La Forêt promise
XIII la Fin des Temps
XIII
LA FIN DES TEMPS
Longtemps, les dernières paroles énigmatiques d’Anastase ne cessèrent de résonner dans ma tête. Tous les jours, au chant du coq, alors que tout le village dormait encore, une force ma-ligne me poussait à me rendre devant son gibet, comme si son cadavre allait m’élucider l’énigme de ses mots.
« Éli… Éli… lama… sabachthani… »
La tête inclinée vers une épaule et les yeux exorbités, l’œil gauche un peu plus que l’autre, il avait l’air de me scruter du haut de la potence, mais son visage demeurait impénétrable.
Toutes les nuits, m’assurant qu’il n’y avait pas âme qui vive près de ma cabane, je sortais le livre sacré de sa cachette et le feuilletais jusqu’à l’aube pour en tirer l’explication de ces mots bizarres. Hélas ! son écriture en forme de clous croisés gardait jalousement son secret.
Vid avait interdit aux habitants d’enlever le mort de la po-tence et même de le toucher, sous peine de punition sévère, mais du jour au lendemain les villageois superstitieux se mirent à violer cette défense.
Tout d’abord pendant les nuits sans lune, ils fouillaient le sol au-dessous du pendu, à la recherche des mandragores qui auraient dû germer à l’endroit aspergé par sa semence.
Ensuite, petit à petit, ils dépouillèrent le supplicié de ses vêtements, persuadés que ces loques allaient leur porter bon-
– 283 – heur. Apparemment, un homme pendu apportait de la chance à tout le monde, à l’exception de lui-même. Puis, tour à tour, ils lui tranchèrent les orteils et les doigts, à dessein de jeter des sorts, de se protéger des maux de dents ou de le tremper dans un tonneau d’hydromel pour qu’ils donnent un meilleur goût à la boisson.
Ils étaient pires que les vautours. Une nuit, l’avant-bras droit d’Anastase disparut, coupé à la hauteur du coude, et la nuit suivante le bras gauche, extirpé de son épaule, tous les deux censés guérir les maladies sans remède. Au bout de quelques semaines, sur la calotte du pendu poussa une petite plante surnommée « mousse de crâne », dont les brins furent vite râpés, dans le but d’en confectionner un onguent apte à guérir de la gale.
Mais l’objet qui suscitait le plus leur convoitise était la corde du pendu, le porte-bonheur qui aurait mis son heureux acquéreur à l’abri de tous les dangers, y compris du mauvais œil. Pour s’en emparer, ils étaient prêts à tout et le jour où un orage brisa le gibet d’Anastase et fit tomber le cadavre, ils se précipitèrent sur le lieu et en un tour de main découpèrent la corde en morceaux.
Anastase les regardait de son œil gauche écarquillé se dis-puter la possession d’un piètre bout de corde, qui devait les rendre jeunes, vigoureux et fortunés.
Vid était dans le feu de la colère et il ne décoléra pas de la journée jusqu’à ce que le cadavre, outrageusement mutilé, fût enterré hors village, à l’orée de la forêt, à l’endroit visité par des sangliers, que Vid lui-même avait choisi.
Mais la fatalité ne cessa de nous poursuivre après ces tristes funérailles : le soir même, à mon retour à la cabane com-plètement enfumée, j’y retrouvai Aya en train d’aviver le feu dans le foyer au-dessous de la hutte où j’avais caché les Saintes-
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Écritures. La pauvre sotte ignorante avait voulu réchauffer notre amitié en chauffant la pièce glaciale.
Tombant de la hutte, le livre sacré d’Anastase jeta de la flamme, mais ne s’enflamma pas, comme si le feu ne pouvait lui faire du mal. Au lieu de s’embraser, il se mit à répandre des flammèches que j’observais la bouche et les yeux grands ou-verts.
Elles avaient l’air de provenir du dedans du livre, de ses lettres magiques qui racontaient une histoire trop peu crédible pour être vraie, l’histoire d’un homme qui, apparemment, avait aimé la souffrance et la mort.
Chaque mot, jaillissant de cet étrange livre, jetait une étin-celle. Par malheur, ce prodige ne durait que quelques brefs ins-tants, avant que la liasse de feuilles blanches ne s’embrase brus-quement et se change en un clin d’œil en petit tas de braise.
Des jours durant, je me consolais difficilement de ce triste accident. Enfin, la veille d’une nouvelle lune, propice à la pêche, je battis le rappel à nos enfants, éparpillés aux quatre coins du village, pour aller ensemble pêcher à la ligne au bord de l’étang, à l’endroit où jadis j’avais fait connaissance d’Ida, le lieu fée-rique qui me soulageait toujours le cœur et me débarrassait de mon écœurement devant l’avenir.
Je n’assemblai que les plus jeunes Rod. Les grands étaient partis avec Vid à la chasse aux cerfs. Les marmots étaient au septième ciel, surtout les filles, ravies de pouvoir aller avec leurs frères à la recherche des appâts, des sauterelles, des vers de terre, des mouches et des asticots.
Ayant ramassé toutes ces bestioles, nous nous installâmes sur la rive de l’étang avec nos cannes à pêche bâclées de tiges de roseaux, munies de fils et d’hameçons. Nous étions dotés de
– 285 – tout ce qui était nécessaire pour une bonne pêche, mais en dépit de cet équipement, le poisson ne voulait pas mordre.
À l’heure où le soleil commençait à décliner, le gros panier que nous avons destiné aux poissons restait désespérément vide. Les marmots étaient déçus et me regardaient de travers, ne croyant pas que leur papa-vratch tout-puissant soit incapable d’envoûter un seul poisson.
Nous étions prêts à rentrer bredouilles quand, sur le bord opposé de l’étang, apparut une large lumière scintillante qui se mouvait lentement le long de la rive dans notre direction, avec l’intention manifeste de contourner l’étang. Au moment où elle se trouva à l’ombre d’un bosquet, à l’abri du soleil, elle perdit son éclat et nous y distinguâmes une troupe de cavaliers, deux douzaines de guerriers, lourdement armés, à califourchon sur des chevaux de bataille, jamais vus sur nos terres.
Figé sur place et incapable de fuir, je fus tout aussi stupé-fait que les enfants. Attendu que depuis longtemps notre village n’avait à son usage que de modestes bêtes de trait, des ânes et des ânesses, nos enfants n’avaient jamais vu un cheval. Quant à moi, j’en avais vu une foule, lors des attaques de nos ennemis, de petits chevaux d’Avars et des Huns, qui n’arrivaient pas à la cheville des superbes animaux devant nous.
Les cavaliers paraissaient aussi géants que leur monture. Au fur et à mesure que la troupe s’approchait, ils devenaient de plus en plus grands, probablement parce qu’ils étaient, tous, coiffés d’un haut casque, surmonté d’un panache de plumes noires. Ils étaient tout de fer vêtus, d’une sorte de carapace de plaques brillantes qui leurs couvraient le tronc, les bras et les jambes. Ils ressemblaient à des écrevisses ou des scarabées, pourvus d’une armure rigide qui les enveloppait de pied en cap. Cette carapace jetait des reflets métalliques et cliquetait à chaque pas de leurs chevaux.
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Ils s’arrêtèrent en face de nous, le visage empourpré et trempé de sueur sous leur coiffure en métal. Leur chef, un grand et solide gaillard, à la face bouffie comme celle d’un poisson ma-riné, grimaça un sourire et proféra quelques mots dans une langue étrangère.
Je baissai et haussai les épaules pour lui dire que je n’avais rien compris.
Le grand gaillard s’écria :
« Théooooophile ! »
Par un geste, il ordonna à un soldat de le joindre à la tête du peloton. Le soldat nommé Théophile s’empressa d’exécuter cet ordre, le seul de ses hommes qui n’avait rien de commun avec un guerrier, le seul qui avait enlevé son casque pour l’accrocher à sa selle. C’était un drôle d’individu, à la petite tête triangulaire qui saillait de son armure comme celle d’une tortue. Le visage souriant, il avait la même calotte qu’Anastase, bordée de cheveux bouclés, poil de carotte.
Son chef bomba le torse et déclama avec pompe une phrase, que Théophile traduisit aussitôt en langue sclavène, qui me fit sourire.
« Nous sommes les soldats de l’Empire chrétien, baragoui-na-t-il en notre langue. Nous sommes porteurs de paix et de bonnes nouvelles. »
Une voix derrière mon dos, me fit sursauter :
« Vous êtes les bienvenus, soldats de paix ! »
C’était Vid, de retour de la chasse, avec deux grands cerfs abattus, attachés au bât de son âne. Tous les deux avaient la tête couronnée, d’énormes cors en forme de couronne, qui pen-daient jusqu’au sol, faisant baver d’envie le chef des guerriers. Il ne pouvait s’empêcher de prononcer un miam-miam, la parole vraisemblablement pareille dans toutes les langues.
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« Nous rien mettre sous la dent depuis hier, dit le soldat Théophile qui salivait à l’égal de son chef.
– Vous êtes les bienvenus aux gigots à la broche, se hâta de lui répondre Vid, et pendant que Théophile traduisait ces mots, Vid s’adressa à moi à mi-voix. Le pot de terre ne peut pas l’emporter sur le pot de fer, dit-il, mais il peut le mettre dans sa poche. »
Un cri joyeux du chef des soldats l’interrompit.
« Nous voulons bien être bienvenus ! clama Théophile. Nous avons le ventre creux ! »
À la nuit close, les têtes de cerfs, décapitées et posées sur deux souches, nous regardaient d’un œil torve faire cuire à la broche leurs corps. Attroupés autour d’un grand feu, les soldats de l’Empire chrétien sirotaient de l’hydromel, en frottant sur leurs cuisses les lames de petites épées, impatients de dépecer leur part de viande saignante.
Vid était tout sucre, tout miel.
« On prend beaucoup plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre », me glissa-t-il à l’oreille.
Il ne cessait d’ajouter de la boisson dans les cornes des sol-dats déjà éméchés. Il avait interdit aux femmes du village de participer à notre festin, mais les garçons, adolescents, étaient autorisés de nous joindre.
Bien entendu, ils étaient surtout attirés par des armes de nos hôtes. Bien avant que la viande ne soit pas grillée, les sol-dats en nage s’étaient débarrassés de leurs casques, et ils avaient même entrouvert leurs carapaces. Ils laissaient les gar-çons toucher leurs dagues, les couteaux avec des poignées de bronze, leurs javelots à longue pointe et les glaives à double
– 288 – tranchant. Ils les laissaient même se coiffer de leurs casques dans un éclat de rire et des railleries incompréhensibles.
L’hydromel et un gigot de cerf délièrent la langue de leur chef qui ordonna à Théophile de passer dans notre langue son discours solennel, dont nous ne comprîmes que des bribes, qui ressemblaient étrangement à des âneries que le défunt Anastase avait professées.
« Les soldats du Saint Empire. Porteurs de paix et de bonnes nouvelles. Venus vous montrer la voie et vous mettre dans le droit chemin. Venus enseigner la foi chrétienne, l’espérance et la charité… »
Ayant terminé ce propos à la louange de leur foi, Théophile se mit à se gaver de viande grillée, en l’arrosant de longues gor-gées d’hydromel. Sachant baragouiner un peu de notre langue, il attirait nos garçons, qui s’assemblaient autour de lui pour re-garder de près et toucher ses armes, son armure, sa coiffure en métal et son bouclier.
Infatigable beau parleur, il montrait aux garçons les garde-joues et le couvre-nuque de son casque, les plaques métalliques de son armure avec des agrafes de bronze, la poignée d’os de son glaive, avec le fourreau richement décoré, et son javelot à la longue pointe de fer.
« Ça sert pour frapper du tranchant, surtout le cou nu ; ça pour frapper d’estoc, droit dans le ventre, entre les plaques de leur armure ; ça pour transpercer un bouclier et la pièce qui couvre la poitrine, expliquait-il avec ferveur. Tout ça sert à nous protéger contre les coups de l’adversaire, car nous sommes por-teurs de paix et défenseurs de la chrétienté… »
Il finit par ouvrir sa bourse de cuir et en sortir toute une poignée de petites choses couleur d’or, de la taille d’un criquet. Tous ces objets étaient en forme de deux tiges croisées, qui por-taient le corps d’un minuscule bonhomme aux bras écartés.
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L’air solennel, Théophile distribua à chacun de garçons une de ces babioles brillantes.
« C’est la Sainte Croix sur laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ est mort crucifié, dit-il d’une voix résonnante. Je vous bénis, mes enfants.
– C’est de l’or ! s’exclama d’admiration le fils aîné de Vid qui avait déjà vu chez son père des pièces d’or du prince Trayan.
– Oui, mon fils, affirma Théophile, c’est de l’or pur. »
Et il but d’un trait sa corne d’hydromel.
Son chef l’interrompit en lui donnant l’ordre de passer dans notre langue encore un discours solennel, et Théophile se dépêcha de lui obéir. Le gaillard, lui aussi grisé, ne m’inspirait pas confiance. De moins en moins. Je lus cette même pensée dans le regard haineux de Vid.
« Voyez-vous cette forêt ! martela Théophile en sclavène les paroles de son chef. La bénédiction du Seigneur resplendira sur elle. Une grande ville s’y élèvera et Dieu y bâtira beaucoup d’églises, dédiées à lui-même, à l’endroit où nous allons planter une croix pour marquer ce futur site !… »
Ils passèrent le reste de la nuit sur le lieu même où s’était terminé leur festin, tous passablement pris de boisson. À la véri-té, il s’agissait de soldats ingénieux et aguerris. Entourés de leurs chevaux géants pour se protéger de toute sorte de danger, ils firent vite une demi-douzaine de tentes, en assemblant leurs boucliers, montés sur les javelots, qui leur allaient servir d’abri de fortune.
Et le lendemain, malgré la gueule de bois, ils étaient tous d’attaque. Au lever du jour, ils renversèrent deux de nos idoles, Dvorovoï et Koupala, celles qui avaient été faites entièrement de bois. Ils les découpèrent en morceaux et en firent un bûcher sur
– 290 – lequel ils se mirent à rôtir à la broche un veau, égorgé devant la fontaine, au beau milieu du village.
Ayant assouvi leur faim canine, ils abattirent deux jeunes arbres, les coupèrent en tronçons et en bâclèrent leur idole, nommée la Sainte Croix, deux simples pièces de bois, disposées en travers l’une sur l’autre. Ils les plantèrent à la place de nos dieux abattus et se jetèrent à genoux devant elles pour chevroter à l’unisson une prière que Théophile leur entonnait le premier.
Le même jour, avant d’égorger et de rôtir un nouveau veau, ils entreprirent d’élever sur la rive de notre étang un cabanon fait de troncs d’arbre, que Théophile appelait La Chapelle. Deux jours plus tard, la cabane fut achevée et son toit couvert de chaume, surmonté d’une croix.
Ils ne gaspillaient pas leur temps. Leur chef, le grand gail-lard, invita tous les villageois, hommes, femmes et enfants, à se réunir devant La Chapelle pour assister à leur première céré-monie religieuse, célébrée par Théophile, le seul soldat autorisé à ôter son armure et à se vêtir d’une longue robe, agrémentée de rubans et ornée sur sa poitrine d’une croix en fils dorés.
Il chantait d’une voix tremblotante comme une chèvre qui bêle, il agitait devant lui une cassolette suspendue à des chaî-nettes. Il la balançait sous notre nez, tout en y faisant brûler de la résine parfumée d’un arbre inconnu chez nous. Enfin, cessant de nous étourdir dans une langue que tout le monde ignorait, il s’adressa à nous en sclavène.
« Mes frères et sœurs ! clama-t-il sa joie. Aujourd’hui, pour la première fois sur votre terre, je vais célébrer la messe. Je vais offrir à Dieu, au nom de l’Église, le corps et le sang du Christ sous les espèces du pain et du vin ! »
Puis, bien que personne ne comprît ces paroles, il se remit à chevroter et à brandir sa cassolette fumante. Son chef eut beaucoup de peine à l’arrêter, pour qu’il passe dans notre
– 291 – langue un nouveau discours solennel, que nous avons déjà en-tendu de la bouche d’Anastase.
« Notre Dieu est seul et unique ! s’époumona-t-il. Il de-viendra le vôtre ! Il suscitera un royaume qui ne sera jamais dé-truit et qui ne passera pas à un autre peuple ! Il brisera et anéantira tous les royaumes, mais lui-même durera éternelle-ment ! »
En avisant au premier rang des spectateurs la joyeuse bande de nos enfants, le chef de Théophile se mit à crier. Il or-donna à ses soldats quelque chose d’important, que de prime abord personne parmi nous n’avait compris. Les soldats s’agitèrent et entraînèrent une douzaine de garçons dans le bas-fond de l’étang.
Les enfants ne s’opposaient pas, persuadés qu’il s’agissait d’un amusement. Transportés de joie, ils gambadaient autour des soldats et bondissaient comme un troupeaux de moutons en s’aspergeant jusqu’à ce que Théophile s’enfonce dans l’eau jusqu’aux genoux. Le visage radieux, il brandissait de nouveau sa cassolette fumante, faisant semblant d’entrer dans le jeu, lui aussi.
« Et maintenant, mes enfants, cria-t-il, nous allons faire le premier sacrement qui efface le péché originel ! Je vais donner à chacun de vous la bénédiction et un nouveau nom noble, un nom de baptême ! »
Ravis d’effacer si facilement leurs péchés et d’acquérir un nouveau nom de qualité, à la place de leurs Rod et Vid rustres, les enfants en liesse riaient aux éclats et jubilaient en se tapant sur les cuisses.
« Tout d’abord, poursuivit Théophile, on va vous donner les soins de propreté lors d’un bain sacré, on va vous purifier, on va vous débarbouiller la frimousse. »
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Il demanda aux soldats de faire une drôle de chose. Comme dans un jeu, ils saisirent les enfantas joyeux par le cou, l’un après l’autre, pour leur plonger la tête dans l’eau, tandis que Théophile chantait sur un ton monotone et répandait la fumée de sa cassolette autour d’eaux.
« Que Dieu te bénisse, Constantin ! bêlait-il, en leur offrant des noms à coucher dehors. Que Dieu t’accorde sa grâce, Théo-doros ! Que Dieu te bénisse, Origène, Sulla, Étienne, Thalès, Théocrite… Vous entrez dans le giron de l’Église ! Louez Dieu pour le remercier de ses bienfaits !… »
Après ces baptêmes risibles, Théophile et les siens se pré-cipitèrent tous vers l’endroit où les attendait un nouveau tonne-let d’hydromel, offert par Vid, à côté duquel un nouveau veau, fraîchement égorgé, tournait sur la broche.
Le feu sur lequel il grillait était nourri une fois de plus par nos idoles abattues, Ovinnik et Vodanoï. Chez ces guerriers, il n’y avait de place que pour un seul dieu qui ne supportait pas de partager avec d’autres divinités les prières et les hommages.
Vid et moi restâmes sur place, accablés par le mépris et l’arrogance de ces hommes qui avaient détruit nos plus chères idoles pour faire cuire de la viande et qui s’érigeaient en défen-seurs d’un unique Dieu, un envieux, tout aussi arrogant.
Sans dire un mot, nous pensions la même chose. Depuis toujours, notre vie paisible avait existé par-delà le bien et le mal, sans entendre de leur Christ, le Sauveur. Nous n’avions pas be-soin d’être sauvés, ni mis dans le droit chemin, sous les menaces d’une punition divine. Tous nos dieux étaient modestes et nous traitaient d’égal à égal. Ils n’avaient jamais songé à nous châtier, et la Grande Forêt qui nous nourrissait était notre meilleure conseillère.
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En demeurant bouche cousue, nous savions ce que l’autre roulait dans sa tête. Le regard de Vid, empreint de haine, me disait qu’il ruminait sa future riposte. Il fouilla dans sa poche et en tira l’une de babioles que Théophile avait offertes aux en-fants, la petite croix brillante, devenue vert-de-gris.
« La rouille ne prend pas sur l’or, dit-il. Regarde-moi cette saloperie. C’est du cuivre. Hier soir, Ida l’a frotté un peu avec une tranche de pomme verte. Ils veulent que nous prenions des vessies pour des lanternes. »
Il mordit la croix et faillit se casser une dent. Le cuivre était beaucoup plus dur que l’or.
« Un pot de terre ne peut vaincre un pot de fer, marmonna-t-il, mais nous avons plus d’un tour dans notre sac. À malin, malin et demi. »
J’opinai du bonnet, sans que je sache ce qu’il ourdissait.
« Suis-moi, » me dit-t-il d’un ton rogue.
À l’entrée de sa cabane, Vid le Petiot, son fils cadet, courut avec joie à notre rencontre.
« Que se passe-t-il, mon petiot ? grommela Vid, voyant la petite croix chrétienne pendue à son cou.
– Je ne m’appelle plus Petiot, répondit le morveux, fier comme un pou sur une gale. Je suis baptisé Théodoros. »
Sans desserrer les dents, Vid lui arracha la croix et lui al-longea une paire de claques.
Dès que nous fûmes entrés dans la pièce principale, enfu-mée et pleine d’odeur d’oignon et de chou, Vid s’adressa à Aya, en train d’allaiter notre dernier nourrisson, trapu, qu’elle appe-lait déjà Rod le Courtaud.
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« Il est grand temps que tu ôtes le lait à ce glouton, dit Vid en roulant en tonnelet d’hydromel vers le milieu de la pièce. Nous avons d’autres chats à fouetter. C’est à ton tour, petite sor-cière. Va chercher tes champignons. »
Aya obéit sans mot dire et quelques instants plus tard elle revint de la cave avec un panier plein de tueurs de mouches, au chapeau rouge, moucheté de pois blancs, et les champignons roses en forme d’une verge de cochons, qui, autrefois, nous avaient aidés à supprimer Svevid.
Il suffit que Vid fasse un clin d’œil à Ida pour qu’elle se mette à piler avec Aya les champignons secs. Cette fois, Aya y ajouta les baies noires desséchées d’une plante que mon grand-père avait jadis appelée la « belle dame – empoisonneuse », car elle dilatait la pupille de femmes qui en goûtaient un soupçon.
Impatient, Vid remplit une louche de cette poudre verdâtre et la déversa dans le tonnelet, tout en murmurant entre les dents : « Encore, encore, les filles, cette fois nous avons deux douzaines de clients assoiffés !
– Tu vas les tuer, bougonna Ida.
– Je l’espère, affirma Vid en ricanant. Triglav m’est témoin. Sinon, ils auront notre peau, à nous et à nos enfants. »
Ayant bien mélangé le breuvage, il referma le tonnelet, le cacheta de cire, le roula dehors, et le chargea à la hâte sur le bât de son âne.
« Le temps presse », dit-il, me faisant signe de le suivre.
Peu de temps après, nous nous rendîmes à la clairière où les guerriers chrétiens avaient établi leur camp. Chemin faisant, nous entendions au loin des cris déchirants de douleur qui se changeaient peu à peu en gémissements.
Du dernier veau rôti à la broche ne restait que la carcasse et les soldats enivrés ne prêtèrent aucune attention à nous,
– 295 – ayant à ce moment une autre occupation qui les exaltait. Ils as-sistaient à la torture que leur chef et Théophile faisaient subir à un pauvre diable, pour obtenir ses aveux dans une histoire tout à fait saugrenue.
Le supplicié, Miroslav, l’un des hommes de main de Vid, un garçon simple d’esprit, était attaché au tronc d’un arbre, les jambes rompues avec une massue, et le torse nu éclaboussé de sang de ses oreilles déchirées.
« C’est la dernière fois que l’honorable Diomède te pose la question : “Où et comment as-tu extorqué ce bâton ?” »
En guise de réponse, au bout de ses forces, Miroslav hocha la tête plusieurs fois pour dire qu’il ne savait rien, qu’il ne vou-lait rien savoir. Ce geste désespéré échauffa la bile de l’honorable chef Diomède. Il poussa un cri de fureur, leva la main et pointa son pouce vers la terre. Ce fut le signe convenu pour deux de ses archers de bander leurs arcs et de décocher deux traits en même temps.
Les flèches percèrent le cou du supplicié de part en part, clouant son crâne pointu à l’arbre. Ornée de plumes qui garnis-saient les flèches, avec les oreilles rouges comme des crêtes, sa tête ressemblait à un coq déplumé.
Ce n’est qu’à cet instant que les soldats s’aperçurent de notre présence. L’ami de nos enfants, Théophile, n’avait plus rien de l’homme débonnaire dont nous avions fait connaissance. Blême de colère, il nous aborda en braquant vers nous un objet que nous ne pûmes pas ne pas reconnaître tout de suite.
« Ne me dites pas que vous aussi voyez ça pour la première fois ! cria-t-il, les yeux exorbités. C’est le bâton de pèlerin de notre frère Anastase, disparu avec le frère Cyrille sans laisser de traces. Voici “A” gravé, la première lettre de son nom ! »
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En gardant son sang-froid, Vid saisit le bâton et fourra le nez dans trois entailles que Théophile appelait la première lettre du nom d’Anastase.
« Jamais vu, dit-il. Je m’en lave les mains. »
Théophile passa ces mots dans la langue de l’honorable Diomède et celui aussitôt sortit de ses gonds. En montant sur ses grands chevaux, il jeta feu et flamme contre nous. Théophile avait beaucoup de peine à le suivre, d’autant plus que son chef Diomède aboyait les paroles qui n’existaient pas dans la langue sclavène.
« Je vous mettrai tous au supplice ! vociféra-t-il à l’égal de son maître. Je vous infligerai la torture, à tous les villageois, du premier au dernier ! Hommes, femmes, enfants ! Brodequins pour vous briser les jambes ! Fouet, tenailles, estrapade ! Roue, flagellation, huile bouillante !… »
Triglav merci, Vid resta calme et serein. Sachant que la pe-tite pluie abat grand vent, il remit le malheureux bâton dans les mains de Théophile, faisant devant lui le fameux signe de croix qu’Anastase avait sans cesse dessiné sous notre nez.
Théophile et l’honorable Diomède en restèrent pantois.
Par chance, Vid savait tenir le loup par les oreilles sans tomber dans sa gueule. En profitant de leur stupeur, il descendit notre tonnelet du bât de l’âne, cassa en deux son couvercle et l’ouvrit à la hâte.
La stupeur des soldats se changea à l’instant en jubilation. Ils se bousculèrent, se pressant de remplir de précieuse boisson toutes les coupes et les cornes de bœuf qui se trouvaient à la portée de leur main. Auparavant, ils avaient déjà vidé tout un petit tonneau, mais leur soif était loin d’être étanchée. Sans at-tendre la permission de leur chef, ils se ruèrent sur le nouveau tonnelet pour boire de l’hydromel à la ronde, pour le lamper, boire à longs traits et à la régalade.
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Quant à l’honorable Diomède et son adjoint Théophile, ils vidèrent aussi leurs coupes d’un trait, avant que le chef ne coupe court au festin.
Soudain, il commença à hurler et Théophile nous traduisit ses commandes mot à mot, bien qu’elles ne fussent adressées qu’à ses soldats.
« Formation, rangée en ligne ! cria-t-il à tue-tête. Disposez-vous en fil, sur un rang ! »
Les soldats se mirent en rang et formèrent une haie de casques et de boucliers.
« Garde à vous ! » hurla l’honorable Diomède.
Alignés en fil, les soldats s’immobilisèrent comme changés en pierres et leurs armures cessèrent de cliqueter.
Le regard brillant de haine, Théophile continua de passer dans notre langue des vociférations de son chef, qui s’adressait alors à nous.
« Vous sentirez ce que pèse ma main ! Le diable en pren-drait les armes ! Deux centuries de nos guerriers, fantassins et cavaliers, se trouvent à une semaine de marche d’ici ! Si, avant leur arrivée, nous ne trouvons pas nos missionnaires, vous serez massacrés jusqu’au dernier, vos idoles seront rasées et votre village écrasé sous nos pieds !… »
Il fut obligé d’interrompre ses menaces durant un bref ins-tant.
L’un de ses hommes, le dernier dans le rang des soldats, s’était écroulé avec le cliquetis de son armure. Comme si de rien n’était, Diomède poursuivit sa tirade d’une voix rauque, de plus en plus pâteuse, tout comme celle de Théophile.
« C’est par le feu que Dieu tout-puissant exerce ses juge-ments, c’est par son glaive qu’il châtie toute chair !… Tu dévore-
– 298 – ras tous les peuples que l’Éternel, ton Dieu, va te livrer, tu ne jetteras pas un regard de pitié sur eux !… »
Un deuxième, puis un troisième soldat prirent exemple sur le premier : en se tenant coi, ils firent la culbute avec le bruit sec de leurs armures.
Vid poussa un soupir de soulagement : enfin, le breuvage d’Aya avait commencé à faire de l’effet.
À vrai dire, cela eut l’effet de la foudre, car un instant plus tard les guerriers de l’Éternel, les uns après les autres, tombè-rent les quatre fers en l’air avec le cliquetis de leurs boucliers, casques et glaives. À l’instar de leur Éternel, Aya et Vid n’y étaient pas allés de main morte, et le dieu des chrétiens ne re-mua pas le petit doigt pour secourir ses soldats.
Pour la première fois, je m’apitoyai un peu sur cette divini-té, que Diomède avait qualifiée de toute-puissante, mais la-quelle était plutôt impuissante devant la morgue de ses propres fidèles et incapable de mettre à couvert ses croyants.
Diomède et Théophile tombèrent les derniers, comme fau-chés par un sabre invisible.
Ce fut le signe pour Vid de siffler trois fois entre ses doigts, le signal qui fit sortir aussitôt quatre de ses hommes du fourré voisin. Sachant que leur présence ne présageait rien de bon, je m’écartai, mais je ne pus m’empêcher d’observer de loin leur horrible travail.
Ils allèrent vite en besogne.
Armés de couteaux bien aiguisés, ils entreprirent avec Vid le pire carnage jamais vu chez nous, la mise à mort, impassible, de tous les chrétiens évanouis.
Ils dégrafaient les ferrures de bronze sur la poitrine de leurs victimes et enfonçaient les lames tranchantes entre les plaques de métal. Puis, comme si cela ne satisfaisait pas leur
– 299 – cruauté, ils glissaient les couteaux sous le couvre-nuque des mo-ribonds et leur tranchaient la grande artère sur le cou pour étouffer leur dernier râle.
Le goût voluptueux du sang de Vid l’emporta sur la férocité de ses bourreaux.
En avisant au bord de la clairière notre chien-loup Spiro, mon ancien ami esquissa un sourire d’une grande méchanceté, inspiré par les démons qui le hantaient.
« Les oreilles ! cria-t-il dans un éclat de rire à ses hommes. J’ai besoin d’oreilles pour nourrir mon chien ! Que les oreilles gauches, car mon chien ne mange que les gauches ! »
Hilares, ses bourreaux éclaboussés de sang ne se le firent pas dire deux fois. Ayant achevé le dernier des soldats, ils se mirent à leur couper les oreilles pour les jeter aux pieds de Vid, qui venait d’égorger l’honorable Diomède et Théophile et qui était en train de leur arracher les langues.
Fier de cette sauvagerie, il me fit signe de m’approcher des cadavres afin de me montrer de profondes taillades sous leurs mentons.
« Regarde, vieux râleur, me dit-il, prenant un air plein de vanité. Il fallait que je fasse à ces deux rabat-joie un beau sou-rire d’une oreille à l’autre ! »
Me voyant dégoûté, il pouffa et siffla entre ses doigts pour faire venir Spiro.
Hésitant, le chien-loup s’approcha de lui.
« Mange, Spiro, dit Vid en s’esclaffant. Régale-toi de la bonne viande chrétienne. »
Méfiant, Spiro huma les oreilles, poussa un petit glapisse-ment et fit demi-tour, la queue entre les jambes.
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Vid devint cramoisi de colère.
« Spiro ! hurla-t-il. Spiro ! Viens ici, Spiro ! »
En vain. Le chien-loup avait déjà disparu à l’orée du bois.
« Voyez-vous ! se récria Vid à ses hommes, en affectant de grands airs. Même les chiens et les loups répugnent à la viande gâtée chrétienne ! »
Peu de temps après, ils se mirent à une rude et macabre tâche. Ils firent venir deux ânes attelés à deux tombereaux, sur lesquels Vid avait en vue de charrier les soldats massacrés jusqu’à un recoin rarement fréquenté de notre étang. Là, à deux pas d’une petite carrière abandonnée, l’eau croupie dissimulait la vase noire et épaisse, envahie par des plantes marécageuses.
Vu qu’ils n’arrivaient à charger sur un tombereau que quatre cadavres avec leurs armures pesantes, ils furent obligés d’endurer six allées et venus, avant de charroyer tous les morts.
Vid n’avait pas choisi par hasard cet endroit écarté du ma-récage, tout près de la carrière, où il ramassa deux douzaines de grosses pierres pour les attacher au cou des morts. Dépouillés de toutes leurs armes et jetés à l’eau bourbeuse, ils disparurent l’un après l’autre comme s’ils n’avaient jamais mis les pieds dans notre Grande Forêt.
Ayant fait sombrer à la fin l’honorable Diomède et Théo-phile, Vid ordonna à ses hommes de charger tous les glaives, lances et boucliers sur les deux charrettes, afin de les transpor-ter dans la Grande Grange où, le soir même, il allait réunir son conseil de vieilles barbes, son conseil de sang.
Au moment où ils étaient prêts à partir, dans le bois voisin retentit un hennissement et un instant plus tard au bord du ma-rais apparurent les chevaux des chrétiens, abandonnés sur la clairière, qui semblaient chercher leurs maîtres disparus.
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Guidé par leur chef, un superbe destrier noir, ils s’approchèrent de l’eau, à l’endroit où les dernières bulles d’air crevaient encore à la surface, et commencèrent à s’ébrouer bruyamment. Leur souffle écumant ressemblait à des sanglots humains, comme si ces nobles bêtes pleuraient leurs cavaliers.
Vid agit en maître. Il aborda le destrier géant, qui ne cessait de hennir et de frapper le sol avec les sabots de devant, et sauta à son dos en s’agrippant à sa crinière. Le cheval poussa un hen-nissement rageur, mais il finit par se soumettre à la volonté de son nouveau seigneur.
« À la Grande Grange ! » cria Vid à ses hommes.
Sitôt qu’il eut chaussé les étriers, le destrier alla au trot, suivi par tous les autres chevaux.
Vid n’avait jamais été si habile dans l’art de la parole que ce soir devant les vieillards du village qui dévoraient des yeux son butin, les glaives, lances, couteaux et boucliers.
« Nous n’avons qu’une petite semaine avant l’arrivée du gros de leurs forces ! tonnait-il dans une poussée de fièvre ar-dente, en brandissant l’épée de Diomède. Le chef d’éclaireurs nous l’a promis : ils nous frapperont sans dire gare. Ils nous massacreront jusqu’au dernier, nos idoles seront détruites et notre village anéanti !… Aidons-nous et Triglav nous aidera ! Nous nous défendrons bec et ongles, nous ne céderons pas d’une semelle ! Nous mènerons les chrétiens à la boucherie, nous les enverrons au royaume des taupes. La Grande Forêt nous appartient, à nous et à nos idoles ! Nous y sommes, nous y resterons !… »
Les dernières paroles de Vid furent saluées par des vivats de vieilles barbes et les ébrouements des chevaux chrétiens qui secouaient vivement la tête au-dessus des abreuvoirs, comme s’ils voulaient dire :
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« Vous nous vaincrez quand les poules auront des dents et quand elles pisseront ! »
Pour célébrer leur future victoire et battre le fer quand il est chaud, les villageois ouvrirent un tonnelet d’hydromel et fi-rent venir dans la grange les meilleurs jeunes hommes de la tri-bu aux bras musclés, auxquels Vid distribua toutes les armes blanches prises sur les ennemis.
Sans être aperçu, je sortis de la grange et m’enfonçai dans la forêt. La pleine lune m’éclairait le chemin qui me menait vers la source de Yéléna que je n’avais pas visitée depuis longtemps. Quoique je n’eusse pas mis à mal qui que ce soit, j’avais un poids sur la conscience. Je ne pouvais plus supporter le fardeau de ce mauvais souvenir, de la mise à mort et la mutilation de deux douzaines d’hommes dans la fleur de l’âge. Si l’honorable Diomède et son adjoint Théophile avaient agi devant nous avec orgueil et rudesse, leurs jeunes soldats avaient été plutôt inno-cents. Cette nuit de pleine lune, j’espérais me débarrasser de ce secret insupportable, en le confiant au reflet de mon visage dans l’eau.
Avant d’accéder à la source, je devais me frayer un passage avec mon coutelas dans les fougères qui avaient envahi la tombe de ma sœur de tous les côtés. Me mettant à genoux devant le miroir sombre et courbant le haut du corps, je restai abasourdi, je faillis laisser échapper un gémissement. L’image qui apparut sur la surface me coupa le souffle, la face d’un inconnu, trempée dans la lueur laiteuse de la lune.
Les cheveux blanchis par la vieillesse, clairsemés sur les tempes. La barbe chenue et les moustaches en croc, tout aussi blanches, semblables aux canines d’un vieux chien. Le visage décharné, à la peau ridée par son grand âge. Une vilaine touffe de poils entre les sourcils et deux houppes grises, saillant des narines. Les lèvres pâles, couvertes de croûtes et enflammées
– 303 – aux coins de la bouche. Les sourcils surplombant les paupières plissées et les yeux ternes, dans lesquels je lisais le mal qui l’avait envahi, l’abattement et la résignation d’un homme étant au bout du rouleau.
Somme toute, il ressemblait à un mendiant, dont la chair usée était réduite en loques. Au cœur du printemps, il se trou-vait à l’automne, au terme de son existence. Pourtant, dans sa tête, il était toujours Petit Rod, ce gosse d’autrefois, le jouven-ceau qui n’avait jamais appris à vieillir ni à grandir, éternel en-fant, mais enfant pour un autre monde, celui de l’au-delà.
« Bonjour, vieille noix, dis-je. Tu ne sais pas vieillir. Tu as pris un sacré coup de vieux. Tu as un pied dans la tombe. »
Je lus sa réplique acerbe sur ses lèvres :
« Tu as pris un sacré coup de vieux. Tu as un pied dans la tombe. »
Avec ces paroles, notre tête-à-tête s’envenima.
« Tu n’as plus que le bec, vieille baderne, dis-je.
– Vieille baderne, me répliqua-t-il.
– Tu cours à ta ruine, vieux débris ridicule ! dis-je.
– Vieux débris ridicule ! » me répondit-il comme l’écho.
Cette prise de bec fut interrompue par la lune qui disparut soudain derrière les cimes et effaça l’image de mon sosie dans l’eau. Cela me permit de plonger enfin le regard au fond de la source, où une silhouette opaline ondulait entre les plantes aquatiques. Elle leva la tête vers moi et remua les lèvres avec difficulté, comme si elle s’efforçait d’articuler mon nom.
« Yéléna ! criai-je. Yéléna ! »
Ce ne fut qu’un pitoyable cri de crapaud, auquel elle ré-pondit par un geste étonnant. Elle tendit un bras vers moi pour
– 304 – ouvrir et fermer sa main plusieurs fois comme si elle m’invitait de la joindre dans l’eau.
« Je ne sais pas nager, dis-je. »
Elle esquissa un sourire et commença à remonter à la sur-face, se servant de ses longs bras comme des nageoires. Elle s’arrêta à mi-chemin de moi, son beau visage se crispa soudai-nement comme si elle avait éprouvé une douleur. Elle agita les jambes pour se détacher d’une longue plante, pareille à un lierre, agrippée à sa cheville, qui l’empêchait de faire surface.
Ne parvenant pas à se libérer, elle tordit la bouche et se mit à parler, d’une voix qui glougloutait étrangement sous l’eau.
« Viens, mon frérot, dit-elle. Tu as vieilli avant l’âge. Chez vous, la jeunesse passe sans retour ; chez nous, elle ne finit ja-mais. Viens, Petit Rod, te reposer en paix.
– Je nage comme une pierre, dis-je.
– Ne te fais pas de souci, dit-elle en souriant. Tu appren-dras à nager comme un poisson, tu t’en soucieras comme un poisson d’une pomme. »
En vain essaya-t-elle encore une fois d’atteindre la surface. Le lierre, enlacé autour de sa cheville, ne lui permit pas de quit-ter le monde souterrain. Elle avala un sanglot et braqua vers moi son long bras de fée qui m’appela de nouveau à la joindre et à reposer en paix à côté d’elle.
« Viens, mon vieux frérot, dans cette source de jouvence, résonnait sous l’eau sa voix envoûtante. Son eau te redonnera à jamais la jeunesse. »
Cette voix capiteuse m’étourdissait et me faisait tourner la tête comme si j’avais bu d’un trait une coupe d’hydromel. Pris de vertige, je me levai en trébuchant, prêt à mettre en avant une jambe et me laisser tomber dans la source.
– 305 –
À cet instant-là, une main de fer empoigna tout d’un coup mon épaule, une main verte, de la même couleur que la barbe de mon sauveteur.
« Halte, petit crapaud, halte ! » retentit dans mon dos une voix impérieuse.
Toujours étourdi, comme tombé des nues, j’avisai ma vieille connaissance Léchy, ressuscité. Je savais qu’il était ca-pable de changer sans cesse sa stature, : d’atteindre parfois les sommets des arbres ou devenir plus petit qu’une souris. Cette fois, il avait choisi la grandeur du corps humain. Au commen-cement de sa nouvelle vie son haleine sentait les cyclamens odo-rants.
« C’est un crime contre le printemps ! clama-t-il avec fougue. C’est honteux de mettre fin à ses jours, de se saborder comme un bateau qui se laisse couler, alors que notre mère na-ture fête son renouveau ! »
Il me souffla au nez son haleine douce-amère et poursuivit sa tirade, plein de verve poétique :
« À l’heure où tout renaît et retrouve le bonheur, nous al-lons cueillir les baisers et les douces fleurs du printemps, avant que l’hiver infernal ne nous couvre de neige ! »
Il finit par éternuer trois fois de suite, irrité par l’odeur de cyclamen et sa racine vénéneuse, et mugit subitement :
« Et maintenant, allez, ouste, ou je te fous une giroflée à cinq feuilles ! »
Je ne me pas fis prier, je décampai comme si j’avais le feu au derrière.
Ainsi échoua à tout jamais ma tentative de joindre ma sœur bien-aimée, échec qui me poussa à rentrer hâtivement dans le village. Je croyais n’avoir passé qu’une courte journée au bord de la source de Yéléna, mais au retour chez moi, frappé de stu-
– 306 – peur, j’appris qu’en réalité je m’étais absenté durant une se-maine entière, comme si chez les morts le temps s’écoulait beaucoup plus lentement que dans le monde des vivants.
Grâce à Vid qui avait semé autour de lui la panique et la fu-reur contagieuse, le village était méconnaissable, ainsi que ses habitants. Le ban et l’arrière-ban, les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes, tout le monde était tout feu tout flamme, faisant flèche de tout bois. Le forgeron, le menuisier, le tailleur de pierres, les bûcherons et les faucheurs, toute la tribu travaillait à la sueur de son front pour satisfaire les ordres de Vid et se préparer à l’arrivée du gros des forces chrétiennes.
Vid était persuadé que j’avais laissé ma peau dans la forêt et mon retour inespéré le réjouit. Il se pressa de me montrer avec fierté deux petites tours mobiles en bois, dissimulées dans un bosquet, les machines de jet, prêtes à décocher des lances, qu’il avait fait faire, prenant exemple sur les Huns.
« Nos pires ennemis ont été nos meilleurs maîtres de guerre », me dit-il, orgueilleux comme un paon.
Outre ces machines infernales, en moins d’une semaine il avait inventé nombre d’objets astucieux, en transformant nos outils de travail du temps de paix en armes redoutables. Sur l’enclume de notre forgeron, les faux et les faucilles étaient de-venues ainsi des haches de jet ou des couteaux de jet, pourvus de multiples bords tranchants. Les fourches à fumier aux dents aiguisées étaient prévues pour être projeter contre l’ennemi, en même temps que les projectiles de pierre, posés dans les frondes en cuir, au manche en bois.
Rien n’était inutile ni impossible pour Vid et ses inventions ingénieuses. Sous ses auspices, les bâtons aiguisés étaient chan-gés en lances, munies de têtes de métal effilées. Les pierres dures et cassantes de notre carrière étaient dotées de poignées
– 307 – pour servir aux jeunes comme haches de guerre. Les timons de trois charrues étaient transformés en arcs géants, pourvus de flèches à pointe de fer, mortelles à très longue portée.
Le jour de mon retour dans le village, tous ses habitants étaient armés jusqu’aux dents et chacun d’entre eux savait par cœur ce qu’il allait faire à l’instant de la venue des ennemis. À l’heure décisive, un quart de villageois serait caché à la lisière de la forêt, un quart sous l’eau de l’étang et deux autres quarts, lourdement armés, dans les cabanes à l’entrée du village.
Le seul insuccès que Vid avait connu, était d’apprendre à se mettre en selle aux jeunes rustres qui n’avaient pas vu un cheval de leur vie et qui claquaient des dents devant ces animaux dé-mesurés. Contre son gré, Vid avait donc décidé de relâcher tous les chevaux enfermés dans la Grande Grange, comblée de leur crottin, de les mettre en liberté dans la forêt, ne gardant dans son écurie que le beau destrier qu’il montait tous les matins.
Le jour décisif, le soleil déclinait à l’horizon quand sur le ciel se dessina une longue cohorte de cavaliers, suivie de fantas-sins, marchant en colonne par quatre. Leurs casques, boucliers et pointes des lances jetaient des étincelles froides qui furent le signal pour nos plongeurs de se précipiter dans le bas-fond de l’étang avec leurs armes et les roseaux évidés, aux travers des-quels ils allaient respirer, se maintenant sous l’eau. Ils étaient prêts à attendre pendant des heures les trois coups de pagaie de Vid pour refaire surface et passer à l’attaque.
Tous les ordres de Vid étaient parfaitement accomplis lors-que nous vîmes de loin trois cavaliers se détacher de la cohorte, arrêtée sur la rive opposée, et se diriger vers nous à bride abat-tue. Le village avait l’air d’être vidé depuis longtemps de ses ha-bitants. Ne doutant de rien, les trois hommes, les messagers des chrétiens, atteignirent au galop la fontaine, au croisement de
– 308 – nos deux uniques ruelles, où Vid et moi les attendions en com-pagnie de quelques vieux peinards.
L’un des messagers arborait au bout de sa lance un lam-beau de vieux linge blanc, symbole de la paix, mais en dépit de cela, ils étaient revêtus d’armures, armés de pied en cap et coif-fés de casques, leur couvrant le visage entier, hormis les yeux.
L’un d’eux baragouinait un peu de notre langue comme Théophile. Il cabra son cheval devant nous pour nous intimider et s’adressa à Vid d’une voix caverneuse sous son casque.
« Dieu soit loué !
– Louons Dieu, répondit Vid du tac au tac et fit sous son nez le fameux signe de croix qui stupéfiait tous les chrétiens.
– Qui t’a appris ça ? gronda le cavalier.
– Le père de mon père », répliqua Vid d’un ton mielleux.
Le cavalier tendit sa lance pacifique et effleura de sa pointe l’écharpe qui entourait le cou de Vid.
« As-tu vu ces derniers jours dans les parages un détache-ment de nos éclaireurs, deux douzaines de soldats ? demanda-t-il.
– Oui, répondit Vid servilement. Ils ont abreuvé ici leurs chevaux, avant de repartir vers le sud. »
L’homme le transperça du regard comme s’il voulait péné-trer dans sa pensée.
« Dieu m’est témoin », dit Vid et fit une nouvelle fois le magique signe de croix.
Le cavalier répondit par un grognement et ordonna quelque chose à ses compagnons. Tous les trois firent demi-tour, éperonnèrent leurs chevaux et les lancèrent au galop vers
– 309 – la cohorte de soldats qui étaient déjà en train d’installer leur camp de l’autre côté de l’étang.
À la nuit close, Vid frappa à la fenêtre de ma cabane et me somma de sortir. Taciturne et mystérieux, il m’amena jusqu’au débarcadère où était amarrée sa pirogue. Nous croisâmes nos plongeurs, les hommes-poissons, qui quittaient l’endroit où ils avaient dressé une embuscade pour les chrétiens. Avant qu’il ne monte dans la barque avec moi, Vid leur ordonna de rentrer chez eux, mais de rester aux aguets jusqu’au lendemain.
Munis d’une pagaie et d’une godille, nous nous éloignâmes de l’embarcadère, mettant le cap sur le camp des ennemis, où une longue rangée de feu scintillait au bord du marécage, telle une guirlande enflammée.
Je ramais avec ma large pelle, prenant soin de ne pas tou-cher le bord de la pirogue, et Vid godillait tout aussi silencieu-sement à l’arrière de la barque. Il me confia son dessein à mi-voix. Il voulait tâter le terrain, mesurer nos risques et sonder les intentions des chrétiens.
Quand nous nous trouvâmes à la portée d’une flèche du lieu où Vid et ses hommes avaient coulé les cadavres des soldats empoisonnés, la lune, jusqu’alors invisible, réapparut de der-rière les nuages et couvrit tout l’étang d’un linceul argenté, comme si elle voulait ensevelir dignement les morts et avec eux notre terrible secret.
Avant qu’elle ne disparaisse derrière une traînée de brume, nous aperçûmes deux sentinelles ennemies, faisant le guet sur la rive, à deux pas de l’endroit où reposaient les soldats noyés. Couchés dans la pirogue, le souffle court, nous avisâmes une image qui nous mit dans l’embarras, en même temps qu’elle effraya la garde chrétienne.
– 310 –
Au-dessus du tombeau aquatique, à deux pouces de l’eau, parurent plusieurs petites flammes, ressemblant à des fleurs qui commencent à pousser. Pâles et bleuâtres, elles ondulaient comme des touffes de cheveux dans le vent et flottaient dans l’air en sautillant çà et là, avant de disparaître tout aussi magi-quement qu’elles étaient apparues.
« Que Triglav les encule ! » marmonna Vid, qui fit encore un signe de croix comme il en avait pris l’habitude.
Je compris et approuvai tout de suite sa crainte. Nous avions déjà parfois vu des feux follets, à chaque fois aux en-droits où pourrissaient des êtres vivants, des souches putréfiées ou des cadavres d’hommes et des animaux. Le fait est que les feux follets se nourrissaient de charognes et leur danse macabre était le signe sûr de la présence des morts à proximité.
À en juger d’après l’effroi de la garde chrétienne, elle n’avait jamais vu ces flammes fantômes et ne pouvait pas devi-ner qu’elles révélaient le secret du cimetière sous l’eau. Terrori-sées, les sentinelles faisaient les signes de la croix avec deux mains à la fois.
Nous étions prêts à rebrousser chemin sans le moindre bruit lorsque l’une des sentinelles poussa un cri : elle avait vu une chose qui nous figea le sang. Entourées de grosses bulles de gaz qui crevaient près de la rive, les armures de nos victimes avaient commencé à faire surface, portées par l’air puant qui se dégageait des cadavres.
L’une des sentinelles s’enhardit d’entrer dans le bas-fond jusqu’aux genoux avec un flambeau et se mit à hurler de terreur à la vue des armures flottantes qui l’entouraient. Son compa-gnon sur la rive ne tarda pas de donner l’alerte en frappant comme un sourd sur son bouclier. Dans le camp, aussitôt, reten-tirent les sons éclatants de tambours, les cris d’alarme, les hen-nissements et le grand tapage désordonné.
– 311 –
Vid et moi n’hésitâmes pas un seul instant à nous sauver dans notre pirogue, nous déguisant en courant d’air.
Le lendemain, après une nuit blanche sans fin, au deu-xième chant du coq, le soleil levant nous salua par une image qui dressa les cheveux sur la tête de la plupart des villageois. Les lances des forces ennemies, toute une forêt de lances en mou-vement, se dessinait sur le ciel, en se dirigeant vers nous. La journée s’annonçait joyeuse et lumineuse. Le soleil rasant dar-dait ses rayons sur les armes et les armures des cavaliers, qui semblaient être faits d’argent incandescent.
Ils arboraient sur les hampes des drapeaux parés de grandes croix dorées. Derrière eux avançaient les fantassins en colonne par quatre, les boucliers serrés, pareils à des murettes en métal. Leur colonne était suivie par une deuxième troupe de cavaliers, tout aussi effrayante que celle qui progressait à la tête de la cohorte.
Pendant la nuit, après notre retour au village, Vid avait en-trepris tout pour accueillir à bras ouverts nos visiteurs. Les plongeurs avaient regagné le bas-fond de l’étang avec les ro-seaux évidés, en refaisant leur embuscade. À l’orée d’un bos-quet, un groupe de jeunes combattants avait chargé les ma-chines de jet de lances et de fourches à décocher.
Dans le bosquet d’en face, deux douzaines de jeunots s’étaient cachés avec les frondes, les haches et les couteaux de jet. Quant aux quelques guerriers avertis, Vid leur avait confié le maniement d’arcs géants.
Les autres hommes dans la force de l’âge s’étaient embus-qués dans les cabanes, de deux côtés de la ruelle qui menait au cœur du village, avec les arcs, les bâtons aiguisés et les armes déjà prises sur l’ennemi. Enfin, les femmes, les vieillards et les enfants étaient assemblés et calfeutrés dans la Grande Grange.
– 312 –
Lorsque la première ligne des cavaliers rangés en ordre de bataille eut contourné l’étang, se trouvant à l’entrée du village, nos combattants restèrent muets et immobiles dans l’attente du signal de l’attaque de Vid.
Par malheur, sa stratégie astucieuse échoua aux premiers pas, quand dans la Grande Grange retentit soudain le hennis-sement rageur d’un cheval et les coups violents de ses sabots sur la porte de sortie. Un instant plus tard, la porte s’écroula avec fracas, laissant sortir le préféré de Vid, le grand destrier noir. Il se cabra, en poussant un ultime hennissement avant de s’emballer, de se lancer au galop vers la forêt, faisant feu des quatre fers.
En s’engageant dans le village, les cavaliers s’écartèrent de-vant la grange pour que les fantassins puissent y pénétrer. Tapi dans une cabane voisine, je pus voir et entendre les atrocités que les envahisseurs commettaient.
Ils allèrent vite en besogne, ils mirent le feu en même temps aux quatre coins de la grange. Le bâtiment fait de bois et de paille s’embrasa sur-le-champ et les flammes se propagèrent en moins de rien sur son toit de chaume.
Les incendiaires ne furent pas obligés de chasser dehors par force leur proie facile. Les femmes avec leurs nourrissons, les vieillards et les enfants en bas âge jaillirent seules de la fu-mée suffocante. Ils coururent dehors à perdre haleine, sans qu’ils sachent qu’ils couraient à la mort.
Leurs bourreaux n’attendaient que leur sortie pour les faire danser, pour se lancer dans un carnage effroyable des inno-cents, comme s’il s’agissait d’un troupeau voué à l’abattoir.
Ils ne répugnaient à aucune sauvagerie. Femmes, vieil-lards, enfants, ils les transperçaient tous à coup de glaives. Les cavaliers, assoiffés de sang, se joignirent aux fantassins. Ils je-taient en l’air les bambins, et les recevaient sur leurs lances pour
– 313 – les embrocher sans pitié. Ils tranchaient avec leurs sabres les seins des femmes, ils déchiquetaient les blessés comme la vo-laille, ils enroulaient autour de leurs javelots les entrailles des moribonds éventrés.
Dans mon esprit ressuscitèrent les paroles qu’Anastase avait lus dans son livre sacré :
« Le jour viendra de la fin des temps ! »
À côté des arcs géants, nos hommes aguerris n’attendaient plus le signal d’attaque de Vid, tout comme les jeunots, munis de haches de jet et des frondes. Les uns et les autres passèrent à l’assaut et nombre de soldats chrétiens, fauché par leurs armes, tombèrent comme des gerbes d’orge.
Au signal de Vid, les trois coups de pagaie sur l’eau, nos plongeurs surgirent de l’étang dans le dos des ennemis, ainsi que nos combattants cachés jusqu’alors dans les deux bosquets et les cabanes longeant la ruelle principale.
Les attaquants se trouvèrent encerclé de toutes parts, mais ils ne baissèrent pas les bras ni mirent bas les armes. Ils montè-rent à l’assaut à leur tour, ils livrèrent un combat sanglant et sans merci, à l’égal de nos combattants.
Imbibé de sang, la terre commença à fumer. Les guerriers se frappaient à la flèche, à la lance, au couteau, au glaive, à la pierre. Les moissonneurs de la mort s’entre-tuaient, se mettant en lambeaux les uns les autres. Ils avaient mille façons de porter des coups mortels, de couper une tête d’un coup d’épée, de bri-ser les vertèbres, de répandre les viscères de l’adversaire. Ils étaient à la fois les bourreaux et les victimes. Ils fauchaient, ils décimaient, puis ils tombaient à leur tour.
La gorge serrée, j’aperçus parmi eux mes enfants et ceux de Vid, devenus jeunes hommes dans la fleur de l’âge, Rod le Pe-tiot, Rod le Patapouf, Petit Vid, Vid le Petiot… Ils combattaient avec acharnement, ils résistaient farouchement aux chrétiens,
– 314 – ils l’emportaient de haute lutte sur les ennemis, avant qu’ils ne succombent l’un après l’autre, les membres tronçonnés, la tête fracassée, le tronc percé de part en part. Chaque coup de lance et de glaive qui les enlevait me déchirait et me causait de la dou-leur lancinante.
Le combat continua sans relâche. Les têtes tranchées rou-laient sur le sol en vociférant des malédictions, les corps décapi-tés et éventrés titubaient comme ivres avant que leurs jambes ne se dérobent sous eux et ne les laissent tomber dans les flaques de leurs propres entrailles.
Jonché de cadavres d’hommes et de chevaux aux plaies béantes, le sol ressemblait à un pré couvert de coquelicots, cou-leur de sang, que Triglav et le dieu chrétien, cruels et insen-sibles, laissaient couler à volonté dans notre forêt de larmes.
Les deux dernières jeunes femmes qui sortirent de la grange avec leurs enfants à la mamelle furent Ida et Aya. La première eut de la chance de périr au premier pas, le cou percé par une flèche, et de ne pas voir son nourrisson jeté en l’air et embroché sur un javelot tel un cochon de lait. La deuxième, Aya, connut un destin encore plus terrifiant. Un javelot à long fer, transperça le bébé dans ses bras, ainsi que sa poitrine et les cloua au mur de la grange.
Les ultimes survivants, Vid et un grand diable chrétien, tout de fer vêtu, engagèrent le dernier combat, un corps-à-corps inhumain, d’une violence implacable.
Quoiqu’il fût mortellement blessé, le cavalier éventré réus-sit à se lever dans la mare de ses entrailles, dans le dos de Vid, pour décapiter l’imprudent, à bout de souffle, assis sur le ca-davre d’un cheval.
La tête de Vid, tombée dans son giron, murmura une bor-dée d’injures, en regardant son tueur rendre le dernier soupir, avant que leurs yeux brillants de haine ne s’endorment.
– 315 –
Étant sorti de ma cachette en chancelant, je me dirigeai vers la forêt comme si je remontais à la surface d’un rêve ef-frayant. Je respirais avec peine, je titubais, sentant mes jambes se dérober sous moi. À chaque pas, je me heurtais aux cadavres sclavènes et chrétiens, à la tête tranchée, et aux membres estro-piés. En flageolant, je m’affaissai deux fois et me relevai avec beaucoup de peine. Le silence pesant qui régnait autour de moi m’étouffait et le bourdonnement des premières mouches au-dessus des charognes m’assourdissait.
Dans mon crâne sonnaient encore et encore les paroles prophétiques du livre d’Anastase :
« Le jour viendra de la fin des temps. »
Ayant traversé le croisement de deux ruelles, recouvertes de chair humaine, je levai les yeux pour la première fois et je restai ébahi à la vue d’une image que seule notre forêt enchante-resse pouvait imaginer.
Je ne pouvais en croire mes yeux. À l’orée du bois était ré-uni un peloton d’animaux, alignés l’un à côté de l’autre, au-dessous de mes amis, aigles royaux, perchés sur les arbres.
La mère de Vid, l’ourse géante, en compagnie de deux our-sons, notre chien-loup Spiro, près de la louve, sa compagne, et d’une demi-douzaine de loups. Les cerfs, les biches, les san-gliers, les renards, les lièvres et les chevaux chrétiens qui s’étaient naguère enfuis dans la forêt. Les oreilles dressées et les yeux grands ouverts, en oubliant de s’entredévorer, tout ce beau monde observait notre champ de bataille.
Risque-tout, j’affrontai ce danger et m’acheminai vers eux, en direction de ma vieille connaissance Léchy, qui se pavanait au milieu des bêtes, à côté d’une ânesse sauvage.
– 316 –
Chemin faisant, je comptai les battements de mon cœur, tandis que par ma tête trottait encore la prophétie d’Anastase :
« Le jour viendra… »
En regardant ces magnifiques animaux devant moi, je me dis soudain que la fin des temps, peut-être, ne se rapportait qu’aux hommes.
Lorsque je me trouvai en face de Léchy, il fit signe aux animaux de s’écarter.
Ils obéirent, ils me laissèrent passer librement pour em-prunter le sentier qui menait vers la source de ma sœur, où la jeunesse ne finissait jamais, où j’allais finalement me reposer en paix.
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