La Forêt promise

Vouk Voutcho · Chapitre 8 sur 14

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La Forêt promise

VIII les Mort-Nés

VIII

 

LES MORT-NÉS

 

Grâce au babillage avec Ida, la langue sclavène d’Aya a pris son essor en peu de temps. Bavardes comme des pies, les jeunes filles nous assourdissaient de leur caquetage sans fin. Au bout de quelques nouvelles lunes, Aya commença à parler sclavène comme un moulin. Malgré cela, nous la gardions au secret, en sûreté, dans la cave de la cabane, à l’écart de tous les villageois, capables de livrer une jeune Hune au supplice jusqu’à la mort.

Vid et Ida s’absentaient souvent en compagnie de Pinpin, quand le chien ne vagabondait pas dans la forêt pour son propre compte. Aya et moi préférions rester dans la cabane. Nous jouions au flûteau et modelions des figurines en terre cuite aux pouvoirs surnaturels. En outre, nous taillions le bois de coudrier en vue de parfaire une vraie baguette divinatoire, une baguette des fées qui nous aidera à découvrir dans la terre les sources d’eau vive et les trésors cachés.

Tous les matins, avant de nous séparer, je leur enseignais les lettres magiques, me réjouissant de leurs rapides progrès. Nous utilisions le tronc troué d’un arbre abattu pour y cacher des messages que nous envoyions les uns aux autres, des mots écrits sur les lambeaux d’écorce d’un bouleau.

Attendu que l’arbre qui nous servait de « trou aux lettres » se trouvait à mi-chemin de ma cabane, de celle d’Ida et de la hutte de Vid, chacun d’entre nous pouvait rapidement avertir les autres d’un danger que nous courions.

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Nos billets griffonnés avec du charbon étaient illisibles pour le chef Svevid et nos villageois, ignorants en écriture. Seul mon grand-père était ferré en lettres magiques, mais il ne pou-vait les lire non plus, étant donné qu’il était atteint d’une mala-die étrange qui l’avait cloué au lit.

Le dernier message de Vid, celui que j’ai trouvé tôt le matin dans notre « trou aux lettres » a été aussi bref que la plupart de ses billets. Gribouillé sur un bout d’écorce, il ne contenait que trois mots – nous, forêt, fiel, suivis d’un V comme Vid. Mon ami le Luron, le moins fort en écriture de mes élèves, confondait toujours certains caractères : M comme miel et F comme fiel, le défaut qui nous mettait parfois dans l’embarras, surtout quand il confondait des mots importants comme grotte et crotte ou flaque et claque. Heureusement, j’ai appris à lire son charabia. Nous, forêt, fiel signifiait tout bêtement : « Moi et Ida partons dans la forêt à la recherche du miel. »

Je me félicite de leur nouveau vagabondage, qui dura au moins une journée et peut-être une nuit. Il me permettra d’accomplir un dessein secret qui me tient à cœur, d’amener Aya pour la première fois à la source de Yéléna.

C’est un grand jour. Jusqu’à présent, personne n’a visité avec moi la dernière demeure de ma sœur. J’ai longtemps hésité avant de conduire Aya vers ce lieu sacré. Pour s’y rendre, il faut traverser une étendue de la forêt qui me toujours fait frémir un tantinet. Elle me trouble surtout à la fin de l’automne, quand le brouillard glacial se faufile entre les arbres et revêt de haillons de givre les vieux troncs. Dans la pénombre de la haute futaie, les lueurs de ces géants qui croulent de vétusté ressemblent à des feux follets glacés.

Dans leurs ombres renaissent des démons qui peuplent les récits de mon grand-père. Le seul que j’avais déjà eu la chance ou la malchance de rencontrer, c’était l’esprit des arbres, Léchy,

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à la peau bleue comme son sang, à la chevelure verte et aux pieds qui ressemblaient à des serres de rapace. Débonnaire au cœur sensible durant de belles saisons, il devient comme enragé dans les jours où les arbres perdent leurs feuilles, la veille de sa mort passagère. Il faut l’éviter à tout prix à l’automne avancé.

Bien qu’il ne soit pas sans savoir qu’il renaîtra au prin-temps avec de nouveaux feuillages, il pique toujours une colère bleue à l’approche de l’hiver. Affectueux au printemps, capable de s’amouracher d’une simple mule, il se fait bilieux au seuil de la mauvaise saison. Pour se venger de son pitoyable sort et jeter des maléfices sur les hommes et leur bétail, il parcourt la forêt sans répit, en poussant des gémissements, et imite les sanglots humains ainsi que les cris des fauves.

Toutefois, le Vieux Rod sait comment on peut échapper à son envoûtement. Il suffit tout simplement de se déshabiller et de remettre ses vêtements à l’envers, sans omettre d’entrer son pied gauche dans le sabot droit. Quant aux autres esprits du mal qui grouillent dans notre Forêt Ténébreuse, même mon grand-père ne connaît pas un remède qui pourrait les attendrir.

Ces mauvais génies, nous les avons hérités d’un peuple qui demeurait dans la Grande Forêt bien avant l’arrivée des Scla-vènes sur ces terres. L’un des pires serait le Crieur des bois, une vilaine créature qui imite le cri d’agonie de nombreux animaux pour tourmenter celui qui l’écoute. Les nuits de la pleine lune, il s’associe aux loups-garous pour qu’ils fêtent ensemble leur sab-bat satanique. Non moins dangereux serait l’Homme de fer, qui parcourt les bois en long et en travers, en brisant de gros arbres comme des tiges de roseaux.

Sa vieille dame, dont la méchanceté l’a rendu si hargneux, s’appelle la Femme ardente à cause de ses yeux et son nez cou-leur de feu. Cette matrone obèse aux pieds d’oie et aux cheveux noirs comme un corbeau, lui tombant jusqu’aux genoux, déteste les hommes qui troublent la vie de la forêt, surtout ceux qui tendent des pièges aux animaux. Elle persécute les passants et

– 158 – parfois leur coupe les tendons au-dessus du talon, le châtiment qui les estropie à tout jamais.

Chemin faisant à côté d’Aya, je regrette une fois de plus que je ne puisse lui décrire ces démons et la mettre en garde contre les risques auxquels elle s’expose en s’éloignant de moi. Dans cette partie de la haute futaie, chaque pas imprudent peut être pernicieux : les écorces putrides qui glissent sous les pieds, les îlots de mousses perfides qui dérobent une foule de froids rep-tiles et qui s’affaissent sous le poids du promeneur, pour l’entraîner dans les cavernes souterraines sans issue.

Rien à faire ! Exaltée et insouciante, Aya papillonne d’un arbre à l’autre, se jouant entre leurs troncs. Au passage, elle les touche et caresse comme s’il s’agissait de ses compagnons de jeu. En même temps, elle ne cesse de bavarder comme un mou-lin à paroles, en soufflant dans son flûteau çà et là, devant les vieux ifs. Ses paroles me permettent d’apprendre un tas de choses captivantes que j’ai ignorées.

Selon ses dires, les membres de son peuple avaient cou-tume de jouer de la musique aux arbres. Quand ils ne guer-royaient, les Huns plantaient de rares légumes et leur chan-taient, afin qu’ils poussent plus vite, des airs qui se transmet-taient de père en fils. Quant aux ifs, son peuple portait un grand respect à ces vieillards vénérables en raison de leur bois dur et leurs feuilles vénéneuses. Avec ce bois, les Huns fabriquaient des lances, et la bouillie de feuilles leur servait à empoisonner les flèches. Ils n’osaient pas dormir sous cet arbre, craignant d’être infectés de son poison. Ils ne taillaient en aucun cas de lits de son bois : y dormir faisait mourir.

Par ailleurs, ils ne dormaient jamais dans un lit quel-conque ; ils sommeillaient plutôt sur le dos de leur cheval. En-fin, ils ne mettaient jamais en terre les cadavres de leurs proches, craignant que les ifs ne fassent pousser leurs racines

– 159 – dans la bouche des morts. Au lieu de les enterrer ou brûler, comme nous le fîmes depuis toujours, ils les offraient aux vau-tours, avant de poursuivre leur voyage sans fin qui les menait nulle part.

Les coutumes macabres du peuple d’Aya me paraissent peu ragoûtantes. Par contre, j’apprécie beaucoup leur habitude de chanter aux plantes qu’Aya la Hune a acquise dès sa plus tendre enfance.

Au dire d’Aya, elle a commencé à leur parler, bien avant qu’elle ne se mette à leur jouer de la musique. Petite, elle racon-tait ses chagrins aux arbres, en leur faisant des caresses. Et les arbres la comprenaient, les arbres compatissaient à sa peine et lui répondaient dans leur langue muette. Le jour où elle joua du flûteau pour la première fois devant un arbrisseau en fleurs blanches, qui subitement devinrent rouges, elle comprit que les plantes préféraient de beaucoup la musique aux paroles.

Habituellement, elles se tournent vers le soleil, car c’est ainsi qu’elles se nourrissent de lumière. Pourtant, son arbris-seau aimait mieux la musique et se tournait volontiers vers son pipeau.

Les arbrisseaux ne sont pas méchants, mais ils peuvent éprouver de la rancune. Un jour, en faisant du cheval, Aya le heurta par mégarde, et le lendemain, pour lui rendre la pareille, il écorcha ses genoux. En dépit de la douleur qu’il lui avait cau-sée, Aya ne s’est pas fâchée.

« Maintenant, nous sommes quittes, a-t-elle dit. Je ne t’en veux pas. » « Moi non plus, a-t-il répondu. Nous sommes quittes. »

Son arbrisseau rancunier était plutôt causeur, tout comme certains jeunes chênes, à la différence de vieux ifs, silencieux et moroses, qui ne parlent guère. À en croire Aya, notre petit

– 160 – chêne, qui ne fait que croître, devise avec elle quand ils sont tout seuls, mais la jeune fille ne veut pas me révéler le sujet de leurs causeries.

« Nous parlons de la pluie et du beau temps, m’a-t-elle confié, surtout de la pluie, car il préfère le temps humide. »

Grâce à ses câlineries et à la musique de son flûteau, notre chêne se rengorge comme un paon, monte en graine et fait éta-lage de sa haute stature, celle d’un futur dieu des Sclavènes.

Au moment où nous abordons une pente ombragée qui nous mène vers la source de Yéléna, une crainte me saisit, l’idée d’un danger, d’un mal à venir. Toute la pente est envahie par des fougères femelles, surnommées chez les Sclavènes les balais du démon, celles qui égarent les hommes qui osent les piétiner. Malheureusement, pour nous frayer un passage, nous sommes obligés de les fouler aux pieds.

Leurs buissons sont couverts de gelée blanche, mais cela ne veut pas dire que ces plantes sacrées se sont déjà abandonnées au sommeil hivernal. Chez nous, même les petits enfants savent qu’une fougère peur fleurir en plein hiver, à minuit. Elle pousse des boutons qui s’agitent, s’ouvrent et se changent en fleurs cou-leur du sang.

La fleur illumine tout ce qui l’entoure. Ses graines ont de grands pouvoirs. Elles protègent des maléfices, elles permettent à celui qui a réussi à les cueillir de se déplacer à la vitesse du vent et de se rendre invisible. Pendant que l’on sépare une fleur de la plante, il ne faut surtout pas détourner la tête ; sinon, on ne pourrait jamais la remettre à sa place normale. De surcroît, celui qui abîme une fougère aura à coup sûr l’esprit brouillé.

 

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Auparavant, tout le long de notre marche à travers la forêt, je n’ai cessé de me réjouir de la présence d’Aya, avec laquelle je compte jouer ensemble du flûteau devant la tombe aqueuse de Yéléna. J’espère que nos deux pipeaux unis pourraient enfin faire remonter ma sœur à la surface de l’eau et la ramener de la mort à la vie.

Maintenant, accroupi à côté d’Aya devant la source, je suis en train de mettre en doute mon beau projet. L’eau est couverte d’une fine couche de glace, dans laquelle se reflètent à peine nos chevelures hirsutes. Avant toute chose, je m’efforce de briser cette pellicule opaque qui recèle le corps de Yéléna.

Pendant ce temps, n’ayant aucun respect envers cet endroit sacré, Aya se livre sans retenue à son babil, en parfaite langue sclavène, qui loue les croyances des Huns. D’après elle, toutes les sources sont sacrées, et pas seulement celle de ma sœur. Cer-taines guérissent les blessures, effacent les cicatrices et même raniment les guerriers morts…

Il y a des jours où je chéris la jeune Hune et la hais à la fois, surtout quand je l’entends porter aux nues les barbares de son peuple. J’ai très envie de lui dire : « Elles guérissent les tués ! Peut-être les vôtres, mais pas les nôtres ! Hélas ! nos martyres ne sont pas immortels. Quant aux guerriers huns, je n’ai aucun désir de les voir ressuscités. Les Huns ne sont les gens de bien que quand ils sont morts ! »

Dieu Triglav merci, je parviens enfin à écarter la couche de glace et Aya demeure sans voix à la vue de nos visages qui na-gent sur l’eau l’un à côté de l’autre comme deux taches d’huile.

Le sosie d’Aya est tout à fait semblable à sa face dans la na-ture. Pourtant, mon double n’a pas beaucoup de traits communs avec moi, comme s’il avait terriblement vieilli depuis ma der-nière visite de ce lieu. La source ressemble à un énorme œil torve, l’œil du Roi de la forêt, ce géant noir borgne qui se fait obéir par tous les animaux, même les plus dangereux.

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En me serrant fort la main, Aya me susurre à l’oreille :

« L’eau de certaines sources rend les femmes fécondes, si elles la boivent. Mais, il faut d’abord remplir ton verre sans plier les genoux. »

Je lui tends ma corne à eau et, restant bouche béante, je la vois se pencher aisément vers la source, sans qu’elle plie les ge-noux.

« J’aimerais avoir un garçon qui aurait tes oreilles en feuilles de chou », murmure-t-elle, souriante.

Elle remplit la corne comme en se jouant, se redresse et la vide en buvant à la régalade. Puis, elle me tend la corne, un sou-rire moqueur au coin des lèvres, et me regarde attentivement me pencher à mon tour.

Pendant que je me courbe, sans ployer les genoux, je me dis dans ma pensée secrète :

« Quant à moi, j’aimerais avoir une fille qui aurait tes yeux bridés, pétillants, couleur de noisette… »

En trempant la corne dans l’eau, je sens une douleur aiguë dans le dos, je trébuche dans les fougères, et pour éviter de cul-buter dans la source la tête en avant, je me baisse et me mets sur les talons, dans une posture humiliante, celle que prennent les enfants quand ils font leurs besoins.

Aya s’esclaffe comme si elle voulait me donner le coup de grâce.

« Mon pauvre petit crapaud ! rigole-t-elle. Tu n’auras ja-mais cet enfant que tu désires ! »

Outragé, humilié, je me lève et je dresse la tête pour la tenir droite, au garde-à-vous devant le lit de mort de ma sœur. À cet instant-là, une merveille se produit, un rayon de soleil filtre à travers les branches d’arbres, effleure les fougères givrées et se

– 163 – pose au milieu de la source, cet œil du Roi de la forêt, sombre et menaçant.

Brusquement, sa prunelle change de couleur et devient transparente, de plus en plus claire et limpide, comme éclairée de dessous, du fond de l’eau. Là, sur la couche d’algues com-mencent à se profiler les contours d’un corps élancé à la taille de guêpe.

Muette de surprise, Aya lâche ma main et porte la sienne à la gorge comme pour étouffer un cri.

« Maintenant ou jamais ! » me dis-je.

Je dévore des yeux la silhouette blanc laiteux qui ondule dans les ombres tout en bas de la source. Je me sens à bout de souffle même avant de commencer à jouer.

C’est la première fois que je joue, n’attendant pas qu’Aya m’envoie le premier son de son flûteau. Par chance, comme di-rait Vid, il n’y a que le premier pas qui coûte. Un instant plus tard, le pipeau d’Aya rejoint le mien et leurs deux gazouille-ments s’unissent dans une gerbe de sons argentins.

Nous jouons un air, inventé par les Huns, qu’Aya appelle le Chant de vie, la petite mélodie que certaines fleurs des champs préfèrent au soleil. Nous soufflons avec ardeur dans nos flû-teaux, nous inspirons et expirons sans cesse, sans répit. Nous ne sommes plus les joueurs de flûteau, nous devenons les flûteaux mêmes. Chacun des sons que nous faisons naître, chacune de nos respirations approche ma sœur de la vie.

Je ne quitte pas des yeux son corps frêle qui se détache de sa couche d’algues. Doucement, il s’élève vers nous, en se mou-vant comme une onde, tel un nénuphar pâle, bercé par le cou-rant.

Je pousse un cri inaudible :

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« Maintenant ou jamais ! Tiens bon, Yéléna ! Cette fois, nous n’allons pas échouer ! »

Le visage rayonnant, elle se trouve déjà à deux pas de la surface lorsqu’une grosse bulle foncée débouche du fond, une bulle cramoisie qui l’atteint et la devance, pour émerger la pre-mière et crever sous nos yeux.

Le souffle coupé, Aya et moi arrêtons de jouer. Nous regar-dons comme ensorcelés les jets de sang que la bulle déverse, le sang qui commence à bouillonner et à tourner dans la source. Ce tourbillon entortille le corps de Yéléna et l’aspire avec son entonnoir, semblable à la gueule d’un fauve. Elle disparaît dans les profondeurs en tournoyant comme une feuille morte.

« Misère ! dit Aya d’une voix cassée. Le sang dans une source, c’est le présage d’un malheur ! »

Et, pour échapper à un péril invisible, elle recule, tourne les talons sans m’attendre et disparaît parmi les arbustes. Je ne tarde pas à lui emboîter le pas, suivant le craquement de branches mortes sous ses pieds dans sa course effrénée. Je n’ai pas eu le temps de lui expliquer que les sources se teignent par-fois en rouge à cause des algues de la même couleur.

Je n’arrive à la rattraper qu’à proximité de notre village, tout près de premières cabanes. Essoufflé et haletant, je me jette près d’elle et m’étends dans la mousse, où elle a enfoncé le vi-sage comme pour se cacher d’un danger terrible.

Peu à peu, nous reprenons haleine. Ce n’est qu’alors que parviennent à notre oreille des cris inhumains et des coups d’un marteau.

Nous nous trouvons à proximité de la hutte de Vid, où ne cessent de retentir des hurlements et des clameurs. Le ventre collé au sol, je me mets à ramper vers ces bruits, ayant fait signe à Aya de me suivre.

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À la lisière de la forêt, nous nous immobilisons à la vue d’une image qui nous fige le sang. Je m’aperçois qu’Aya était dans le juste : une source qui saigne, c’est le signe qui prédit un malheur.

Notre ami Vid le Luron était fier d’avoir recouvert de hêtre le devant de sa hutte, et il envisageait de revêtir du même bois tous les murs de ce nid douillet. Il n’avait pas songé que son ou-vrage, les beaux poteaux et les lattes en hêtre, serviraient à ses tortionnaires à faire usage de la pire des tortures que leur délire meurtrier pouvait inventer.

Glacés d’horreur, Aya et moi épions le chef Svevid et ses hommes de main qui sont en train d’achever leur travail. Ils ont écarté les bras de Vid et l’ont cloué au mur, à l’égal d’un papillon dont on transperce les ailes avec des aiguilles. Ils ont planté deux grandes tiges de fer dans la paume de ses mains et avec un marteau de forgeron les ont enfoncées profondément dans les poteaux.

Auparavant, à coups de fouet, Svevid lui a brisé les pieds afin qu’il ne puisse pas se tenir debout. Les jambes estropiées, notre camarade pend aux deux clous rouillés, où le sang bave dans ses plaies et ruisselle tout le long de ses bras et ses côtés. Il est toujours vivant, mais exténué, courbatu et presque incons-cient.

En écumant de rage, Svevid brandit sous son nez une écorce de bouleau, trouvée dans notre trou aux lettres, qui porte une inscription, pour lui illisible. C’est la mère de toutes les lettres, la Mère-Terre, dessinée avec du charbon lors d’une de nos leçons d’écriture. À l’aide de son fouet, Svevid a déjà tracé ce même caractère sur le torse nu de Vid, d’où le sang découle aussi goutte à goutte.

« Espèce de maudit bâtard ! vocifère-t-il. Sale débauché qui a osé corrompre la vertu de ma petite-fille ! »

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Vid essaie de nier, mais le fouet de son bourreau lui fait tomber la tête sur la poitrine comme une fleur fanée.

« Demain matin, tu subiras le supplice du pal, si nos amis, les sangliers, te laissent en vie ! » crie Svevid dans un rire gras.

Le vent tourne vers la hutte de Vid. Nous remarquons qu’un chien d’arrêt, pétrifié à notre odeur, commencé à gronder. Je fais signe à Aya de décamper et nous reculons en hâte pour nous sauver dans la forêt.

Ayant contourné le village en courant à toute bride, nous regagnons la cabane de mon père, où seul le chien Pinpin nous attend, gisant par terre, parcouru de tressaillements, la langue tirée, se léchant les mamelles enflées et enflammées.

« Seigneur Houhouta ! » dit Aya, stupéfaite.

Ahuris, les Huns ne disent jamais « Seigneur Triglav » comme nos Sclavènes, mais « Seigneur Houhouta ». C’est du pareil au même. Il est normal que tu invoques ton idole su-prême quand devant toi est couché un chien qui n’est pas un mâle, mais plutôt une chienne, une femelle pleine, prête à mettre bas.

« Seigneur Houhouta, mon Seigneur ! » répète Aya, embar-rassée.

À la différence d’elle, je ne suis guère étonné. Comme la plupart des chiennes de notre village, Pinpin toujours levait une patte quand elle pissait, à la manière des cabots mâles. Elle a dû s’accoupler avec un chien errant lors de ses nombreux vagabon-dages.

Je lui remplis l’écuelle d’eau fraîche et je demande à Aya de lui ficher la paix. Mais, malgré tout, elle ne cesse d’invoquer le douteux dieu des Huns.

« Mon Houhouta, Seigneur ! » ressasse-t-elle.

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Finalement, je réussis à la faire taire en sortant d’un coffre la dernière figurine en terre cuite que nous avons modelée, la petite créature monstrueuse, surnommée Smrtovaïa, ce que en langue sclavène signifie La Camarde.

Jour par jour, nous avons pétri de l’argile pour façonner cette statuette, parée de divers objets, appartenant aux hommes, animaux et plantes. Les rognons de nos ongles, les cornes séchées d’escargot, un onglon du cochon de lait, la radi-celle d’une mandragore, les écailles d’un serpent… Il ne nous reste que de lui insuffler un pouvoir nuisible pour provoquer la maladie et la mort d’un ennemi. Après être immergée dans le lac pendant une nuit, Smrtovaïa jettera des maléfices sur Sve-vid, le tortionnaire de Vid, le pire de nos ennemis.

Mais, en premier lieu, il faut sauver Vid, avant que les san-gliers ne le dévorent et avant que Svevid ne lui fasse subir le supplice du pal, qu’il ne l’embroche sur un pieu tel un cochon.

Triglav merci, Aya comprend à merveille ma langue de signes : « Cette nuit… nous délivrons Vid… nous le ramenons à la cabane… nous guérissons ses blessures… et nous jetons Smr-tovaïa dans le lac, pour nous protéger… »

Elle a tout compris. Elle ne perd pas ses esprits. Elle ne perd pas son temps. Elle s’empare d’un coutelas, coupe les hautes tiges de deux arbres, et se met à faire à la hâte une sorte de civière à quatre bras, sur laquelle elle étend un caban de mon père.

« S’il est toujours vivant, dit-elle, vu ses pieds mutilés, nous serons obligés de le porter… »

Pinpin pousse un gémissement, comme pour affirmer.

Elle ne cesse de gémir de plus en plus fort. Apparemment, sa mise bas s’approche et nous n’avons aucun moyen pour apai-ser ses douleurs, d’autant plus que nous sommes déjà entre

– 168 – chien et loup et qu’à la nuit close nous allons partir porter se-cours à Vid, bien que nous doutions qu’il soit encore vivant.

Au moment où je lui remplis l’écuelle d’une nouvelle ration d’eau fraîche et me prépare à partir avec Aya, nous frissonnons, ayant entendu une autre plainte, provenant des halliers qui cer-nent la cabane. Tandis que nous nous pressons d’ouvrir la trappe qui mène à la cave pour qu’Aya puisse s’y cacher, une nouvelle plainte se fait entendre beaucoup plus près dans l’obscurité, au pied de notre futur Triglav, à l’endroit même où poussent nos mandragores.

Aya agit sans hésiter, comme si elle avait soudain reconnu ce cri plaintif. Elle saisit ma torche entourée de paille, l’enflamme dans la braise où nous avons grillé des escargots, et se lance vers une ombre titubante à la sortie du bois.

Je demeure interdit. Je ne peux en croire mes yeux. C’est Ida. Les cheveux en broussaille, trempés de sueur sur les tempes, le visage défiguré, la robe maculée d’une grande tache de sang au bas-ventre, elle chancelle comme ivre sur les jambes vacillantes avant qu’elle ne tombe dans les bras d’Aya.

« Mon Houhouta ! chuchote celle-ci, couchant Ida sur un amas de paille. Elle mélange un verre d’eau avec un liquide gluant qu’elle a tiré le jour précédent des fruits d’un gui de chêne, le suc qui contient en lui-même la force de l’arbre géant. Que s’est-il passé ? demande-t-elle. Raconte !… »

Ce n’est qu’après avoir avalé deux gorgées et repris ses forces qu’Ida commence son récit, bref et poignant.

Ce fut un coup de tonnerre dans un ciel serein. Au retour de la récolte du miel avec Vid, elle reprisait tranquillement une robe usée quand son grand-père fit irruption dans leur cabane en compagnie de la sorcière Vestica.

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Vestica la toisa de haut en bas et marmonna :

« Oui, la grange est pleine avant la moisson. »

Enragé, Svevid ne se possédait plus.

« Faites entrer l’heureux papa ! » tonna-t-il.

Ses deux forestiers firent aussitôt entrer Vid, une corde serrée autour du cou.

« Avouez ! rugit Svevid. Avouez, peste soit de vous ! »

Ida et Vid demeuraient bouche cousue.

Vestica effleura du doigt le ventre d’Ida.

« Un lardon de cinq mois, dit-elle.

– Par le sang Triglav ! hurla Svevid sous le nez de Vid. Toi, salaud, fils de putain, tu vas regretter le jour où ta mère t’a mis au monde ! »

Et il lui assena un coup de manche du fouet sur la nuque qui le fit s’affaisser par terre.

« Emmenez-le ! » ordonna-t-il à ses hommes de main, qui entraînèrent le corps inanimé hors de la cabane.

Comme si rien ne s’était passé, Vestica attisa le feu sous la grande cuve, où Ida s’apprêtait à prendre un bain, dont l’eau était déjà trop chaude.

« Au boulot, ma vieille, dit Svevid à la sorcière, que notre poule casse son œuf. Oublie qu’il s’agit de ma petite-fille. Je tiens à ce que tout soit vite réglé. Décroche et fais couler le petit démon. »

Et, sans décolérer, il se précipita dehors.

À peine était-il sorti, que Vestica donna l’ordre à Ida de se dénuder et d’entrer dans la cuve, où l’eau était déjà sur le point

– 170 – de frémir. Pendant qu’Ida se déshabillait, la sorcière traça avec son couteau un cercle sur la terre battue autour de la cuve et se mit à miauler en agitant un tison qui dégageait de la fumée suf-focante.

« Ouvrir, ouvrir, ouvrir tout ! répétait-elle.

Sans doute était-ce un rite des sorcières qui devait frayer un chemin aux pauvres avortons, pour qu’ils se décrochent et coulent le plus vite possible. Il fallait tout ouvrir, afin que le ventre se mette à cracher son fruit. Et Vestica frayait cette voie avec zèle.

Tout en brandissant son tison fumant, elle défit les nœuds d’une corde, elle ouvrit un coffre, elle enleva les couvercles d’une boîte et d’une marmite, elle déboucha une bouteille, elle retira la hache d’une poutre où elle était enfoncée, et, pour finir, elle dénoua même les tresses d’Ida, avant de la forcer à se plon-ger dans la cuve.

Étourdie par le bain presque bouillant, Ida l’observait à travers un voile de vapeur. La vieille vipère lui écarta les jambes, sortit de la braise deux galets brûlants et les enfonça entre ces cuisses. Sous le coup d’une douleur insupportable Ida perdit conscience, et le reste de son martyre ressembla à un cauche-mar, entre les pertes et les reprises de connaissance.

Après le supplice des galets, ce fut celui d’un cornet de feuilles vénéneuses, qui servit à Vestica à lui racler les entrailles, puis de deux longues aiguilles crochues, plantées dans sa chair, avec lesquelles la sorcière lui arracha le pauvre petit Spiro dont la destinée n’était pas de venir vivant en ce bas monde.

Pourquoi Spiro ? Parce que Vid voulait que leur enfant porte le nom du jeune homme, pendu dans la forêt, leur futur petit dragon qui vengera tôt ou tard les crimes de Svevid. Hé-las ! cet ange innocent finit son bref séjour sur la terre dans un trou que Vestica creusa dans le sol avec une hache, dans un coin

– 171 – de la cabane, où elle l’enterra hâtivement. Elle foula aux pieds le minuscule tertre pour le faire disparaître, sachant bien que la foudre frappe le tombeau d’un enfant tué.

Après son départ, Ida n’était pas au bout de ses peines. To-talement épuisée, elle souffrait mille morts dans l’eau qui se re-froidissait, mais elle attendit le crépuscule pour sortir de la cuve glacée et s’échapper de la cabane. Il fallut ensuite se faufiler dans la forêt, éviter les forestiers de Svevid et marcher avec peine autour du village, puis ramper, se glissant sur la terre ma-récageuse…

Soudain, Ida fond en pleurs.

« Ils l’ont tué, ils l’ont abattu, j’en suis sûre ! » bégaie-t-elle, le visage inondé de larmes.

Aya essaie de la calmer :

« Il est vivant, blessé, mais vivant. Nous l’avons vu. Nous allons le libérer.

– Triglav merci ! dit Ida, en séchant ses larmes.

– Houhouta merci ! » dit Aya.

Et elle fait boire à Ida une nouvelle gorgée de sa panacée qui la calme et l’endort, presque instantanément.

Munis de la civière et de Smrtovaïa, nous quittons la ca-bane et nous dirigeons vers la hutte de Vid en empruntant le sentier le plus court qui longe la forêt. Au passage devant le lac, je plonge notre figurine dans la bourbe du bas-fond et je fiche à côté d’elle un bâton, pour pouvoir la retrouver le lendemain, pleine de poison de la vase et apte à jeter des sorts. Pour lui donner davantage de force néfaste, Aya abaisse sa croupe et pisse là-dessus, avant que nous ne poursuivions notre chemin à pas de loup.

 

– 172 –

Le croissant de la lune, apparu de derrière les nuages cail-lés, nous amène devant la masure de Vid. La gorge serrée, nous apercevons notre ami, pendu toujours aux clous à l’entrée de la hutte, couvert de givre et inconscient. Une torche à moitié con-sumée, accrochée sur le mur près de lui, répand son halo glacial comme l’œil d’un chat sauvage.

« Triglav merci ! » me dis-je, voyant que les tiges de fer plantées dans les mains de Vid n’ont pas de tête. Cela va nous permettre de le détacher du mur sans lui déchirer les paumes.

Au moment où nous le saisissons au-dessous des bras, il gémit de douleur. Nous poussons un soupir de soulagement : il est toujours vivant. Il a eu de la chance d’échapper de justesse à un grand danger : dans les buissons qui entourent la hutte, nous distinguons un bruit sourd qui ne peut être que le grognement des sangliers. L’un d’eau, sûrement le chef de leur harde, se montre au bord de la clairière, en nous guignant et grinçant des dents comme pour les aiguiser avant de nous charger.

Aya et moi n’avons plus un seul instant à perdre. Nous ser-rons les poignets de Vid de toutes nos forces et, à mon signe, nous l’arrachons du mur. Le sang qui gicle de ses mains nous éclabousse, et son odeur, en un instant, fait sortir des buissons une demi-douzaine de sangliers.

J’attrape la torche, je l’agite violemment, faisant attiser sa flamme, et je me jette au-devant des fauves. Je fonce sur eux, je brandis le bâton enflammé comme pour les frapper, et je les vois reculer dans la broussaille.

À mon retour devant la hutte de Vid, je m’aperçois qu’Aya, une fois de plus, n’a pas perdu ses esprits. Son premier soin a été de coucher Vid sur la civière et de panser ses plaies avec des bandes d’une chemise qu’elle avait déjà déchirée chez nous. Sans souffler mot, nous soulevons les quatre bras de la civière et nous enfonçons dans les halliers du côté opposé des sangliers.

– 173 –

La torche mourante, plantée entre les cuisses du grand blessé, nous éclaire le chemin tant bien que mal lorsque la lune disparaît derrière les nuages. Par chance, elle ne s’éteint qu’à quatre pas de la cabane où nous attendent Ida vivante et Pinpin morte.

La pauvre chienne a mis bas une portée de cinq petits, trop gros pour qu’elle ait pu survivre à leur venue au monde. Un seul chiot demeuré en vie, couvert de glaire et de sang, blotti entre les bras d’Ida, suce goulûment son sein.

Ida touche doucement de la main son museau pointu.

« Nous l’appellerons Spiro » dit-elle.

Nous restons estomaqués, nous n’avons jamais vu une femme allaiter un chien, et encore moins nourrir de son lait un louveteau. Car Pinpin, couverte sans doute par un loup, a mis au monde rien de moins que cinq louveteaux. J’ai appris par ouï-dire que dans un pays lointain, au bout du monde, une louve avait allaité et élevé deux garçons, mais je n’ai jamais entendu parler d’une femme nourrice d’un petit loup.

La mort de Pinpin nous cause du chagrin, mais à présent nous avons d’autres chats à fouetter. En premier lieu, il faut que nous nous occupions de Vid. Il a perdu beaucoup de sang, mais il commence à revenir à lui.

Heureusement, entre-temps Ida a repris ses forces. Elle s’affaire autour de Vid, elle lui bande les pieds mutilés et lui change de pansements sur les mains, tandis qu’Aya prépare une nouvelle panacée de miel, de suc du gui et des herbes dotées de vertus surnaturelles dont elle seule connaît le secret.

Pendant ce temps, je descends dans la cave un gros amas de paille et de feuilles mortes afin d’y faire trois couches pour mes amis, dans la crainte des visiteurs nocturnes dangereux.

– 174 –

Enfin, je me mets à une triste tâche : au pied de notre futur Tri-glav, je creuse un trou et j’y enterre Pinpin et ses quatre mort-nés. Les racines du jeune chêne se nourriront de leur chair, et notre dieu à venir deviendra notre meilleur ami comme un chien, notre guide dans la nuit de la mort, mais aussi sauvage, impitoyable et courageux comme un loup.

Peu de temps après, Aya et moi aidons nos deux malades à se retirer en lieu sûr, dans leur cachette. En rouvrant l’abattant de la trappe, nous surprenons une araignée en train de tisser sa toile à l’entrée de la cave. Je tente de la déchirer et de chasser la bestiole, mais Aya, devenue pâle, m’empêche de le faire.

« Tuer une araignée la nuit ou détruire sa toile porte un grand malheur, m’avertit-elle. Cette brave bestiole tisse notre destin. »

Je hausse les épaules, mais j’acquiesce. Nous laissons l’araignée en paix, ayant du mal à faire descendre Vid et Ida au sous-sol, sans qu’ils déchirent la toile de notre destin. Aya des-cend la dernière, faisant tomber l’abattant de la trappe derrière elle. Elle oublie de me dire « bonne nuit », comme tous les soirs, mais je lui n’en veux pas, nous sommes tous au bout du rouleau.

Je reste tout seul dans la cabane en compagnie de Domo-voï, le bienfaisant esprit de la maison sclavène, qui monte aux cieux avec son attelage d’aigles. En l’éclairant de près avec la torche, je reste abasourdi. Toutes les formes maléfiques que j’ai effacées autrefois, sont réapparues comme par miracle sur le tronc de chêne. Les cornes sur la grosse tête de Domovoï et la vipère dans sa chevelure, les loups attelés à la place des aigles, ainsi que les cadavres entassés dans son char funèbre…

Le mal est comme la mauvaise herbe, me dis-je. Au lieu de le couper, il faut le déraciner. Le mal couve en nous comme le feu sous la cendre.

 

– 175 –

En balançant ma torche devant Domovoï et sa coterie, je fais danser les ombres, je vois les démons se changer en anges, puis ces êtres célestes redevenir de mauvais esprits, et ainsi de suite. À la fin, je me rends compte qu’il ne s’agit d’aucun pro-dige : le bien et le mal sont en moi et nulle part ailleurs.

Harassé, roué de fatigue, au point d’avoir de la peine à me mouvoir, je me replie à même le sol comme un serpent, cédant au sommeil. Sachant que mes amis se trouvent en sécurité, je dors longtemps sur mes deux oreilles.

Je me réveille en sursaut au petit matin quand une botte m’assène un coup violent dans le ventre, un coup qui me fait vomir du sang et de la bile.

La botte appartient à Svevid, qui serre les poings, les yeux brillants de fureur et d’hydromel.

« Où sont-ils ? » me demande-t-il en grinçant des dents.

Je me racle la gorge et rejette du sang qui m’étouffe.

Il avise un pot de terre sur lequel deux mouches savourent quelques gouttes encroûtées d’hydromel et il s’empresse de le vider en buvant à la régalade. Content d’avoir ingurgité cette infecte boisson, il se pourlèche les babines, se mouche avec le pan de sa chemise, mais il ne me quitte pas de son œil de lynx, bleu pâle et méchant.

« Bouge ! m’ordonne-t-il et me donne un nouveau coup de botte qui me fait glisser comme un sac de farine jusqu’au fond de la cabane. Nous allons voir ce que cache ta cave ! » dit-il en ricanant.

Le gosier plein de sang, gisant par terre, je tremble comme une feuille. Je le regarde s’approcher de l’abattant de la trappe, le soulever prudemment, plonger le regard dans le trou noir et cracher dedans en riant jaune. Avec le manche de son fouet, il

– 176 – retire un bout de toile d’araignée, qui couvre entièrement l’entrée de la cave, et il claque l’abattant. J’éprouve du soulage-ment : la brave bestiole, que nous avons épargnée, a bel et bien tissé notre destin et nous a sauvé la vie.

« Je te donne toute la journée pour les faire venir ici, me dit Svevid. Je serai de retour à la nuit tombante. Si je ne les re-trouve pas ici, tu es cuit, tu maudiras le jour où tu es venu au monde. Je t’arracherai les ongles et les dents, je t’empalerai, je t’infligerai la torture des tenailles ardentes… »

Il essaie de faire s’écouler encore une goutte d’hydromel du pot vide, et, furibond, le fracasse en mille morceaux.

« À tout à l’heure ! » me lance-t-il, avant qu’il ne sorte dans le feu de la colère.

Engourdi, je m’attends à récupérer un peu de mes forces pour me mettre à quatre pattes et me traîner vers la sortie. Les menaces de Svevid ne cessent de résonner dans ma tête : « Tu es cuit, je t’empalerai… je t’arracherai les ongles et les dents… Je serai de retour à la nuit tombante… »

Une fois arrivé à la porte, je reste bouche bée : au moment du départ de Svevid, la première neige de l’année a commencé à tomber, de gros flocons silencieux qui ont déjà effacé les traces de pas de mon tortionnaire et envoûté la petite clairière autour de la cabane. À cette heure festive, tous les animaux sont deve-nus muets et les plantes se sont pétrifiées au garde-à-vous sous le linceul scintillant.

Émerveillé, j’embrasse d’un regard la féerie de cette image. Chaque gorgée d’air que j’avale goulûment, frais comme de l’eau limpide, me réconforte et me redonne de l’énergie.

Remis sur pied, je retourne à l’entrée de la cave et me hâte de soulever l’abattant. Dans le trou noir, couvert de toile de notre bienfaitrice, règne un silence de mort. En prenant une bûche, j’envoie à mes amis notre signal de reconnaissance, je

– 177 – frappe le sol deux fois, puis deux fois trois fois. Leur réponse ne se fait pas attendre : dans le sous-sol résonnent deux coups, puis deux fois trois coups du bâton de Vid.

J’écarte la toile d’araignée et me glisse dans l’obscurité. Les étincelles qui jaillissent dans un coin de la cave m’aident à tâ-tonner dans les ténèbres. Je reconnais tout de suite le bruit de deux pierres étranges que Vid heurte l’une contre l’autre, deux pierres qui vont mettre le feu à un champignon sec, puis à un bâton résineux, entouré de paille. Cette torche éclaire les trois misérables couches sur lesquelles mes amis ont passé la nuit. Toutefois, en dépit de notre mauvaise fortune, il semble que Vid et Ida ont retrouvé leurs forces. Vid parvient même à se mettre debout et à faire deux ou trois pas au moyen d’un bâton qui lui sert de béquille.

Je me sens délivré d’un grand poids et me presse de leur mimer mon tête-à-tête avec Svevid, surtout des menaces qu’il m’a proférées. Je me mets en quatre pour leur représenter par des gestes le chantage de notre tortionnaire :

« Il sera de retour à la nuit tombante… S’il ne vous trouve pas ici, je suis cuit… Il m’arrachera les ongles et les dents, il m’empalera…

– Ce n’est vraiment pas la peine de t’évertuer, m’interrompt Vid. Nous avons entendu tout, mot pour mot.

– Seigneur Houhouta ! bégaie Aya.

– Seigneur Triglav ! gémit Ida. Que fait-on ? »

Vid s’assied sur un sac de charbon et croise les jambes, dans la posture d’un chef de clan.

« Tout d’abord, nous allons tenir conseil, dit-il.

– Quel conseil ? demandent Ida et Aya.

– Notre conseil de guerre, le conseil de sang. »

– 178 –

Ida se ronge les ongles.

« Je n’y comprends rien, balbutie-t-elle.

– À la nuit tombante, notre ennemi mortel sera de retour, explique Vid. Nous risquons notre peau et nous la vendrons cher. Le choix est simple : c’est lui ou nous. Nous allons voter. Celui qui est pour sa mort, qu’il lève la main. Ida n’est pas obli-gée de voter, puisqu’il s’agit de son grand-père.

– Il a tué notre petit Spiro, dit Ida, les larmes aux yeux. Je vais voter comme les autres, et je vote la première. »

Elle lève la main en devançant Vid, Aya et moi.

« La mort ! dit-elle d’une voix sourde.

– La mort ! » disent Vid et Aya d’une seule voix.

Moi, je ne peux rien dire, mais je fais le geste : “Saigner, trancher la gorge.”

« Décision unanime ! se réjouit Vid. Il ne nous reste qu’à se mettre à la tâche.

– De belles paroles, raisonne Ida. Comment imagines-tu de venir à bout de ce monstre de méchanceté ?

– Ce qui est dit est dit, réplique Vid. J’ai une petite idée derrière la tête. »

Ida ne cesse de le braver :

« J’aimerais savoir laquelle ? » demande-t-elle.

Vid lui répond avec un sourire malin :

« Chaque homme, et même le plus monstrueux, a son point faible, où il peut être facilement touché. Svevid en a deux, sa morgue et son penchant pour l’hydromel. Nous allons miser sur ces faiblesses, nous allons risquer le tout pour le tout. Nous al-

– 179 – lons le blesser dans son amour-propre et lui offrir un breuvage d’Aya qui l’enverra droit à Nav. »

Le sort en est jeté. Troublés, nous ne soufflons plus mot, personne, à l’exception d’Aya.

« Il me faut un peu d’hydromel », dit-elle.

Elle tire de son sac deux champignons secs, l’un que j’ai dé-jà vu maintes fois aux alentours, celui que mon grand-père avait appelé « tueur de mouches », au pied couleur chair et le cha-peau rouge, moucheté de pois blancs. L’autre, pour moi tout à fait inconnu, est en forme d’une verge de cochon, rose et parse-mé de taches violettes.

« Allez, courage ! nous dit Vid. Avant toute chose, sortons de ce sacré trou. »

Ida et Aya se hissent les premières au plancher de la ca-bane et nous aidons Vid à grimper sans se servir de ses jambes. Je gravis l’escalier en ruine et avec une corde je monte le dernier tonnelet d’hydromel de mon père. Entre-temps, Aya a déjà commencé à piler ses deux champignons dans un mortier et Vid est sorti avec Ida devant la cabane, où il ne cesse de neiger à gros flocons.

Soudain, en regardant le profil anguleux d’Aya, penchée sur le mortier, le profil d’une sorcière, je me rappelle notre Smr-tovaïa, oubliée au bord du lac. Imbibée de poison et prête à jeter de pires sorts, elle nous apportera son appui au retour de Sve-vid.

Je fais un signe vague à Vid, qui veut dire « à tout de suite », sans rien expliquer, et je me mets à courir vers le lac. Je file comme un lièvre et j’y arrive très rapidement.

Dans le bas-fond, l’eau est déjà couverte d’une couche de glace, mais le bâton que j’ai planté dans la bourbe est toujours

– 180 – là, à côté de Smrtovaïa, dont les yeux gelés me jettent des étin-celles froides, les yeux menaçants qui me font peur.

Sur le chemin de retour, je cours tout aussi vite, à toutes jambes, et je reviens chez moi, aveuglé par la neige qui me fouette la face. Je remarque qu’entre-temps mes amis ne sont pas restés les bras croisés. Aya me fait savoir qu’elle a réduit en poudre ses deux champignons et les a mélangés dans un pot avec l’hydromel, avant de rejoindre Vid et Ida devant la cabane.

À mon grand étonnement, ils ont entrepris un travail sau-grenu. Sous les ordres de Vid, les filles ont enlevé les perches de bois et la paille, cachant une profonde fosse d’aisances, que mon père avait creusée à côté de la cabane.

Je les retrouve fiévreux, en train de tailler une demi-douzaine de perches et les rendre pointus par un bout. Étant descendue dans la gadoue de la fosse, Aya suit les conseils de Vid, en enfonçant en terre ces pieux, la pointe en haut. Une fois cette tâche terminée, elle remonte auprès de moi et pouffe de rire, me voyant franchement ébahi.

« Aide-toi, et ton Triglav t’aidera ! » me dit-elle et se presse avec Ida de recouvrir la fosse béante avec seulement trois perches croisées et un monticule de paille mouillée.

Peu à peu, je commence à comprendre le but de leur tra-vail, apparemment insensé. En effet, ils ont fait une sorte de piège, destiné à capturer et à mettre à mort notre bourreau.

Sitôt cette redoutable trappe terminée, la neige la couvre et efface toutes les traces sous un linceul blanc qui ensevelira à jamais notre ennemi. Aya plante dans les quatre coins de la fosse quatre branchettes de sapin qui devraient nous protéger et empêcher que nous ne tombions dans notre propre traquenard.

Encore faut-il inciter Svevid à y venir et mettre le pied sur sa future tombe, me dis-je en grimaçant un sourire.

– 181 –

« Ne t’inquiète pas, me répond Vid, comme s’il lisait mes pensées. Je sais comment nous allons l’attirer ici. »

Nous rentrons dans la cabane et chipotons du bout des dents un copieux repas qu’Aya a préparé, il y a trois jours, une gluante bouillie d’orge, avec des morceaux de viande salée d’écureuil.

« Mangeons, nous dit Vid. Il faut reprendre nos forces. »

Étant vite rassasiés, nous nous préparons pour le retour de Svevid. Attendu que Vid marche encore avec peine et que ses mains sont gravement blessés, il se contente de nous donner des ordres lesquels nous exécutons bon gré mal gré.

Entre deux ordres, il réfléchit de vive voix :

« Comment attirer l’ennemi dans le piège ? Comme on a déjà dit, nous allons miser sur ses deux faiblesses, l’hydromel et son amour-propre. Grand buveur, pétri d’orgueil, il va avaler notre appât. Le pot, bourré de boisson d’Aya, nous allons le po-ser sur la caisse, près de l’entrée. Quant à Smrtovaïa, elle va être suspendue à un fil de ma canne à pêche juste au-dessus de la trappe. Petit Rod va rester dans la cabane, faisant semblant d’être souffrant. Au moment de l’arrivée de Svevid, tous les autres vont sortir par la fenêtre de derrière, chacun avec son arme. Mais, avant tout, il faut bien préparer ces armes, aiguiser le coutelas du Petit Rod, appointer les pieux d’Ida et d’Aya, affû-ter ma lance… »

Sitôt dit, sitôt fait.

En fin d’après-midi nos armes sont aiguisées, appointées et affûtées. Allaité par Ida, le louveteau, nommé Spiro, est caché dans la cave, le museau bandé pour qu’il ne glapisse pas. Smrto-vaïa est suspendue au-dessus de la fosse et le pot ouvert, plein d’hydromel, est posé à l’entrée de la cabane. Faisant semblant d’être souffrant, je commence à avoir mal au ventre pour de bon.

– 182 –

Aya et Ida ont l’air totalement abattu. Seul Vid, qui fait le guet à la porte, est serein et insouciant. Je suis le premier qui flanche. Je me précipite sur la chaise percée que mon père a installée derrière un rideau de peau de vache. Aya et Ida pren-nent exemple sur moi, l’une après l’autre, pour revenir devant nous, le visage bilieux et chiffonné.

Au déclin du jour, où il cesse de neiger, à l’heure où notre attente devient insupportable, Vid nous donne enfin le signal convenu : il pousse deux croassements. Je cache mon coutelas sous un fatras de bois et me pelotonne par terre, me faisant tout petit, tandis que Vid et les deux filles se retirent dans le fond de la cabane, d’où ils vont passer dehors.

Vid m’a expliqué tout ce que je dois faire, mais malgré cela, je claque des dents en tremblotant et je finis par rejeter au-dessous de moi la bouillie d’Aya avec les morceaux de viande salée.

Un instant plus tard, Svevid surgit sur le seuil de la cabane, la crinière blanche et les épaules couvertes d’épaisse couche de neige. Outre son fouet, cette fois il est armé d’un grand sabre recourbé, pendu à son ceinturon. Dégoûté à l’odeur de ma vo-missure, il crache sur moi une bouchée de chanvre qu’il a mâ-chée et m’assène un coup de botte dans le rein.

« Le dégueulasse ! gronde-t-il. Tu empestes les chiottes ! »

Par chance, une autre odeur le captive, celle du pot d’Aya. Sa trogne, enluminée par tout ce qu’il a bu depuis le matin, es-quisse un sourire carnassier.

« Ça sent l’hydromel à plein nez ici ! » dit-il.

Il saisit le pot avec avidité, le lève au-dessus de la tête et laisse couler la liqueur couleur cuivre dans sa bouche grande

– 183 – ouverte. Il boit et boit à longs traits, jusqu’à ce qu’il lampe la dernière gorgée d’hydromel. Puis, comme le matin précédent, il flanque le pot par terre et le brise en menus éclats d’un coup de sabre.

« Où sont les deux vauriens ? » me demande-t-il, en lé-chant la lame tranchante de son arme.

Comme il est convenu avec Vid, j’essaie d’articuler le mot « dehors », tout en pointant la main vers la sortie.

« Dehors ? » me demande-t-il, suspicieux.

Je hoche la tête pour affirmer.

Subitement, son visage se crispe et devient rubicond. En-fin, la boisson d’Aya commence à faire son effet. Sa tête se met à tourner brutalement de droite à gauche et de gauche à droite. Son corps robuste s’agite par de violentes secousses comme s’il était mordu par une douzaine de vipères.

Il bouillonne de rage. La salive visqueuse s’écoule de sa bouche, et une parole gargouille dans sa gorge :

« Abattre les vauriens !… »

Il pousse un hurlement animal, brandit le sabre et se lance hors de la cabane. Il fait un faux pas à la sortie, heurte de pied le seuil et disparaît en trébuchant. Un instant plus tard, j’empoigne mon coutelas et m’élance derrière lui, à temps pour le voir chanceler entre deux branchettes qu’Aya a plantées au bord de la trappe invisible.

« Mort aux vauriens ! » rugit-il.

Du côté opposé de la fosse couverte de neige, soutenu par Aya et Ida, Vid agite son javelot pour mettre Svevid hors de ses gonds et l’exciter à faire un pas en avant. Ce pas malheureux, la vieille brute va le faire grâce à Smrtovaïa, qu’un coup de vent met en branle comme une cloche sous son nez.

– 184 –

« Les sorciers de mes deux ! » mugit-il en furie.

Il se cabre, il bondit sur sa proie. Il saute en l’air et, à la vo-lée, d’un coup de sabre, il coupe le fil sur lequel Smrtovaïa est suspendue. Ils s’abattent tous les deux dans la trappe, dont la couverture de paille s’est affaissée sous l’homme grand et ven-tripotent.

L’image qui s’offre à nos yeux est plus que terrifiante. Étant tombé de tout son poids, Svevid s’est empalé sur un pieu qui lui a transpercé le gros ventre et un poumon, pour sortir de son tronc par l’épaule droite à un pouce du cou en lui lacérant une oreille.

Étrangement, malgré ses blessures graves, il semble ne sentir aucune douleur. Fumant de rage, il ne cesse de vomir des menaces :

« Vous allez me le payer, par le sang Triglav ! maudit-il. Je vous écraserai comme des vers, nom d’un tonnerre ! Je pisserai sur votre fosse !… »

Les derniers jurons lui restent en travers de la gorge au moment où le javelot de Vid s’enfonce dans sa poitrine, un ins-tant avant qu’Aya et Ida ne lui plantent leurs perches pointues dans les reins. Dès que Vid lui a transpercé le cœur, il a déjà poussé son dernier râle et les coups d’Aya et d’Ida ont été inu-tiles.

Même le pire des hommes ne mérite pas trois morts de suite, me dis-je, écœuré. Pourtant, cela ne m’empêche pas de lui porter le quatrième coup. En m’approchant de lui sous le regard angoissé de mes amis, je m’agenouille au bord de la fosse, lève le coutelas et de toutes mes forces frappe sa nuque. La lame lui coupe la moitié du cou et sa tête se penche sur la poitrine, rési-gnée et obéissante comme s’il se soumettait enfin à son destin.

C’est sa quatrième mort, encore une mort de trop, le coup de grâce tout aussi fou et cruel que ceux que lui ont donnés Aya

– 185 – et Ida. Si Svevid nous avait brutalisés, nous lui avons rendu le mal pour le mal. Le mal est donc aussi en nous, couvant comme le feu sous la cendre.

Pendant que ces pensées me trottent par la tête, je n’arrive pas à détacher les yeux du sommet chauve de son crâne sur le-quel fond une calotte blanche. Il recommence à neiger à gros flocons.

Soudain, je me sens vidé, harassé, comme si j’avais porté une charge trop lourde pour moi. Les flocons de neige se collent sur mes paupières et m’aveuglent. Je plonge dans la torpeur, je dors debout. J’entrevois avec peine mes amis dans le brouillard de l’autre côté de la fosse, je les distingue comme à travers une épaisse toile d’araignée. Il me paraît qu’ils recouvrent la tombe de Svevid de trois perches croisées et d’un monticule de paille, qu’aussitôt la poudreuse abondante cache sous un nouveau lin-ceul.

Aya, Ida et Vid m’abordent et m’adressent des mots ami-caux, à en juger d’après les mouvements de leurs lèvres. Hélas ! je ne les entends pas, comme si le bruissement de la neige m’avait rendu sourd. Les filles me prennent sous les bras, me soulèvent et m’amènent dans la cabane. Si le grand mal nous ronge, me dis-je, une petite bonté nous habite aussi.

Par crainte d’une visite inopinée des serviteurs de Svevid, à la recherche de leur maître disparu, nous décidons de passer la nuit dans la cave. Tous les quatre. C’est plutôt Vid qui se déter-mine à faire ou à ne pas faire quelque chose, car Aya et Ida, épuisées, n’ont aucune envie de prendre une décision quel-conque, et moi, je tombe de sommeil.

Vid et moi descendons au sous-sol, aidés par les filles, en prenant garde à ne pas endommager l’œuvre de notre labo-rieuse araignée qui ne finit pas de tisser sa toile. Avant de bais-

– 186 – ser l’abattant de la trappe, Aya le dissimule sous une vieille fourrure de loup, rongée par des mites et des rats.

Blotti dans un amas de chaume dans un recoin, je suc-combe rapidement au sommeil. Pendant la nuit, un cauchemar me réveille trois fois : l’image de notre fosse ouverte, où Svevid, sanglant, devenu le mort vivant, se remue sur le pal, le rompt entre ses jambes comme un brin de paille et le retire de son tronc par la plaie béante sur son épaule.

Transporté de fureur, il attrape notre Smrtovaïa dans une flaque de sang, et la décapite avec ses dents, tout en poussant des hurlements sauvages. Puis, il se met à grimper en s’aidant des jambes et des bras dans le but de sortir de sa tombe. À plu-sieurs reprises, il glisse sur la paroi de terre, avant qu’il ne réus-sisse à monter devant l’entrée de la cabane…

Réveillé pour la troisième fois en sursaut, je ne peux plus dormir. Je reste donc tapi dans mon coin, en écoutant les sou-pirs et les plaintes sourdes de mes amis, qui devraient voir dans leur rêve le même spectre nocturne.

Un grattement dans la paille au-dessous de mon aisselle me fait frémir de peur.

Un rat, prêt à me mordre ? Un serpent qui a omis de se laisser aller au sommeil hivernal ? Depuis toujours, je répugne aux rongeurs et aux reptiles, comme aux sangliers !

Un instant plus tard, je me mords les lèvres pour ne pas rire. Ce n’est ni un rat ni une vipère, mais notre louveteau Spiro qui est venu se ramasser en boule sous mon bras et me lécher le creux de l’aisselle, couvert depuis peu de quelques poils. Sa pe-tite langue tiède me chatouille et me remplit le corps d’une cha-leur indescriptible. Elle allume en moi le mordant et le courage d’affronter n’importe quel danger, n’importe quelle souffrance.

– 187 –

Qu’ils viennent, les hommes de Svevid, me dis-je en serrant les dents, ils verront de quel bois on se chauffe !

Au petit matin, deux fissures dans le plafond laissent tom-ber sur ma poitrine de minces rayons blancs. Je commence à compter sur mes doigts. Je compte jusqu’à dix. Mon grand-père m’a appris à compter jusqu’à dix. Je compte donc jusqu’à dix, une fois, deux fois, dix fois. Au moment même où je trouve le temps long, un bruit se fait entendre en haut, à l’entrée de la cabane. Le bruit de plusieurs pas. Puis, des voix assourdies qui errent dans la cabane de long en large…

Je n’entends plus mes amis gémir. Ils doivent être éveillés et ne plus respirer, comme moi. Ils doivent trembler et avoir des sueurs froides, tout comme moi.

Le bruit des bottes s’arrête près de notre trappe. Ayant ôté la peau du loup, quelqu’un soulève l’abattant, et l’ombre d’une tête apparaît dans cette ouverture, sur le fond du pâle matin hivernal. La tête hérissée profère un juron et crache avec dégoût sur la toile d’araignée, avant de claquer l’abattant.

C’est la deuxième fois que notre bienfaitrice nous sauve la vie, mais nous n’osons pas chanter victoire. Nous écoutons les pas de nos persécuteurs s’éloigner et sortir de la cabane, mais longtemps après nous ne nous hasardons pas à parler, à bouger et encore moins à sortir de la cave.

Le temps passe, le temps qui s’écoule goutte à goutte. Une fois de plus, je compte jusqu’à dix. Le Vieux Rod dit qu’il faut prendre son mal en patience et que la patience est la mère des vertus. C’est pourquoi je continue à compter jusqu’à dix, puis jusqu’à cinq, et au bout de quelque temps je m’assoupis.

 

– 188 –

Un cri étouffé me tire du sommeil. Aussitôt, dans le coin de la cave face à moi, les deux pierres de Vid font jaillir leurs étin-celles, et très vite sa torche s’enflamme. Elle éclaire Aya, pelo-tonnée sur son grabat, le menton entre les genoux. Les mains serrées sur le ventre, elle hulule tel un hibou des marais, comme pour apaiser sa souffrance. Au-dessous de sa croupe, Ida a étendu un chiffon de laine sur lequel s’est répandue une grande tache de sang.

« Triglav ! Seigneur Triglav ! » répète Ida en soupirant.

Aya gémit de douleur.

« Seigneur Houhouta ! chuchote-t-elle.

– De l’eau tiède ! s’exclame Ida. Apportez-moi vite de l’eau tiède et un couteau ! »

Je ne tarde pas à me précipiter vers les marches délabrées qui mènent à la cabane, sans penser à nos persécuteurs. En haut de l’escalier, je déchire par mégarde la toile de notre araignée en soulevant l’abattant et je parcours en tous sens l’atelier de mon père, à la recherche d’un peu d’eau. Tout ce que je trouve, c’est une cuvette vide, que je remplis de neige à ras bord devant la porte. Je ramasse mon coutelas, souillé encore de traces de sang de Svevid, et je redescends en grande hâte dans la cave où ré-sonnent les plaintes d’Aya de plus en plus déchirantes.

« Quelle gourde ! me dit Ida en rogne. J’ai demandé de l’eau tiède !

– Restons calme, s’immisce Vid. Tu vas avoir ton eau tiède en un tour de main. »

Il pose la cuvette sur deux pierres et glisse sa torche des-sous. Les bienfaits de son truc ne se font pas attendre : la neige commence à fondre tout de suite et se change en eau tiède, presque chaude.

« Sortez ! nous dit Ida d’un ton tranchant.

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– Pourquoi ? demande Vid.

– Aya va mettre au monde un enfant. »

Stupéfiés, nous n’en croyons pas nos oreilles.

Aya se remue sur sa couche et lève un peu la tête pour s’adresser à moi, le visage souriant.

« Tu te rappelles la source de ta sœur, murmure-t-elle. Tu as fait vœu d’avoir une fille, et moi de donner le jour à un gar-çon qui aurait tes oreilles en feuilles de chou… »

Exténuée, elle baisse la tête et les paupières.

« Sortez ! » nous ordonne Ida.

 

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