses hommes, notre village trouva enfin une paix du-rable.
Auparavant, nos habitants s’étaient effrayés devant le grand nombre de décès mystérieux qui ne cessaient de frapper leurs familles. Pour sauver les malades envoûtés par le vratch noir, j’extrayais de leur corps tantôt des pierres rocailleuses, tantôt des lézards ou des araignées venimeuses.
Dans le plus grand secret, Vid mit sur pied un coup punitif. En pleine nuit, ses hommes arrachèrent par surprise le sorcier de chez lui, avant qu’il n’arrive à les envoûter, l’abattirent et mi-rent en pièces tous ses biens. Sa cabane fut démolie de fond en comble et lui découpé en morceaux et brûlé. Le cerveau, extirpé de son crâne, fut plongé dans une fosse pleine de chaux vive, pour que les animaux, mangeurs de cadavres, ne s’infectent pas de son venin.
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En fin de compte, ses cendres furent éparpillées en plu-sieurs endroits dans le marécage. De lui, il ne devait pas rester la moindre trace dans la Grande Forêt. Je déclinai la proposi-tion de Vid de m’installer dans la cabane d’Ida et de partager leur vie jusqu’à ce que je rebâtisse l’atelier de mon père. Je pré-férais me loger chez le Vieux Rod, me couchant derrière une pièce de tissu suspendue au fond de la chambre, où il demeurait toujours assis en face de son âtre. Il ne se pourrissait nullement, il exhalait sans cesse le parfum délicat de la noix verte.
Peu à peu, les cheveux chenus sur ses tempes commen-çaient à chuter, mais sa peau restait veloutée comme celle d’une pêche, comme enduite de cire animale. Seuls ses habits souf-fraient un peu de l’humidité en hiver ou de la chaleur estivale, en se décomposant sous ses aisselles.
Ayant l’air d’un fantôme, il apparaissait parfois derrière mon dos dans le miroir, faisant figure de Trkovoï, notre dieu de la course à pied, cet athlète aux cheveux touffus, aux épaules larges et les jambes en fuseau. Miraculeusement rajeuni, il me suivait d’un regard plein de malice, comme s’il scrutait mes pensées lorsque je préparais des panacées d’herbes médicinales pour guérir les souffrances de l’âme et du corps de nos villa-geois.
Par-dessus mon épaule, il lisait en tapinois les lettres ma-giques que je traçais tous les jours de ma meilleure écriture sur les peaux tannées de mouton, les écrits qui racontaient l’histoire des Sclavènes dans la Grande Forêt Ténébreuse, notre présent misérable qui devenait notre passé glorieux au fur et à mesure que le temps filait. Le sacré temps qui coulait comme la farine entre nos doigts. Rien ne devait tomber dans l’oubli qui nous menaçait de toutes parts, rien ne devait sombrer dans ce gouffre qui attirait nos souvenirs pour les engloutir, nos actes de bonté et nos joies, nos méfaits et nos souffrances.
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Malgré les bienfaits de l’oubli et la cruauté des souvenirs, je tenais à ce que ces derniers fussent décrits sans embellissement, et avec le respect de la vérité, si douloureuse fût-elle.
Tous les matins, aux premières lueurs du jour, avant de me rendre dans la futaie où je rebâtissais la cabane de mon père, je m’agenouillai au-dessus d’une peau de mouton, tendue sur le sol aux pieds du Vieux Rod, afin d’écrire la chronique sclavène depuis notre arrivée sur ces terres. Nos enfants, ceux de moi et de Vid, seront avides de connaître le comment et le pourquoi des choses.
Quand et comment nos ancêtres fuirent les Huns et com-ment ils sombrèrent dans le marécage avec leur premier Triglav. Comment ils vinrent à bout des hordes ennemies. Comment ils prenaient la vie comme elle venait, la vie dure, la vie du diable. Comment ma sœur et mon père furent tués par les barbares. Comment nous tuâmes Svevid sanguinaire et comment Aya et moi mîmes au monde un mort-né qui allait nourrir notre futur Triglav. Comment les guerriers avars détruisirent avec sauvage-rie tous nos dieux. Comment, enfin, nous survécûmes à toutes ces atrocités, sans maudire notre destin et sans haïr nos divini-tés, sourdes aux prières…
Quant aux idoles, brûlées dans l’atelier de mon père, je les remplaçai l’une après l’autre par de nouvelles sculptures, tail-lées dans le bois le plus précieux. Elles étaient plus belles que celles qui les avaient précédées, Dvorovoï, l’esprit de la cour, Kikimora, qui chatouille les enfants pour qu’ils pissent au lit, et Domovoï, mon préféré, le joyeux et le bienfaisant esprit de la maison sclavène, qui remontait aux cieux avec son attelage d’aigles royaux. J’offris à toutes ces divinités de nouveaux vi-sages pour leur rendre l’apparence et la force de la jeunesse, car rien ne vieillit plus tristement qu’une idole.
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Enfin, le grand jour arriva où il fallut abattre notre jeune chêne qui n’était plus en pleine jeunesse. Depuis quelque temps, il avait atteint une grande hauteur et l’heure avait sonné pour qu’on le déracine et le coupe, afin d’entreprendre la taille du nouveau Triglav. Nous avions vécu beaucoup trop longtemps comme des impies et nos enfants grandissaient et agissaient au mépris de vieux rites et croyances.
Monté en graine grâce à notre mort-né, à Pinpin et à ses louveteaux, notre chêne dans la fleur de l’âge allait bientôt de-venir Triglav, dieu à trois têtes, le guérisseur des enfants ma-lades et notre meilleur ami comme un chien.
Au milieu de sa couronne reposait toujours le gui vigou-reux qui avait grandi avec lui avec ses feuilles charnues et ses baies blanches. Enlacé autour du chêne, il le protégeait en abri-tant son âme. Nous savions que l’arbre était intouchable du vi-vant de son gui. C’est pour cette raison que, depuis toujours, nos hommes recouraient à une astuce, en s’attaquant d’abord au gui, l’âme du chêne. Ce moyen rusé consistait à engourdir son âme avant de s’emparer de son corps.
Vid le savait aussi bien que moi. En devenant le nouveau chef de notre tribu, il avait hérité le savoir-faire de nos anciens guides. Depuis toujours, les chefs changeaient sans changer le monde.
Conformément aux usages, tout de blanc vêtu, il vint de-vant le chêne avec une serpe bien aiguisée. Il fit amener au pied de l’arbre deux moutons sauvages dont les cornes étaient liées avec une corde. Il leur trancha la gorge et remplit de leur sang fumant une grande coupe. Il força tous les villageois présents, y compris moi-même, à en boire une gorgée.
Ensuite, il grimpa dans la ramure de l’arbre et se mit à chanter sur un ton monotone une prière qui devait amadouer le gui pour qu’il se laisse faire sans aucune résistance. De cou-tume, en absence d’un prêtre, le chef de notre tribu était tenu à
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Par malchance, ce premier coup échoua. La lame courbe glissa sur le rameau coriace du gui et faillit entailler la cuisse de notre chef frais émoulu. Comme à l’accoutumé, les spectateurs fredonnaient un chant plaintif, mais cette fois ils avaient beau-coup de peine à retenir le rire.
Vid devint tout honteux. Il vit rouge et s’empressa d’assener un nouveau coup à l’arbrisseau hautain. En vain. Le gui continua à le braver, collé contre son chêne comme une sangsue. Tout ce que notre jeune chef réussit c’était de casser sa serpe comme du verre, à la grande joie des villageois qui ne re-tenaient plus leurs ricanements.
Rouge comme un coq, Vid monta sur ses grands chevaux. Me voyant sourire, il vociféra :
« Toi, vratch ! Au lieu de te poiler, tu devrais me tendre la perche, espèce d’imbécile ! »
Je ne savais sur quel pied danser. Mon grand-père et les esprits de la forêt m’avaient enseigné sur le chemin à suivre, comment faire du bien, guérir les âmes et les corps souffrants, faire revivre les mourants. Je n’avais jamais appris à tuer un être vivant, surtout pas une plante sacrée. À l’égal du Vieux Rod, je mis en jeu donc la magie blanche, appropriée à lutter contre cette sorte d’infortune. Il n’y avait plus à hésiter, il fallait agir vite comme on combat un incendie.
N’ayant pas sur moi les habits de mon grand-père qu’il avait hérités de sa mère, la dompteuse de la pluie, je fus obligé de me contenter de mon tambour. Je me mis donc à tambouri-ner et à tourner en rond en bas du chêne et son gui entêté, en frappant des pieds de toutes mes forces contre la terre.
Curieusement, face aux esprits de la forêt, je retrouvai de nouveau l’usage de la parole.
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« J’appelle les Génies des Eaux vives ! » me mis-je à glapir comme un renard.
Cette danse, de plus en plus rapide, aurait dû attirer les es-prits des eaux. Jamais auparavant je n’avais gigoté si violem-ment en remuant les jambes en tous sens. La tête penchée en arrière, à l’égal de mon grand-père, je bavais, laissant sortir de la bouche des bulles de salive. Selon les règles, pour réveiller les esprits somnolents, je recourus à la langue des animaux. Je gro-gnais comme un ours, je bêlais comme un mouton et bramais tel un chevreuil. Étant pour une fois de bonne humeur, les Gé-nies des Eaux se montrèrent plus généreux que jamais et ne tar-dèrent pas à me faire don de premières gouttes de pluie.
« Que fais-tu, crétin, espèce d’idiot ! » cria Vid du haut de l’arbre, me traitant de tous les noms.
Par malheur, il était trop tard pour rendormir les Génies des Eaux, tirés de la somnolence, qui s’entêtèrent à me faire montre de leur zèle.
Le ciel s’assombrit et un nuage bas creva juste au-dessus de nous. Les premières gouttes qui nous aspergeaient se changè-rent vite en grosse pluie, mélangée avec des grêlons gros comme les œufs de pigeon, qui commencèrent à tambouriner sur le toit de ma cabane inachevée et la tête de Vid.
Trempé jusqu’aux os, il prit la mouche et cria haro sur moi :
« Ça suffit, espèce d’enculé ! Arrête, arrête, espèce de demi-portion ! »
Je tâchai de lui obéir, d’amadouer les Génies des Eaux, mais ma bouche ne parvenait plus à articuler un seul mot. Tout ce que je réussis à émettre étaient quelques piteux coassements du crapaud. Nous fûmes forcés de rester en bas du chêne en at-tendant, impuissants, que la trombe d’eau vide son sac sur nous jusqu’au dernier grêlon.
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Un vieil adage sclavène dit : « Si Triglav ne veut pas venir à la montagne, la montagne pourrait aller au-devant de Triglav. » Pour consoler Vid, trempé comme une soupe à la fin de l’averse, je pris un morceau de charbon et je griffonnai sur une écorce de bois : « Si nous ne pouvons pas charrier Triglav chez nous, le village pourrait se rendre auprès de lui. »
En remuant les lèvres, Vid mit toute une éternité pour lire mon écrit mot à mot. Enfin, il me toisa avec méfiance.
« Soit, dit-il du bout des lèvres. Seules les montagnes ne se rencontrent pas. Dès demain, tu te mettras au boulot. »
Chose dite, chose faite. Dès demain, je me mis au travail, secondé par trois jeunes villageois. Suivant mes ordres, ils abat-tirent deux saules pleureurs, les arbres sacrés qui, selon une légende, avaient abrité notre dieu Triglav lors d’un orage. Sitôt que Triglav s’était assis sous leur ombrage, ils se sont penchés sur lui et leurs branches ne se sont plus redressées.
Ensuite, mes aides-bûcherons enlevèrent les guis de ces saules, les emportèrent au pied du futur Triglav, les attachèrent et les greffèrent sur le haut du chêne. Dans un proche avenir, soudés au tronc d’arbre, deux nouveaux guis et leur devancier deviendront trois têtes de Triglav.
Cet avenir, Vid le lut sur mes lèvres. Impatient, il ne cacha pas son dépit. Il haussa les épaules plusieurs fois de suite comme s’il avait les pieds dans le feu.
« Dans un avenir ! bougonna-t-il. Le temps me dure. En at-tendant ce dieu, nous risquons de nous rider comme le cul d’une vieille. »
Étant venues nous joindre et assister aux travaux, Aya et Ida n’apprécièrent nullement ces paroles.
« Quel goujat, quel malotru ! » dit Ida.
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Sachant lire sur mes lèvres beaucoup mieux que Vid, Aya s’efforça d’articuler mes mots inaudibles :
« Un dieu ne se fait pas à la va-vite. Même la Grande Forêt n’a pas été faite en un jour, dis-je à Vid. Les idoles bâclées ap-portent du malheur. Les dieux faits sans soin courent le danger de ternir rapidement et de se gâter telle la viande au soleil. Un dieu corrompu est capable d’empoisonner tout un peuple. »
N’ayant d’autre choix que de céder, Vid lâcha pied. À partir de ce jour, il me laissa tranquille. Il ne m’importunait plus avec ses reproches, il ne me cherchait plus des poux dans la tête. Il consacrait toute son énergie inépuisable à la chasse et à la pêche lorsqu’il ne surveillait pas les travaux dans les champs, la récolte de l’orge, des fruits et des fourrages.
Notre tribu connut des jours florissants. Fertile en arbres fruitier et riche en orge, notre terre abondait en gibier et notre étang en poissons. Grâce à cette vie dans l’abondance, les en-fants naissaient plus souvent qu’à leur tour et le nombre de nos villageois augmentait sans cesse, à un point tel qu’un jour Vid résolut de se débarrasser des bouches inutiles. Il décida que tous les vieillards, atteignant l’âge très avancé de cinquante ans, doivent se rendre dans la forêt pour y mourir. Ils y furent con-duits par leurs proches et abandonnés à leur sort à l’endroit dit « l’ultime sanglot », une clairière au plus profond de la Grande Forêt, visitée fréquemment par des sangliers.
À cette époque, Vid se montra le guide-né des Sclavènes. Je ne l’avais jamais entendu parler avec une telle passion que le jour où il invita les vieux de la tribu à se réunir dans la cabane d’Ida, dans la même vaste pièce où Svevid réunissait jadis son conseil de vieilles barbes.
Du haut d’un escabeau, il tonna ainsi contre les mous et les tièdes :
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« Vous jouissez de votre bien-être, mais vous négligez votre devoir, votre dette la plus importante. Oublieux des bienfaits de nos idoles, vous omettez de les célébrer. Vous ne savez plus re-connaître ce que vous leurs devez. Prenez garde à ce que vous faites : le cœur ingrat engendre la terre ingrate. Chaque peuple doit avoir ses propres dieux, sinon ce n’est pas un peuple digne de ce nom. »
Intimidés, en baissant l’oreille, les villageois retroussèrent les manches et se mirent à ouvrage. Sous les auspices de Vid, durant un printemps et un été entier, ils travaillèrent avec acharnement : ils ébauchaient de grosses pierres, ils bûchaient les arbres et façonnaient leurs troncs en nouvelles idoles. À l’automne, tout autour de nous redevint sacré, comme par le passé, où en tout lieu le peuple des dieux s’était mêlé au peuple des hommes.
Du jour au lendemain, devant les cabanes et à la moindre croisée des chemins poussèrent de puissants esprits sclavènes. Je les visitais l’un après l’autre et les admirais : le velu Domovoï, couvert de poils jusque sur les paumes des mains, le Dvorovoï, esprit de la cour, l’Ovinnik, capable de mettre le feu à la grange, s’il n’était pas traité avec respect, le redoutable Vodanoï, déguisé en jeune fille nue, la Koupala, la divinité des ruisseaux, apte à briser les digues des moulins pour redonner libre cours à l’eau…
Sans me faire remarquer, j’observais nos bâtisseurs d’idoles non sans tendresse, comme si je compatissais à leur esprit borné. Ignares et étourdis, ils ne connaissaient pas la vraie nature des dieux. Ils ne savaient pas que les divinités avaient autant besoin de l’homme que lui du divin. En vérité, les dieux ne prennent conscience d’eux-mêmes qu’en se trouvant dans l’homme et se comportent à peu près comme les guis collés aux arbres. Hôtes et maîtres à la fois, ils sucent la sève humaine jusqu’à la moelle, et rien ne les empêche de pousser l’homme aux actes les plus haïssables.
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En revanche, à l’égal d’un arbre dont la force vitale se retire dans son gui lors du rude hiver dans l’attente du printemps, la détresse de l’homme se retire dans son dieu, en attendant la délivrance. Ainsi l’un et l’autre tirent bénéfice de ce lien. L’homme se cache dans son dieu, de même que le dieu se cache dans les hommes qui le sucent aussi sans vergogne. Rien n’est moins naturel : ils se sucent et se nourrissent mutuellement.
Quant à moi, j’essayais de faire contre mauvaise fortune bon cœur, en guérissant l’âme et le corps des gens malades, pi-qués par les guêpes ou la petite vérole, mordus par les vipères, la mauvaise conscience ou par la bise glaciale. À l’aide des es-prits évoqués, je faisais tomber la pluie lors des saisons arides et domptais les eaux lorsqu’il pleuvait à torrents. Muni d’une ba-guette divinatoire, j’indiquais à nos paysans les sources d’eau vive, cachées sous la terre, et parfois, avec le même rameau de coudrier, je leur prédisais l’avenir.
Parmi les villageois, le bruit courait que leur vratch est un faiseur de miracles.
Moi personnellement, je tenais plutôt du miracle la grande fécondité de Vid, son ardeur infatigable, grâce à laquelle Ida et Aya mettaient au monde, une fois par an, nos nouveaux enfants. Soit l’une soit l’autre, chacune à son tour, elles étaient sans cesse enceintes jusqu’aux yeux.
Fier comme un pou sur son fumier, Vid rigolait :
« Elles ont été mordues par un serpent, le venin leur a enflé le ventre. »
Tout bien considéré, elles ont donné le jour à une bonne douzaine de marmots, garçons et filles, dont la moitié, enfantée par Aya, était attribuée à moi et portait mon nom, facile à con-fondre : Rod le Petiot, Rod la Petiote, Rod le Patapouf, Rod la Maigrichonne, Rod Untel, Rod Unetelle et ainsi de suite.
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Je les regardais grandir, mais je ne pouvais m’appliquer à les élever, attendu que l’avais d’autres chiens à peigner. En premier lieu, je m’occupais de notre Triglav, le premier dieu sclavène qui était à la fois une divinité sculptée et un être bien vivant, qui grandissait à vue de l’œil, de même que nos enfants.
Plusieurs fois par an, je le bichonnais, je le taillais et l’émondais en retranchant ses branches inutiles. J’élaguais aussi les trois têtes de notre idole, ses trois guis qui se portaient à merveille, unies avec l’arbre sans retour, parés chacun de deux grosses citrouilles vides à la place des yeux. Les jours de la fête de Triglav, le premier jour de la moisson et les nuits de la pleine lune, j’allumais dans ces courges des chandelles de cire que nos enfants admiraient.
Le jour précédent, les villageois apportaient des cadeaux pour Triglav et des offrandes en mémoire de nos défunts. Ils ornaient les branches du saint arbre de banderoles de tissu bro-dé, lui faisant don de leurs biens les plus chers. Ils entouraient son tronc de ruches décorées de peintures, des scènes de leur vie de tous les jours. Ils empilaient en bas de lui des gerbes d’orge et ils y déposaient des bouquets de persil qui rendait les Sclavènes fécondes, avant d’y immoler leur meilleur agneau, encore nourri au lait maternel. Ils priaient l’idole de leur offrir une récolte abondante de céréales et de fruits en temps de paix, de remplir leurs pièges de gibier et leurs ruches de miel, de les préserver de la maladie et du mal futur, de les prémunir contre les ennemis, surtout des Avars, buveurs de sang.
Tard dans la nuit, ils mettaient un tonneau en perce pour en tirer de l’hydromel, et tout le monde buvait à la ronde. Les hommes dans la fleur de l’âge sifflaient leur coupe ou leur corne de bœuf en un rien de temps, les vieillards buvaient à longs traits, les blancs-becs buvaient à la régalade, les femmes siro-taient à petites gorgées, les enfants lapaient en tirant la langue comme des chiens. En trinquant, les adultes rivalisaient d’ardeur pour voir qui pouvait boire le plus. Ils étaient capables
– 249 – même de mourir la coupe à la main, puisque lever le coude était une volupté pour les Scvlavènes.
Au milieu de la nuit, ils étaient tous en goguette, passable-ment émoustillés. Ils chantaient, fous de joie, puis ils pleuraient de joie, car les Sclavènes avaient de tout temps la larme facile.
Le chef de notre tribu, Vid, était toujours juché sur le toit de mon nouvel atelier d’où il veillait sur l’assemblée.
« Faisons l’amour et pas la guerre ! criait-il à plein gosier en brandissant sa corne de bœuf.
– Jamais plus la guerre ! » braillaient les villageois, laissant couler leurs pleurs.
Je partageais leur fièvre, mais une ombre de tristesse per-sistait en moi en absence de mon grand-père, grand amateur d’hydromel, qui se serait réjoui de nos fêtes. S’il était vivant, il aurait agrémenté ce festin d’une belle averse torrentielle avec quelques grêlons.
Il demeurait toujours dans notre cabane, assis en tailleur devant son âtre éteint, il y a belle lurette. Il répandait encore l’agréable parfum de la noix verte, mais depuis quelque temps, les araignées l’avaient couvert des pieds à la tête d’épaisses toiles, si bien que son visage était devenu presque invisible.
Le lendemain de la dernière de ces veillées festives, mon ami l’aigle royal apparut subitement de nulle part et survola notre chêne-dieu en compagnie de ses deux aiglons, devenus, il y a beau temps, des oiseaux majestueux. Les ailes largement déployées, tous les trois surgirent auprès de Triglav en trompe-tant à pleine gorge.
Le fait de se montrer du côté gauche de notre idole n’était guère un bon signe, tout comme leurs cris stridents et les cercles qu’ils décrivaient en tournoyant juste au-dessus de l’arbre. Je
– 250 – savais depuis longtemps que les aigles étaient aptes à émettre soixante-quatre cris, ayant chacun un sens différent, mais je n’avais jamais appris leur signification. Malgré tout, cette fois je fus certain que ce chant était de mauvais augure, le présage d’un malheur, d’une maladie ou de la mort imminente.
En observant des animaux, bien ferrés sur les secrets de la nature, je me rendais compte que nous étions très ignorants de ses mystères. Nous ne savions que notre pain manger. À l’opposé de nous, étant dans le secret des dieux, les animaux connaissaient à fond les choses.
Après le départ des aigles, tout aussi brusque et inexpli-cable que leur arrivée, notre bâtard Spiro parut à l’orée de la forêt avec une jeune louve et tous les deux se mirent à pousser des hurlements, sans aucune raison apparente. Ainsi que sa mère Pinpin, Spiro errait souvent dans la forêt, mais ce fut la première fois qu’il se laissait voir à côté d’une sœur sauvage.
Saisi de frissons aux premières clartés de la lune, j’écoutais leurs cris plaintifs qui annonçaient à leur tour un malheur, une guerre, famine, épidémie ou hiver rigoureux. Mon grand-père disait que la fin de notre monde surviendra le jour où une harde de loups tapageurs parviendra à semer la discorde entre le soleil et la lune qui tenteront de s’entre-dévorer. Il disait aussi que si un loup voyait un homme à la nuit tombante, avant d’être aper-çu, l’homme deviendrait muet.
Ce dernier avertissement me parut inutile, je n’y risquais rien, étant muet depuis des lustres, mais les hurlements de Spi-ro et de sa louve n’auguraient rien de bon. Il fallait guetter le troisième présage qui ne se ferait pas attendre, le signe par le-quel je pourrais juger de l’avenir qui nous menaçait.
Jamais deux sans trois !
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Le lendemain, comme à l’accoutumée, la veille de la pleine lune, je me rendis à la source forestière de Yéléna. Son corps au fond de l’eau ne bougeait point depuis longtemps, sa silhouette blanchâtre dormait de son dernier sommeil dans les ombres des fougères. Circonspect, je me tenais sur mes gardes, car ces plantes, appartenant aux démons, étaient à la fois bénéfiques et maléfiques. Selon leurs volontés, elles procuraient l’amour et la puissance, mais elles pouvaient causer aussi de grands mal-heurs.
Quoique j’aie su qu’il ne fallait pas tenter les mauvais gé-nies, une force indescriptible me poussa à réveiller le chat qui dormait. Agenouillé devant ce miroir sombre, je murmurais obstinément une prière. Elle était adressée à l’esprit des sources, pour qu’il attire enfin Yéléna au monde des vivants. En buvant une gorgée d’eau dans le creux de la main, j’avisai dans la source une forme très bizarre. Inquiet, j’épiais ce contour d’un être mi-humain, mi-animal, qui flottait à un pouce au-dessous de la surface. Il me fallut un bout de temps pour pren-dre conscience qu’il s’agissait de mon propre reflet, car il pen-chait le crâne tantôt à droite, tantôt à gauche, suivant les mou-vements de ma tête.
La seule chose qui m’étonnait et me mettait un peu dans l’embarras était son apparence qui n’avait rien de commun ni avec ma caboche ni avec mon corps. Petit à petit, je commençais à discerner mieux cette créature blafarde qui n’avait que les os sans la chair ni la peau, les os de la tête, du tronc, du bassin et des membres.
Bien que je fusse sûr que c’était mon propre reflet, cette image me fit tressaillir. Je pouvais m’y attendre, mon grand-père m’avait prévenu plusieurs fois.
En mûrissant, un vratch devient capable un jour de voir son propre squelette. Cette vision présente un présage funeste, car le squelette est le symbole de la mort. En esquissant un sou-rire ironique, avec son regard vide et pénétrant, il symbolise
– 252 – celui qui a franchi le seuil de l’au-delà et a percé ses secrets, prêt à conduire les âmes des vivants à Nav.
Depuis très longtemps, j’avais pris l’habitude de causer avec mon reflet, ce sosie docile qui avait toujours répété, telle une pie bavarde, chaque mot qu’il lisait sur mes lèvres.
C’est pourquoi je me raclai la gorge, avant de lui adresser un salut inaudible pour les oreilles des mortels :
« Veuille accepter mes salutations dévouées ! » dis-je en fléchissant les genoux devant lui, car je savais, grâce au Vieux Rod, que notre squelette est souvent l’image même de notre âme. Il s’agissait donc de l’occasion inouïe, qui ne se reproduira plus, de m’entretenir à volonté avec mon âme.
Au lieu de répéter les paroles lues sur mes lèvres, il grimaça un sourire moqueur.
« Salut, vieille branche ! » dis-je poliment.
En guise de réponse, le squelette claqua sa mâchoire infé-rieure et cracha deux ou trois dents gâtées. Son regard vide, fixe et implacable, braqué sur moi, me pénétrait jusqu’aux os. En même temps, je remarquai que son crâne commençait à émettre une aura pâle, couleur de paille, semblable au halo que l’on voit souvent autour de la pleine lune. Elle devenait de plus en plus ardente et dense, comme si un démon l’embrasait, et vite, très vite elle envahit toute la source.
C’était à ne pas en croire ses yeux. Le feu et l’eau ne s’aiment pas depuis que le monde est monde. Pourtant, il ne s’agissait nullement d’un prodige ni d’une erreur de mon esprit égaré. Il suffisait que je lève la tête pour voir d’où provenait cette lueur sanglante : l’image que j’avisai dans le ciel me figea sur place et me glaça le sang.
Nous avions déjà vu à deux reprises la disparition de la lune, mais jamais encore celle du soleil. Seul le Vieux Rod avait
– 253 – assisté, il y a longtemps, à un obscurcissement de cet astre, notre père nourricier. Dans ma mémoire étaient gravés pour toujours ses mots qui prévoyaient la fin du monde, le jour où les loups tapageurs allaient brouiller le Papa-Soleil et la Maman-Lune pour qu’ils s’entre-déchirent comme des bêtes sauvages.
C’était exactement cet événement atroce que je vis dans le ciel.
Avant de s’obscurcir, portant sur lui l’image de la lune à son premier quartier, le soleil se battait à outrance avec sa femme, la pleine lune. Étant aux prises dans ce duel désespéré, ils se prenaient corps à corps, et ce fut la femme qui remporta la victoire sur son mari, la Maman, changée en monstre effrayant, qui mangea le Papa-Soleil, en le rongeant sans pitié, tel un rat qui broie sa proie à petits coups de dents.
Pris de panique, je me mis à courir comme un dératé vers le village, d’où parvenaient à mes oreilles des cris et des appels au secours. Je voulais à tout prix me retrouver en compagnie des miens, d’Aya, Ida, Vid et nos enfants, au moment où allait survenir la fin du monde. Et elle s’approchait à pas de géant. Le soleil prit la couleur jaune foncé, puis brun-noir telle une vieille noix.
En cavalant vers les premières cabanes, je voyais toute la nature baigner dans une vapeur brunâtre. À l’entrée du village, je croisai quelques hommes, pâles comme des morts, qui beu-glaient et décochaient leurs flèches en direction de la lune pour la chasser loin du Papa-Soleil agonisant.
Devant la cabane du défunt Svevid m’attendait une image de folie inimaginable. En passant outre aux pleurs et hurle-ments d’Ida, Vid était en train de creuser une petite fosse, au pied de leur habitation, à l’abri du soleil mourant, pour y enter-
– 254 – rer un nouveau-né auquel Ida avait donné le jour ce même ma-tin. Vid l’avait étranglé avant mon arrivée avec une ceinture.
« Tout enfant né un jour d’éclipse est maudit ! clamait-il son désespoir entre deux coups de bêche. Il sera voué à devenir une chauve-souris lors de la prochaine nouvelle lune. »
Ce fut en vérité la fin du monde, non pas du grand monde qui s’étendait à perte de vue même au-delà de la Grande Forêt, mais tout au moins de notre petit monde fraternel, celui de Vid et de moi. Le grand monde fut sauvé dès que la Maman-Lune eut abandonné sa proie, en pâlissant et s’effaçant, sans laisser de traces dans le ciel, d’où Papa-Soleil répandait de nouveau sa clarté après la disparition de sa femme méchante. Malgré cela, il ne pouvait apaiser la grande douleur que j’avais ressentie à la mort de notre petit monde.
Même à la lumière du soleil ressuscité, Vid avait toujours l’air blafard d’un cadavre. Cela ne m’étonnait guère, car mon frère d’élection était devenu mort pour moi.
Broyant du noir, je me hâtai de quitter ce lieu sinistre pour regagner au plus vite la cabane de mon grand-père, où une fois par semaine, agenouillé derrière son dos, je traçais des lettres magiques sur les rouleaux de la peau de mouton.
J’y inscrivais pour notre postérité, les générations des Scla-vènes à venir, les exploits de notre tribu, nos sacrifices et nos souffrances, nos faits d’armes et nos prouesses. Mes rouleaux allaient préserver toute l’histoire de notre tribu, en la mettant à l’abri de l’oubli rongeur, qui est sans doute pire que la mort. En-core, me dis-je, faudrait-il que les Sclavènes apprennent à les lire.
J’étais en train d’écrire le dicton de nos aïeux jamais deux sans trois et de décrire l’horreur qui s’était emparé de nous lors de l’empoignade du Papa-Soleil et de la hargneuse Maman-Lune, quand une bourrasque soudaine arracha la porte d’entrée
– 255 – de ses gonds et l’emporta vers le bosquet voisin telle une feuille morte. Un deuxième coup de vent à décorner les bœufs fit tom-ber mon grand-père la tête la première dans le foyer, dont la braise, en moins de rien, mit le feu à sa chevelure.
Pendant que je lui déversais une bassine d’eau sur la tête, en suffoquant dans l’odeur de sa chair grillée, je murmurais entre les dents : « Jamais trois sans quatre… jamais trois sans quatre… » En soufflant en tourbillon, le vent ne faiblissait pas. Il s’engouffra dans la cabane, souleva les rouleaux avec mes lettres magiques et les chassa sous une commode. Le tourbillon sortit par la porte et en peu de temps revint par les fenêtres, en com-pagnie d’une averse torrentielle.
« Jamais trois sans quatre… » répétai-je comme envoûté.
À peine ces paroles m’avaient-elles effleuré les lèvres, qu’elles se révélèrent justes. Cette fois, c’était la preuve évidente de la colère du ciel qui nous présageait de nouvelles calamités. Durant un bon bout de temps, il pleuvait à verse, puis, je vis arriver du ciel une grande pierre ardente, entourée d’un halo, produisant un sifflement terrible et répandant une odeur de soufre. Elle tomba sur le sol, à deux pas de notre cabane, et écla-ta en plusieurs morceaux fumants.
Je fus effrayé, mais nullement étonné. Selon les dires de nos vieux, ces pierres incandescentes dégringolent du ciel à chaque fois quand le vorace dieu Péroun, surnommé « le man-geur de pierres », les rejette et crache sur nous à cause de sa mauvaise digestion.
L’événement qui suivit ne m’effraya guère, mais en re-vanche, il me stupéfia. Prêt à crier au miracle, je vis tomber du ciel avec la pluie battante une masse de grenouilles. Ces innom-brables bestioles recouvrirent aussitôt le chemin devant la ca-bane d’un tapis visqueux.
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« Seigneur Triglav, me dis-je, les futurs lecteurs de mes écrit ne croiront pas que chez les Sclavènes il pleuvait des gre-nouilles ! »
J’étais en train de soulever mon grand-père et le remettre en posture de tailleur, lorsque Vid pénétra chez nous en coup de vent. Sur le seuil de la cabane, il trébucha sur le tapis glissant et s’abattit à la renverse. Les yeux à fleur de tête, les joues en feu, il leva les bras au ciel comme s’il le maudissait.
« Sang de Triglav ! hurla-t-il. Et maintenant, les gre-nouilles ! »
Je baissai, puis haussai les épaules pour lui dire que ce n’était pas de ma faute.
« Chez nous, cria-t-il, il pleut des sangsues ! »
Une fois relevé, il se mit à piétiner les bestioles bondissant de partout, une multitude de grenouilles qui sautillaient autour de ses pieds et se collaient à ses bottes.
Impuissant, pourpre de colère, il vomit la pire de toutes les injures sclavènes :
« Que Triglav vous encule ! »
Je baissai, puis haussai les épaules.
« Et toi, vratch de mes deux ! Qu’as-tu fait pour nous sortir de ce merdier, dompteur de pluie, bon à rien, canard boiteux ? »
Une fois de plus, je baissai, puis haussai les épaules.
Ce n’est qu’à cet instant qu’il avisa le Vieux Rod dans son piteux état, les cheveux, barbe, moustache et sourcils brûlés, le visage cendreux, le nez grillé et aplati comme une galette.
« Cette fois, c’en est trop ! La coupe est pleine ! tonna-t-il. Combien de temps veux-tu garder ici cette charogne ? C’est de la folie ! Dès cette nuit, nous allons l’incinérer ! Je t’accorde une
– 257 – faveur, mais c’est la dernière. C’est à toi de choisir : le bûcher ou la pirogue. »
Je poussai un bref coassement, pour lui dire : pirogue.
Ce fut tout ce que je pouvais faire pour le Vieux Rod. Il avait beaucoup aimé notre étang.
Heureusement, Vid me comprit. Pour la première fois de-puis longtemps, je lus l’émoi dans son regard torve, une bribe de pitié de mon frère d’autrefois.
« Tu y tiens vraiment ? dit-il avant de sortir. Soit, ce sera la pirogue. Je t’enverrai mes hommes avant minuit. Je tacherai de lui trouver un guide bon à l’accompagner. »
La foule de petites grenouilles bondit aussitôt qu’il eut en-jambé le seuil de la cabane. Les bestioles le talonnaient en sau-tillant et se collant à ses bottes.
« Allez-vous faire foutre, monstres ! vociféra-t-il, s’éloignant. Que Triglav vous encule ! »
Le guide du Vieux Rod sera un chien, me dis-je, la gorge serrée, un pauvre cabot embarqué avec lui dans la pirogue. Es-pérons que ce ne serait pas notre Spiro. Ida ne le permettrait jamais.
J’étais persuadé que cette triste coutume avait été aban-donnée depuis longtemps : le sacrifice d’un chien qui accompa-gnait un mort, le guidant dans sa descente à Nav. Les chiens sentaient venir la mort et prévenaient les hommes par leurs hurlements. Ces mangeurs de cadavres avaient le pouvoir de voir les spectres qui hantaient la forêt. Par chance, notre Spiro n’était pas un chien bâtard, mais plutôt un loup, allaité jadis par une mère humaine.
Pendant ces pensées confuses m’accaparaient l’esprit, je m’occupais du Vieux Rod, le préparant pour son grand voyage. Par suite de sa chute dans les charbons ardents, il commençait à
– 258 – répandre une odeur désagréable, comme si seulement après cet accident il était devenu mort pour de bon. Outre l’odeur de roussi, il dégageait celle de faisandé. Pour le débarbouiller et nettoyer de la saleté qui souillait son beau visage, je déversai sur sa tête encore une bassine d’eau, mais cela ne l’empêcha pas de puer de plus en plus, comme si la mort voulait rattraper le temps perdu. C’est pourquoi je m’empressai de faire le néces-saire avant l’arrivée des hommes de Vid.
Suivant les usages de nos aïeux, je le secouai plusieurs fois pour pousser son âme à s’en aller et je lui couvris la bouche avec une large bande de tissu, afin d’empêcher cette âme têtue de reprendre son corps. Enfin, j’enveloppai dans des chiffons son miroir et tous les objets qui réfléchissaient les images, car son âme qui errait dans la cabane aurait été terrifiée à la vue de son reflet.
À la chute du jour, il fut prêt pour son voyage. Peu de temps après, la pleine lune apparut juste à côté du bosquet avoi-sinant et une langue de sa lumière cendrée se glissa sur le sol de la cabane telle une plante rampante. Accoudé à la fenêtre, j’observais la mangeuse de soleil se lever lentement au-dessus des cimes noires. Elle ressemblait plus que jamais à un œil géant, l’« œil de la nuit », comme l’avait appelée mon grand-père qui ne se fiait nullement à sa belle apparence trompeuse.
Au loin retentit un aboiement, puis, en réponse à ce cri de chien, un hurlement de loup, tout aussi lugubre. Les animaux ne se trompaient pas en maudissant avec leurs tristes cris l’astre infernal qui mourait et renaissait sans cesse, avide de chair fraîche, faisant sortir les vampires de leurs tombes, pour sucer avec eux le sang des vivants. Tout comme la lune, ils pouvaient mourir plusieurs fois et reprendre leurs forces à la clarté de la grande magicienne.
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Cette fois, elle était cernée d’une auréole rouge pâle, le signe qui prédisait des batailles à venir et beaucoup de sang ver-sé. Chez nos Sclavènes, la pleine lune avait été redoutée depuis toujours et tout le monde savait qu’il ne fallait aucunement la regarder fixement trop longtemps, car celui qui osait la braver s’exposait à être avalé par la gloutonne. Quant à moi, je m’en fichais de sa gueule comme de ma première culotte ; dans le pays des esprits malfaisants, j’en avais vu des vertes et des pas mûres, et rien ne pouvait plus me faire peur, même pas les taches sombres sur sa face.
Les petites vieilles de notre village y voyaient une péche-resse, tueuse de son propre enfant, qui avait été transportée sur la lune par punition, comme clouée au pilori, et exposée aux regards de tous. Mon grand-père se moquait de cette histoire de bonnes femmes fantaisistes. Il avait une explication beaucoup plus raisonnable. Il me disait qu’il s’agissait tout simplement d’un ours, tombé amoureux de la lune, qui monta au ciel pour s’accoupler avec sa bien-aimée. Ses étreintes brutales produisi-rent de vilaines meurtrissures sur la lune.
Elle déclinait déjà lorsque quatre hommes de Vid apparu-rent devant chez nous avec un drôle de petit lit muni de bran-cards. Par précaution, ils sortirent cette civière avec le Vieux Rod par une fenêtre, dans le but de duper son âme, pour l’empêcher de retrouver la porte d’entrée et de regagner la ca-bane. Assis en tailleur sur ce lit, le trépassé faillit plusieurs fois se flanquer par terre, avant que ses porteurs ne l’attachent avec une corde.
En chemin vers l’étang, ils prirent de nouvelles précau-tions, frappant avec des bâtons la broussaille que nous traver-sions, par crainte des insectes et des reptiles qui devenaient fort venimeux les nuits de la pleine lune.
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Vid nous attendait sur le petit embarcadère du village, de-vant une pirogue amarrée aux pilotis, pleine à craquer de bois à brûler. Sur sa proue, lié avec une bande de cuir, était accroupi un très vieux chien, couleur brun-rouge, qui jadis avait apparte-nu à la meute de Boz le Borgne. Affaibli par la maladie, sourd et presque aveugle, il se trouvait au terme de ses souffrances, et la seule chose qui l’attirait était sa bande de cuir brut dont il mas-tiquait inlassablement un bout.
Les poils presque perdus sur les épaules, la peau marquée de rides profondes sur la tête, chétif et tout rabougri, ce pi-toyable animal avait été choisi pour guider à Nav le Vieux Rod, dont je me rappelais bien les paroles : « Si un aveugle en con-duit un autre, ils se casseront la figure tous deux ! »
Sur la rive, derrière Vid, étaient rassemblés de nombreux villageois, ravis d’honorer les obsèques de leur ancien vratch. La plupart d’entre eux étaient déjà pris de boisson. Au premier rang, Ida et Aya, tout de noir vêtues, essayaient d’apaiser une douzaine de nos enfants excités, qui riaient, criaient, pleuraient et lançaient des cailloux sur le pauvre cabot. Les quatre hommes de Vid déposèrent la civière avec le Vieux Rod au milieu de la pirogue, en l’entourant de bûches et de branches sèches de chêne. Le vieux chien se mit à glapir tel un chiot, comme s’il avait reconnu son odeur, celle de la mort. Ayant rompu la bande du cuir, il s’approcha du cadavre et se dressa pour lui mordiller les genoux et lécher ses pieds nus.
Il n’était pas le seul animal qui tenait à faire ses adieux au Vieux Rod. Un autre chien surgit de la foule, notre Spiro, l’air très agité. En glapissant, lui aussi, il bondissait sur le sable au bord de l’eau, il jappait de plus en plus fort et finit par pousser des hurlements de loup qui nous écorchaient les oreilles.
« Assez ! cria Vid. J’en ai plein le cul ! »
Il se décida à précipiter les funérailles. Sans attendre la prière solennelle que j’aurai dû adresser à Smrtovoï, l’esprit qui
– 261 – ouvrait le portail de Nav devant les âmes de nouveaux venus, il coupa le cordage qui maintenait la pirogue. Il saisit une torche en flamme et l’enfonça dans un tas de feuilles mortes sur la poupe de la barque, avant de lui donner un coup de pied et la pousser avec une gaffe loin de la rive.
Les feuilles mortes prirent feu aussitôt et l’embarcation fu-nèbre, entraînée par le courant commença de s’éloigner de la rive. Elle éparpillait de tous côtés des flammèches, en laissant derrière elle une longue queue en panache de fumée, collée à la surface de l’eau. Dans le silence de glace qui s’était installé, même notre marmaille devint muette, ainsi que Spiro, à l’oreille fine, qui cessa de haleter, en écoutant le pétillement des bois livrés aux flammes.
Au milieu de l’étang le feu gagna toute la barque. Les vo-lutes de fumée nous dérobèrent la silhouette du Vieux Rod, avant qu’un tourbillon de flammes n’avale la pirogue tout en-tière. À cet instant-là, je crus voir mon grand-père se lever sur sa civière, les bras écartés, braqués vers la lune. Le vieux chien, son guide, était toujours collé contre lui, dressé sur les pattes de derrière, comme s’il, lui aussi, voulait monter au ciel, cherchant le passage à une vie nouvelle, au lieu de descendre au gouffre de Nav.
Triglav merci, la lune voulait nous épargner la peine à voir le départ du Vieux Rod. Elle disparut derrière les nuages, juste avant qu’un gigantesque jet de flamme ne fasse éclater le bûcher flottant. Quand elle eut réapparu, l’étang était lisse comme le miroir de mon grand-père, couvert d’écailles argentées.
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