La Forêt promise

Vouk Voutcho · Chapitre 5 sur 14

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La Forêt promise

V L’astre Chevelu

V

 

L’ASTRE CHEVELU

 

L’incendie déchaîné par les faucons de Vid ne se contenta pas des ravages dans le campement des Huns, ni de la mort de leurs guerriers. Après avoir anéanti tous leurs biens, les cha-riots, les tours en bois et les tentes, il se dirigea vers notre vil-lage. Poussé par un vent du nord de plus en plus fort, il dévora les roselières de deux côtés du marais, et se propagea rapide-ment sur la lisière de la forêt.

Les arbres desséchés après une longue absence de pluie s’embrasèrent aussitôt et leurs troncs se mirent à craquer, à je-ter de terribles cris tels des êtres vivants. Attisées par des coups de vent, les flammes avançaient irrésistiblement dans notre di-rection, ayant l’air de toucher aux racines de la terre. Seuls les saules pleureurs, gorgés d’eau, ne s’enflammaient pas, en s’inclinant profondément devant les gerbes brûlantes, comme s’ils mendiaient la pitié des esprits du feu.

Ces démons épargnèrent le feuillage tremblant des saules. Par contre, ils se ruèrent sur une futaie tout près de notre vil-lage, sur les arbres plus âgés que notre chef et mon grand-père, et les mirent en feu en moins de deux. Les rafales du vent les fouettaient et poussaient sans relâche d’énormes jets de flammes vers les cabanes du hameau.

Médusés à la vue des tourbillons de flammes, Vid et moi nous tapissions dans notre pirogue, à proximité de Svevid et de

– 79 – ses hommes effrayés, quand sur la rive apparut une redoutable créature humaine, mi-homme, mi-femme, dont l’apparence coupa le souffle à tout le monde. À tous les gens, sauf à moi, car je l’avais reconnue instantanément.

C’était mon grand-père, le vratch de notre tribu, déguisé en femme, se servant des habits de sa mère qui avait été aussi une vratch, la guérisseuse et la dompteuse de la pluie. Selon les dires du Vieux Rod, le premier vratch apparu sur terre fut une femme. C’est pourquoi je n’étais nullement étonné de voir sur lui un ornement bizarre, une paire de poires bombées, suspen-dues sur sa poitrine, à la place des seins d’une femme. Coiffé d’un casque en cuir avec de nombreuses franges et perles, il na-geait dans une large robe de mon arrière-grand-mère, chamar-rée de coquillages et de grelots de bronze.

Son visage, fardé d’ocre, était méconnaissable, tout comme son allure guindée, au moment où il sortit des pans de sa robe le tambour de sa mère, la grande maîtresse de la pluie.

« Je fais appel aux Génies des Eaux vives ! » glapit-il d’une voix de vieille femme.

Il commença à tambouriner et à tourner en rond en même temps, en frappant des pieds nus contre la terre.

C’était une danse destinée à attirer les esprits des eaux, une danse d’envoûtement de plus en plus rapide, suivie du tinte-ment de grelots pendus à sa robe. La tête penchée en arrière, il bavait, laissant sortir aux coins de ses lèvres de grosses bulles de salive.

« Manifestez-vous, ô Génies des Eaux vives ! » cria-t-il.

Attendu que les esprits appelés avec ferveur ne montraient pas leur nez, il continua à tourner en rond telle une toupie au son du tambour, si rapidement que Vid et moi fûmes pris de vertige. Vu que le grand feu s’approchait à pas de géant et que les génies salvateurs n’émergeaient toujours pas de leurs eaux

– 80 – devant un simple humain, le vieillard rusé recourut à l’aide des animaux, les seuls capables de réveiller les esprits fainéants.

Pour gagner leur faveur et faire d’eux ses alliés, il joua du langage secret des bêtes. Il se mit à grogner et à marcher pe-samment comme un ours, il hennit et frappa le sol du pied comme un cheval, il brama comme un serf et hulula comme un hibou. Sa ruse se montra bénéfique : tirés de leur torpeur, les Génies des Eaux le prirent enfin en pitié et daignèrent lui offrir les premières grosses gouttes de pluie qui lui barbouillèrent les joues ocrées.

Ravi et reconnaissant, il se jeta à genoux pour clamer sa gratitude :

« Soyez loués, ô, honorables Génies des Eaux vives ! » brailla-t-il.

Visiblement, ces derniers étaient contents de son grand merci, car ils ne tardèrent pas à lui faire le don d’un torrent d’eau vive que personne n’avait jamais vu sur nos terres. Juste au-dessus de nos têtes, les nuages noirs crevèrent brusquement, comme déchirés par les griffes d’un géant, et déversèrent leurs entrailles sur nous.

La pluie battante se transforma aussitôt en rideau d’eau qui nous brouilla la vue. Il s’abattit sur le feu, étant déjà à deux pas de nos cabanes, en train de nous encercler. Mélangée avec des grêlons, plus gros que des œufs de poule, cette pluie torrentielle s’attaqua aux flammes, comme si les esprits bienfaisants du ciel heurtaient de front les démons du feu.

L’eau contre le feu et le feu contre l’eau, les éléments qui se haïssent depuis toujours, comme les Sclavènes et les Huns ! Le combat était acharné tel un corps à corps. Les flammes cher-chaient à terrasser les trombes d’eau, et la pluie d’orage s’efforçait d’étouffer le feu. Les deux adversaires souffraient le martyre, en poussant des cris bestiaux. Le feu grognait comme

– 81 – une horde d’ours et l’eau sifflait telle une armée de serpents. Dans cette lutte sans merci, ils s’entremêlèrent, de sorte que Vid et moi ne savions plus est-ce que l’eau brûlait ou le feu coulait en tombant du ciel. Finalement, après toute une éternité, l’eau commença à prendre le dessus, en changeant les flammes en brouillasse et en volutes de fumée, l’emportant sur les esprits du mal et les étranglant dans ses ondes furieuses.

Malgré cette victoire hors de doute, mon grand-père conti-nua à tambouriner et à tourner en rond, comme si de rien n’était, et ses Génies des Eaux vives poursuivirent à déchirer les nuages. Il pleuvait des cordes, comme mule qui pisse, et les eaux grondantes se mirent à monter, menaçant d’envoyer nos pirogues sous les flots.

Trempé jusqu’aux os, comme ses bûcherons, Svevid hurla :

« Arrête, nom d’un tonnerre ! Ça suffit ! Arrête, par le sang Triglav ! »

Heureusement, il proféra le nom de notre dieu qui aida le Vieux Rod à revenir à la raison.

Le visage barbouillé de rouge et la robe imprégnée d’eau, il était harassé après sa danse frénétique.

Je ne me doutais pas qu’avant son apparition au bord du marais il avait puisé une fois de plus dans sa cachette de cham-pignons secs, propres à lui tourner la tête. Quant à la pluie tor-rentielle, sortie victorieuse du combat avec le feu, je devinais qu’il l’avait connue à l’avance, grâce aux crampes violentes dans les jambes qui le saisissaient toujours la veille d’un orage.

Le seul événement qu’il n’avait pas pu prévoir c’était l’incendie dans le campement des Huns et la ruine de nos assié-geants, l’œuvre intrépide de mon ami Vid le Luron, qui, mine de rien, fredonnait à mi-voix dans notre pirogue :

« Il pleut et il mouille,

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c’est la fête de la grenouille !… »

Juste avant le lever du jour, le ciel se dégagea et les der-niers nuages s’envolèrent vers le sud, en laissant devant nous une image désolante.

La lune, pâle et verdâtre tel le visage d’un noyé, s’empressa aussi de quitter ce sinistre lieu, les eaux du marais, immobiles comme gelées, dans lesquelles se reflétaient les arbres dénudés, mutilés et transformés en chaux.

Comme par un miracle sordide, trois corps d’Huns décapi-tés réapparurent à la surface de l’étang, flottant le dos en haut, semblables à des tortues géantes, symboles du mal. Dans un silence de mort, les bûcherons de Svevid se dépêchèrent d’exécuter son ordre, prononcé à voix basse, et les firent couler de nouveau, attachés par des cordes aux gros morceaux de pierre.

Vid se remit à vomir et nous nous hâtâmes de fuir cet en-droit macabre, mais même à l’entrée du village nous n’arrivâmes pas à nous apaiser : le tronc du grand chêne, notre futur Triglav, était léché par les flammes, roussi et couvert de suie.

Ce n’est qu’à ce moment que nous nous aperçûmes de la présence dans le ciel du maudit astre chevelu, le corbeau de mauvais augure, celui qui nous avait prédit l’arrivée des Huns et qui nous annonçait peut-être de nouvelles misères. Pâle et ver-dâtre comme la lune, il semblait être ancré à tout jamais au-dessus de notre Grande Forêt. Le lever du soleil le fit pâlir da-vantage jusqu’à ce qu’il disparaisse, ne laissant dans le ciel qu’une traînée de brume. Svevid n’avait pas remarqué ce pro-phète de malheur. Au vu de l’arbre sacré, profané par le feu, il donna l’ordre à ses bûcherons de le racler entièrement les jours suivants, avant que je ne commence de le tailler.

 

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Épuisés et vidés après toute une nuit blanche et les hor-reurs vécues, Vid et moi nous faufilâmes dans la forêt et nous frayâmes un passage jusqu’à la cabane de mon père, envahie plus que jamais par des plantes et le lierre grimpant.

Malgré son épuisement, Vid s’émerveilla de sa beauté sau-vage et s’empressa de regarder de près la figure de Domovoï, le charretier funèbre, que j’avais fait sortir des enfers pour qu’il monte au ciel avec son attelage d’aigles royaux.

Peu de temps après, la fatigue nous brisa et nous nous cou-châmes, chacun dans un coin de l’ancien atelier du Gros Rod : Vid sur un amas de paille, et moi, comme d’habitude, dans mon nid d’aigle, entre les œufs vides des aiglons.

Avant de m’abandonner au sommeil j’eus l’occasion unique d’observer durant quelques instants mon ami endormi, ses boucles dorées qui lui tombaient sur les épaules, son beau vi-sage cuivré au nez un peu busqué et aux lèvres de corail qui se serraient et remuaient dans le sommeil comme si elles racon-taient les atrocités que nous avions vécues la nuit précédente. Ensuite, moi aussi, je succombai sous le poids de la grande fa-tigue.

Nous dormîmes presque toute la journée. Je me réveillai après Vid, au son de ses deux pierres étranges qu’il frappait l’une contre l’autre pour produire des étincelles et mettre le feu à une poignée de feuilles émiettées.

Devant la sortie de la cabane, il avait déjà empilé du chaume et du bois, s’apprêtant à griller un rat enfilé sur un bâ-ton. Sans doute avait-il capturé cet animal dans la cave de la cabane, dont la trappe était encore ouverte.

« Je crève de faim », me dit-il, avant de refermer l’abattant de la cave et de le couvrir de la paille sur laquelle il avait dormi.

Les feuilles ne voulaient pas prendre feu.

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« Les rats sont peu ragoûtants, dit-il, mais je n’ai rien man-gé depuis avant-hier. »

Je faillis vomir, bien que mon ventre fût tout aussi creux que le sien. Pourtant, pour rien au monde je n’aurais goûté à son rat, même si je mourais de faim. Triglav merci, il ne réussit pas à allumer les feuilles et, pour tromper sa faim, il se mit à mâcher le bout d’un ceinturon de mon père.

« Il faut reprendre du poil de la bête, me dit-il. La nuit pro-chaine, nous revisiterons le camp des Huns. »

Pendant que je cherchais un morceau de charbon pour écrire sur un muret – « Non, je ne remettrai plus les pieds chez les Huns ! » – il me souvint que Vid ne savait pas lire. À ce mo-ment-là, nous entendîmes les pas de quelqu’un et un grogne-ment devant la cabane. Persuadés qu’il s’agissait d’un ours ou d’une autre bête fauve, nous étions prêts à prendre nos jambes à notre cou, lorsque à l’entrée de la cabane apparut une créature qui me fit ouvrir les yeux grands d’étonnement.

C’était Ida, la petite-fille de Svevid, accompagnée d’un chien roux. Elle était aussi surprise et apeurée que moi et Vid, caché derrière Domovoï, mais elle revint vite à sa vigueur de la petite paysanne. En secouant ses tresses, elle posa à terre un panier couvert d’un chiffon mouillé, calma son chien avec un simple sifflement, et me donna une grosse tape cordiale dans le dos.

« Salut, petit crapaud ! dit-elle. Salut, Rod ! »

Je la regardais comme envoûté. Elle était plus belle encore que lors de notre première rencontre au bord de l’étang, les che-veux d’un roux ardent, les yeux pervenche, étincelants, et les lèvres charnues, couleur framboise.

Je me pressai de la saluer en écrivant avec le charbon son nom sur un muret.

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« Ida ! » lut-elle et éclata de rire.

Ce n’est qu’à ce moment qu’elle s’aperçut de la présence de Vid, sorti de sa cachette, et elle se transfigura à l’instant comme touchée par une baguette magique. Elle rougit de timidité tel un coquelicot, ses tresses flétrirent et les taches de son réapparu-rent sur ses joues.

« Salut ! fit Vid dans un large sourire, découvrant ses belles dents.

– Salut… bégaya Ida et roula les yeux d’un air stupéfait à la vue du rat enfilé sur le bâton de mon ami.

– C’est pour faire une grillade, lui expliqua Vid. Nous n’avons rien à nous mettre sous la dent depuis deux jours.

– Seigneur Triglav ! gémit Ida, mine dégoûtée.

– Je préférerais une cuisse de mouton ou un barbeau, même cru, répondit Vid, riant jaune. Les araignées ont fait leur toile sur nos dents.

– Au lieu d’un gros barbeau, dit Ida, un peu encouragée, je pourrais vous offrir deux barbillons, fraîchement pêchés.

Émerveillés, nous la vîmes sortir de son panier deux pois-sons aux écailles brillantes, deux petits barbillons toujours vi-vants qui remuaient encore leurs filaments à la mâchoire.

« Ô ciel ! dit Vid, se léchant les babines. Comment les as-tu attrapés ?

– Avec ma nasse, expliqua Ida, fière et souriante, en nous montrant son panier qui contenait encore un morceau de pain moisi et une cordelette attachée à son anse. Un jeu d’enfant ! se vanta-t-elle.

– Donne ! » demanda Vid, salivant d’envie.

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Il arracha de sa main l’un des poissons qui frétillait encore et – à notre stupéfaction – il l’entama par la queue avec ses dents, en déchiquetant sa chair et crachant entre deux bouchées les écailles, les arêtes et les entrailles en sang. Les yeux pleins d’effroi, Ida le regardait ronger le pauvre animal tel un loup af-famé et dévorer enfin même la tête de sa proie, ainsi que ses globes oculaires.

« C’est à ton tour », me dit-il, les lèvres couvertes d’écailles ensanglantées.

Je m’empressai d’écrire un NON sur le muret.

Hélas ! une fois de plus, j’oubliai qu’il ne savait pas lire.

« Vas-y, mange ! » cria-t-il, puis, me voyant immobile, il s’empara du deuxième barbillon, lui aussi vivant, pour le déchi-queter et l’avaler goulûment comme le premier. Ce n’est qu’après avoir mangé à sa faim qu’il se calma quelque peu et se mit à dévorer Ida des yeux.

Elle le regardait, elle aussi, au fond des yeux. Somme toute, je remarquai qu’ils ne pouvaient plus détacher les yeux l’un de l’autre.

« Comment t’appelles-tu ? demanda Vid en crachant quelques arêtes.

– I… d… a, lut-elle mon inscription sur le muret. La petite-fille de Svevid. Et toi ?

– Vid, répondit-il. Chasseur de miel, rejeton d’un ours.

– D’un ours ? s’exclama Ida en pouffant de rire.

– Oui, dit Vid, sérieux. Bébé de six mois, on m’a trouvé dans une tanière de l’ours avec deux oursons. Leur mère ne m’a pas mangé, mais nourri de son lait comme ses petits. Pour la récompenser, on a tué ses oursons. »

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Ida cessa de rire et se mordit les lèvres.

En effet, Vid disait la vérité. Selon le Vieux Rod, sa jeune mère l’avait porté et mis au monde en cachette, n’osant pas dé-voiler le nom de son père. Elle avait abandonné le nouveau-né au fond de la forêt, à la merci des fauves. Triglav seul sait pour-quoi le bambin n’avait pas été dévoré par les ours, dont une fe-melle avait payé de sa vie pour avoir remplacé sa mère et l’avoir nourri de miel d’abeilles sauvages et de son propre lait. Ce lait d’un fauve, il le portait toujours dans son sang, ainsi que la cica-trice d’une griffe de l’ours qui lui barrait le cou, la marque d’une caresse animale que les hommes ne lui n’avaient jamais offerte.

Pour surmonter le silence pesant qui s’était installé, j’écrivis à la hâte le nom de Vid sur mon muret.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-il, mine renfrogné.

– Ce sont les lettres magiques, expliqua Ida.

– À quoi servent-elles ?

– Pour être lues.

– Lire ? C’est quoi ? Pourquoi lire ?

– Pour apprendre le monde des hommes.

– Le monde des hommes. Je m’en fiche. »

Tenace, Ida ne voulut pas lâcher prise :

« Pour combattre le démon qui les pousse à faire du mal. »

Là, la rudesse de Vid, commença à chanceler.

« Ça vaudrait le coup, peut-être », marmonna-t-il.

Transportée de joie, Ida lui montra les dernières lettres que j’avais écrites.

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« Vid ! s’exclama-t-elle. C’est ton petit nom, Vid, que Rod a écrit ! »

Mon ami était épaté. C’était à son tour de rouler les yeux.

« Mon nom ?… balbutia-t-il.

– Rod nous appendra à tracer et à lire les lettres magiques, poursuivit Ida, enthousiaste. Nous deviendrons vratch, comme son grand-père. Nous lirons tout ce qui existe sous la voûte cé-leste ! »

Toujours méfiant, Vid s’adressa à moi :

« Peux-tu dessiner avec tes lettres tout ce qu’il y a dans la forêt ? »

J’affirmai en hochant la tête.

« Écris-moi o u r s », m’ordonna-t-il.

Je me dépêchai d’exécuter cet ordre.

« O u r s, lut-il. Peux-tu écrire m i e l ? »

Je ne tardai pas à exaucer son vœu.

« M i e l, lut-il, en savourant chaque lettre. Bon sang ! se réjouit-il. Cette nuit, Rod et moi allons visiter le camp des Huns, et demain, tous les trois, nous irons à la chasse aux gâteaux de miel des abeilles sauvages ! »

Ida se réjouit vivement. Quant à moi, la seule idée de me rendre encore une fois chez les Huns m’épouvanta, autant que la récolte du miel me procura de la joie.

Par malheur, je n’arrivai pas à écrire ni décrire ces deux se-cousses si différentes dans mon cœur qui battait la chamade, et pour la première fois je me demandai si les lettres magiques étaient vraiment toutes-puissantes.

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En me voyant bien embarrassé, Ida plongea la main une fois de plus dans son panier de pêcheuse et, à notre grande sur-prise, en sortit un morceau de cire d’abeilles, dont les cellules étaient pleines de miel à ras bords.

« En ce qui concerne la chasse aux gâteaux de cire, je ne suis pas tombée de la dernière pluie, se vanta-t-elle, et m’offrit cette friandise sous les yeux écarquillés de Vid. Mange, Petit Rod, dit-elle, ça va te remettre sur les pieds. »

Elle ne fut pas obligée de me le dire deux fois.

Avant de suçoter ce précieux gâteau, je lui jetai un cri de crapaud en guise de remerciement.

À la nuit close, Vid et moi nous retrouvons sur le lieu de notre rendez-vous, dans la pirogue attachée aux pilotis, sous l’embarcadère du village. Je suis en bien meilleure forme qu’à la fin de cette journée, après avoir mangé du fromage de chèvre que mon grand-père m’a offert. Il faisait partie de nombreux cadeaux que les villageois reconnaissants lui avaient offerts après la grosse pluie tombée grâce à sa danse. Ayant l’embarras du choix entre les escargots, deux grenouilles, champignons séchés, œufs de cane et même un écureuil cuit à la broche, j’avais pris parti d’un fromage à pâte dure, grouillant de vers, qui me cause maintenant des gargouillements dans l’estomac, mais qui m’a redonné de la force.

Les Huns morts ne me font plus peur. Le Vieux Rod dit que les morts sont un très bon engrais naturel, à condition qu’ils ne deviennent pas les vampires. Et il rajoute : « Quand je pense aux morts, je m’apitoie sur les vivants. » Si c’était vrai, on pour-rait espérer voir nos champs d’orge renaître et nous nourrir de nouveau comme avant l’irruption des barbares.

La seule chose qui me trouble, alors que je m’installe dans la pirogue devant Vid, c’est une nouvelle apparition de l’astre

– 90 – chevelu au-dessus du village, dans le même endroit où il s’était volatilisé à la fin de la nuit précédente.

Décidément, ce corbeau de mauvais augure ne nous laisse pas en paix. Il nous apporte un nouveau présage de malheur. Il flotte dans le ciel, pareil à un dragon, et répand derrière sa queue un grand nombre d’étoiles filantes. Elles nous survolent dans un silence sépulcral et tombent quelque part dans la forêt profonde. Vid et moi essayons de passer outre à ce spectre cé-leste, mettant le cap de notre pirogue sur la rive opposée de l’étang, où au clair de la lune ondulent toujours deux ou trois volutes de fumée.

En vérité, je ne comprends pas ce que Vid espère trouver en ces lieux infernaux. Il lui vient parfois des lubies impé-rieuses. Tout ce qu’il a daigné me dire à l’heure de notre départ a été une phrase murmurée entre les dents :

« Le mauvais démon ne dort jamais… »

Je susurre ces paroles incompréhensibles, à chaque coup de son aviron qui fait clapoter les ondes noires derrière notre dos. Le reflet de l’astre chevelu ne nous lâche pas. Il se montre tantôt à nos côtés, tantôt devant la proue de la pirogue. Mes pressentiments ne me trompent pas : il nous prépare un nouvel assaut des esprits malfaisants.

Au moment où nous nous trouvons au milieu de l’étang, lorsque Vid cesse de ramer pour reprendre souffle, du côté droit de notre barque émerge une masse grisâtre, ressemblant à une énorme carpe morte.

Vid a eu raison : les mauvais démons ne dorment jamais ! Le ventre gonflé, surgi des flots, n’est pas celui d’une carpe, mais d’un Hun décapité. Porté par le courant, il s’approche de nous, comme s’il ramait avec les bras sous l’eau. Je reste pétri-fié, les genoux cloués au fond de la pirogue.

 

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Vid pourtant ne perd pas son sang-froid et se remet à ma-nier son aviron, mais il n’arrive pas à s’éloigner du cadavre qui nous poursuit obstinément et flotte à deux pas de notre poupe dans son sillage. De plus en plus terrifié, Vid agite la petite rame à coups redoublés, sans réussir à nous détacher du mort qui ne cesse de nous talonner.

Transi de peur, s’emportant subitement, Vid le laisse se rapprocher à la portée de l’aviron, pour le rouer de coups. Le gros ventre résonne comme un tambour, mais ne bouge pas et continue à surnager à nos trousses dans l’effrayant clapotis.

Sortant de ses gonds, Vid jette un cri étouffé, lâche l’aviron et dégaine un grand couteau. Il s’en sert pour assener trois coups au cadavre, trois horions qui lui font sortir l’air puant des poumons. En se dégonflant, notre persécuteur commence à cou-ler et emporte avec lui au fond du marais le couteau, planté jusqu’au manche dans sa chair.

Immobile, comme changé en pierre, Vid ne quitte pas des yeux les bulles de gaz qui crèvent à la surface de l’eau, à l’endroit où le cadavre a sombré.

Le voyant ensorcelé par les maléfices que les Huns morts ont jetés sur lui, j’empoigne son aviron et je me mets à ramer comme un fou en direction de leur rive, poursuivi par le fan-tôme de l’astre chevelu.

Le camp des Huns a l’air effroyable, bien pire que tout ce que nous pouvions imaginer. L’incendie qui l’a anéanti avant l’averse prodigieuse n’a laissé sur ces lieux que des débris et des cendres, jonchées de charognes calcinées d’hommes et d’animaux. Le plus horrible dans cette image de la fin du monde est le fait que cet endroit maudit a miraculeusement maintenu intacts çà et là certains objets couverts de suie, comme sortis d’un fourneau infernal, quelques chariots et tentes, ainsi que les machines de guerre, avec lesquelles les barbares avaient projeté sur nous leurs lances incendiaires.

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Il me semble que les spectres de leurs maîtres hantent tou-jours ce bûcher géant qui nous pousse à fuir à toutes jambes. Les fumerons dégagent encore de la fumée vaporeuse, et le feu couve sous la terre, la braise dissimulée, prête à renaître à chaque instant.

Pour pouvoir marcher sur le sol brûlant à la sortie de la barque, nous sommes obligés de déchirer la cape de Vid et de nous envelopper les pieds nus de sangles de chanvre mouillé.

Un hêtre, le seul arbre auquel l’incendie a laissé la vie sauve, sert de perchoir à une bande de corbeaux en livrées fa-nées, qui attendent patiemment que les cadavres se refroidis-sent avant de les dévorer. D’un œil assassin, ils nous regardent errer dans le campement dévasté. Je détourne mon regard de ces prophètes de malheur, à la différence de Vid qui les nargue avec son éternel sourire effronté. Ayant repris ses esprits et re-trouvé ses forces après la rencontre du mort vivant qu’il a tué pour la deuxième fois, il s’est mis à fouiller les cadavres à la re-cherche de leurs armes blanches, sabres, coutelas et autres poi-gnards. Il est fortement déçu : les morts, dont il remue et ren-verse les corps sans vergogne, ne disposent d’aucune arme, car il ne s’agit que des femmes et des enfants. Ces cadavres repliés sur eux-mêmes, recroquevillés comme des feuilles mortes de-vant les flammes me mettent le cœur à l’envers. Ils ressemblent comme des frères à ces deux petits vieux que Svevid avait fait brûler sur le bûcher dans notre village. La mort a accueilli les uns et les autres sur un pied d’égalité.

Un petit cri de joie de Vid me fait frémir. Il a trouvé fina-lement un objet de sa convoitise, un poignard, muni d’une lame courte et pointue, plantée dans le cœur d’un garçonnet, blotti dans les bras de sa mère. Visiblement, elle a préféré tuer son fils plutôt que de le laisser périr d’une mort atroce dans le feu.

 

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Les nuages qui se succèdent devant la lune charrient au-tour de cette femme les ombres maléfiques que Vid, sûr de soi, pense pouvoir combattre avec le couteau qui porte toujours les taches du sang de l’enfant poignardé. Il me fait signe de le suivre entre les corps cendrés vers un chariot que la fureur des flammes a plus ou moins épargné.

Je devine sa pensée de derrière la tête. Il espère y trouver des armes qui n’ont pas été endommagées pendant l’incendie, surtout les javelots des Huns pourvus de pointes en métal qui nous serviraient à harponner de grosses carpes. Vid est un mor-du de la pêche, tout comme il est féru de la chasse au miel des abeilles sauvages. Pour attraper une belle carpe ou un gâteau de miel, Vid serait prêt à vendre son âme au Grand Démon. Quant à moi, qui lui emboîte le pas à contrecœur et avec la crainte grandissante, je suis persuadé que ce qui vient du Démon, re-tourne au Démon.

Cela se révèle vrai devant le chariot à ridelles, surplombé d’un toit en peau de mouton. Là, Vid avise un javelot entre les mains d’un drôle d’homme, à la peau parcheminée, assis sur un tonnelet. Il se précipite vers ce guerrier pour lui arracher l’arme. Secoué, l’homme frémit de tous ses membres comme frappé par la foudre et s’abat à la renverse, tout en se réduisant aussitôt en un tas de cendres.

Pour pénétrer dans le chariot, il nous faut d’abord ôter une bâche tendue entre les ridelles, une grosse toile qui se désagrège dès que Vid la tâte avec le javelot. Tout ce qu’on touche autour de nous se change instantanément en poussière. C’est pourquoi nous n’osons pas nous approcher d’une pauvre créature qui ap-paraît devant nous dans la pénombre, craignant qu’elle, aussi, ne se transforme en poudre.

Pelotonnée comme un animal, le visage voilé, le menton sur les genoux, elle fixe les yeux ternes sur nous, les yeux sans

– 94 – cils, noirs comme de la poix, dont le regard vide nous cloue sur place.

« Encore un mort vivant, me dis-je en frémissant. Une morte vivante !… »

Vid frissonne, de même que moi. Enfin, il reprend courage et il avance prudemment le javelot vers la créature afin de tou-cher le tissu qui couvre ses épaules décharnées, n’ayant que la peau et les os. Curieusement, elle ne s’écroule pas, elle ne se change pas en cendres.

À notre grande surprise, elle pousse un gémissement et se prosterne devant nous en signe de profond respect, tout en bal-butiant quelques mots incompréhensibles qui doivent être une humble prière de grâce.

« Bon sang ! » lâche Vid dans un soupir de soulagement.

La maigre créature tape sur le sol avec son front et nous jette de nouveaux petits cris plaintifs, des paroles que nous n’arrivons pas à comprendre. Vid se sert encore de la pointe du javelot pour lui ôter un tissu du visage voilé.

À l’égal des hommes de sa race, que nous avons déjà vus, elle a une figure plutôt hideuse : la peau bistrée, le nez camus, les pommettes hautes et saillantes, la lèvre inférieure pendante et les yeux bridés, enfonces dans les orbites.

« Qui es-tu ? demande Vid. »

En guise de réponse, elle nous fait un signe, en croisant les quatre doigts sur sa poitrine, les pouces levés. Puis, rapidement, elle ouvre et ferme les mains, les paumes tournées vers le haut et finit par les poser sur son cœur.

Enfin, elle profère un mot trois fois de suite :

« Ya-ya-aya ! dit-elle.

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– Je n’entends rien à tout ce charabia », gronde Vid entre ses dents.

C’est vrai, il n’entend pas le langage de ces signes qui res-semblent étrangement à ceux que mon grand-père m’enseignait, avant de m’apprendre à me servir de lettres magiques. Malheu-reusement, comme d’habitude, je n’ai rien sous la main pour écrire et Vid ne sais pas lire, incapable de saisir ce que la jeune fille vient de nous dire :

« Moi, Aya, reconnaissante de tout mon cœur, vous et moi comme les doigts de la main, moi, Aya, votre amie, corps et âme… »

L’air de plus en plus soupçonneux, Vid effleure du pouce la lame tranchante du poignard derrière son dos.

« Il faut achever la sorcière, marmonne-t-il, il faut la faire mourir vite, avant qu’elle ne nous attire des ennuis… »

Un cri s’échappe de ma bouche :

« Ayaaaaa ! »

C’est un vrai miracle. Il s’avère que, même dépourvu de langue, je suis apte à prononcer ce nom.

« Ya-ya-aya, affirme la jeune fille souriante, qui n’a rien compris. Ya-ya-aya, chevrote-t-elle, ne voyant pas la lame tran-chante dans le dos de Vid.

– Il faut lui trancher la gorge », marmonne-t-il.

J’essaie de crier NON, mais je ne réussis à articuler qu’un piteux coassement du crapaud.

La jeune fille pouffe de rire, en pensant que c’est une plai-santerie. Elle fouille dans un sac et en sort un pipeau que nous n’avons jamais vu. Il n’a rien de commun avec les flageolets doubles de nos vieux Sclavènes qui chuintent comme des

– 96 – chouettes. C’est un flûteau à sept tuyaux, fait d’un roseau, coupé en plusieurs tubes, chacun d’une longueur différente, assemblés et attachés avec une cordelette. Le rire de la jeune fille devient flûté au moment où elle effleure de ses lèvres les tuyaux.

Son drôle de jouet émet soudain tout un bouquet de sons envoûtants. Nous n’en croyons pas nos oreilles : ne nous quit-tant pas des yeux, Aya souffle de plus en plus fort, faisant vibrer tout autour d’elle. Les sons qui jaillissent sous sa bouche res-semblent à un collier de perles argentées.

Nous restons pantois devant l’étrange pouvoir de son ins-trument. Comme par enchantement, la vilaine joueuse, laide à faire peur, se change à vue d’œil en jolie fille. Sa lèvre pendante se redresse, son nez camus se retrousse, ses yeux caves devien-nent grands et pétillants. La magie de son flûteau est sans bornes, elle parvient même à apprivoiser la sauvagerie de Vid, qui, honteux, cache le poignard sous sa chemise et commence à dodeliner de la tête, comme ensorcelé, cédant à la douceur de la musique.

Moi aussi, je me sens envoûté, n’arrivant pas à détacher mon regard des lèvres vermeilles d’Aya. Je devrais me procurer du même pipeau magique pour jouer devant ma source fores-tière où repose l’ombre de Yéléna, pour la faire sortir de Nav et la ramener à la maison. L’art de produire des sons agréables à l’oreille, me dis-je, est peut-être plus puissant que mes lettres magiques. Il me paraît capable de ressusciter les morts ou d’attraper un cœur en plein vol tel un filet à papillons.

Le murmure de Vid me tire de mes rêveries. Son cœur est aussi happé en plein vol. Il ne songe plus à égorger la petite sor-cière, il est prêt à entreprendre le contraire :

« Il faudrait sauver la pauvre », dit-il, les yeux embués.

Je hoche la tête pour exprimer mon accord.

« Il faut la sauver coûte que coûte », répète Vid.

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Je fais un geste désespéré :

« Comment ? Mais comment ? »

Vid m’entend bien et esquisse un sourire hautain.

« Bête comme chou. La cabane de ton père ! »

Son idée est excellente. Je jubile et je recours à la langue des signes pour expliquer à Aya que nous allons fuir ensemble ce lieu maudit, que le temps presse, qu’elle doit cesser de jouer du flûteau, qu’elle devrait nous faire confiance, que nous lui ne ferons aucun mal.

Heureux, je m’aperçois qu’elle comprend les signes de mon grand-père : fuir vite… nous amis… aucun mal… Et elle me ré-pond avec les mains, les quatre doigts croisés, les pouces levés, avant de poser les paumes sur ses petits seins :

« Moi, Aya, reconnaissante, votre amie corps et âme !… »

Un éclat de voix jaillit de ma gorge :

« Ayaaaaa ! »

– Ya-ya-aya », me réplique-telle en riant.

Peu de temps après, nous nous retrouvons dans la pirogue, en compagnie de notre nouvelle amie, accroupie au fond de la barque. Entre-temps, le disque de la lune a disparu derrière les nuages, qui rôdent autour de l’astre chevelu, toujours présent dans le ciel, comme s’ils éprouvaient de la peur de s’approcher de sa queue pleine d’étoiles filantes.

Taciturne et morose, Vid se tient à la poupe, en maniant avec force son aviron. Pris d’un petit vertige, j’observe notre proue fendre les flots, à l’endroit même où Vid a poignardé notre persécuteur, le mort vivant. En écoutant le bruit sourd des vagues, je frémis, envahi par la crainte que le même cadavre n’apparaisse devant nous.

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Mes pensées noires se révèlent clairvoyantes. Les forces maléfiques sont bien décidées à ne nous laisser pas en paix. Su-bitement, au beau milieu de l’étang, notre pirogue cesse d’avancer, comme attachée à une corde. Elle reste immobile et ne bouge plus d’un pouce en dépit de tous les coups d’aviron de Vid, comme échouée sur un récif.

Vid lâche la petite rame et se saisit de la lance et du poi-gnard, dérobés dans le camp des Huns, prêt à nous défendre à tout prix de plusieurs charognes qui émergent de l’eau, tout près de notre barque. Les cheveux dressés sur la tête, cernés de toutes parts de cadavres gonflés, Vid et moi ne savons plus de quel côté nous tourner.

Nous nous apercevons que l’astre chevelu est descendu du ciel presque à la hauteur de la cime des chênes qui bordent le marais, fulminant plus que jamais, répandant les flammèches ardentes de sa crinière. Les flots s’enflent, puis, l’eau écumante commence à bouillonner tout autour de notre frêle embarca-tion, menaçant de nous faire chavirer.

Pour comble d’infortune, l’astre spectral commence à cra-quer comme ébranlé, et un éclair flamboyant déchire le ciel. Pé-trifiés, effrayés, Vid et moi ne savons plus à quelle idole nous vouer. Un tonnerre étourdissant retentit au-dessus de notre tête, et l’astre s’enflamme brusquement, en faisant voler au loin des morceaux de son corps déchiqueté. Les flots couverts d’écume se déchaînent sur notre pirogue, en charriant du limon plein de sang du fond de l’étang.

Encerclé de morts vivants qui tanguent sur les vagues, nous sommes déjà en train d’abandonner toute espérance au moment où Aya nous prête main-forte. Nous la voyons effleurer des lèvres son flûteau.

Il produit encore un miracle. Les cadavres cessent de bal-lotter et glissent doucement sous les eaux, comme s’ils trou-vaient enfin une paix durable. À la place de l’astre éclaté plane

– 99 – seulement un ruban de fumée qu’un zéphyr dissipe. Le courroux de la nature s’apaise, les nuages se dispersent et le disque de la lune se remet à flotter dans un ciel paisible, inondant de sa clar-té tous les alentours.

Souriante, Aya range le flûteau dans son sac comme si rien ne s’était passé, comme si les miracles étaient la chose la plus naturelle au monde. Calmer une tourmente, ramener à la paix les vampires, faire fuir un astre, et tout ça au moyen de sept morceaux creux d’un roseau !…

Bien que je sois dépassé par ces faits miraculeux, je com-mence à saisir leur sens secret : la musique est propre à rivaliser même avec Triglav. Notre dieu parvient à déraciner les chênes par son souffle. Quant à la magie de la musique, elle est la seule capable de déraciner le mal.

Là où les dieux s’essoufflent et baissent les bras, commence la musique.

 

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