La Forêt promise

Vouk Voutcho · Chapitre 12 sur 14

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La Forêt promise

XII Dieux et Démons

XII

 

DIEUX ET DÉMONS

 

La lune suivante nous procura un événement tout à fait inattendu et stupéfiant, l’arrivée dans le village d’un étranger. Auparavant, nous n’avions connu que des agresseurs d’une autre race, Huns et Avars, sauvages et sanguinaires, mais jamais encore un étranger pacifique, sans bête de trait, sans armes et même sans coiffure et sans chaussures, pour se protéger la tête et les pieds.

Les seuls biens de ce vilain oiseau étaient un long bâton de vagabond et un sac de chanvre. Le sommet du crâne rasé en forme d’une calotte, couverte de cicatrices de variole, les che-veux gras paillés lui tombant sur les épaules, les yeux morts, enfoncés dans leurs orbites, le corps malingre, ayant la peau collée aux os, le miséreux vêtu de loques était l’image vivante de la laideur et de la pauvreté extrême.

Avant de se rendre au cœur du village, il s’arrêtait plusieurs fois dans notre unique ruelle, devant les statues de nos idoles, Domovoï, Vodanoï et autres Dvorovoï, que nos villageois avaient assises sur des socles à l’entrée des cabanes.

Visiblement, ce drôle de coco avait le cerveau fêlé. Avant de poursuivre son chemin, il faisait un geste de la main figurant une croix devant chacun de nos bienveillants esprits et cracho-tait là-dessus comme s’il chassait des démons. Les trois doigts liés, il touchait de la main droite son front, le milieu de sa poi-trine et ses deux seins. Par la suite, il embrassait une traverse de bois au bout de son bâton comme la plus sainte des reliques.

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Sans nul doute, était-il un peu allumé. Nos gamins qui l’avaient talonné depuis son arrivée l’avaient entendu marmon-ner sans cesse :

« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… »

Ayant surgit devant Vid et moi, il nous salua par ces pa-roles loufoques :

« Que Dieu vous bénisse, mes chers frères ! »

Vid resta bouche bée, mais ne se laissa nullement intimi-der.

« Es-tu armé ? demanda-t-il, scrutant le sac de l’inconnu.

– Que Dieu m’en protège, répondit l’inconnu et fit un signe de croix sur son front.

– Fais voir ! » gronda Vid et lui arracha le sac de la main.

Il le retourna et le secoua, faisant tomber par terre tout son maigre contenu, une poignée de marrons grillés et un objet bien étonnant, jamais vu chez nous. Il s’agissait d’un paquet de fines feuilles d’une matière blanchâtre, assemblées et collées par le dos, bord à bord.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Vid.

– Les Saintes Écritures, répondit l’inconnu.

– À quoi servent-elles ? demanda Vid, mine renfrognée.

– Elles nous révèlent la pensée de Dieu, expliqua l’inconnu sur un ton solennel. Elles nous montrent comment l’homme peut être sauvé. Elles contiennent la lumière qui nous guidera et la nourriture qui assouvira notre faim. Elles sont une mine de richesse et une rivière de délices. Elles sont le guide du pèlerin et l’épée du soldat. Par elles, le paradis est retrouvé, le ciel est ouvert et les portes de l’enfer sont révélées.

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– Que c’est stupide ! grogna Vid. Qui es-tu ?

– Anastase, un humble serviteur et messager de Dieu.

– Quel dieu ? Nous en avons trente-six ! Qui est-il ? Chez nous, chaque dieu s’occupe de ses oignons et ils sont tous acca-blés de tâches. Ton dieux, de quoi se mêle-t-il ?

– Mon Dieu est seul et unique, dit Anastase. Il s’occupe de tout, Il est présent partout à la fois et Il est célèbre par l’éclat de son œuvre. »

Vid ricana et se mit à bouder :

« Comment te croire être le messager de ce Dieu richis-sime, célèbre par éclat de son œuvre, toi, pauvre mendiant, qui voyages nu-tête et nu-pieds. Tu fais outrage à ton Dieu !

– Je suis Son humble serviteur, répéta Anastase. Le Créa-teur du ciel et de la terre m’a envoyé sauver les païens du monde de péchés idolâtres.

– Je t’enverrai dans l’autre monde ! tonna Vid. Mais avant cela, je vais te montrer le vrai Dieu, véritable ! Il attrapa Anas-tase par le col de chemise et l’entraîna avec nous vers l’endroit où se trouvait notre orgueilleux Triglav. En chemin, chancelant sur ses jambes grêles, le mendiant nous racontait les atrocités qu’il avait vécues avant son arrivée dans la Grande Forêt. Nous ne saisîmes guère certains mots étrangers qu’il prononçait, mais nous comprîmes l’essentiel : une horde d’Avars se trouvait à dix jours de marche de chez nous. Pour les cavaliers de leur trempe, cela ne représentait qu’une seule journée de chevauchée.

À ces dix jours de marche de la Grande Forêt, lui, Anastase, et son ami Cyrille, prédicateur, qui prêchait aussi l’Évangile, eurent la malchance de s’arrêter dans un village paisible pour y passer la nuit, ayant en vue d’instruire les braves paysans de la parole divine.

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Depuis des lustres, ces païens rendaient un culte insensé à une divinité au nom d’Ovinik, une grande statue faite de terre glaise, avec la tête argentée et la barbe dorée. Au dire des pay-sans, leur dieu, se mettant parfois en colère, projetait sa foudre qui pétrifiait les gens sur place. À son honneur, un feu était nourri jour et nuit à ses pieds.

Le lendemain, à l’aurore, un grand malheur s’abattit sur le village, comme une foudre dans un ciel doux. Aux premières lueurs du jour, une bande de cavaliers avars se jeta sur le pate-lin. Lors d’un assaut à l’arme blanche, ces vautours firent entrer de vive force tous les paysans dans le temple du dieux Ovinik, une bâtisse couverte d’écorces d’arbres, assemblées avec du chanvre.

Les Avars attachèrent la statue d’Ovinik à la queue d’un cheval, le fouettèrent sauvagement et le transpercèrent maintes fois avec leurs lances, avant de le jeter dans un ruisseau. Ainsi le colosse aux pieds d’argile fut mis en morceaux. Puis, les Avars clouèrent le portail de son temple et mirent le feu à la bâtisse. Ils galopaient sur leurs chevaux et hurlaient à la mort autour de l’immense brasier, jusqu’à ce que le dernier cri de leurs victimes s’étouffe dans les flammes.

Ils avaient laissé la vie sauve à un seul villageois, un nain, simple d’esprit, qui gloussait et battait des mains en observant les gerbes de flammes qui dévorait le temple du dieu Ovinik. Le pauvre fou ignorait qu’il était épargné pour qu’il nourrisse un autre dieu, celui des Avars, un gros mangeur de chair humaine qui l’attendait sous la tente d’un chariot. Abattu d’un coup de massue et dépecé tel un porc, il fut introduit dans la gueule grande ouverte de Baïan, une idole monstrueuse des Avars, faite de crâne d’un bison, devant laquelle les Avars s’inclinaient et s’égosillaient : « Salut sur toi, l’honorable Baïan !

Ce n’est qu’à ce moment qu’ils se tournèrent vers Anastase et Cyrille qui, agenouillés au bord d’un hallier, près du temple, étaient en train d’adresser à Dieu une prière, une oraison fu-

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Un guerrier avar, armé d’un sabre à lame recourbée, les aborda. Un petit jeune homme, un blanc-bec, vert, plein de vi-gueur. Il posa le tranchant de son arme sur la nuque de Cyrille et lui fit une entaille dans la chair. Un jet de sang gicla, en écla-boussant le visage rose du meurtrier. Il se pressa aussitôt d’embrasser à pleine bouche la plaie béante du mourant, car la coutume des Avars voulait qu’un jeune guerrier boive une gor-gée de sang du premier homme qu’il avait tué.

Anastase n’attendit pas d’être frappé de mort à son tour. En reculant, il se glissa dans le hallier, juste avant qu’un peloton de cavaliers chrétiens ne passe à l’attaque contre les barbares. Il fut ravi de voir les siens dans cette contrée sauvage.

Les vaillants soldats de Dieu se lancèrent sur les impies et leur sautèrent à la gorge. Les barbares soutinrent le choc et leurs rendirent la pareille en les rouant de coups. Les lances, sabres et épées se croisèrent, en jetant des étincelles et faisant couler le sang à flots. Les combattants, les uns et les autres, li-vrèrent bataille acharnée, une lutte âpre au corps à corps.

Au lieu de se jeter dans cette mêlée, sans savoir qui allait finir par vaincre et qui par céder, Anastase recula davantage, loin cet atroce champ de bataille, et s’enfonça dans la forêt. Il courut et courut, à toutes jambes, jusqu’à la tombée de la nuit. Il s’était égaré et les dix jours suivants il marcha à l’aveuglette, à tort et à travers, dans la pénombre d’un sous-bois sans fin.

« Tiens, tiens ! l’interrompit Vid, en ricanant. Et ton Dieu n’a pas remué le petit doigt pour te montrer le chemin !

– Mais si, mon frère, répondit Anastas. La preuve est que je me suis rendu vivant chez vous.

 

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– Ne te réjouis pas trop tôt et ne m’appelle pas ton frère, dit Vid sur un ton bourrue. Si tu es venu indemne chez nous, cela ne veut pas dire que tu t’en iras vivant. »

À cet instant-là, nous arrivâmes au pied de Triglav, qui por-tait encore un tas d’ornements de sa célébration lors de la der-nière pleine lune, les banderoles brodées, les os d’un veau im-molé et les cadeaux que nos villageois lui avaient apportés, les filets pleins de noix, de fruits secs et de petits pains d’orge. Les yeux ouverts tout grands, comme envoûté, Anastas observait ses trois têtes, les trois guis ornés chacun de deux citrouilles vides à la place des yeux.

« Regarde et admire un dieu qui ne dénie pas son aide à ses fidèles ! clama Vid d’une voix retentissante.

– C’est navrant, dit Anastas, que votre jolie terre se trouve entre les mains du Malin. Elle y restera jusqu’au jour où vous cesserez d’adorer les idoles de pierre et de bois qui ne peuvent ni voir, ni entendre, ni marcher. »

Vid écumait de rage, à un point tel qu’il ne put lui river son clou. Tout ce qu’il parvint à lâcher fut son juron habituel :

« Que Triglav t’encule ! »

En dépit de ces paroles grossières, Anastas resta de marbre, impassible devant l’offense.

« Je suis venu ici au nom de notre empire vous enseigner la foi des chrétiens, dit-il. Notre empire est celui du Christ, comme l’a dit le prophète : “Dieu fera naître un royaume qui ne sera jamais détruit et qui ne passera pas à un autre peuple. Il brisera et anéantira tous les royaumes, mais lui-même durera éternel-lement”.

– Visiblement, la langue est ton épée, mon cher frère, gronda Vid, tu ne la laisses pas rouiller. »

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Il saisit le col de sa chemise déchiquetée et le fit avancer devant lui vers l’atelier rebâti de mon père. Je les suivais pas à pas, ne quittant pas des yeux le paquet étrange de feuilles blanches qu’Anastase serrait sur sa poitrine. Derrière la cabane, Vid le poussa dans une grande cage, munie de barreaux, qui béait vide depuis le jour où nous avons offert à Triglav en sacri-fice un veau potelé.

« Un marteau et quelques clous ! » m’ordonna Vid.

Revenu à la hâte de la cabane avec les outils demandés, je le retrouvai en train de pisser à travers les barreaux de la cage sur le chrétien accroupi par terre, le menton sur les genoux et son précieux paquet caché sous la chemise.

« Tu as la langue bien pendue et bien longue, lui dit Vid, en clouant la porte de la cage. Je te la raccourcirai si tu ne renies pas ton dieu belliqueux. Cela te permettra de palabrer en long et en large avec notre vratch en langue des muets. »

Avant de partir, il s’adressa à moi, le regard menaçant :

« Je reviendrai demain matin pour voir quel dieu est plus puissant, notre Triglav qui grandit avec les hommes ou leur saint, l’empereur de mes deux. Entre-temps, pas de nourriture pour le prisonnier, et pas d’eau, compris ? »

J’opinai du bonnet et aussitôt qu’il fut parti, je me précipi-tai vers la cage pour voir de près le mystérieux paquet de feuilles blanches, ouvert sur les genoux d’Anastase. Toutes les feuilles étaient noircies d’étranges caractères qui ressemblaient comme deux gouttes d’eau à mes lettres magiques.

« Fais voir, fais voir ! lui dis-je au moyen du langage par signes.

– Regarde à ton aise, mon frère », me répondit-il dans le même langage.

J’en restai pantois.

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« Tu connais la langue des muets ? demandai-je.

– Je connais toutes les langues, me répondit-il de vive voix. La langue romaine, le grec, l’araméen, l’hébreu, la langue des Avars et des Huns et même votre langue sclavène.

– Gare à toi. Si tu me mens, tu vas me le payer ! » lui dis-je, avant de faire un bref saut dans la cabane, à la recherche d’un rouleau, couvert de mes lettres magiques.

Au retour devant la cage, je le déroulai et l’étalai sous le nez d’Anastase. Il renifla la peau de mouton, grimaça à l’odeur de moisi et commença à lire à haute voix ma chronique sclavène :

« À chaque fois quand je regardais Aya, je sentais une douce brûlure entre les seins, au milieu de la poitrine. Un beau jour, nous étions agenouillés devant la source de Yéléna. “J’aimerais avoir un garçon qui aurait tes oreilles en feuilles de chou”, me dit-elle. “Quant à moi, dis-je, j’aimerais avoir une fille qui aurait tes yeux bridés, pétillants, couleur de noisette…” »

Je poussai un cri de crapaud à Anastase :

« Arrête, arrête ! »

Je dus le secouer et enrouler la peau pour l’interrompre.

« Belle écriture, dit-il. Ça ressemble à l’araméen. Jésus-Christ et ses apôtres parlèrent cette langue. »

Ensuite, un peu plus tard, il s’enflamma, ayant bu une gor-gée d’hydromel que je lui offris. Étant rempli de passion sou-daine, il se mit à brandir son paquet de feuilles blanches et à scander des mots que je n’avais jamais entendus auparavant :

« Tout est ici, noir sur blanc, dans les Saintes Écritures. La Parole ! Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu… Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle… En elle

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était la vie, et la vie était la lumière des hommes… La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue… »

En écoutant ces mots, je sentis, une fois de plus, cette étrange douce brûlure dans la poitrine.

Sur le tard, à la lumière d’une torche que j’allumai devant sa cage, Anastase me lut ses Saintes Écritures d’une voix moel-leuse et envoûtante. Couché sur le dos, étendu de la tête aux pieds sur le sol, je l’écoutais, je buvais ces paroles, en contem-plant les étoiles scintillantes dans le ciel. Il ne m’avait jamais paru si profond, comme si je m’étais penché sur un puits conte-nant l’image du monde de la nuit des temps.

« Dieu créa le monde en sept jours, lut Anastase dans ses Saintes Écritures, qu’il appelait aussi le Livre Sacré ou la Bible. Sept jours, cela pourrait sembler exagéré, dit-il, mais le temps de la Bible n’est pas comme le nôtre : un jour pour Dieu signifie peut-être un million d’années pour nous…

– C’est quoi un million ? » demandai-je.

Souriant, Anastase me répondit par sa question : « As-tu jamais vu le dedans d’une fourmilière.

– Oui, affirmai-je en hochant la tête. J’ai même forcé une, bourrée de fourmis rouges, pour l’ouvrir largement.

– Qu’as-tu vu dedans ?

– Des fourmis rouges.

– Combien ? »

Je levai les bras au ciel pour exprimer le nombre infini.

« Nous y voilà, dit Anastase. C’est un million. »

Et il continua à lire d’une voix qui m’enchantait :

 

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« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était sans forme et l’obscurité couvrait l’océan. Le souffle de Dieu se déplaçait à la surface de l’eau. Là, Dieu dit : “Que la lu-mière paraisse !” et aussitôt la lumière parut. Dieu sépara la lu-mière de l’obscurité. Il nomma la lumière Jour et l’obscurité Nuit. Le soir vint, puis le matin, ce fut la première journée. »

Il se tut et longuement nous nous tenions immobiles, le re-gard rivé sur la voûte étoilée, parsemée d’un million de fourmis luisantes. Enfin, il rompit le silence en soupirant d’aise et dit :

« Le deuxième jour, Dieu créa le ciel et l’océan.

– L’océan ? C’est quoi l’océan ? demandai-je.

– C’est un lac sans fin qui recouvre la plus grande partie de la galette terrestre, car elle est plate comme une crêpe, m’expliqua Anastase, et planta de nouveau le nez crochu dans son livre sacré. Le troisième jour, lut-il, Dieu sépara l’océan de la terre aride, sur laquelle il fit pousser de l’herbe, des fleurs et des arbres. Le quatrième jour, il sema les étoiles, le soleil et la lune. Le cinquième jour, il donna l’existence aux poissons et aux oiseaux. Le sixième jour, Dieu créa tous les autres animaux, domestiques et sauvages. À la fin, il engendra l’Homme à son image. Et à l’Homme qu’il venait de créer, Dieu offrit le Monde…

– Et puis ? demandai-je. Et le jour suivant ? »

Anastase ne me répondit pas. Il s’était endormi et dormait déjà comme une souche.

Son histoire était belle, trop belle pour être véridique. Je flairais là-dessous quelque chose de louche, qui prêtait au doute. Je me posais la question à quel Homme Dieu avait offert le Monde, à un Avar, un Hun, un Sclavène. Un seul monde me semblait trop petit pour abriter tous ces êtres si différents.

 

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Quant à l’image de Dieu, elle me paraissait encore plus suspecte. Selon toute apparence, il était omniprésent et invi-sible. Avait-il les yeux caves et bridés comme les Huns ou les yeux grands, vifs et bleus comme ceux des Sclavènes ? Et puis, était-il barbu ou glabre comme une femme ? Enfin, était-il une femme ?…

Me retirant dans la cabane, ayant par-dessus la tête toutes ces questions sans réponses, je m’abandonnai au sommeil, moi aussi, et je dormais jusqu’à ce que deux ou trois claquements aigus me réveillent. Sorti en toute hâte, je vis Vid claquer le fouet de Svevid en dessus de la cage, juste au-dessus de la tête d’Anastase, agenouillé, les paumes des mains jointes sur la poi-trine, comme s’il faisait une prière.

« Alors, prédicateur de mes deux ! cria Vid en donnant un coup de fouet sur les barreaux de la cage à la fin de chaque phrase. Tu as eu toute la nuit pour réfléchir ! Es-tu prêt à renier ton dieu et te mettre sous l’aile de notre tout-puissant Triglav ? Il est grand comme un chêne, il a trois têtes et il se promène dans le ciel dans un chariot tiré par des cerfs attelés ! »

Anastase cessa de murmurer dans sa barbe et tourna la tête vers son tortionnaire.

« Mon Dieu est Dieu de tous les hommes, dit-il. Il n’a pas besoin d’un chariot, Il est présent partout à la fois. »

Irrité, se fâchant tout rouge, Vid se montra tout aussi ha-bile au maniement du fouet que son ancien propriétaire, Svevid. Il visa le dos d’Anastase entre les barreaux et lui porta un coup terrible. Le mendiant s’affaissa par terre, les jambes rompues. Vid en profita pour se pencher sur lui et pisser abondamment une fois de plus sur sa tête.

 

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« Je te donne encore une nuit pour renoncer à ton dieu », gronda-t-il entre ses dents avant de partir, sans même me sa-luer.

Les jours suivants et durant toute une semaine l’un et l’autre continuèrent à soumettre à rude épreuve leur patience. Vid avait le cœur dur et Anastase était un dur à la souffrance. Il maigrissait, fondait, s’affaiblissait à vue de l’œil et empestait l’urine, mais il avait toujours la langue bien pendue. C’était un vrai combat au corps à corps : d’un côté le fouet et de l’autre la langue affilée comme un poignard. Aux coups de fouet, le chré-tien coriace et obstiné répondait par les coups de son verbe poi-gnant.

« Écoute la Parole de Dieu, mon frère ! répétait-il, entêté. Abjure l’idolâtrie et convertis-toi au christianisme ! »

Le jour suivant, il persévérait dans la même chanson.

« Convertis-toi, mon frère, et tu deviendras comme un pe-tit enfant ! Celui qui se rendra humble comme un petit enfant, sera le plus grand dans le royaume des cieux ! »

Le lendemain, contre toute attente, Vid ne le frappa plus avec le fouet. En revanche, venant devant la cage avec une vi-père attrapée quelque part avec une fourche à foin, il s’offrit le plaisir de la glisser entre les barreaux pour la déposer aux pieds d’Anastase.

« C’est un cadeau de notre dieu pour toi, langue de vi-père, ! » dit-il en riant.

Anastase ne fut nullement effrayé. Il garda son sang-froid, même lorsque le reptile venimeux lui posa sa tête triangulaire sur la cuisse, même quand il rampa sur sa poitrine en dardant sa langue fourchue à deux pouces de son visage. Il persista à bêler comme un moulin à paroles :

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« Convertissez-vous et Dieu habitera avec vous, vous serez son peuple. Il essuiera toute larme de vos yeux et la mort ne se-ra plus ; il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur ! Mais pour les lâches, les incrédules, les abominables, les meurtriers, les débauchés, les magiciens, les idolâtres et tous les menteurs, leur part sera dans l’étang ardent de feu et de souffre, ce qui est la seconde mort !… »

Le même jour, à la nuit avancée, il me lut de nouveau les récits étranges de ses Saintes-Écritures, cette fois les faits, gros de suites fâcheuses pour l’espèce humaine, qui s’étaient passés à l’aube des temps dans un jardin paradisiaque de Dieu. Là, à cause de la ruse d’un serpent, le premier homme et la première femme avaient mangé le fruit d’un arbre défendu, en raison de quoi Dieu les punit sans pitié.

Je n’étais pas sans savoir que le serpent était l’image même du Mal et que la queue des démons était en effet une queue de serpent. Je savais bien, qu’ils tétaient parfois les vaches et pro-voquaient leur mort. Je savais aussi qu’ils pouvaient sucer le lait d’une nourrice endormie et pénétrer dans le corps d’un homme par la bouche pendant son sommeil, mais j’ignorais qu’ils fus-sent à l’origine de la plupart de nos maux.

Selon Anastase et son livre, le serpent fut doté de pieds, mais, pour le punir d’avoir attiré vers le mal la première femme, Dieu l’en priva : « Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tous les animaux des champs et tu marcheras sur ton ventre ! »

Ensuite, Dieu, en colère noire, s’adressa aux pécheurs, mangeurs de la pomme défendue : « Toi, la femme, tu souffriras le martyre pour mettre tes enfants au monde. Toi, l’homme, tu travailleras dur, à la sueur de ton front, et à la fin de ta vie, tu retourneras à la poussière, car tu es né de la poussière… ! »

 

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Les jours suivants Vid continua à harceler le missionnaire avec de nouvelles vipères glissées dans sa cage, et toutes les nuits Anastase me lisait les récits fascinants et enchanteurs de son livre qui narrait les miracles accomplis par Dieu et vécus par les premiers hommes. L’histoire de l’Immaculée Concep-tion, grâce à laquelle une vierge devint enceinte, sans la souil-lure du péché originel, sans connaître l’embrassade d’un homme… L’histoire du Grand Déluge durant lequel Dieu fit dis-paraître de la Terre tous les humains et tous les animaux à cause du Mal qui les habitait, ne sauvant sur un bateau qu’un seul homme juste, avec sa famille et un couple de chaque espèce animale…

Les histoires d’Anastase m’envoûtaient, d’autant plus qu’elles ressemblaient aux nôtres, étant de la même farine. Le même Mal nous habitait toujours, surtout les chefs de notre tri-bu qui se servaient d’un même fouet pour exercer le pouvoir.

Le récit de la vierge enceinte me faisait penser à Aya qui m’avait gratifier de six enfants, conçus avec moi pendant ma longue absence, et le récit du Déluge me rappelait les pluies tor-rentielles que mon grand-père avait fait tomber du ciel, comme en se jouant, tel un dieu.

Les nuits blanches n’épuisaient guère Anastase et tous les matins il accueillait dans sa cage une nouvelle vipère de Vid avec un nouveau torrent de menaces pleines de promesses.

« Prends garde, mon frère ! scandait-il sur un ton plaintif, dès que Vid paraissait devant sa cage. Vous entendrez parler de guerres ; il faut qu’elles arrivent. Mais ce ne sera pas encore la fin. Une nation s’élèvera contre une nation, et il y aura, en di-vers lieux, des famines et des tremblements de terre. On vous fera mourir et vous serez haïs de toutes les nations à cause de mon nom. Mais celui qui persévéra jusqu’à la fin sera sauvé. »

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Les vipères que Vid jetait tous les jours dans sa cage ne lui causaient aucune peur. Il se moquait d’elles, il les appelait « les démons tentateurs » et il leur sifflotait entre les dents pour s’en débarrasser quand elles s’enlaçaient autour de ses jambes, telles les plantes grimpantes.

Chose étrange, ses sifflements les calmaient et les incitaient à se mettre docilement en pelote à ses pieds, comme apprivoi-sées.

Son jeu avec les serpents et ses paroles soulevaient de plus en plus la colère de Vid et j’attendais, saisi de crainte, le mo-ment où la goutte d’eau allait faire déborder le vase. Bizarre-ment, Vid aussi prêtait l’oreille pour entendre le missionnaire, dont rien ne pouvait clore le bec effilé.

La mesure fut comble le jour où l’infortuné Anastase entre-prit d’énumérer à Vid dix commandements de son dieu, déci-dément trop exigeant.

« Si tu veux entrer dans la vie, si tu veux avoir un trésor dans le ciel, mon frère, dit-il à Vid, observe les commande-ments.

– Lesquels ? demanda Vid qui était déjà assez enragé, sur le point de sortir de ses gonds.

– Tu n’auras pas d’autre dieu en face de moi et tu ne feras pas d’idole ! martela Anastase. Tu ne tueras point, tu ne com-mettras point d’adultère, tu ne voleras point ! Tu honoreras ton père et ta mère ! Tu aimeras ton prochain comme toi-même !…

– Je t’aime comme moi-même ! » rugit Vid et lui porta un coup de fouet dans la poitrine, un coup qui lui déchira la che-mise et ôta un grand morceau de peau entre ses seins.

À notre stupéfaction, les vipères prirent sous leur protec-tion l’homme blessé. Elles se mirent debout, toute une dou-

– 277 – zaine, en sifflant et dardant leur langue fourchue sous le nez de Vid.

« Cet homme est protégé par les démons ! » hurla-t-il.

Blême de colère et vert de peur, il saisit ma torche mou-rante, qui traînait à l’entrée de la cabane, et s’efforça de mettre le feu à une gerbe d’orge mouillée. Au lieu de l’enflammer, il ne réussit qu’à la faire fumer. Armé de cette botte fumante, il af-fronta les vipères et remplit de fumée la cage d’Anastase, d’où les serpents s’enfuirent à toute allure.

Hélas ! leur fuite ne tempéra guère la bourrasque de Vid.

« Cet homme est complice des démons ! tonna-t-il. Demain matin, nous allons le châtier, comme il le mérite ! »

Et il partit en courant, sans qu’il décolère.

À la nuit close, je m’installai devant la cage d’Anastase avec une nouvelle torche. Tous les deux, nous étions assis en tailleur sur le sol, la tête levée et le regard braqué sur la voûte céleste qui grouillait d’étoiles comme une ruche pleine d’abeilles do-rées. Fasciné, je les contemplais longtemps en me demandant si le Dieu d’Anastase pouvait être présent à la fois sur tous ces astres, éparpillés dans l’infini, ou bien si chacune de ces innom-brables étoiles était à la merci de sa propre divinité.

La grande plaie sur la poitrine d’Anastase saignait encore, mais il n’y prêtait aucune attention. Il taisait sa douleur et garda le silence un bon bout de temps, avant qu’il n’ouvre son livre sacré.

« Demain, je serai mort, me dit-il d’une voix creuse. C’est pourquoi, avant de partir, je voudrais t’arracher des griffes du Malin. Je mourrai tranquille, sachant que j’ai sauvé une âme. Écoute une dernière fois la Parole de Dieu.

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– Parle-moi plutôt de son fils, lui dis-je avec mes signes. Les jeunes héritent le monde. »

Anastase esquissa un sourire.

« C’est vrai, dit-il. Il a hérité le monde. Il est mort jeune, mais le troisième jour après sa mort, il est ressuscité.

– Parle-moi de ce miraculé », demandai-je.

Anastase faisait semblant de lire dans son livre, mais en ef-fet il ne lisait pas, il connaissait cette histoire par cœur et il la racontait d’une voix vibrante, portant ses yeux mi-clos sur le ciel.

« Jésus. Il s’appelait Jésus – Christ, le Messie. Il vint au fleuve Jourdain vers Jean-Baptiste pour être baptisé par lui. Dès qu’il eut été baptisé, il sortit de l’eau. Et voici, les cieux s’ouvrirent, et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une co-lombe et venir sur lui. Et voici, une voix fit entendre des cieux ces paroles : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection.” »

Infatigable, Anastase brodait et brodait ses récits sans fin ni cesse. Que des prodiges et des miracles, que le fils de Dieu accomplissait aisément en un tour de main ! Il me contait com-ment ils se produisirent maintes fois devant ses fidèles qui le talonnaient comme un troupeau de moutons.

Comment Jésus purifia un lépreux, grâce à un simple at-touchement de sa main. Et comment il guérit un paralytique, en lui disant :

« Prends courage, mon enfant, tes péchés sont pardonnés. Lève-toi et marche ! »

Et comment Jésus parcourait toutes les villes et les villages, en guérissant toute maladie et toute infirmité. Et comment il nourrit une foule affamée avec cinq pains et deux poissons. Et

– 279 – comment il sauva ses disciples de naufrage dans une barque, allant vers eux et marchant sur la mer…

Le plus étonnant événement dans cette histoire était la tor-ture qu’il endura, avant de mourir, le supplice qu’il accepta, sans se rebiffer, et la souffrance à laquelle, apparemment, il prenait un plaisir étrange.

Les étoiles commençaient à pâlir au moment où Anastase ferma son livre et le passa entre les barreaux, afin de le remettre d’une manière solennelle dans mes mains.

« Cache ce trésor en lieu sûr et prends en grand soin, comme à la prunelle de tes yeux, me dit-il. Peut-être appren-dras-tu à le lire, le feras passer de ma langue dans la vôtre et propageras sa parole parmi vous. Peut-être deviendra-t-il ton épée… »

Je me servis de ma torche pour mettre le feu à un tas de feuilles et de branches mortes à côté de sa cage. Puis, sous son regard affolé, j’enlevai la rigide couverture de son livre, faite de la peau de lézard, ornée de deux rameaux croisés, couleur d’or. J’attisai le feu, remuai les branches et enfonçai enfin dans la braise la précieuse couverture. Sa surface, enduite de cire bru-nâtre, s’écailla tout de suite, mais elle ne s’enflamma pas, comme si elle ne pouvait prendre feu.

Anastase me fit un sourire. Il m’avait compris.

« Une ruse subtile », murmura-t-il.

Ayant entendu des voix qui s’approchaient de nous, je me précipitai dans la cabane avec ses Saintes-Écritures. En toute hâte, je les enveloppai dans des chiffons et les fourrés dans la hotte de la cheminée. À l’instant où je ressortis, Vid et ses deux hommes de main étaient déjà en train de déclouer la cage d’Anastase en fracassant ses barreaux.

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« Les écritures ? s’écria Vid. Où est son paquet de merde ? »

Je lui montrai les charbons ardents d’où saillissait un bout de couverture du livre sacré, chiffonné et carbonisé.

Vid me transperça du regard, mais il se tut. Il était furieux d’être devancé, de faire chou blanc.

Il épancha sa bile sur ses deux compagnons :

« Allez, les fainéants ! Que Triglav vous encule ! cria-t-il et claqua son fouet au-dessus de leur tête. Voulez-vous qu’on prenne racines ici ? »

Les hommes s’empressèrent de ligoter Anastase, en lui liant les mains dans le dos avec une corde.

En route vers le village, nous entendîmes des coups de marteaux. Ils ne promettaient rien de bon pour Anastase qui ne se doutait de rien. Sa langue se délia toute seule et il se remit à parler d’une voix de plus en plus criarde, comme s’il nous an-nonçait la fin du monde, comme si notre vie ne tenait qu’à un fil, et non pas la sienne.

« Nous vaincrons ! clamait-il, passant outre aux claque-ments de fouet de Vid dans son dos. Nous viendrons à bout des idoles que vous vénérez ! Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises : “Celui qui vaincra n’aura pas à souffrir la seconde mort !… Repens-toi donc ; sinon, je viendrai et je te combattrai avec l’épée de ma bouche ! À celui qui vaincra et qui gardera jusqu’à la fin mes œuvres, je donnerai autorité sur les nations !…” »

 

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Il ne se tut qu’au cœur du village, à la croisée de deux ruelles, où les bûcherons de Vid avaient déjà érigé un gibet, sous lequel était posé un escabeau en bois.

Les hommes de main de Vid n’attendaient que son clin d’œil pour saisir Anastase sous les bras et l’élever à la hauteur du nœud coulant d’une corde, prête à embrasser le supplicié.

Ce n’est qu’à ce moment, avec la corde nouée autour du cou, qu’Anastase comprit qu’il était aux abois.

Il leva les yeux vers une étrange traînée de brume dans le ciel, en forme d’une volée d’oiseaux. Et dans une langue étran-gère il proféra des paroles rageuses et amères que personne ne comprit :

« Éli, Éli, lama sabachthani ! »

Je tournai la tête pour ne pas voir Vid retirer l’escabeau sous ses pieds.

 

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