La Forêt promise

Vouk Voutcho · Chapitre 6 sur 14

Pages du PDF

La Forêt promise

VI le Flûteau Enchanteur

VI

 

LE FLÛTEAU ENCHANTEUR

 

Au lever du jour, au premier chant du coq, nous quittons la pirogue, sans être vu de personne et nous nous séparons à l’entrée du village. Vid emmène Aya avec lui à travers la forêt vers l’atelier de mon père, où nous allons nous retrouver plus tard. Je traverse le hameau pour passer par la cabane de mon grand-père et me procurer un peu de nourriture, car nous avons, tous les trois, l’estomac dans les talons.

Le cœur serré, je les regarde se faufiler dans la broussaille. Je compte sur Vid. J’espère qu’il ne va pas trancher la gorge à notre amie. Il était très ému en écoutant sa musique, et Aya porte toujours sur elle son pipeau, plus puissant que n’importe quel talisman, censé la protéger du mal.

Chemin faisant, je croise plusieurs villageois, éveillés de-puis longtemps malgré cette heure matinale. Ils sont tous saisis d’affolement. Au passage, j’entends les bribes de leurs récits de faits terribles auxquels ils ont assisté à la fin de la nuit, au mo-ment de l’éclatement du corps céleste. Ils se sont réveillés en sursaut au fracas du tonnerre, à temps pour assister à la ruine de l’astre infernal. La foudre qui a suivi le tonnerre, en forme d’un gigantesque arbre éblouissant, a tué sur le coup une demi-douzaine de badauds et a pétrifié autant d’autres qui osaient la regarder.

Les hommes indemnes ont vu tomber sous leurs yeux une pluie de pierres portées au rouge. Ils ont cru entendre une voix tonitruante s’élever dans le ciel. Les manches des serpes de cer-

– 101 – tains bûcherons se sont enflammés dans leurs mains et plu-sieurs coqs du village se sont changés en poules. La pire des mi-sères a été le dégât causé au tronc de mon chêne, notre futur dieu, fendu sur toute sa hauteur comme par un coup de hache géante.

Fou de rage impuissante, le chef de tribu Svevid fulmine contre le maudit astre, dont la foudre lui a brûlé les cheveux, sa belle crinière blanche, et a transformé son plus beau coq en poule. Le crâne chauve comme un genou et couvert de suie, il tourne en rond autour de l’arbre coupé en deux, notre Triglav non prédestiné, et crie comme un sourd en appelant la ven-geance divine.

Quant à moi, je ne suis pas trop malheureux. En ce mo-ment, j’ai d’autres chats à fouetter : nourrir Aya, la sauver de la vengeance humaine et empêcher qu’elle ne tombe dans les griffes de Svevid. Un dieu peut patienter : logé et nourri chez les Sclavènes, il peut prendre son temps, il a toute éternité devant lui.

Tenaillé par la faim, Vid n’a pas su attendre un morceau de fromage de chèvre que j’ai subtilisé à la hutte du Vieux Rod. En arrivant devant l’atelier de mon père, je le surprends en train de griller sur le feu un mulot, capturé au sous-sol de la cabane et enfilé sur son nouveau javelot, comme sur une broche.

Pendant que Vid, en salivant, regarde sa proie rôtir au-dessus de la braise, Aya amasse la paille et le foin afin de se faire une couche dans la cave, semblable à la litière d’un animal.

Vid m’explique que la cave servira à Aya de cachette, dans le cas où Svevid se décide à nous visiter, et que l’abattant de sa trappe sera dissimulé sous un lit de feuilles mortes. Tout comme moi, Aya n’est pas passionnée de la chair des rongeurs. C’est pourquoi elle a ramassé une douzaine d’escargots qui grésillent sur la braise à côté du mulot, calciné et peu ragoûtant.

– 102 –

Ses colimaçons et mon fromage, grouillant de vers, sauvent notre repas. Nous faisons fête à Aya et seule Ida nous manque, mais la fête n’est pas terminée : elle débarque à l’improviste, venue de nulle part comme un champignon, à temps pour cou-ronner notre festin avec un pot de terre cuite, plein de prunes trempées dans l’hydromel, les friandises auxquelles nous n’avons jamais goûtées, le régal des vieillards de notre tribu.

Elle nous offre, à chacun, une grosse prune, sucrée et imbi-bée de boisson odorante, interdite aux jeunes. Je suce sa pulpe juteuse et aussitôt elle me tourne la tête. J’ai envie soudaine et irrésistible de chanter, mais je n’arrive à lâcher que quelques cris du crapaud qui font rire aux larmes mes amis.

Après la deuxième et la troisième prune, eux aussi tâchent de chanter, le visage enluminé, ayant un drôle d’air éméché. Vid bêle comme une brebis, Ida roucoule telle une tourterelle, Aya miaule comme une chatte. Leur chant gauche et faux finit dans les éclats de rire, et là, une fois de plus, la musique d’Aya fait preuve de sa magie.

En retenant ses rires, elle effleure des lèvres le flûteau, reti-ré de son sac, et fait planer au-dessus de nous, dans les ombres du plafond, une volute de sons doux qui nous réduisent au si-lence. Je me sens assommé, je cille les paupières, devenues lourdes, je m’efforce en vain à ne pas céder à la fatigue. Avant que mes yeux ne se ferment, je vois Vid et Ida déjà endormis, souriants, bras dessus, bras dessous, allongés sur un amas de paille.

Quant à Aya, ses yeux papillotent de lassitude comme les miens. Au moment où elle se couche à même le sol et s’abandonne au sommeil, elle pose la tête sur ma jambe et laisse son flûteau glisser de ses mains.

Grâce au fait que je n’ai sucé qu’une seule prune enivrante, je m’éveille bien avant les autres, ravi de pouvoir toucher le jouet miraculeux qui se trouve à la portée de mon bras. Je retire

– 103 – ma jambe engourdie de dessous la tête d’Aya, je m’empare du flûteau et me dirige à quatre pattes, avec précaution, vers la sor-tie de la cabane.

Personne ne m’a vu m’éclipser dans la forêt, en direction de ma source, au cœur de la haute futaie, ce miroir d’eau qui m’a fait découvrir le visage de mon double. C’est dans cet endroit secret, connu par personne, que je jouis des tête-à-tête avec lui, c’est là où je me livre sans gêne aux féeries, c’est là où je lis sur ses lèvres tout ce que je n’arrive pas à prononcer à haute voix dans la vie de tous les jours.

Agenouillé dans la mousse qui borde la source, je distingue dans l’eau dormante la face décharnée de mon sosie, avec la ci-catrice du grain de beauté sur sa joue, ses yeux cernés et les cheveux en bataille. Son visage fripé me trouble sans que je sache pourquoi : on dirait qu’il a beaucoup vieilli depuis notre dernière rencontre, qu’il a vieilli de dix printemps.

Jamais notre rencontre ne fut si tiède, jamais son accueil ne fut si froid. Les yeux enfoncés dans les orbites sous la touffe de cheveux hirsutes, il me toise de haut en bas comme s’il me mesurait avec dédain et hostilité.

En dépit de sa froideur, je m’efforce de l’aborder d’un ton amical.

« Bonjour, jouvenceau, dis-je comme d’habitude. Que Tri-glav soit loué.

– Que Triglav soit loué, répond-il sur un ton aigre.

– Tu as pris un sacré coup de vieux », dis-je.

Il me rend la pareille avec vivacité :

« Tu as pris un sacré coup de vieux.

– 104 –

– Regarde-moi ça, espèce de vieux râleur ! » dis-je, en lui montrant le flûteau d’Aya.

Et sans attendre sa réponse, que je connais par avance, je souffle fortement dans les sept tuyaux du roseau. Leurs sons le stupéfient, malgré mon manque d’habilité, et pour la première fois il esquisse un sourire du bout des lèvres.

Fier comme un pou, je lui pose la question :

« Qu’est-ce que tu en penses ?

– Qu’est-ce que tu en penses ? » me répond-il, tout aussi orgueilleux, comme si c’était lui qui avait joué du flûteau.

De fil en aiguille, nous courons le risque de nous brouiller. À ce moment-là, par chance, un éphémère se pose sur la surface de l’eau, juste sur son nez, comme s’il se jouait de lui. Ses doubles ailes palpitantes rident le visage du vantard et effacent son sourire moqueur.

L’éphémère est mon insecte préféré. Je suis capable de l’épier du matin au soir, durant toute sa brève vie. Petit enfant espiègle au lever du jour, il vieillit si vite au long de la journée, qu’il devient un véritable vieillard au coucher du soleil.

« Avancer en âge, c’est propre à tous les êtres vivants et même aux choses qui, en apparence, ne sont pas douées de vie. Même le soleil vieillit », dit souvent mon grand-père. Il les ap-pelle les « petits chevaux de fées ». Si la courte vie d’un éphé-mère ne s’achève pas dans la gueule d’un poisson ou d’une chauve-souris, il la remplit de joie à ras bords, cette vie féerique, faite uniquement de jeux et d’amour. Devenus adultes au milieu de la matinée, je ne les ai jamais vus manger, chasser ou se battre. S’ils luttent contre quoi que ce soit, c’est contre le som-meil et la mort. J’aimerais que ma vie soit tout aussi bien rem-plie, même si elle dure peu de temps comme celle d’un petit cheval de fées.

– 105 –

En se glissant entre les arbres, un rayon de soleil fait dispa-raître la dernière trace de mon sosie. Pareil à un fil d’or, il sert à un autre éphémère à descendre et joindre sa fiancée tremblo-tante. Leur étreinte ne dure qu’un instant, car tout est de courte durée chez eux, même un baiser, le seul et unique dans leur vie.

Ensemble, ils prennent leur envol, ils tourbillonnent et se volatilisent dans un nuage de pollen scintillant, que les fleurs et les plantes offrent à ces deux amoureux pour célébrer leurs noces. Parfois, en regardant de près leurs larves gloutonnes qui grouillent dans notre marais, je me demande pourquoi ces êtres sont venus sur Terre. Pour se nourrir d’autres animaux, afin de nourrir ensuite d’autres gloutons, leurs ennemis mortels ?

Est-il possible que vivre ne serve qu’à dévorer les autres et être avalé à son tour ? À la manière des Sclavènes et des Huns, qui passent leur vie à l’orée de la Grande Forêt, en s’entretuant, et disparaissent comme les petits chevaux de fées, sans laisser la moindre trace, réduits en cendres…

Parfois, cependant, le destin des éphémères me paraît beaucoup moins sombre : s’ils sont venus sur cette Terre uni-quement pour jouir de la vie, pour jouer, voler et s’aimer, même en l’espace d’une seule journée, cela en vaut son pesant d’or. Moi, je ne sais ni parler ni voler, et il n’y a personne que je pour-rais aimer, à part Yéléna, dont je discerne l’ombre verdâtre tout au fond de ma source.

C’est à elle que je m’adresse avec le flûteau d’Aya, en souf-flant dans ses tuyaux comme je respire, le souffle court, pante-lant de crainte, haletant d’émotion. À ma surprise, les sons qui s’élèvent de ce jouet ne sont plus stridents ni déplaisants à l’oreille, mais plutôt mélodieux, d’une douceur exquise, me rap-pelant un air berceur que ma sœur chantonnait pour m’endormir quand j’étais tout petit enfant.

– 106 –

Cette berceuse qui renaît miraculeusement dans le flûteau fait bouger son ombre, allongée sur le tapis de plantes aqua-tiques. Sa peau prend une teinte laiteuse, elle étire les bras et les jambes comme tirée enfin d’un sommeil de plomb qui a duré plusieurs printemps. Ses longs cheveux se détachent d’une pierre, autour de laquelle ils étaient enlacés, et commencent à onduler autour de sa tête. Ses yeux s’entrouvrent et ses lèvres pâles laissent apparaître les dents nacrées qui me font un sou-rire.

Ahuri, ébloui par la féerie de ma propre musique, je vois son corps quitter le lit vert dans l’eau et s’élever vers la surface, en se balançant lentement telle une feuille flottante de nénu-phar.

C’est formidable ! Inimaginable ! Je parle ! Je viens à bout de mon long silence, je parviens à parler à travers un simple roseau, dont chaque son remplace un mot ! Étant déjà hors d’haleine, les doigts crispés autour du flûteau, je souffle de plus en plus fort, ne quittant pas des yeux le corps nu qui continue de s’approcher de la surface, le visage radieux, un bras cachant la nudité de ses seins et l’autre se tendant vers moi.

Au moment où elle se trouve presque à fleur d’eau, prête à émerger, un fait terrible se produit tout d’un coup, une chose qui me glace le sang : à force de serrer comme un damné le flû-teau, je fais craquer la cordelette, attachant les sept tuyaux, qui se disjoignent aussitôt et se dispersent dans les herbes folles. Je vois Yéléna béante pousser un cri inaudible et se perdre, les yeux grands ouverts, couler sous les eaux comme dans un gouffre.

Je laisse échapper un cri :

« Yéléna ! Ne me quitte pas ! »

Mon glapissement reste sans réponse. Comme lors de ma dernière visite, la source se met à bouillonner et les bulles d’air

– 107 – rendent l’eau trouble. Aveuglé par les larmes, je rampe dans les herbes, ramassant à tâtons les morceaux du flûteau décomposé, puis, je quitte ce lieu ensorcelé, et me précipite à travers les broussailles vers la cabane de mon père.

J’y arrive à bout de souffle, les jambes écorchées comme si les chats sauvages m’avaient griffé. Par chance, j’ai sauvé tous les tuyaux du précieux pipeau, mais dans la cabane il n’y per-sonne pour s’en réjouir. Mes amis se sont effacés dans les ombres de la vieille futaie sans laisser de traces. Le cœur serré, je me demande s’ils ne sont pas tombés dans les griffes de Sve-vid et de ses hommes de main.

Un éclat de rire étouffé, provenant d’un bras proche du ma-rais, apaise ma peur. L’angoisse qui m’a saisi se dissipe tout à fait à la lisière de la forêt. Là, sur un banc de sable, j’avise Aya et Ida, accroupies comme le chien roux au bord de l’étang. Elles sont en train de tirer à quatre mains un cordage pour faire sortir de l’eau le panier d’Ida, une boule en osier qui leur sert de nasse. À la vue de deux écrevisses capturées, les filles gloussent, en poussant de petits cris joyeux comme deux poules.

Pour les attirer dans leur piège, elles ont recouru à un ap-pât jamais vu chez nous, un appât qui se fait sentir de loin et qui pue comme une punaise. Je savais que les écrevisses sont friandes de toutes sortes de saloperies, de la viande avariée, des fromages pourris, des fruits gâtés, mais je ne savais pas qu’elles raffolaient de la merde.

Quelqu’un a « déposé une pêche », quelqu’un a « lâché la croupière », comme dirait mon grand-père. En un mot, quelqu’un a déchargé le ventre dans le panier d’Ida, pour que ça serve de pâture aux écrevisses.

 

– 108 –

Je dévisage les deux filles rieuses d’un œil soupçonneux, en leur posant une question muette : laquelle a déposé dans la nasse cette « pêche », peu ragoûtante.

Elles me répondent par un rire malicieux qui me désarme. Cela ne m’étonne guère, car – d’après le Vieux Rod – « une seule femme vaut un demi-diable, et deux femmes valent dix diables ».

Mais la chose qui me tracasse le plus c’est le flûteau d’Aya, mis en pièces. Je me rappelle bien à quel point Vid a été saisi par sa force féerique. L’absence de Vid m’encourage à remettre dans les mains d’Aya les tuyaux de son jouet défait. Je dessine dans le sable devant elle un serpent qui se mord la queue pour lui présenter mes regrets. Heureusement, elle ne m’en veut pas : en riant, elle me réplique par des gestes, elle m’assure que cet accident n’aura aucune suite fâcheuse.

La conscience un peu soulagée, je la vois sortir de son sac une nouvelle cordelette et s’en servir pour la renouer rapide-ment autour des morceaux du flûteau. Grâce à son adresse et ses doigts de fée, le pipeau est refait en moins de deux.

Les tuyaux rassemblés et rattachés, elle les effleure de ses lèvres, et nous nous retrouvons entourés de toutes parts de sons argentés, comme pris dans un filet de soie invisible.

J’ai du mal à trouver des signes justes pour lui dire une chose qui me tient à cœur :

« Ton pipeau… j’aimerais avoir son pareil… »

Elle pouffe de rire et me répond également au moyen des signes :

« Toi, tu auras ton pipeau. »

À peine sorties du panier, les écrevisses malodorantes s’efforcent de regagner leur eau natale en se traînant en arrière.

– 109 –

Elles tracent avec leurs pinces des sillons dans le sable qui res-semblent étrangement à des lettres.

D’un œil sévère, faisant un signe d’interdit, j’empêche Ida et Aya qu’elles ne les rattrapent, et elles m’obéissent à contre-cœur, sachant bien que le dernier mot appartient toujours à l’homme, même s’il est haut comme trois pommes et muet comme une carpe.

Les écrevisses en profitent et se jettent dans l’eau, en échappant de près au chien d’Ida. Pour consoler les filles, j’arrache du haut-fond un bâton et je m’empresse de changer le gribouillage des écrevisses : en un tour de main, j’écris le nom d’Aya qui se réjouit quoiqu’elle ne comprenne rien.

Il s’avère qu’Ida la rousse n’a nullement oublié la première leçon d’écriture que je lui ai donnée au bord de l’étang. Il se ré-vèle aussi que le regard d’une fille peut être aussi sagace que celui d’un garçon.

Vu que le nom d’Aya contient deux fois un caractère qui se trouve dans son propre nom, Ida le reconnaît instantanément et le lit à haute voix, pendant que je transforme trois autres gri-bouillis des écrevisses en son nom, le mien et celui de Vid. « Aya… Ida… Rod… et Vid ! » relit-elle, orgueilleuse comme si c’était elle qui a inventé l’écriture, et non pas mon grand-père.

Le regard d’Aya n’est pas moins sagace.

« Aya… Ida… Rod… Vid », lit-elle, tout en soufflant ces quatre noms dans son flûteau, qui nous fait entendre quatre sons clairs, semblables à des perles transparentes qu’un trouve dans les moules perlières, enfilées sur un même collier. Émer-veillés, nous écoutons résonner ce petit chant, fait de quatre simples noms, qui voltigent avec joie autour de nous. Grâce à cette féerie, nous sommes devenus la musique même et nous planons, nous nous soutenons dans l’air tels des papillons.

 

– 110 –

Tandis que je m’imagine toujours voler, Aya me glisse le flûteau dans les mains, afin que je fasse la même chose, que je lise les quatre mots à l’aide de son instrument. Les doigts un peu tremblants, je colle le pipeau sur les lèvres et je souffle de-dans, tout en essayant de dire tout haut nos noms. Les sons qui jaillissent du sacré jouet font rire les jeunes filles à gorge dé-ployée : je n’ai réussi à en arracher que quatre stupides bêle-ment de chèvre.

Rouge comme les écrevisses enfuies, je prends un air de gravité. Je garde mon sérieux, alors qu’elles se tordent de rire. J’ai envie de leur faire la leçon de bonne conduite devant les lettres magiques, de les réprimander en maître d’écriture, mais aucun mot ne sort de ma bouche. Si j’avais la langue bien pen-due, je les remettrais au pas.

« Espèce de dindes, dirais-je. Vous vous moquez des lettres, alors qu’elles seules sont capables de nous épargner le sort pitoyable des éphémères. Je refuse le destin des chevaux de fées : vivre pour mourir tout bêtement. Au lendemain de notre vie, comme dit mon grand-père, il ne restera pas de nous pierre sur pierre. C’est pourquoi il inscrit sur une peau de mouton tous les hauts faits de notre tribu pour les sauver de l’oubli. Je pour-suivrai son travail, afin que rien ne tombe dans l’oubli. S’il le faut, je couvrirai de lettres la peau de tout un troupeau de mou-tons !… »

Bien qu’elles ne puissent pas entendre mes paroles, Ida et Aya les lisent sur mon visage, et Ida, sans tarder, essaie de me consoler.

« Ne te fâche pas, petit crapaud, dit-elle. Au lieu de nous bouder, mieux vaut que tu nous fasses apprendre tes magni-fiques lettres. Pour commencer, écris-nous le nom de notre peuple. »

Je me jette à genoux et j’écris vite sur le sable :

– 111 –

« Sclavènes ».

« Sclavènes, lit-elle et s’adresse à Aya qui n’y comprend que dalle. Nous, les Sclavènes ! martèle-t-elle sous le nez d’Aya, embarrassée.

– Nous scla… vènes, bégaye celle-ci. Sclavènes…

– Pas toi ! l’interrompt Ida d’un ton rogue. Nous Sclavènes, pas toi !

– Nous Sclavènes, pas toi, répète Aya comme une pie.

– Écris “Huns” », m’ordonne Ida en soupirant.

Je me dépêche de satisfaire son caprice.

« Huns, lit-elle, nez à nez avec Aya. Tu es une Hune.

– Tu es une Hune », répète Aya, souriante.

Blessée dans son amour-propre, Ida tourne le dos à la fille ingénue et s’adresse de nouveau à moi.

« Écris-moi “mort aux Huns” », ordonne-t-elle.

J’hésite à me soumettre à cette demande insensée. Les Huns qui ont assiégé notre village ont péri jusqu’au dernier. Ils ne peuvent mourir deux fois, on ne peut pas tuer les morts.

J’écris « non », le mot qu’Ida ne connaît pas et qu’elle ne peut pas lire.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » me questionne-t-elle, ren-frognée.

Je hoche la tête pour exprimer mon refus. Je commence à me rendre compte que même les lettres magiques manquent de magie pour rivaliser avec la haine qui nous pousse à faire du mal, que même les lettres bienfaisantes se prêtent à attiser la méchanceté.

– 112 –

Heureusement, avant que le torchon ne brûle entre nous, Vid surgit des buissons. Il est couvert d’égratignures, auxquelles il ne prête aucune attention. L’air hilare d’un boute-en-train, il brandit un gros gâteau de cire, plein de miel, embroché sur son javelot. Dans un large rire, il nous offre à chacun un morceau de cette friandise, et même au chien d’Ida. Il nous invite à regagner la cabane de mon père, où nous attend une nouvelle belle sur-prise. Réjouis, nous le talonnons en courant, et même Aya et le chien roux, qui n’ont rien compris, mais qui jubilent aussi, car la joie est pareille dans toutes les langues.

La belle surprise, annoncée par Vid, se montre à la fois belle et moche. C’est un bébé-chêne qu’il a trouvé et déterré quelque part dans la forêt, un menu arbre de la taille d’un en-fant d’à peine cinq printemps. Arraché avec sa souche entière, ses tiges souterraines et radicelles, il gît à l’entrée de la cabane, n’ayant rien de majesté d’un vrai chêne. Il ressemble plutôt à un gosse maigrelet et chétif, dont la vie ne tient qu’à un fil.

« Qu’as-tu fait à ce pauvre petit ? s’insurge Ida.

– Nous allons le planter », explique Vid, ayant déjà choisi l’endroit où le jeune moribond sera implanté, un trou que mon père avait creusé pour y brûler les feuilles mortes.

Ces mêmes feuilles, que les intempéries ont changées en riche engrais, serviront de lit à l’arbrisseau malade.

Vid le soulève avec précaution, assisté par Ida, qui tient debout son frêle tronc, pendant que Vid couvre sa souche d’humus et de terre végétale.

Chose étrange, dès qu’il s’est trouvé debout, les racines en-foncées dans le bon terreau, le bébé-chêne a commencé à se re-lever, surtout lorsque derrière nous s’est fait entendre le flûteau d’Aya : un jet de sons cristallins qui nous ont coupé le souffle, nous imprégnant le corps entier.

 

– 113 –

Stupéfaits, nous regardons le petit arbre redresser ses branches à vue d’œil, comme par enchantement.

Les frissons dans le dos, nous écoutons les derniers ga-zouillements du flûteau, pareils à une berceuse qui cajole l’arbre ressuscité, avant qu’un silence solennel ne s’installe en nous.

« Il faut le baptiser, dit Ida à mi-voix. Il faut au plus vite lui donner un nom. »

Nous la regardons comme tombés de notre haut.

« S’il n’est pas baptisé et s’il ne survit pas, il risque de de-venir vampire », nous explique Ida en chuchotant.

Sachant que c’est vrai de vrai dans le monde des hommes, je hoche la tête pour approuver ses paroles, malgré le sourire incrédule de Vid.

« Un beau jour, quand il sera grand, nous taillerons de lui une nouvelle idole, dit-il. Il chassera tous les mauvais esprits de nos terres.

– En ce cas-là, le choix est fait, dit Ida d’un ton tranchant. Il s’appellera Triglav. »

Une fois ces mots prononcés, un nouveau fait étrange se produit devant nos yeux écarquillés : le bébé-chêne, notre fu-ture idole à trois têtes, secoue sa cime avec fierté comme s’il s’enorgueillissait de son avenir divin parmi les Sclavènes.

« De l’eau ! réclame Vid. Il lui faut beaucoup d’eau dans sa nouvelle demeure ! Vite, vite ! »

Pendant qu’il tasse de la terre autour de l’arbre et que je cherche un seau pour l’abreuver, le chien paisible d’Ida, devenu excité, commence à gronder en montrant les dents. Sans doute a-t-il entendu bien avant nous les voix des hommes qui s’approchent du côté du village, les voix des bûcherons ou des chasseurs qui s’appellent l’un l’autre en poussant des cris

– 114 – comme au cours d’une battue, quand les traqueurs font sortir le gibier des taillis.

« C’est mon grand-père qui me poursuit… balbutie Ida. Il nous tuera tous…

– Le chien, lui ordonne Vid. Mets-le à l’attache.

– Je n’ai rien pour l’attacher…

– Tant pis. Descendez dans la cave, vite, avant qu’il ne soit trop tard ! Toi, le chien et Aya ! Ne bougez pas et taisez-vous, demeurez bouche cousue, quoi qu’il se passe ici ! »

Il les entraîne en toute hâte dans la cabane, ouvre la trappe qui mène à la cave, les pousse avec le chien dans le noir et fait tomber le lourd abattant derrière eux. Saisi de fièvre, en écou-tant les voix des traqueurs se rapprocher, je l’aide à couvrir la cache des filles d’une épaisse couche de paille, sur laquelle nous allons nous étendre de la tête aux pieds, faisant semblant d’être endormis, juste avant l’irruption de Svevid et ses trois bûche-rons.

Pénétrant dans la cabane, le grand-père d’Ida bondit de rage et fait claquer son fouet au-dessus de notre tête.

« Ils dorment au grand jour, ces sacrés fainéants ! crie-t-il en nous secouant. Ils se sont dérobés devant le travail pour se la couler douce ! »

Nous feignons d’être en train de nous réveiller et de ne rien comprendre, tout en tâchant de protéger nos reins des coups de ses bottes.

« Où est ma petite-fille ? écume-t-il, cramoisi de colère. Où se terre cette traînée avec son cabot ? »

Il se tourne vers moi, oubliant que je suis muet :

 

– 115 –

« Où se trouve ta copine Ida. Vas-y, lâche le morceau, es-pèce de trousse-pet ! »

Vid lui répond à ma place :

« Nous ne savons rien, honorable chef. Nous n’avons pas bougé d’ici toute la journée.

– Prends garde à toi, petit morveux, aboie Svevid. Si tu me racontes des bobards, je t’écorcherai la couenne, espèce de bâ-tard ! Que faites-vous ici, les cossards ? Vous vous tapez une branlette ?

– Non, honorable chef, répond Vid. Cela te rend sourd et te dessèche la colonne vertébrale. Nous avons fait un travail d’intérêt général. »

Svevid reste bouche bée comme s’il avait avalé un os de travers.

« Puis-je savoir, quel travail et d’intérêt de qui ? demande-t-il enfin, en reprenant souffle.

– Nous avons planté une future idole », explique Vid fiè-rement.

Et il lui montre à travers la porte notre bébé-chêne.

La colère noire du vieux Svevid fait place instantanément à un fou rire, un rire contagieux qui se répand sur les bûcherons, et, sur-le-champ, tout le monde se met à rire à se décrocher la mâchoire.

Rouge comme un coquelicot, Vid leur tourne le dos, prend mon seau d’eau et s’en va arroser le petit chêne, passant outre aux rires de mauvais plaisants.

Svevid lui emboîte le pas, il ne veut pas le laisser tranquille.

« Donc, c’est notre future idole ? demande-t-il, se tordant de rire.

– 116 –

– Oui, honorable chef, affirme Vid. Petit Rod s’en servira pour tailler une belle statue.

– Il faut que ce nain grandisse avant d’être taillé.

– Nous l’attendrons, honorable chef.

– Je crains que vous ne soyez obligés de l’attendre un bon laps de temps.

– Ne t’inquiète pas, honorable chef. Nous l’attendrons, nous avons du temps à gogo devant nous. »

Triglav seul sait pour quelle raison les dernières paroles de Vid n’ont guère plu à Svevid, qui se remet aussitôt en colère.

« Veux-tu la boucler, petit bâtard ! » s’écrie-t-il, en sortant de ses gonds.

Il roule des yeux furibonds et, d’un coup violent de son fouet, il arrache le seau des mains de Vid, puis, d’un deuxième coup, il décapite le pauvre bébé-chêne, en lui tranchant la plus haute branche de la cime.

« Avez-vous entendu ! crie-t-il aux bûcherons dans un grand rire méchant. Ils ont du temps à gogo, ces morveux, ils attendront jusqu’à la fin de leurs jours que leur future idole grandisse !… »

Les bûcherons rient jaune, en regardant du coin de l’œil notre bébé-chêne mutilé. En dépit de leur esprit étroit, ils ne sont pas sans savoir que les idoles n’entendent pas la plaisante-rie et qu’un nain infirme et chétif, tombé en de bonnes mains, peut devenir un dieu tout-puissant.

Ne décolérant pas, Svevid leur donne l’ordre de le suivre et ils s’engagent tous dans la forêt. Vid et moi écoutons un long moment les troncs d’arbres faire écho de leurs voix criardes qui s’éloignent peu à peu, avant de nous encourager d’aller rouvrir la trappe de la cave.

– 117 –

Ida en sort livide de peur, à la différence d’Aya et du chien roux, éprouvant de la gaieté, enchantés de se retrouver à la lu-mière du jour. Ils ne se rendent pas compte, la fille pas plus que l’animal, qu’ils viennent de jouer leur vie dans la gueule du loup. Le chien fait le beau et lèche la main de Vid, blessée par le fouet de Svevid. Quant à Aya, tout aussi insouciante, elle sort d’un coin le pot de terre cuite d’Ida, contenant encore plusieurs prunes trempées dans l’hydromel, ces friandises sournoises qui nous ont déjà tourné la tête.

Vid s’empare d’une prune et la suce avec avidité.

« Nous avons eu une veine de pendu ! » se réjouit-il et glisse le pot dans les mains tremblotantes d’Ida.

Toujours transie de peur, elle se presse d’avaler deux prunes de suite, en parlant à mots hachés :

« Le couteau… sous la gorge. Il aurait pu nous tuer ! »

Attendu que je refuse avec dégoût de toucher aux prunes qui montent à la tête, elle passe le pot à Aya qui prend exemple sur elle, en avalant deux fruits à la suite.

Ayant vidé le pot, ils m’observent, les yeux troublés, retirer d’une caisse quelques objets précieux, empruntés à mon grand-père, un rouleau de peau sèche de mouton, un faisceau de plumes d’oie et un flacon en argile avec la mixture miraculeuse que le Vieux Rod a inventée.

Il n’a jamais voulu me dévoiler tous les secrets de ce liquide gluant, noir comme du charbon, destiné à l’écriture des lettres magiques. À ma connaissance, il devrait contenir le noir de fu-mée, mélangé avec de la bouillie d’os broyés et du pissat d’un animal, dont l’odeur pique la gorge et les yeux. Sa puanteur res-semble à celle que Léchy répandait en pissotant à chaque halte lors de notre voyage nocturne. À présent elle ne m’incommode plus : je ne songe qu’aux signes que cette encre est en mesure de tracer.

– 118 –

Pendant que j’étale la peau de mouton sur le muret au mi-lieu de la cabane, mes amis ne détachent pas de moi leurs yeux méfiants. Je brûle de m’exclamer : « Attention, jeunes gens ! Nous allons aborder la première leçon d’écriture. ! »

Je désire aussi ardemment leur dire : « Les lettres ma-giques deviendront notre langue secrète que nul ne pourra dé-fricher. Leur puissance est sans bornes. Il suffira d’écrire le nom d’un ennemi et de le rayer d’un trait, pour l’envoûter et jeter sur lui de graves maléfices. Il suffira de marquer nos propres noms, ornés chacun d’un dessin de mandragore, afin de se mettre en rapport avec les divinités bienfaisantes et écarter tout ce qui nous menace. Nous allons commencer donc avec nos propres noms qui resteront gravés à tout jamais sur cette peau, même après notre départ à Nav… »

Hélas ! privé d’usage de la parole, je n’arrive pas à leur dire tout ce que me tient à cœur. C’est pourquoi je trempe l’une de mes plumes dans le liquide noir et, de ma plus belle écriture, je trace sur la peau mon nom, paré d’un tubercule de mandragore.

« R o d ! le lisent mes amis à l’unisson.

– Cette drôle de racine, que signifie-t-elle ? » m’interroge Vid.

Je lui réponds par le geste “magie”.

« Écris mon nom, demande-t-il. Écris : “Vid, fils d’ourse.” Et avec ce même signe magique. »

Je me dépêche de remplir son souhait.

« Vid… fils d’ourse… et magicien, lit-il, l’air très satisfait.

– Mais c’est une mandragore ! s’exclame Ida.

– Et puis quoi ?

– Svevid est allé la cueillir en vain avec ses forestiers.

– 119 –

– Quelle en est l’importance ? demande Vid sur un ton bourru.

– Au dire de Svevid, la mandragore assure le pouvoir, ri-chesse et prévoyance de l’avenir à celui qui réussit à la capturer, explique Ida.

– On capture un homme ou un animal, et pas une pomme de terre, corrige Vid, de plus en plus grincheux.

– La mandragore est un petit homme de la terre qui naît sous l’arbre où quelqu’un a été pendu. Seuls les sorciers et de-vins savent la découvrir », dit Ida.

Je pousse un cri de crapaud et je remue la tête de haut en bas plusieurs fois afin de soutenir ces paroles devant Vid, tou-jours maussade. Mon grand-père est aussi allé cueillir la man-dragore et, contrairement à Svevid, il y a réussi, grâce au sang d’un hibou égorgé, avec lequel il a aspergé la tête d’un couple de mandragores, mâle et femelle.

Il porte comme un talisman leurs racines séchées, pendues à son cou dans un sachet. Elles lui ne lui ont assuré ni pouvoir, ni richesse, à peine un peu de connaissance de l’avenir, mais, d’après lui, un petit gain vaut mieux que rien.

« Nous aussi allons cueillir les mandragores ! s’écrie Vid subitement exalté. Nous deviendrons riches et capables de pré-voir l’avenir. Je connais un endroit dans la forêt, où un jeune homme s’est pendu. Son squelette est toujours suspendu à un frêne. Au-dessous de lui, il y aura sans doute des mandragores à profusion. C’est juste à côté d’un hêtre qui regorge de nids d’abeilles sauvages. Leur miel nous servira à fabriquer notre hydromel. Allons-y, il n’y a plus de temps à perdre ! »

Transportés de joie, nous nous munissons en hâte du né-cessaire pour la récolte du miel et la quête des mandragores –

– 120 – les pierres de Vid qui produisent des étincelles, frappées l’une contre l’autre, un pleurote sec avec lequel il enfumera les nids d’abeilles, un filet pour se protéger le visage des insectes enra-gés, et surtout le javelot et le poignard pour déterrer les man-dragores en bas du malheureux pendu.

Depuis ma tendre enfance, je connais les alentours comme ma poche. Cependant, je ne me suis jamais engagé dans la vieille futaie qui regorge d’arbres nés bien avant l’arrivée des premiers Sclavènes dans la Grande Forêt Ténébreuse. Je ne me suis jamais enhardi à errer au-delà de la source où gît l’ombre de Yéléna.

La végétation dense où Vid nous fait pénétrer éveille en nous une crainte sourde, le sentiment d’une menace et d’un mal à venir, comme si le bois ombragé tout autour de nous n’était peuplé que d’esprits malfaisants et de bêtes dangereuses.

Le chemin que Vid a choisi zigzague entre les arbres cente-naires, dont les troncs sont presque étouffés par de nombreux lierres, enroulés autour d’eux tels des serpents. Ces plantes étranges, toujours vertes, grimpent et s’attachent aux troncs par des racines coriaces, situées tout au long de leur tige. Impi-toyables comme des sangsues, ces vampires sucent la sève des pauvres géants sans défense.

Bizarrement, elles ne causent aucune peur à Vid, qui ca-resse au passage leurs fleurs jaune-verdâtre en forme d’ombrelles.

« Outre l’hydromel, nous dit-il à voix basse, les lierres fe-ront partie de notre futur nectar. »

Personne ne lui répond. Comme d’habitude, Aya rit bête-ment : elle n’a rien compris. Quant à Ida et moi, nous devenons de plus en plus inquiets, au fur et à mesure de notre avancée dans la forêt profonde.

 

– 121 –

Ici règnent le froid et l’humidité pénétrante. Transi et en-gourdis, nous butons contre les vieux arbres effondrés, nous trébuchons sur les mousses et les lichens, alors que les plaques d’écorce putride glissent sous nos pieds, laissant apparaître de-vant nous une multitude de créatures hideuses, insectes fos-soyeurs, vers de terre, lézards et autres taupes-grillons.

Pourtant, ses êtres laids à soulever le cœur ne tourmentent guère Vid qui se sent ici chez lui, sous son toit maternel. Il re-trousse et remue son nez dans tous les sens, afin de flairer mieux les odeurs de la forêt. Il renifle les fumets suspects, lais-sés par des animaux, et son beau nez se change en museau de chien, plus fin que celui du cabot d’Ida. Il décèle et distingue sans se tromper l’odeur d’un renard de celle d’une fouine.

Il connaît les quatre coins de la forêt sur le bout du doigt, il comprend tous ses bruits comme s’il s’agissait des langues se-crètes, ignorées par le commun des mortels : le bruissement des feuilles au passage d’un blaireau, le chant des oiseaux ou le brame lointain des chevreuils. Il nous mène de plus en plus loin dans la pénombre, sous la voûte des feuillages qui s’enlacent les uns dans les autres. Grâce à son ouïe et son odorat animal, il nous amène finalement au pied du gibet de l’infortuné pendu.

Bien qu’il nous ait annoncé cette image sinistre, le sque-lette qui s’offre soudain à notre vue nous effraye, surtout son crâne chauve qui sert de perchoir à un corbeau. Notre peur re-double un instant plus tard, au moment où entre les côtes de l’épouvantail sort en rampant une vipère. Elle pointe vers nous sa tête triangulaire avec les pupilles aux fentes droites qui nous donnent l’envie de nous enfuir à toute vitesse.

« Seigneur Triglav, balbutie Ida. Ma grand-mère dit que les frênes éloignent les serpents. Elle fait parfois une tisane de leurs feuilles qui guérit de venin.

– Superstition de bonnes femmes ! » dit Vid.

– 122 –

Il se met à piquer le sol avec son javelot en plusieurs en-droits au-dessous du frêne, à la recherche des mandragores. Il fait semblant de se ficher comme de sa première culotte de la présence de deux spectres redoutables qui montent la garde du squelette.

Immobiles, le corbeau et la vipère fixent sur nous leur re-gard vitreux, nous toisant avec dédain. La quête de Vid de tu-bercules miraculeux s’avère infructueuse. Il n’arrive à déterrer que quelques truffes charnues, maigre butin qui permet à Ida de venger l’honneur de sa grand-mère, traitée de bonne femme superstitieuse.

« Bof ! Les truffes ! dit-elle avec mépris. Ma grand-mère les utilise pour nourrir les cochons. »

Vid s’empresse de lui rendre la pareille :

« Il faut pas jeter des perles aux cochons, dit-il.

– Chez nous, poursuit Ida, c’est Pinpin qui s’en occupe.

– Qui est Pinpin ? demande Vid, de plus en plus agacé.

– Mon chien, explique Ida. Il déterre et dévore tout ce qui se cache sous la terre, toutes sortes de racines, des truffes et autres saloperies. Le doigt dans le nez, il déterrera tes fameuses mandragores.

– Tu veux dire, la patte dans la truffe », plaisante Vid.

Ida passe outre à cette boutade.

« Va, cherche, ordonne-t-elle au chien, cherche, Pinpin ! »

Le cabot roux ne se le fait pas dire deux fois pour commen-cer à fouir le sol avec les quatre pattes, et en peu de temps il re-tire de terre encore une poignée de truffes.

« Cherche, Pinpin ! l’encourage Ida. Laisse tomber ces co-chonneries ! Cherche les petits bonhommes verts ! »

– 123 –

De plus en plus excité, le laborieux cabot poursuit sa re-cherche acharnée et, à notre grande joie, il déterre enfin deux étranges racines, les tubercules des mandragores. Sans nul doute, s’agit-il de deux homuncules, mâle et femelle, que nous observons, sans oser les toucher, dans un silence de mort.

Fessus et ventrus, ils rappellent les bonhommes en pain d’épice, le mâle blanc et la femelle noirâtre, facilement recon-naissable grâce à ses seins. Retirés de la terre, ils se raccrochent à leurs radicelles, se rétractent devant la gueule de Pinpin et se débattent courageusement contre le chien hargneux.

Vid se voit obligé d’apporter de l’aide au cabot. Il remue l’humus tout autour des mandragores avec son poignard et il les arrache difficilement avec deux touffes de leurs filaments, sem-blables aux cheveux humains.

À ce moment-là, un gémissement aigu parvient à nos oreilles. Persuadés d’abord qu’il s’agit du cri des homuncules – les mandragores crient toujours comme un enragé quand on les déracine – nous nous rendons compte que ç’a été la plainte d’Ida, les yeux hagards et les traits défaits.

« Que fais-tu, insensé ! chevrote-t-elle. La foudre rend aveugle et fou celui qui déracine les mandragores sans précau-tion…

– Superstition de bonnes femmes, réplique Vid, sûr de lui, et il glisse les deux patates dans la trousse d’Ida. Elles ne vont pas te manger », dit-il en ricanant.

Blanche de peur, Ida s’en débarrasse en les jetant par terre. Sa frousse nous fait éclater de rire. Même le corbeau perché sur le crâne du squelette pousse un croassement comme s’il s’égayait sur le compte de la jeune fille.

« Rira bien qui rira le dernier », dit Ida, l’air outragé.

 

– 124 –

Nous continuons de nous marrer et le corbeau jette encore un croassement moqueur. Seules Aya et la vipère, qui nous épie à travers les côtes du pendu, ne rient pas.

Méfiante, Aya ramasse les mandragores et les pose avec soin sur un lit de lichens. Visiblement, elle les connaît par cœur et les touche avec les égards qui leur sont dus.

En voyant Aya les choyer comme de vrais nains humains, nous cessons de rigoler et nous nous taisons, un peu honteux de notre conduite indécente. En nous tenant sur nos gardes, nous observons la jeune fille leur rompre les filaments verts, puis leur loger une baie rouge à la place de la bouche et deux fruits de genévrier à l’emplacement des yeux.

Elle me fait un signe que je n’aime pas, le même que le Vieux Rod utilise à chaque fois quand il s’apprête à égorger un agneau, quand il me demande de lui passer le canif avec lequel il taille des plumes.

Confus, supposant qu’elle va faire du mal aux mandra-gores, j’obéis contre mon gré, je lui prête le canif emprunté à mon grand-père.

Estomaqués, nous la voyons saisir le couteau bien affilé et faire une entaille sur le bout de son pouce, d’où jaillit un petit jet de sang. Elle s’en sert à la hâte pour arroser les homuncules, puis sort de son sac un chiffon, en déchire une bande, l’entortille autour de son pouce et avec le reste de tissu enve-loppe les mandragores avec beaucoup de douceur.

Ayant terminé ce travail de sorcière, elle me fait plusieurs signes que j’ai du mal à suivre : trois… jours… Dans trois jours… elles… ouvriront… les yeux… Dans trois jours, les mandragores se mettront à vivre !…

Le regard anxieux, Vid et Ida me questionnent :

« Que dit-elle ?… Qu’est-ce qu’elle a dit ? »

– 125 –

Je voudrais leur répondre : « Le sang humain fera renaître les mandragores sous la forme humaine », mais, je n’ai rien à portée de la main pour écrire, et tout ce que je réussis à faire, c’est de pousser mon ordinaire cri de crapaud qui les fait sou-rire.

Le corbeau me réplique comme l’écho avec son croasse-ment goguenard et la vipère avec un sifflement tout aussi rail-leur. Seule Aya me gratifie d’un coup d’œil complice, tandis qu’elle range dans son sac les mandragores, enveloppées dans le tissu taché de son sang.

Tout le monde est soulagé à l’instant où nous quittons le frêne, sur lequel le squelette du pendu commence à se balancer doucement sous le souffle d’air qui s’est glissé entre les arbres. Notre but suivant est le hêtre, regorgeant de nids d’abeilles sau-vages.

Le fait que leur reine sage ait choisi cet arbre pour ordon-ner à ses ouvrières d’y bâtir de nombreux gâteaux de cire ne m’étonne guère : le hêtre est un de rares arbres sur lesquels les ours ne sauraient grimper.

Selon mon grand-père, le hêtre est un arbre magique que la foudre ne peut frapper et qui donne des rêves doux à celui qui s’endort sous son ombrage. Comme d’habitude, ses dires se montrent vrais : le tronc de cet arbre est entouré d’un cercle parfait où l’herbe ne pousse pas. C’est la preuve qu’il a été visité par des fées qui le chérissent et dansent autour de son tronc. Ce rond d’herbes piétinées est le signe de la présence invisible des fées ; c’est pourquoi il faut aborder ce hêtre avec beaucoup de respect.

Vid se soucie de fées et de leurs danses comme d’une guigne. La seule chose qui l’attire et le fait baver d’envie c’est le miel. Les yeux étincelants, il saisit ses deux pierres étranges et

– 126 – les frappe l’une contre l’autre pour embraser le pleurote entre ses genoux. En soufflant fort sur le panache de fumée que le champignon commence à dégager, il nous laisse en bas de l’arbre et grimpe le long de son tronc, agile comme un écureuil. Les pieds nus, il se hisse rapidement.

Il s’accroche à tout ce qui se trouve sous ses mains, les branches, nœuds et plaies béantes. Dans un cabas, pendu au cou, il porte le nécessaire pour la bonne récolte du miel, le pleu-rote fumant, son poignard, un cordage et un filet pour se proté-ger le visage.

Au sommet du hêtre, au milieu des grappes de cire, il se met à agiter le pleurote, dans le but d’enfumer et chasser les abeilles en fureur. Le filet sur le visage, il n’attend même pas que l’essaim entier s’élance dans les airs. Il détache les mor-ceaux de leurs nids, remplit son panier, et le fait descendre jusqu’au sol avec la corde, où nous attendons dans la fièvre les galettes pleines de nectar doré.

Un cri d’Aya interrompt cette fête. Avant de comprendre ce qui se passe du côté opposé de l’arbre, nous la voyons hurler de terreur et brandir comme une folle le javelot de Vid. Elle essaie de repousser avec sa pointe un énorme sanglier sur les canines duquel pend le sac avec les mandragores et le chiffon humecté de sang. Excitée par cette odeur, la bête féroce secoue ses dé-fenses, recourbées vers le haut, et heurte son front contre le ja-velot, prête à foncer sur nous.

Dieu Triglav merci, la fille des Huns connaît bien le ma-niement de son arme. Elle roue de plusieurs coups la poitrine de la bête, mais elle n’arrive pas à percer sa peau, épaisse comme un bouclier. Elle parvient quand même à la repousser d’un pas et à s’emparer du sac avec nos précieuses mandragores. Un ins-tant plus tard, elle prend exemple sur Ida et moi : ayant rejeté le

– 127 – javelot, elle grimpe sur le hêtre derrière nous en échappant d’un poil au groin du fauve.

Perchés sur la première fourche de l’arbre, au-dessous de Vid pelotonné dans sa cime, nous voyons l’arrivée de toute la harde de sangliers, une demi-douzaine de femelles, suivies de leurs marcassins, tout aussi farouches que leurs parents. Ils en-cerclent notre refuge et commencent à défoncer le sol autour du hêtre, tout en poussant des grommellements menaçants. Les marcassins, couverts de rayures rousses, couinent entre les pattes de leurs mères et fourragent avec furie la terre retournée.

Heureusement, le chien d’Ida a fui devant ces assaillants, comme s’il avait pressenti le danger ; sinon, il aurait été déchi-queté. Nous entendons au loin ses hurlements plaintifs, pareils à ceux d’un loup. Sa fuite n’a présagé rien de bon : il semble que nos agresseurs établissent leur camp pour longtemps au pied de notre arbre, vu qu’ils se vautrent déjà dans une mare boueuse et répandent leurs excréments tout près de nous. Leur odeur in-fecte monte dans nos narines et nous pique les yeux.

Au déclin du jour, le chien d’Ida cesse de hurler dans le lointain et un silence pénible s’installe dans les alentours. Les sangliers sont toujours là, ne montrant aucune envie de quitter les lieux. Ils se plaisent sous notre hêtre et se préparent à y pas-ser la soirée et la nuit, les heures les plus propices à leur chasse.

Ayant l’œil faible, ils ne peuvent pas nous voir, mais leur oreille et l’odorat leurs permettent de nous distinguer comme s’ils étaient pourvus d’yeux perçants. Le chef de leur harde, l’énorme mâle de la taille d’un jeune veau, nous guigne en grin-çant des dents et les frottant les unes contre les autres, comme pour aiguiser leurs bords coupants. Plusieurs laies trapues, lui apportent leur aide, en grommelant avec rage. Ils unissent leurs forces, ils creusent la terre autour de notre arbre et arrachent les racines comme décidés d’abattre le hêtre pour se procurer la chair humaine.

– 128 –

Au crépuscule, l’arbre commence à craquer et à s’incliner dangereusement. Ce n’est qu’à cet instant que Vid se tire de sa torpeur, me voyant pris d’une faiblesse, Aya folle d’épouvante et Ida au bord de l’évanouissement.

Il sort de ses gonds et profère des jurons que je n’ai jamais entendu sortir de sa bouche, des appels faits à Triglav pour atti-rer le malheur sur nos assaillants. Petit à petit, ses paroles se changent en une sorte de cri prolongé, un hurlement animal, à la fois rageur et plaintif, semblable à une demande du secours. Ce cri ne reste pas sans réponse. Peu de temps après, comme l’écho, le même hurlement lui répond de la profondeur de la forêt, un bruit qui nous dresse les cheveux sur la tête.

« C’est ma maman, nous dit Vid à mi-voix en esquissant un sourire radieux. On est sauvés, c’est ma mère… »

L’apparition de sa maman à la lisière du hallier ne nous en-courage pas. Bien au contraire, car c’est une ourse brune qui, élevée sur ses pattes arrière, atteint la hauteur de dix pieds. Elle n’est pas seule. Au bord de la clairière surgissent deux autres ours géants, eux aussi dressés de toute leur hauteur. La tête baissée, en salivant abondamment comme la mère de Vid, ils lacèrent à coups de griffes l’écorce des arbres voisins et grincent des canines, de véritables crocs de boucher, longs et pointus.

Ils s’approchent sur la plante des pieds de la harde de san-gliers et ronflent sourdement, prêts à charger l’ennemi. Tout près de notre arbre, ils bondissent sur leurs pattes avant, en fai-sant une fausse charge menaçante, le geste qui sème la panique parmi nos attaquants, qui se dispersent et se débandent, ventre à terre.

Débarrassés des sangliers, nous ne sommes pas encore dé-livrés de l’angoisse, étant toujours sur la corde raide. Seul Vid jubile et nous fait entendre des grondements joyeux.

– 129 –

Arrivés en bas du hêtre, les deux ours mâles et celui que Vid appelle sa maman commencent à fouiller dans notre cabas et s’y accaparent les gros morceaux de nids d’abeilles. En cla-quant des mâchoires, ils broient en moins de deux tout le con-tenu du panier, le miel, la cire et plusieurs abeilles enivrées par la fumée. Pour couronner ce festin, la maman de Vid ingurgite même le cabas sans le mâcher.

Réjoui, Vid leur jette les derniers gâteux de cire, avalés avant même qu’ils ne touchent la terre.

Visiblement très contents eux aussi, les ours entourent notre arbre pour faire une sorte de ronde, qui ressemble étran-gement à nos danses des moissons. À chaque tour, ils donnent des coups de pattes au tronc du hêtre en le secouant en divers sens par jeu, dans le but de nous faire tomber, comme nous le faisons lors de nos cueillettes des noix.

Devenu subitement inquiet sur notre sort, Vid semble avoir oublié la langue des ours.

« Cessez de semer la merde ! » se récrie-t-il en pure langue sclavène.

Hélas ! ignorant cette belle langue, les ours irrités s’obstinent à agiter notre arbre, et nous risquons de nous flan-quer par terre. Au moment où nous implorons du secours de Triglav, cet appui nous arrive de là où nous l’avons le moins at-tendu, d’Aya la Hune, la seule qui a gardé un peu de sang-froid à cette heure difficile. Bravant le danger, elle s’installe à califour-chon sur la plus basse fourche de l’arbre, presque à la portée des griffes des ours, et se met à souffler dans son flûteau.

La cascade de sons cristallins qui jaillit des bouts de roseau rend les ours stupéfaits. Ils arrêtent sur le coup leur danse ef-frénée, baissent la tête avec docilité, nous tournent le dos et di-rigent leurs pas vers la forêt. Avant de disparaître dans un hal-lier, la dernière bête, celle que Vid appelle sa maman se re-

– 130 – tourne comme pour saluer son fils adoptif et pousse un gémis-sement.

La gorge serrée, j’observe ces adieux déchirants. Les yeux embrumés, Vid, lui répond par une petite plainte, avant de s’adresser à l’innocente Aya, qui joue toujours du pipeau.

« Halte ! s’écrie-t-il, les larmes dans la voix. Cesse de semer la merde ! »

À cet instant-là, un bruit bizarre parvient à notre oreille, un bruit sourd provenant tantôt de l’endroit où les ours ont dispa-ru, tantôt du côté opposé. Il se déplace à la hauteur des cimes et s’approche rapidement de nous en devenant du plus en plus perçant. Tout d’abord, nous pensons qu’il s’agit du vol nuptial des bourdons, mais nous nous trompons. La nièce d’un éleveur des abeilles, Ida, la toute première, reconnaît ce bourdonne-ment.

« Les abeilles sauvages ! » clame-t-elle, prise de panique.

À peine a-t-elle laissé échapper ce cri, que l’essaim d’abeilles surgit au-dessus du hêtre, de retour dans leurs nids détruits. Leur bruit nous vrille les tympans et avant que nous n’arrivions à faire quoi que ce soit, l’essaim en colère se jette sur Vid et, en un clin d’œil, couvre son corps d’une sorte d’épaisse capote brunâtre, du cou jusqu’au-dessous de genoux.

Ce caban vivant contient d’innombrables insectes furi-bonds, dont une petite douzaine de dards serait capable d’abattre un géant. Ils grouillent sur notre pauvre ami de pied en cap, ils lui fourmillent dans les cheveux, sur les tempes, nez et joues, ne lui laissant découverts que la bouche et un œil.

« Fuyez ! nous dit Vid d’une voix étrange, provenant de sa gorge, sans qu’il remue les lèvres. Filez vite ! »

Nous ne nous faisons pas prier. Ida et Aya glissent à terre le long du tronc d’arbre et je ne tarde pas à leur emboîter le pas.

– 131 –

Au pied du hêtre, ayant des sueurs froides, nous voyons Vid ser-rer les poings, fermer son seul œil libre, s’élancer en l’air brus-quement, dégringoler la tête en avant et tomber à la renverse tout droit dans la mare où se sont vautrés les sangliers en y lais-sant un tas de leurs fumées.

Un mot de mon grand-père me vient à l’esprit :

« Le salut, mon petit Rod, se trouve parfois dans la merde jusqu’au cou… »

Sorti miraculeusement indemne da sa chute et délivré des abeilles, Vid nous fait signe de fuir devant l’essaim en fureur, qui voltige et bourdonne encore au-dessus de notre tête. Une fois de plus, nous ne nous faisons pas prier : en suivant la puan-teur des sangliers que Vid dégage dans sa course folle nous nous enfuyons pour échapper au grand péril.

Nous courons comme des lièvres jusqu’à la cabane de mon père, où nous allons retrouver le chien d’Ida, et nous cacher dans la cave devant nos poursuivantes déchaînées.

 

– 132 –