La Forêt promise

Vouk Voutcho · Chapitre 4 sur 14

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La Forêt promise

IV Œil pour Œil

IV

 

ŒIL POUR ŒIL

 

Mettre un dieu au monde n’est pas une chose simple, sur-tout quand ton chef de tribu est un vieillard buté, prêt sans cesse à fendre un cheveu en quatre. En plus, l’idole en question possède trois têtes, dont chacune règne sur un royaume diffé-rent, ceux du ciel, de la terre et de l’enfer. Elles doivent donc regarder en trois sens différents. Celle qui domine le ciel devrait contempler l’étoile du Nord, celle qui conduit notre terre doit viser le lever du soleil, et celle qui gouverne l’enfer doit guigner le marécage.

Un surcroît de soucis : Svevid demande que Triglav porte une quatrième tête dans les bras, sur la poitrine, à l’image de Péroune, le vieux dieu des Sclavènes, que nos ancêtres avaient mis au rebut depuis longtemps. Pour répondre à toutes ces de-mandes, même mon père se serait arraché les cheveux.

La nuit précédant notre travail, j’ai très mal dormi, réveillé plusieurs fois par des cris et des sanglots tout près de notre ca-bane. J’ai reconnu facilement la voix aigrelette de Léchy, qui nous honore de sa visite tous les printemps. Il paraît qu’il s’est épris de ma mule lors de notre voyage nocturne et qu’il rôde autour de notre village à la recherche de ses faveurs. Il ignore que sa pauvre bien-aimée a été immolée, offerte en sacrifice à l’idole Kikimora, rôtie à la broche et mangée par nos villageois.

Le jour de notre travail a mal commencé. Je me suis vite rendu compte qu’il était beaucoup plus facile à dire que les

– 53 – dieux naissent debout qu’à mettre en œuvre ces paroles incon-sidérées.

Notre futur dieu n’a pas voulu se tenir debout et l’énorme tronc de chêne s’est écroulé deux fois, en écrasant deux huttes voisines, avant que les bûcherons n’arrivent à le dresser et n’enfoncent un quart de son corps dans la terre.

Durant tout ce temps, deux aigles royaux planaient et tra-çaient des cercles au-dessus de nos têtes en jetant des cris aigus, que mon grand-père dénombrait, devenant de plus en plus blême. Selon lui, un aigle royal en colère est capable d’émettre soixante-quatre cris qui se succèdent et qui ne présagent que des malheurs. Je n’ai pas pu les dénombrer, ne sachant compter que jusqu’à treize. C’est mon âge, et ça me suffit grandement.

Trépignant de colère, Svevid vocifère des injures et répète sans cesse qu’il nous faut un sacrifice, une offrande faite à Tri-glav. Nous devrions immoler un animal, à défaut d’une offrande humaine, selon les coutumes de nos aïeux. Il ne se calme un peu qu’après être avisé de l’agonie d’un vieux chasseur qui se débat sans espoir contre la mort depuis une semaine.

Comme d’habitude, Svevid est perché sur son cheval blanc et il ne prend aucune décision sans que l’animal ne l’approuve auparavant, en faisant un saut par-dessus une haie ou une souche. S’il saute avec le sabot gauche le premier, cela signifie que son choix est approuvé. Si le cheval couche les oreilles, cela veut dire qu’il refuse le choix de son maître. Vu que cet animal saute toujours avec le sabot gauche le premier et qu’il ne couche jamais les oreilles, les décisions de Svevid sont à tous les coups approuvées, comme celle qu’il prend aujourd’hui : apporter tout de suite le chasseur mourant au pied de notre futur dieu.

 

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Pendant que les villageois, partis chercher le moribond, s’absentent, notre chef de tribu s’amuse en frappant un prunier à coups de fouet. Chacun des coups qu’il donne à l’arbre fait tomber une prune d’une manière infaillible. Il ne se sépare ja-mais de son fouet, de ce manche auquel est attachée une longue lanière de cuir, et dans ses mains cet outil devient une arme re-doutable. J’ai eu l’occasion de le voir fouailler sans pitié son cheval avec la lanière pliée plusieurs fois et de décapiter les ca-nards d’un seul coup de fouet à la distance de dix pas. Mon grand-père raconte que cet homme cruel avait puni une femme adultère en lui fouettant les seins nus, et fait subir un châtiment tout aussi impitoyable à un voleur d’orge, lui coupant les oreilles avec son arme terrifiante.

Ayant déposé un brancard en osier devant le fût du futur Triglav, les villageois qui l’ont apporté s’empressent de s’écarter le plus loin possible, me laissant seul à proximité de Svevid et le vieux agonisant sur la civière.

Svevid esquisse un large sourire en étirant les lèvres devant ses dents gâtées. C’est la première fois que je le vois de si près. Il ne prête aucune attention à moi et je peux l’observer à loisir, bien qu’il m’inspire de la peur. Le visage taillé à la serpe, il a un cou de taureau, les yeux bleus à fleur de tête, d’épais sourcils, le nez busqué et de longues moustaches de couleur paille. En somme, il est l’image vivante d’un Sclavène de vieille souche, surtout quand il se met à tortiller sa moustache.

Penché sur le mourant, il se plie comme prêt à s’agenouiller, tout en mettant en double la bande de cuir de son fouet. Sans se faire remarquer, il soulève un peu l’arrière de la tête du petit vieux pour glisser en dessous sa lanière et la serrer de plus en plus autour de son cou jusqu’à ce que le nez en trom-pette du pauvre homme exhale son dernier souffle.

« Notre frère est parti pour l’autre monde ! Triglav a accep-té son offrande et le bienheureux est descendu à Nav ! s’exclame

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Svevid, en se levant plein d’entrain comme si de rien n’était. Préparez le bûcher et faites venir la veuve ! » ordonne-t-il.

Il s’avère que la veuve est déjà venue, soutenue par deux autres femmes grandes et maigres, ressemblant à des saute-relles. La petite vieille, tout de noir vêtue, s’est déjà abandonnée à sa destinée, sachant que son sort est scellé.

Accroupie devant le cadavre, elle étouffe ses sanglots et at-tend que le bûcher soit terminé, un grand amas de branches élaguées de chêne, de ronces et de bois mort. Une fois cette haute pile bâclée et le corps du mort posé sur son sommet, elle y monte toute seule, elle s’agrippe aux branches avec joie, comme si elle se dépêchait de monter au ciel à côté de son mari, alors que Svevid met le feu à l’amas de bois. Et le ciel n’est pas loin, juste au-dessus des serpents de feu qui commencent à tour-noyer entre les rameaux.

La robe en chanvre de la veuve commence à brûler au même moment où les flammes enveloppent le cadavre, mais la petite vieille semble ne sentir aucune douleur, comme si elle était devenue insensible à toutes les souffrances terrestres. Son âme est déjà partie au ciel, bras dessus, bras dessous avec celle de son mari.

Sur le bûcher ne restent que deux coques creuses, bravant leur bourreau Svevid. Vidés de leur âme, mais obstinés, ces corps se cabrent au milieu des flammes et lui tirent d’obscènes bras d’honneur, avant de disparaître dans un fracas du bûcher qui croule au sol.

Les narines pleines d’odeur de chair brûlée, les spectateurs et même l’insensible Svevid reculent, ayant envie de s’enfuir. Le seul témoin de cette horreur qui garde son sang-froid, venu re-cueillir deux âmes orphelines et les emmener à Nav, mon aigle royal jette un cri de colère du sommet de notre futur Triglav, où il a été juché, et s’envole vers d’autres cieux, des cieux sûrement plus cléments que celui de notre Grande Forêt.

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Je n’entreprendrai mon travail que dans deux jours. C’est le temps nécessaire aux bûcherons pour faire un échafaudage de bois et de cordes autour du chêne que je devrais sculpter. Fuyant ce lieu funèbre et cherchant un souffle d’air pur, je m’empresse de me rendre au bord de l’étang, à l’endroit où une étroite langue de terre se jette dans l’eau.

C’est là, sur cette presqu’île, couverte de sable fin, que mon grand-père m’avait appris à écrire et à lire les Lettres. Elles m’aident à passer aux autres mes pensées, mais leurs forces magiques ne se limitent pas à ça. Elles disent aux autres ce que la langue tranchée n’arrive pas à exprimer, mais chacun de ces signes a son propre sens. Ils honorent le monde visible qui nous entoure, ainsi que le monde invisible, celui des esprits, des gé-nies et des fées.

Chaque lettre signifie une autre chose : le soleil, la Mère-Terre, l’arbre, la glace ou l’eau… la famille, le bétail, la naissance ou la mort… Capables de guérir, elles se montrent aussi dange-reuses si on les utilise sans respect et deviennent propres à cau-ser de la douleur, à blesser et même à tuer celui qui les écrit sans prudence.

Mon grand-père découvrit les Lettres, après s’être suspen-du, par les jambes, à un arbre sacré, durant trois jours et trois nuits. La tête en bas, plongé dans un sommeil de chauve-souris, il était presque mort lorsqu’une fée le trouva et le réveilla. Alors elle lui dévoila le secret de ces signes qu’elle lui donna à boire. Elle les grava sur un bâton de saule pleureur, elle éminça le bois en fines lamelles, elle mélangea ces copeaux avec l’hydromel et elle lui fit boire cette mixture. Enfin, elle lui apprit à inscrire les Lettres sur le sable ou sur son corps, à les graver sur les arbres, à les chanter, danser et les peindre avec de la couleur rouge, de préférence avec le sang d’un ennemi.

 

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Depuis lors, le Vieux Rod s’en sert souvent quand il scrute l’avenir de notre tribu ou lorsqu’il s’adresse aux êtres invisibles autour de nous, et il ne cesse de décrire sa rencontre avec la jeune fée lettrée qui, en apparence, lui tourna la tête, malgré son grand âge.

D’après lui, elle était d’une beauté gracieuse, d’une beauté qui parlait à l’âme. De même que toutes les fées des ruisseaux et des forêts, elle était éternellement jeune. Elle était dotée d’ailes, ses yeux étincelaient comme des pierres précieuses, et sa voix était sublime : celui qui l’entendait une seule fois, ne l’oubliait jamais. Elle ne voulut pas lui dévoiler son nom, mais elle lui fit don d’un rouleau de peau tannée de mouton sur lequel il devait écrire toutes les lettres magiques pour les sauver ainsi de l’oubli de la parole.

« Les paroles sont souvent des mots creux, dit-elle à mon grand-père, en guise d’adieu. C’est pourquoi le vent les emporte facilement. »

J’aimerais rencontrer une fée, moi aussi, bien que je con-naisse déjà le secret de l’écriture, quoique la figure de ma sœur dans la source forestière soit aussi belle que celle de n’importe quelle fée. Je suis sûr que Yéléna est devenue une fée des eaux, éternellement jeune, et qu’elle maîtrise comme moi la magie des Lettres. Elles nous aideront peut-être un jour à nous envoyer des messages d’un monde à l’autre, car les écrits et seuls les écrits permettent aux vivants de parler avec les morts.

C’est sur la langue de sable, toujours humide, que je re-trouve un peu de tranquillité, à l’écart de la fièvre maladive de Svevid et de ses bûcherons. Entouré de l’eau de l’étang que la brise ride, j’écoute le chuchotement des ondes qui lèchent la petite presqu’île et je répète les gestes rituels de mon grand-père. Je trace autour de moi un grand cercle. Il va mettre mes écrits à l’abri de tous les dangers. Ensuite j’exprime avec les lettres et ma plus belle écriture les sons de la parole que j’ai

– 58 – perdue à jamais, ainsi que mes pensées, mes souvenirs et les mots tendres destinés à tous mes proches disparus.

À la lumière cendrée au déclin du jour, muni d’un rameau de saule, j’écris leur nom au bord de l’eau – celui de mon frère Rod le Vaillant, mort dans une caverne forestière, de mon père le Gros Rod, mangé par les sangliers, et de ma sœur Yéléna, noyée, ainsi que de ma mère, morte en couches – ornés chacun d’une AGA, l’ancêtre de toutes les lettres, la Lettre du monde, celle qui unit les hommes, les animaux et les plantes.

Chose étrange et magnifique, ces lettres font revivre les morts en l’espace d’un bref instant, entre deux petites vagues qui se succèdent sur le sable et les effacent avec beaucoup d’estime et une douceur infinie.

Comment les conserver et les protéger de la douce cruauté de la nature ? Les danser hors de la portée des vagues ? Pour les danser, il faut les graver sur un morceau de bois, les émincer en lamelles et les boire avec de l’hydromel, vider toute une corne de cette boisson enivrante, qui me tourne la tête comme la belle fée avait tourné la tête à mon grand-père.

Hélas ! la danse est tout aussi fugitive que les écrits sur le sable, surtout quand le danseur est gorgé d’hydromel. De sur-croît, je suis incapable de les chanter, et les chants s’évanouissent aussi rapidement que la danse. Les inscrire sur son propre corps avec le sang de son ennemi ? Cela me semble impossible, attendu que je n’ai aucun ennemi.

Le Vieux Rod dit qu’à part les fées, seule la pierre est éter-nelle. En attendant un outil qu’il m’a promis, bon pour graver les lettres sur la pierre, il ne me reste que le sable sournois et insatiable, qui a déjà avalé l’un de nos dieux et qui ne songe qu’à nous engloutir avec toutes nos lettres.

 

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Penché sur mes signes et plongé dans un tas de questions sans réponse, je n’ai pas entendu le bruit de ses pieds nus et je ne me suis rendu compte de sa présence qu’au moment où elle a déjà empiété sur mon cercle. C’est la première fois que je la vois devant moi, presque à la portée de ma main, et sa proximité me coupe le souffle. Elle n’a rien de commun avec son grand-père Svevid et encore moins avec une ravissante fée des eaux. C’est une petite rousse maigrichonne, aux cheveux tressés, à la peau laiteuse, pleine de taches de son, et aux yeux froids qui me transpercent du regard comme si j’étais un poisson qu’elle em-broche sur une lance.

« Que fais-tu ? » me demande-t-elle.

Pris de court, en essayant de lui répondre j’écris, j’oublie que je suis muet et je pousse un piteux cri du crapaud. Rouge comme une pivoine, je comprends qu’elle m’a épié depuis un bon moment et qu’elle a sans doute vu ma danse ridicule.

Elle se met à rire de bon cœur. Curieusement, quand elle rit, elle change son apparence des pieds à la tête. C’est comme un coup de baguette magique : ses cheveux carotte deviennent ardents, comme son regard. Ses tresses se hérissent et commen-cent à briller, les taches de rousseur disparaissent de sa peau et ses lèvres minces deviennent charnues, couleur framboise.

« Espèce de petit crapaud, me dit-elle. Que fais-tu ici, sau-tillant comme un simple d’esprit ? »

Mon explication est simple : « J’écris avec mon corps. » Malheureusement, je n’arrive pas à la prononcer. N’ayant plus envie de coasser, je décide de lui répondre par écrit, et aussitôt, agenouillé, je gribouille sur le sable les sons que ma langue tranchée ne peut pas proférer.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » me demande-t-elle.

Je lui réplique avec les signes de la fée :

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« Les lettres ! »

Une fois de plus, elle n’y comprend rien. Désespéré, je sai-sis la triste vérité. Je suis muet, privé de parole, et elle est sourde à mes lettres. Mon grand-père dit : « À chacun sa cha-cune. » Dans notre cas, cela risque de nous mener nulle part, comme dans cette histoire d’un aveugle qui conduisait un autre aveugle pour qu’ils tombent tous deux dans un précipice.

Soudain, une idée me vient à l’esprit : je vais me débrouil-ler avec les moyens du bord, avec un dessin.

Je dessine donc rapidement un crapaud aux cuisses écar-tées.

« C’est un crapaud aussi drôle que toi », dit la jeune fille.

J’affirme en hochant la tête et m’empresse d’écrire sur le sable les lettres d’un crapaud, telles que le Vieux Rod m’avait apprises : k r a p o.

« K r a p o, lit la fille une lettre après l’autre, en posant de-vant chaque signe son pied nu. Et toi, demande-t-elle, comment tu t’appelles ? »

J’attends qu’une petite vague efface le mot krapo, pour écrire « Rod ».

« R o… dit-elle, n’arrivant pas à lire mon nom jusqu’au bout. Et moi, mon brave Ro, je m’appelle Ida. »

Je me hâte d’écrire son nom à côté du mien.

« Ida, lit-elle en riant. En ce cas-là, tu n’es pas Ro, mais Rod, puisque ton nom contient un signe qui se trouve dans mon Ida. »

Je remue la tête de haut en bas pour dire oui, heureux de rencontrer une fille si éveillée, qui, en espace de quelques ins-tants, a appris plusieurs lettres. Pour sceller notre amitié et

– 61 – notre bonne entente, je me tape sur la poitrine et j’écris “moi”, avant de tendre le bras vers elle et d’écrire “toi”.

« M u a, lit-elle tout en tendant la main vers moi. Puis, elle se donne une tape sur la poitrine, entre ses petits seins, et dit : T u a. »

Ravi, sans pouvoir me retenir, je jette un cris de crapaud qui veut dire : « Toi, c’est moi, et moi, c’est toi ! »

Elle pouffe de rire, et tout de suite ça devient contagieux. Je m’esclaffe à mon tour. Nous rions aux larmes, nous nous pâ-mons de rire. C’est la première fois que je ris depuis que j’ai perdu ma langue, car pour rire de bon cœur, la langue n’est nul-lement nécessaire. Comme par miracle, en riant, Ida devient de plus en plus belle, et moi, peut-être, un peu moins moche que d’ordinaire.

Nous ririons encore longtemps ensemble comme si nous avions bu de l’hydromel, mais l’apparition d’un vieillard au re-gard fulminant nous réduit au silence. Le grand-père d’Ida em-piète sur mon cercle sur le sable et se met à piétiner « moi et toi » en grinçant des dents. Accroupie au bord de l’eau, Ida tremble comme une feuille. Blanc de colère, le chef Svevid me tord les deux oreilles à la fois, me forçant à me mettre à genoux devant lui.

« Tu te souviens du supplice infligé l’été dernier au jeune Rak ? » me demande-t-il d’une voix caverneuse.

J’affirme en hochant la tête.

« Si je te vois encore une fois t’approcher de ma petite Ida, tu connaîtras le même sort », gronde-t-il.

Tandis que mes oreilles commencent à saigner, je me presse de secouer la tête de haut en bas plusieurs fois, car je me rappelle trop bien le supplice de Rak, le jeune homme qui a payé de sa vie son péché de la chair. Voyant le sang s’écouler de mes

– 62 – oreilles presque déchirées, Ida fond en larmes et se jette aux pieds de son grand-père.

« Il a voulu m’apprendre à lire ! s’écrie-t-elle.

– Tu en auras, la lettre que tu mérites ! » répond Svevid.

Il lui assène un coup de poing qui la fait plonger dans l’étang. Il l’attrape par les tresses sous l’eau et la retire, étourdie, à la surface, pour la jeter sur son épaule et l’emporter vers le village.

Restant seul dans mon cercle, ravagé comme si un ours l’avait foulé aux pattes, je couvre mes déchirures de deux poi-gnées de sable humide, afin d’arrêter l’écoulement du sang. La menace de Svevid bourdonne toujours dans mes oreilles, me faisant claquer des dents, car notre chef de tribu est l’homme qui tient ses promesses, surtout quand il s’agit de la torture ou de la mise à mort. Et la pire de ses atrocités s’est passée juste ici, sur ma paisible presqu’île de sable.

À la différence des Huns, crasseux à donner la nausée, les Sclavènes ne sont pas si hostiles à la propreté, car – d’après le Vieux Rod – la propreté du corps va de pair avec celle de l’âme. En hiver, nous faisons des bains en bois, que nous chauffons très fort. Nous nous mettons à nu dans la neige jusqu’aux ge-noux, nous nous jetons ensuite sur les épaules de l’eau bouil-lante et nous fustigeons nous-mêmes avec une verge souple jusqu’à ce que nous chassions toutes les saletés de notre corps. En été, nous descendons à l’étang pour nous laver, et c’est en cette belle saison de la septième Lune qu’au bord du marais Svevid a assouvi une fois de plus son goût du sang et de la souf-france d’autrui.

Ce jour de la forte chaleur, tous les adultes de notre tribu se précipitèrent dans les eaux de l’étang pour s’y procurer un peu de fraîcheur. Comme à l’accoutumé, hommes et femmes se dé-

– 63 – nudèrent avant d’entrer dans le bas-fond, ne cachant pas leur corps les uns aux autres. J’étais trop jeune pour les joindre, mais personne ne m’empêcha de les regarder, perché sur la cime d’un arbre voisin, en compagnie de Vid le Luron, un gar-çon de mon âge, mon ami inséparable depuis toujours.

Nous enviions leur gaieté, la cascade de leurs rires et l’aise qu’ils éprouvaient dans l’eau limpide, avant qu’elle ne com-mence à se rendre trouble, tout comme l’ordre qui avait régné au début de la baignade. Il me semblait que notre étang se transformait en une vraie fontaine de jouvence. Ses eaux avaient le pouvoir de redonner la jeunesse à tous les baigneurs. Les femmes et les hommes vieux se comportaient comme s’ils se retrouvaient dans la fleur de l’âge, les jeunes hommes et les jeunes filles avaient l’air de retourner à l’adolescence et les ado-lescents de regagner l’enfance.

Le plus hilare était Rak, devenant franchement fou de joie aux côtés d’une bergère, en courant et sautant flanc à flanc avec cette beauté. Après chaque saut, il frappait fort avec les bras sur la surface de l’eau, faisant des jets de mousse, un gros panache blanc qui cachait tous les deux et lui permettait de soustraire aux regards des villageois quelques baisers volés à sa bien-aimée.

Il arrivait à les dissimuler aux regards de nos habitants, mais pas à celui du chef de tribu qui surveillait les moindres gestes de tout le monde et, d’abord, veillait au respect de la chasteté. Les ébats amoureux de Rak n’échappèrent pas à ses yeux de lynx, jamais rien ne lui échappait. En scrutant un muscle saillant sur le corps nu de Rak, il se rendit compte que le jeune homme était en train de succomber à la tentation et de commettre le péché de la chair, l’impardonnable offense à Dvo-rovoï, notre esprit de la famille.

Ce méfait méritait un châtiment suprême, et Svevid ne tar-da pas à se mettre à l’œuvre. Le malheureux Rak encourait la peine capitale. La coutume voulait qu’il soit puni sur-le-champ.

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Suivant le mot d’ordre de Svevid, ses bûcherons taillèrent à la va-vite quatre piquets de bois et les plantèrent dans le sol, à l’endroit où la boue sèche était dure comme le cœur de leur chef.

Les yeux pleins d’effroi, les villageois assistaient à cet acte de férocité. Les bûcherons, devenus bourreaux, attachèrent les mains et les pieds de Rak aux piquets, et reculèrent en hâte de quelques pas, laissant à Svevid le plaisir d’apaiser sa rage san-guinaire : muni d’une énorme hache, il fendit en deux le corps de Rak, de la nuque jusqu’aux cuisses.

Étendue entre quatre autres piquets, la jeune bergère subit le même atroce sort, et les moitiés de corps de deux suppliciés furent aussitôt suspendues à un saule, le seul être vivant qui osait pleurer leur martyre.

Gravé dans ma mémoire, ce châtiment me serre toujours le cœur et me fait tourner les sangs. Même l’apparition inattendue du Vieux Rod sur ma presqu’île n’arrive pas à m’apaiser et me faire oublier la menace de Svevid, capable de me fendre en deux d’un coup de hache.

En plein désarroi, je m’adresse à lui par des gestes qu’il m’avait appris, puis j’écris ces mêmes mots sur le sable, pour lui dire ce qui est arrivé.

« J’ai enseigné tes lettres à Ida !…

– Tu t’es jeté dans la gueule du loup », répond mon grand-père, souriant.

Rien au monde ne peut effacer son sourire doux et mali-cieux, même pas les lobes déchirés de mes oreilles. Pendant qu’il enduit mes plaies d’une crème noirâtre et nauséabonde, il m’explique que les souffrances élèvent l’âme, surtout quand elles sont subies à cause d’une tâche précieuse, les semailles des lettres magiques.

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« Toi, petit dragon, tu es peut-être le premier des hommes qui peine à cause de la parole écrite, me dit-il. Peut-être le pre-mier, mais certainement pas le dernier. »

Je n’arrive pas à lui répondre, car les signes des muets et la parole écrite ne sont pas toujours à la taille d’une pensée. J’ai envie de lui dire que je ne regrette rien. Si les souffrances élè-vent l’âme, la mienne sera portée très haut, à la hauteur d’où les aigles observent notre marécage. Et tant pis si je suis le premier des hommes qui doit peiner…

C’est peine perdue. Il ne me regarde même plus gribouiller sur le sol, car son attention est attirée ailleurs. Nous nous trou-vons entre chien et loup, et la nuit tombante a déjà dévoilé une multitude d’étoiles qui se reflètent dans l’eau violacée. Au milieu d’elles, la lune a l’air d’un fromage de chèvre auquel les rapaces nocturnes ont mordu un quart.

Cette image ne serait guère étonnante si sur la surface de l’étang n’était pas apparu le reflet d’un spectre volant, dont la lumière est plus forte que celle de la lune, une sorte de serpent qui survole la Grande Forêt en essayant de se mordre la longue queue effilée.

Restant bouche bée, ébahi et émerveillé à la fois, le Vieux Rod chuchote :

« Que Triglav nous protège, c’est une comète. »

Soudainement, les voix lointaines dans le village ne se font plus entendre, comme si le dragon céleste leur avait imposé si-lence.

Les oiseaux se taisent aussitôt et même les feuilles d’arbres cessent de murmurer sous la brise du soir. Autour de nous s’installe un silence hostile et pesant, le signe précurseur d’un grand malheur.

Je me jette à genoux et j’écris une question :

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« C’est quoi… une comète ? »

Le Vieux Rod hésite à me répondre, le regard toujours bra-qué sur le ciel, où le serpent lumineux semble s’immobiliser. Ses cheveux contiennent de nombreux filaments de feu qui jettent des étincelles froides.

Il s’étend et se replie sur lui-même, tout en ouvrant son énorme gueule comme s’il voulait avaler notre village entier.

Finalement, mon grand-père se décide à me parler, les yeux encore rivés sur le spectre tortueux :

« Une étoile chevelue, dit-il, c’est le signe de la fureur cé-leste. Nos pères les considéraient comme des balais dont les mauvais esprits se servaient pour épousseter le ciel devant les pas du Grand Démon. Quant à lui, l’ennemi mortel de notre Triglav, il n’entraîne rien de bon, à part la guerre, les maladies et la disette. Nos pères disaient aussi que ceux qui sont nés dans une année à comète meurent à coup sûr dans une année de cet astre filant. »

Je me presse de gribouiller sur le sable :

« Tu n’es pas né dans une telle année. »

Il me réplique avec un sourire pincé :

« Si. Au dire de ma mère, ce fut bien une année de l’étoile chevelue. »

La vue de cette sacrée étoile l’a rendu fiévreux, comme si son âme avait perdu tout à coup sa tranquillité habituelle. Au retour dans notre cabane, il s’est mis à grignoter l’un de ses champignons séchés et à fouiller le fatras de ses outils de vratch, à la recherche d’un tambour en peau de lièvre, couvert de signes et de dessins mystérieux. Comme d’habitude, le champignon a doublé son agitation.

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« Conjurer le mauvais sort ! a-t-il marmonné sans cesse. Il faut vite écarter le péril ! »

Lorsqu’il a enfin trouvé son tambour, il s’est assis par terre, les jambes croisées, et il s’est mis à tambouriner comme envoû-té. Ses yeux égarés ne me reconnaissaient plus.

Gavé de ses champignons qui lui tournent la tête, il prend toujours cette curieuse posture afin de descendre au milieu du chemin qui conduit à Nav, à l’endroit que les hommes doivent parcourir après leur décès, à mi-chemin de la vie et de la mort.

D’après ses explications d’autrefois, le roulement du tam-bour réveille son âme ensommeillée et la mène hors de son corps, à la frontière de deux mondes où tout est possible : guérir les moribonds, faire renaître les morts, parler avec les esprits et même refouler une étoile funeste loin de nos terres.

À vrai dire, lors de sa descente dans le monde souterrain, le Vieux Rod n’est pas très beau à voir. Les épaules couvertes d’une peau d’ours et la tête coiffée de ses mâchoires, il devient aussi vilain que ce carnassier qui décime nos brebis. Pendant qu’il tambourine, il bave et saigne du nez. Il renverse les yeux et pousse des grognements de l’ours noir qui me dressent les che-veux sur la tête.

« L’Ours m’a appris toutes les choses », murmure-t-il.

En effet, sa posture est celle d’un ours, posé sur ses fesses vigoureuses. La fourrure noire devient sa vraie chevelure, comme soudée à sa nuque, son visage change de forme avec un museau pointu, alors que de longues griffes surgissent au bout de ses doigts.

« L’Ours nous aidera à la chasser », murmure-t-il.

Je suis effrayé, mais nullement surpris. Maintes fois déjà, lors de ses descentes vers le monde souterrain avec son tam-bour, tandis qu’il suçait ses champignons, j’avais eu l’occasion

– 68 – de le voir se transformer en animal, en poisson et même en arbre. Pendant ces voyages, il parlait avec ces êtres dans leur propre langue, il faisait leurs gestes et jetait leurs cris. Il est dommage qu’au retour chez nous, il n’ait jamais apporté aucun souvenir de ses rencontres fabuleuses, mais je lui crois sur pa-role. Selon ses dires, à l’aube des temps, les hommes pouvaient se changer à volonté en animaux et en végétaux, à l’égal de ces êtres sauvages qui arrivaient aisément à se changer en humains.

À l’aube des temps, apparemment, le monde était plus simple et plus juste que celui de nos jours.

En dépit de son déguisement en ours et son tambourinage effréné, son combat contre l’astre chevelu a tout à fait échoué. Le serpent tortueux a réapparu dès le lendemain à la tombée de la nuit et le soir suivant, pourvu de la queue d’étincelles et de la gueule béante, menaçant d’engloutir non seulement notre pauvre village mais la Grande Forêt entière.

Le troisième matin, au lever du soleil, il s’avéra que l’astre chevelu était vraiment un corbeau de mauvais augure. Prophète de malheur ! À peine éveillés, nous découvrîmes ce que la nuit noire nous avait caché du côté opposé du marécage : l’arrivée d’une grande bande d’Huns avec deux douzaines de chariots, transformés pendant notre sommeil en campement militaire. Ayant une vue perçante même en obscurité, ils avaient disposé les chariots en cercle tout autour de leur camp. En plus, en face du marais qui les séparait de notre village, ils avaient élevé deux mystérieuses tours en bois.

Nous comprîmes leurs visées dès le début de la matinée, quand ces deux machines de guerre décochèrent vers nous leurs premières lances géantes qui mirent le feu à deux de nos ca-banes. En nous rendant précipitamment sur les lieux des incen-dies, nous découvrîmes dans ces masures réduites en cendres les lances des Huns, munies chacune sur sa pointe d’un tampon

– 69 – de chanvre enduit de la cire enflammée. Par malheur, ces ma-chines de jet infernales n’étaient pas à la portée de nos armes et nous restions à la merci de nos assiégeants, pleins d’astuce et impitoyables.

Au lieu de courir le risque d’un vrai siège et de s’exposer aux combats sanglants, nos ennemis firent choix de la ruse, en nous frappant sans coup férir. Durant toute une semaine, ils continuaient à viser et à embraser nos cabanes avec leurs lances incendiaires, mettant à néant deux ou trois logis par jour.

En même temps, ils ravageaient nos meilleurs champs d’orge et ils décimaient nos troupeaux de moutons et de bovins, pour se livrer tous les soirs à de véritables orgies, des festins bruyants, au cours desquels ils rôtissaient à la broche trois bœufs à la fois, après avoir nourri de la viande crue leurs fau-cons de chasse.

Pour tuer le temps, entre deux coups de projectiles flam-bants, ces fauconniers passionnés s’occupent de leurs oiseaux pèlerins, en les lançant contre nos basses-cours, à l’attaque de la volaille et de petits porcelets. Le piqué d’une demi-douzaine de leurs faucons est tout aussi captivant qu’effrayant.

S’élançant très haut dans les airs, ils y planent pendant quelque temps et font semblant d’être endormis, puis, subite-ment, ils se laissent tomber telle une pierre sur leur proie à une vitesse affolante, pour la tuer d’un seul coup. Ils la frappent avec leurs serres et lui brisent le cou. Aussitôt, ils remontent en l’air et tournoient au-dessus de leur victime, pour revenir ensuite la dévorer ou l’emporter dans leurs griffes crochues en direction de leurs maîtres.

D’un jour à l’autre, tous les jours que Triglav a faits, ils dé-ciment notre volaille, nous menaçant de périr bientôt de faim, sans orge, sans lait, sans viande, condamnés à se nourrir uni-quement de champignons douteux et de fruits sauvages.

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« Pourquoi ont-ils tant de haine pour nous ? se demande mon ami Vid. Pourquoi nous malmènent-ils ? À quoi bon cette guerre incessante ? Nous n’avons causé aucun mal à ces gens. »

J’ai envie de lui répondre, en répétant les paroles de notre chef Svevid, prononcées le jour de leur arrivée :

« Nous allons leur rendre le mal pour le mal, œil pour œil, dent pour dent. »

Malheureusement, caché à côté de Vid dans les buissons, d’où nous scrutons les rapaces insatiables, je n’ai rien sous la main pour écrire, et comme un malheur ne vient jamais seul, mon ami Vid, tête d’âne, n’a jamais appris à lire jusqu’au bout, malgré toutes mes leçons. Dès que nous aurons chassé les odieux Huns, je réunirai Ida et lui pour leur faire apprendre à fond les lettres magiques, afin qu’ils puissent lire mes pensées de A à Z, de A comme Âme, jusqu’à Z comme Zlatooust, celui qui a la bouche en or, notre dieu de la belle parole.

Notre tribu criait famine et les choses marchaient de mal en pis. Les faucons devenaient de plus en plus déchaînés, de même que leurs maîtres, ne se contentant plus de notre maigre volaille. Impétueux, ils se mirent à tournoyer même au-dessus des hommes et surtout de petits enfants, jusqu’au jour où ils s’attaquèrent au chien préféré de Vid et lui brisèrent le dos.

Estropié, gisant sans défense sur le sol, le pauvre animal agonisait devant la petite demi-sœur de Vid, une enfant de trois printemps qui pleurait toutes les larmes de son corps, quand les deux rapaces s’abattirent sur elle. Ils lui cassèrent la tête avec leurs serres comme une citrouille et s’emparèrent de la cervelle dans son crâne grand ouvert.

Le jour même, au retour du bûcher où la fillette avait été brûlée, Vid eut l’air de devenir fou de douleur et de rage. Il répé-tait sans cesse les paroles de Svevid, les mêmes que je n’avais pas pu écrire : « Œil pour œil, dent pour dent ! » Il me demanda

– 71 – de venger sa sœur avec lui, ce que j’acceptai volontiers. Il me proposa ensuite de nous lancer ensemble dans une entreprise dangereuse où nous risquions de laisser notre peau. Sa fureur et sa peine n’avaient pas troublé sa raison : criant vengeance, il avait déjà tramé son plan de châtiment des barbares, qu’il ne voulait pas me dévoiler tout de suite. « Œil pour œil ! » mar-monnait-il, en secouant les boucles blondes qui lui tombaient sur les épaules.

En prenant notre courage à deux mains, nous profitâmes d’une nuit sans lune, pour monter à bord d’une pirogue et nous approcher à la portée d’une flèche de la rive opposée, du cam-pement des Huns.

Sur le fond d’un énorme feu, leurs ombres paraissaient géantes comme celles des ogres qui dévorent les enfants. Pen-dant que Vid maniait son aviron sans le moindre bruit, je me servais d’un long roseau, à l’avant de la pirogue, pour tâter le fond du marais et lui signaler les passages entre les bancs de boue, de pernicieux hauts-fonds de sables mouvants. Selon les vieux de notre village, ils avaient déjà englouti plusieurs per-sonnes, inconscientes de ce danger.

Après une journée chaude, les amas de brouillard, collés sur le marais, nous enveloppaient et nous soustrayaient à tous les regards. Entre les lambeaux de la vapeur, les silhouettes des Huns, qui se profilaient autour du feu, semblaient encore plus monstrueuses.

Comme les soirs précédents, ils étaient en train de rôtir à la broche deux bœufs, fraîchement égorgés et écorchés, les der-niers de nos bovins vivants. Comme d’habitude, ils fumaient les pipes bourrées d’une saloperie qui les enivrait, et s’esclaffaient à qui mieux mieux, en attisant le feu avec les bottes de paille et les morceaux de viande grasse. Même leurs sentinelles, ayant abandonné les postes de guet, bredouillaient et titubaient comme pris de boisson entre les piles de gerbes d’orge.

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Ils ne se rendirent pas compte de l’accostage de notre pi-rogue au bout du campement, à l’endroit où ils gardaient leurs chevaux, attachés par une seule corde sur une litière de chaume. Heureusement, cette étable à ciel ouvert n’abritait aucun chien – les Huns se méfiaient des chiens comme de la peste – et leurs chevaux n’avaient rien contre deux silencieux visiteurs noc-turnes. L’un de ces deux garçons, celui aux boucles blondes et au visage barbouillé avec de la poudre de charbon, dénoua la corde qui liait les chevaux et coupa les ficelles sur les griffes de deux jeunes faucons, perchés à côté de leurs parents meurtriers.

La tête de tous les faucons, des grands et de leurs petits, était couverte d’une cagoule, d’un capuchon en cuir qui les aveuglait et empêchait de fuir. Aussi les deux petits se laissè-rent-ils faire sans aucune résistance, pendant que Vid les four-rait en toute hâte dans son sac. Malgré la haine que j’éprouvai pour eux, je ne pus pas m’empêcher d’admirer leurs ailes poin-tues, couvertes de plumes scintillantes telles des écailles des poissons.

Lors de cet exploit insensé, Vid le Luron et moi avions eu la chance inouïe de ne pas être entendus : si les Huns avaient cap-turé les deux voleurs d’oiseaux, sans doute les auraient-ils brû-lés vifs et coupés menu, avant de jeter leur chair aux rapaces.

Sur le chemin de retour vers notre village nous fûmes obli-gés, une fois de plus, de nous faufiler avec beaucoup de pru-dence entre les bancs de boue et les nénuphars, où grouillait une myriade de sangsues, aussi dangereuses que les sables mouvants, capables en peu de temps de sucer tout le sang d’un bœuf.

Vid hésitait toujours à me dévoiler ce qu’il envisageait de faire avec les deux petits faucons, jusqu’au moment où nous accostâmes une plate-forme sur les pilotis, à l’entrée du village. C’est là qu’il se décida enfin à me révéler son projet de ven-geance, que seule une tête brûlée avait pu imaginer.

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De la poupe de la pirogue, il retira son deuxième sac, caché jusqu’alors, contenant deux pierres étranges et une boulette de chanvre, enduite de cire inflammable, avec lesquelles les Huns avaient armé leurs lances incendiaires. Sans doute, avait-il la trouvée dans une des chaumières, réduites en cendres.

Taciturne, il coupa la boulette en quatre morceaux, les aplatit dans le creux de la main et les enroula avec soin autour des pieds de deux faucons, toujours coiffés de leurs capuchons. Sans desserrer les dents, il fit sortir de son sac un champignon sec. Il le serra entre ses genoux et se mit à frapper l’une de ses pierres, translucide, contre l’autre, couleur rouille.

À ma grande surprise, les pierres heurtées commencèrent à produire des étincelles qui s’attaquèrent comme des guêpes au champignon noir.

Dès que celui-ci eut lâché un hésitant panache de fumée, Vid se pressa de l’aviver en soufflant là-dessus de toute sa force. Il souffla et souffla comme enragé jusqu’à ce que sur le champi-gnon apparaisse une miette ardente.

Obstiné, il poursuivit sa tâche, et rapidement il parvint à la transformer en joyeuse petite braise qui ne tarda pas à enflam-mer quelques brins de paille dans la main de mon ami magicien.

Émerveillé, je l’observais passer cette flamme aux bandages de chanvre sur les pieds des faucons, qui s’enflammèrent brus-quement à leur tour. Pendant que les oiseaux se démenaient comme des forcenés, il leurs ôta les cagoules et les lança en l’air pour qu’ils s’envolent aussitôt en direction des Huns.

Les mains ensanglantées par leurs griffes, Vid les suivait du regard lumineux, ces deux flèches vivantes, porteuses de sa ven-geance implacable et du salut de notre tribu.

« Le tour est joué », dit-il entre ses dents.

 

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En effet, le sort en était jeté, le sort plus atroce que tout ce que nous pouvions imaginer. Les deux flammèches volantes parcoururent le ciel au-dessus du marais, et près de la rive op-posée elles se jetèrent dans le camp de leurs maîtres, fonçant droit sur le nid des faucons avec la rapidité de l’éclair. Un ins-tant plus tard, ces deux étincelles se transformèrent en deux foyers de feu, deux embrasements au sud du campement, qui se mirent à dévorer la paille qui jonchait le sol.

En peu de temps, un tourbillon de flammes mit le feu à tous les biens des Huns, leurs chariots et une douzaine de tentes qu’ils avaient montées. Il se propagea sur de nombreuses bottes de chaume, empilées un peu partout, et gagna aussitôt des ar-brisseaux et des buissons derrière le dos de nos ennemis, ainsi que deux roselières au bord de l’eau, desséchées les jours précé-dents sous un soleil de plomb.

Soudainement, sans savoir comment, Vid et moi nous trouvâmes entourés de nos villageois, attirés par les cris de dé-tresse et les reflets des flammes qui parvenaient de l’autre rive.

Guidés par Svevid, assoiffé de sang comme toujours, quelques-uns de ses bûcherons sautèrent dans les barques et se dirigèrent en ramant vers le milieu du marais.

Vid et moi, munis d’une seule pagaie, les suivîmes en zig-zaguant dans notre pirogue entre les îlots de nénuphars. À la portée d’une lance du lieu de l’incendie, nous nous arrêtâmes entre les nappes de brouillard, d’où nous pouvions observer le désastre dans le campement de nos assaillants.

Cernés par les flammes, se trouvant entre le marteau et l’enclume, les Huns ne savaient plus de quel côté se tourner. Le grand feu avait déjà ravagé tout autour d’eux et changé leurs chevaux en torches vivantes, dont les crinières et les queues en-flammées volaient en tous sens.

 

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Leurs hennissements désespérés nous dressaient les che-veux sur la tête, plus encore que les hurlements des hommes piégés entre trois feux, celui dans les buissons de derrière et deux autres de deux côtés du terrain qu’ils occupaient. Leur seule issue était le marais avec ses pièges mortels qu’ils igno-raient, ses bancs de boue, ses sables maléfiques et les nuées de sangsues, qui attendaient leur festin sanglant.

Les premières victimes des sables mouvants et du guêpier des sangsues furent les chevaux, fuyant leur étable livrée aux flammes. Pour échapper aux ravages du feu, ils s’élancèrent dans le marécage au péril de leur vie. Enlisés dans la vase, les pauvres animaux se cabraient, trépignaient et s’enfonçaient da-vantage dans l’eau boueuse. L’un après l’autre, ils disparurent, ne laissant derrière eux que quelques panaches de fumée sur la surface. Après les chevaux, les hommes affolés se précipitèrent dans l’eau à leur tour.

Leur sort fut tout aussi effrayant, sinon pire encore. Ils s’agitaient et piétinaient dans la bourbe, faisant l’impossible pour s’éloigner des flammes qui gerbaient à leurs trousses.

Les plus chanceux finirent par être vite engloutis. Quant aux malchanceux, ils furent envahis par des sangsues, une ar-mée de vampires, armés chacun de trois mâchoires, qui couvri-rent leur corps tel un linceul noir, se collant contre leur peau pour les saigner, pour sucer en peu de temps tout leur sang, avant de les entraîner au fond du bourbier.

Étrangement, ces hommes de guerre, barbares, buveurs de sang endurcis, périssaient dans la dignité, comme de nobles guerriers. Ils demeuraient bouche cousue devant les affres de la mort, qu’ils avaient côtoyée toute leur vie durant.

 

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Glacés d’épouvante, Vid et moi les observâmes avec un sen-timent bizarre de respect, comme si ces sauvages quittaient le monde des vivants, auréolés d’une lueur secrète de l’âme.

Mon ami Vid, qui n’avait pas cessé auparavant de mar-monner son sombre « œil pour œil, dent pour dent », se tut aus-sitôt comme s’il éprouvait de la honte.

Les plus malchanceux des Huns, ceux qui savaient un peu se déplacer dans l’eau, ceux qui avaient échappé aux sables mouvants et aux sangsues, se rendirent à la nage au milieu du marais. Pour comble de malheur, cette demi-douzaine de survi-vants nageait droit vers l’endroit où les attendait notre chef avec ses bûcherons.

Svevid était pourvu d’un nouveau fouet, à la longue lanière en peau de serpent, impatient de mettre à l’épreuve sa puis-sance meurtrière. Lorsque les fugitifs se furent trouvés à sa por-tée, il assena deux coups de fouet au premier arrivant, ne visant rien d’autre que ses yeux écarquillés, et réussit sans faute à les écraser comme des œufs de cane. Le destin du deuxième martyr fut tout aussi terrifiant. Les deux coups que Svevid lui porta fi-rent jaillir la glaire et le sang de ses orbites. De même pour les autres.

Les six hommes aveuglés poussaient les cris de douleur et de rage, en agitant les bras, et tournaient en rond entre les barques des bûcherons. Ces derniers attendaient que leur proie s’exténue pour s’en emparer avec violence. Silencieux comme Svevid, ils se servirent de leurs serpes à lame courbe pour déca-piter leurs victimes.

Sous le croissant de lune, apparu de derrière les nuages, les serpes reflétaient sa lumière verdâtre, couleur de la mort. Les corps sans tête continuaient à s’agiter, faisant des tourbillons rouges autour d’eux, avant de baisser les bras et se laisser glisser doucement l’un après l’autre sous les flots.

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Seules leurs têtes coupées restèrent à la surface, en flottant encore quelques instants. À notre stupeur, elles gémissaient et grognaient, comme si elles s’élevaient contre leurs bourreaux. Ces derniers, épouvantés aussi, étaient obligés, pour les faire taire, de leur assener plusieurs coups d’aviron, afin qu’elles dis-paraissent enfin dans l’eau bouillonnant de sang.

Vid se mit à vomir. Moi aussi, je rejetai tout ce que j’avais mangé, les restes d’une pomme sauvage et d’une poignée de champignons.

« Pourquoi tant de haine ? » balbutia mon ami.

Je ne pus lui répondre, n’ayant rien pour tracer des lettres, mais, même si j’avais eu de quoi griffonner quelques paroles, je n’aurais rien écrit, car j’ignorais pourquoi il y avait dans notre monde tant de haine, même au-delà de la mort.

Les Huns avaient tué ma sœur Yéléna et coupé en mor-ceaux mon père. Je les haïssais comme la peste, mais en dépit de tout, en même temps, j’éprouvais à l’égard d’eux un senti-ment très étrange qui me faisait battre le cœur.

En apparence, la haine lie les hommes tout aussi fortement que l’amour. Peut-être, en combattant les Huns, apprendrons-nous non seulement à haïr, mais aussi à aimer.

 

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