La Forêt promise

Vouk Voutcho · Chapitre 3 sur 14

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La Forêt promise

III L’âme de Mon Chêne

III

 

L’ÂME DE MON CHÊNE

 

À la pointe du jour, à l’écart des bûcherons, mon grand-père et moi les observons s’approcher, craignant le roi des arbres. Une clarté blanche et pâle qui succède à la nuit laisse penser qu’ils sont privés de leurs ombres, que leurs ombres se sont tout bêtement évaporées, ce que mon grand-père explique dans un murmure sépulcral :

« Un homme sans ombre, c’est l’homme sans âme… »

Comme d’habitude, il dit vrai. Seuls les hommes sans âme sont capables d’entreprendre pour de bon ce que le chef Svevid leur a demandé, abattre mon chêne millénaire. Plusieurs fois frappé par la foudre, le maître du tonnerre et de l’éclair, il pro-tège les hommes de toute sorte de feu céleste, et il est propre à abriter sous sa ramure beaucoup de cavaliers avec leurs che-vaux.

Les bûcherons de Svevid vont recourir à une vieille ruse, sachant bien que le roi des arbres est invulnérable à toutes les attaques tant que son gui est vivant. S’ils ne s’attaquaient pas d’abord au gui, leurs haches et serpes glisseraient sur l’écorce de l’arbre, sans lui causer le moindre mal.

Son gui, ce bel arbuste à feuilles épaisses et à baies blanches, le chêne le dissimule entre ses branches, à la hauteur de deux tiers de son tronc. Les vieillards de notre tribu l’appellent l’âme du chêne, car – à l’égal des hommes et des animaux – les arbres ont une âme. La vieille ruse, comme pour

– 31 – vaincre un homme, c’est d’anéantir son âme avant de s’emparer de son corps.

Malins comme de vieux renards, ils vont employer une tromperie pour amadouer le gardien de l’arbre. Ils savent qu’il n’y a rien de plus sacré qu’un gui, et que l’arbre qui le porte est doué d’une force fabuleuse.

D’abord, ils vont lui sacrifier au pied du chêne deux mou-tons sauvages, dont les cornes sont liées avec une corde. Il est fort dommage qu’ils n’aient pas à portée de la main une victime humaine, un Hun à immoler. Ils vont donc se contenter de pauvres moutons. Ils vont les égorger et asperger le tronc du chêne de leur sang, avant de les dépecer et de pendre les mor-ceaux de viande à ses branches.

En plein hiver, quand un chêne sans feuillage semble être mort, son gui tenace arbore des feuilles vertes et charnues, et ce n’est qu’à cette saison que ses baies mûrissent, les fruits conte-nant la semence des dieux, comme dit mon grand-père. En hi-ver, alors que la ramure du chêne est tout à fait dénudée, il ap-paraît bien que toute la vie de l’arbre géant s’est retirée dans son petit gui. On dirait que le gui est devenu le cœur de l’arbre en-dormi, le cœur qui bat encore pendant son sommeil. Aussi, quand il faut tuer un chêne sacré, le plus important c’est de lui arracher le gui. Une fois son âme extirpée, le chêne dépérit et se meurt ou se laisse tuer comme un vieux cerf.

C’est pourquoi deux jeunes hommes aident notre prêtre à se hisser sur l’arbre avec une serpe bien aiguisée. Ayant grimpé dans la ramure, le vieil homme, tout de blanc vêtu, y fait une longue prière et aborde le gui avec beaucoup de respect et au-tant de précaution, comme s’il s’agissait d’un démon qui préside à la destinée de notre tribu. La bouche fermée, tous les villa-geois fredonnent un chant plaintif qui me jette le trouble dans le cœur.

 

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« Un grand garçon ne devrait pas pleurer », me dit le Vieux Rod à mi-voix.

Je lui réponds par des gestes qu’il m’a lui-même appris : « Moi, je ne pleure pas ! C’est un grain de poussière ! »

Le sourire moqueur de mon grand-père pâlit quand le prêtre brandit sa serpe, à la fin de la prière, et d’un seul coup violent sépare le splendide arbuste de son protégé condamné à mort. La grosse touffe de feuilles vertes, fourrée dans le pan de sa robe, il descend de l’arbre dans les bras des villageois et s’empresse de remettre le gui aux mains de vieilles femmes.

La miraculeuse plante ne doit en aucun cas toucher la terre, avant que ses baies ne soient pas vidées de leur pulpe gluante, qui servira à nos guérisseuses à préparer une panacée et à sauver la vie aux enfants, mordus par des serpents.

Bien qu’il soit maigre comme un clou, notre prêtre a tou-jours une faim de loup et le ventre bombé comme un potiron. Il fait signe aux deux garçons de décrocher de l’arbre les morceaux de moutons, qui vont être enfilés et aussitôt rôtis à la broche, tandis que Svevid ordonne aux bûcherons de s’acharner sur mon chêne avec leurs haches, sabres et serpes. Avant de lui as-sener un premier coup, comme la coutume le veut, les hommes essayent de l’embrasser en signe de grand respect, d’entourer son tronc de leurs bras : d’abord, quatre hommes qui n’y arri-vent pas, puis un homme de plus, et encore un homme. Ils n’y arrivent toujours pas.

Les dents serrées, mon grand-père les dénombre à voix basse :

« Sept, marmonne-t-il. Cela signifie qu’il y aura bientôt une guerre. »

Ayant le ventre creux autant que le prêtre, le chef Svevid se fâche tout rouge et rejoint les bûcherons pour qu’ils cernent en-fin ensemble le gigantesque tronc d’arbre.

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« Il y aura prochainement une grande guerre », redit mon grand-père.

En plein jour, le soleil darde ses rayons brûlants, alors que la viande de mouton est rôtie et le tronc de mon chêne grave-ment tailladé. Impatients, ruisselant de sueur, Svevid et ses hommes s’efforcent de lui porter le coup de grâce. Pendant que quatre bûcherons continuent à le rouer de coups de hache, trois autres tirent à toute force les cordes, attachées à sa cime. Une énorme entaille, faite dans le bois, laisse voir la chair coriace du vieux géant que les fourmis humaines essayent de tuer. Si ces vilains nains ne l’avait pas massacré, il survivrait sûrement à leurs arrière-arrière-petits-enfants.

« À la différence des hommes, les arbres meurent debout et lentement », dit mon grand-père.

Au moment même où il vient de prononcer ces paroles, un grand malheur nous dit tout le contraire. Mon chêne ne mourra ni debout, ni lentement, ni tout seul. Il entraînera dans la mort trois de ses bourreaux, ainsi que celui qui lui avait extirpé son âme.

Dans l’entaille grande ouverte de l’arbre se fait entendre d’abord un craquement semblable à un cri de douleur, suivi du rugissement d’un fauve blessé. Dans le vacarme de ses rameaux, le colosse s’incline, fléchit sous son poids, sans cesser de rugir, craque, s’affaisse et finit par crouler au sol avec un terrible fra-cas. Dans sa chute meurtrière, il écrase comme des moustiques les trois bûcherons qui avaient manié les cordes, et met en bouillie le ventre de notre infortuné prêtre, dont les tripes et boyaux se répandent dans la braise où il a grillé les moutons.

Cet accident atterre et aveugle tous les villageois. Personne ne voit le nid d’aigle se détacher de la cime du chêne au début de sa chute, s’élancer au-dessus de jeunes arbres vers le marais

– 34 – et se poser sans bruit dans une de ses branches d’eau stagnante. Personne, sauf mon grand-père, ne voit alors apparaître un aigle royal qui plane dans les airs, les ailes étendues. Il survole notre hameau, avant qu’il ne disparaisse en poussant un cri de fureur.

« Ce cri annonce un décès, murmure le Vieux Rod. Ceux qu’il survole sont voués à une mort proche. »

Je reste terrassé. Un décès, il est déjà accompli, la fin atroce de notre prêtre, éventré comme un cochon. Quant à une mort proche, à laquelle nous sommes voués, elle vient d’entraîner à Nav trois de nos meilleurs bûcherons. Il est grand temps qu’elle nous laisse respirer un peu, après avoir fauché nombre de vies innocentes. Rien que dans notre famille, rien que chez les Rod, durant ces dernières années, la mort insa-tiable avait emporté mon père, ma sœur et mon frère, comme si elle ne s’était pas rassasiée après la mort en couches de ma mère, le jour de ma venue au monde.

Pendant que les villageois ramassent les branches et les rameaux cassés autour du chêne, afin de faire un bûcher sur lequel ils vont brûler les restes des victimes, je quitte à la déro-bée ce lieu funeste et me rends en hâte à l’endroit où j’ai vu le nid volant se poser dans le marais. Dieu Triglav merci, il n’a pas encore sombré dans cette branche du marécage. Il flotte sur l’eau telle une coque de noix géante. Sachant qu’il ne va pas se maintenir très longtemps sur la surface, je me hâte de le sauver avant que la fange ne l’engloutisse avec sa précieuse charge, les coquilles ouvertes de deux aiglons.

Il est trop lourd pour que je puisse le tirer tout seul sur la rive. Vu qu’il ne bouge pas du haut-fond où il s’est échoué, je me décide à recourir à la ruse, à l’aide d’un mulet qui broute les feuilles d’un pommier sauvage près de moi, tentant en vain d’attraper les fruits verts sur son sommet. Pendant qu’il croque

– 35 – une pomme acide, je me sers d’un lasso, noué autour de son cou, pour l’atteler au nid d’aigle. Une nouvelle pomme le fait quitter le marais et me talonner de bon gré, tout en traînant l’aire du roi des oiseaux.

À l’entrée de la broussaille, je sens subitement la présence de quelqu’un derrière mon dos. C’est toute la famille de l’aigle royale, perchée sur les branches d’un hêtre, qui m’épie, le père, la mère et leurs deux petits. Immobiles, ils me suivent d’un œil perçant, sans menace ni méchanceté. Bien au contraire. Une étincelle dans leurs yeux me dit qu’ils approuvent le sauvetage de leur nid qui a failli faire naufrage.

Par suite de mon tragique accident, j’ai perdu l’usage de la parole. Par contre, j’imite sans peine la langue des animaux, surtout celle des oiseaux. Je pousse donc un cri d’aigle, en es-sayant de leur dire :

« Dans la cabane de mon père, votre nid sera en toute sécu-rité, gardé au sec… »

Ils restent le bec serré, mais l’étincelle bienveillante dans leurs yeux démontre encore qu’ils apprécient mon action. Je poursuis à pas comptés mon chemin devant le mulet, de crainte qu’ils ne me survolent : je serai alors voué à une mort pro-chaine. Après avoir fait main basse sur leurs pierres, je n’ai pas la conscience tranquille, d’autant plus que ces mêmes pierres se trouvent dans le sac sur mon dos.

Aussi, je crains que les aigles ne m’attrapent de derrière et m’emportent dans leurs griffes au sommet d’une montagne lointaine. Les vieilles femmes racontent qu’ils ont déjà ravi plu-sieurs jeunes enfants. Je ne suis plus un bambin, mais je suis de très petite taille, une proie facile pour les rapaces.

Quand je m’encourage enfin à me retourner, je m’aperçois qu’ils ont disparu tout aussi mystérieusement qu’ils étaient ap-parus.

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La cabane de mon père se trouve à peine à la portée d’une flèche, au cœur d’un fourré, bourré d’arbustes fort épais. Là, dans l’éternelle pénombre, se cache l’ancien atelier du Gros Rod, où personne n’avait mis les pieds depuis sa mort, même pas le Vieux Rod qui ne s’est jamais consolé de sa perte. Les murs de la cabane sont envahis par des plantes ligneuses et épi-neuses qui la protègent de tous les intrus.

C’est sous son toit de chaume que mon père, étant de son vivant le meilleur tailleur de statues de notre tribu, avait façon-né plusieurs idoles de bois, après les avoir modelés avec de la terre glaise : Domovoï, l’esprit de la maison, Dvorovoï, l’esprit de la cour, Kikimora, le méchant, qui chatouille les enfants pen-dant la nuit pour qu’ils pissent au lit…

Mon père était un vrai prince de la forêt. Enfant, je le sui-vais parfois en quête des arbres propices à être transformés en nouvelles idoles, les arbres auxquels il adressait des mots tendres et dont il caressait l’écorce comme s’il s’agissait de la peau humaine.

« Chaque arbre dissimule un dieu », disait-il.

Pour lui, tout était sacré, chaque végétal, chaque animal, chaque cours d’eau. Selon ses dires, le peuple des dieux se mêle au peuple des hommes. Toutefois, pour que les dieux apportent leur aide aux mortels, il faut que les hommes, auparavant, leurs donnent une apparence humaine.

La présence de mon compagnon, le mulet glouton, devient encombrante. Attendu qu’il a déjà entraîné le nid d’aigle à l’intérieur de la cabane, il suffit que je lui coupe la corde sous le cou et que je jette dehors ma dernière pomme verte, pour qu’il sorte en toute hâte. Harassé et brisé de fatigue après tout ce que j’ai vécu, je dépose avec soin les pierres d’aigle dans leur nid et

– 37 – je m’affale à côté d’elles, appuyant la nuque sur la mousse entre les coquilles vides des aiglons.

L’épuisement me fait dormir d’un sommeil agité et de courte durée. Éveillé, je pose les yeux sur une idole, jamais vue, qui est restée inachevée après la disparition de mon père. C’est une nouvelle figure de Domovoï, le bienfaisant esprit de la mai-son, mais tout de même capable de mettre le feu à la grange, si quelqu’un soulève sa colère. À la différence de Triglav, il n’a qu’une seule tête, une grosse caboche cornue, et il est terrible-ment velu, avec des poils jusque sur les paumes des mains.

Sa carcasse apparaît en saillie sur la surface aplatie de l’arbre, dans lequel il a été taillé. En se tenant debout sur un char, le crâne coiffé d’une vipère, il conduit deux animaux ailés, à la tête d’aigle et au corps de loup. Il descend dans le royaume souterrain, où les martyrs de notre peuple errent depuis la nuit des temps. Son char, plein de corps inanimés, file tout droit vers leur dernière demeure.

Ces affreuses créatures, jaillissant du bois, me font frisson-ner. C’est la première fois que je les vois, grâce à mon compa-gnon, le mulet glouton, qui, pendant mon bref somme, est ren-tré dans la cabane, s’est mis à mâcher les plis d’une draperie, l’a fait tomber à terre et ainsi découvert son secret : l’ultime œuvre de mon père, sa descente aux enfers. Pour le Gros Rod, à la veille de sa fin cruelle, Domovoï, le bienveillant esprit de la mai-son sclavène, était devenu aussi un génie malfaisant, le démon de la mort et le prophète d’une malédiction qui pèse sur notre tribu.

Cette descente aux enfers, burinée sur le tronc d’arbre, était de très mauvais augure. La malédiction qu’elle révélait pe-sait surtout sur les membres de notre famille.

 

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Avant d’achever cette œuvre macabre et de la montrer à quiconque, mon père vint à l’idée étrange de se procurer du bois d’un hêtre rouge. Obstiné, il répétait pendant plusieurs jours des paroles que personne ne comprenait : « Il me faut un hêtre rouge, que la foudre ne peut pas frapper, l’arbre qui protège de tous les maléfices. » Vu que chez nous les hêtres rouges ne se trouvaient pas sous les pieds des bûcherons, il fallait en aller chercher à l’orée de la forêt. Ils y poussaient en abondance au-tour d’un étang, à l’endroit même où les os des Huns pendaient aux branches de ces arbres tenus pour magiques, dont le feuil-lage pourpre était de la même couleur que le sang des hommes coupés en morceaux.

Mon grand-père eut beau le dissuader : d’après lui, les bandes des Huns rôdaient toujours près de la Grande Forêt, sans oser y pénétrer.

« Prophète de malheur ! » dit mon père en ricanant.

Le lendemain, à l’aube, ma grande sœur et moi partîmes avec lui, en dépit des craintes de notre grand-père. Étant donné que le Gros Rod mangeait toujours comme un ogre, Yéléna était chargée de nourriture comme un mulet, et moi, fier tel un pou, je portais en bandoulière la hache de notre paternel. Infatigable et de bonne humeur, il marchait à pied, se frayant un passage dans les buissons avec un grand sabre, et nous le suivions à cali-fourchon sur une mule.

Ma sœur était très heureuse, ayant en vue de cueillir dans l’étang les fleurs jaunes des nénuphars pour sa couronne de la Fête des Moissons. Quant à moi, j’étais au septième ciel. C’était mon premier grand voyage hors de notre village. J’étais telle-ment ravi que je chevrotais et répétais à satiété une petite chan-son devant Yéléna jusqu’à ce qu’elle me donne une claque sur les fesses. Appuyés sur mon dos, ses seins me chatouillaient. À la différence de moi, dont la poitrine était plate comme une li-

– 39 – mande, la sienne était pleine et ferme. Cela n’était guère éton-nant, ma sœur était beaucoup plus vieille que moi, âgée de treize printemps révolus. Je m’adossais de plus en plus fort à sa poitrine jusqu’au moment où elle m’allongea une gifle à toute volée.

À midi, le Gros Rod dévora la moitié d’un agneau. À la tombée du jour, nous sortîmes de la Grande Forêt. Là, au pied des hêtres rouges, avant de s’endormir, notre père mangea le reste de rôti, ne nous laissant que des viscères et des pattes de l’agneau.

Yéléna et moi restâmes éveillés encore longtemps, en ob-servant l’étang, une grande tache bleuâtre parmi les hêtres, dont l’eau immobile reflétait le visage de la pleine lune et une infinité d’étoiles scintillantes. J’imaginais que sur chacun de ces corps célestes devrait vivre une jeune fille belle comme le jour, aux cheveux dorés lui tombant jusqu’à la taille et aux grands yeux tout aussi bleus que la voûte céleste, comme ceux de Yéléna.

« Quand je serai grand, j’aurai un cheval ailé, dis-je.

– Pourquoi ailé ? me demanda ma sœur.

– Pour pouvoir atteindre la lune et visiter les étoiles, expli-quai-je.

– Tu es un garçon fêlé, me dit-elle.

– Quand je ne serai plus un garçon fêlé, dis-je, je devien-drai ton mari.

– Mon mari ! fit-elle en riant. Pour quoi faire ?

– Pour pouvoir te battre tous les jours comme une mule », expliquai-je.

Malgré notre grande fatigue, nous ne pouvions pas nous endormir, et j’acceptai volontiers de grignoter, comme elle, la moitié d’un champignon sec qu’elle avait braisé à la manière des

– 40 – vieilles magiciennes de notre tribu. Quelques instants plus tard, le marchand de sable passa, et nous succombâmes au sommeil profond.

La tête posée sur le jarret de notre mule, je dormais comme un loir jusqu’au point du jour, le moment où un rugissement me perça les oreilles. Réveillé en sursaut, avant toute chose, j’avisai mon père, les jambes et les bras écartés entre les arbres, les mains et les pieds attachés par des cordes aux troncs de deux hêtres.

Les yeux exorbités de fureur, il criait comme un damné :

« Non et non ! Plutôt crever ! Que dieu Tras vous emporte à l’enfer ! »

Nu comme un ver, il était entouré d’une douzaine d’Huns, armés jusqu’aux dents. L’autre moitié de cette bande ricanait devant leur chariot, couvert d’un toit en peau de mouton. Age-nouillée sur sa robe, mise en lambeaux, devant le Gros Rod, ma sœur tentait en vain de cacher sa nudité avec les longues mèches de ses cheveux, en glapissant comme une lapine.

Un grand gaillard, se tordant de rire, aborda mon père. Le nez plat, les pommettes saillantes, les yeux de cochon, il avait l’air tout aussi affreux que ses compagnons. Curieusement, il connaissait notre parler comme si le patois de notre tribu était sa langue maternelle.

« Si tu le refuses, dit-il, il y aura d’autres, contents de le faire à ta place ! Quant à toi, tu vas être bien puni, fils de chienne sclavène ! »

Les hurlements de notre père n’empêchèrent point une demi-douzaine de barbares d’attraper Yéléna par les cheveux et de l’entraîner sauvagement dans leur chariot, d’où, peu de temps après, parvinrent à mes oreilles ses cris déchirants, à

– 41 – chaque fois quand une nouvelle brute y pénétrait. Pendant ce temps, le grand gaillard, armé d’un sabre à la lame recourbée, trancha au Gros Rod le bras gauche à la hauteur du coude, puis le bras droit, faisant signe à un jeune homme de suspendre aux arbres les avant-bras ensanglantés. Le Gros Rod saignait comme un bœuf, mais il restait debout et ne hurlait plus. Il ne lâcha que deux petits cris au moment où son bourreau lui tran-cha les jambes, l’une après l’autre, au milieu des cuisses.

Il s’abattit à la renverse, mais il était toujours vivant. Sans bras et sans jambes, son corps paraissait beaucoup plus petit, et sa tête plus grande que jamais. Lorsque son tortionnaire lui eut ouvert le ventre avec le sabre, en faisant gicler le sang et sortir les intestins, je me mis à brailler comme un perdu :

« Monstres ! Bêtes fauves ! criai-je à tue-tête. Misérables ! Maudits ! Mort aux Huns ! Que dieu Tras vous emporte en en-fer ! »

Mes cris ne plurent nullement au bourreau de mon père. Il laissa le tronc éventré du Gros Rod agoniser dans une mare de sang et s’approcha de moi avec un sourire bestial aux lèvres.

« Tiens ! dit-il. Le petit morveux a la langue bien pendue. Tu nous menaces de ta fichue idole, alors que je suis ton dieu, moi-même ! Toi, petit morveux sclavène, tu vas te mordre la langue ! »

Il saisit mon nez avec ses griffes comme un chat sauvage et le tira en haut. En se servant de la pointe d’un couteau, il m’ouvrit la bouche et en retira toute ma langue. Il la happa brusquement et, avant que je n’arrive à le mordre, il la coupa net. Le sang qui rejaillit de ma bouche lui éclaboussa le visage, mais son goût semblait lui plaire : il se pourlécha plusieurs fois avec plaisir la lèvre pendante.

« Ta langue, petit morveux, dit-il, est bonne à jeter aux chiens. »

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Et il la jeta, pas aux chiens, puisqu’il n’y en avait pas, mais à notre mule qui l’avala gloutonnement.

La bouche pleine de sang, pantelant d’effroi, je me mets à haleter, à suffoquer, et je cesse de respirer. Les yeux à demi fermés, les paupières plissées, j’épie mon tortionnaire qui s’éloigne, persuadé que mon propre sang m’a étouffé.

Il va rejoindre ses brutes auprès du chariot, d’où ne par-viennent plus les cris de ma sœur. Malheureusement, elle n’est pas morte, ses souffrances ne sont pas abrégées. À la sortie du chariot, son corps nu et taché de sang, semblable à une poupée piétinée, bouge encore. Il va continuer à frétiller comme une carpe au bord de l’étang, où les hommes sanguinaires vont lui lier les bras dans le dos avec un cordage, ligoter les jambes et attacher au cou une grosse pierre, pour, finalement, la jeter à l’eau. En sentant mes ultimes forces défaillir, je vois cette hor-reur comme un rêve pénible, dont l’image s’estompe dans les vapeurs de l’étang, où je sombre moi aussi en même temps que ma sœur.

La fraîcheur de la rosée du soir sur ma nuque me tire de l’évanouissement. Perdant connaissance, je me suis renversé et trouvé couché sur le ventre, grâce à quoi le sang qui s’écoulait de ma bouche m’a laissé respirer tant bien que mal. Lorsque je reprends connaissance, mes sens s’éveillent peu à peu : mes oreilles, mes yeux et même mon odorat, bien que mon nez soit toujours à moitié bouché de sang figé.

À la lueur incertaine du crépuscule, je distingue les rires gras et les silhouettes des Huns qui se profilent sur le fond d’un grand feu allumé du côté opposé de l’étang : ils ont quitté le lieu de leurs crimes et ils sont en train de rôtir à la broche un veau et de bourrer leurs pipes de chanvre, dont la fumée rend fou et ivre de rage, comme pris de boisson. Leurs ombres géantes se déta-

– 43 – chent sur les flammes et les panaches de fumée, pareils aux es-prits maléfiques d’un monde souterrain.

Je me demande si je suis vraiment en état de veille ou si c’est encore un rêve effrayant. Soudain, leurs rires se calment, se changeant en murmure, et leurs ombres s’agenouillent pour s’incliner profondément maintes fois devant une divinité invi-sible. Les voyant toucher le sol avec le front, je reste stupéfait. Leur cérémonie étrange n’est qu’une prière à la manière des barbares : ils prient humblement leurs dieux de les aider à nous mieux massacrer.

Un bruit, provenant des buissons où reposent les restes de mon père, me fait frémir : le craquement des rameaux broyés sous les dents d’un fauve et le grommellement que je reconnais avec horreur, le grognement des sangliers. Ils ne vont pas man-quer de se régaler de leur mets préféré, la chair humaine. Leurs canines saillantes vont effacer toute trace de mon père, comme s’il n’avait jamais existé. Enivrés par le sang, ces démons en robe noirâtre, s’éloignent enfin en nasillant, sans se rendre compte de ma présence, ni de celle de notre mule qui sommeille debout à deux pas de moi, attachée à un hêtre rouge.

Ces arbres magiques, tellement convoités par le Gros Rod, ont fini par lui faire la peau. Selon mon grand-père, ils offrent des rêves agréables à tous ceux qui dorment sous leur ombrage. Seuls arbres auxquels l’ours ne peut grimper, ils attirent les fées qui dansent en rond autour de leur tronc.

Celui sous lequel je gis jette sur moi l’ombre de sa ramure, éclairée par la lune. Cette ombre légère et odorante, me pousse à m’abandonner au sommeil qui va me procurer un peu de soula-gement. Je sais bien qu’il ne faut pas que je m’endorme, coûte que coûte, car les sangliers peuvent surgir d’un moment à l’autre, ainsi que les Huns, mais la faiblesse m’étourdit.

Je suis allongé au bord d’un cercle où aucune plante ne pousse, un anneau que l’on voit parfois autour des hêtres, un

– 44 – rond, tracé par les fées, qui, en dansant, foulent les herbes aux pieds. Je suis sur le point de m’endormir, alors qu’un petit tour-billon de vent m’effleure le visage. Malgré cette caresse de la brise nocturne, je me tiens sur mes gardes, sachant que la na-ture est pleine d’esprits malveillants. Mais, rapidement, ma crainte se dissipe grâce à l’apparition subite d’un petit bon-homme souriant, au pied de l’arbre, au clair de lune.

Il n’a pas d’ombre. Je le reconnais tout de suite grâce aux nombreux récits du Vieux Rod. C’est Léchy, connu chez nous comme le loup blanc. L’air en apparence humain, il demeure au plus profond de la forêt. La peau bleue, la longue barbe verte, il a toujours les yeux exorbités, comme frappé de stupéfaction devant sa propre image.

En dépit de sa petite taille, c’est un être plus que redou-table, car sa stature change sans cesse : quelquefois sa tête at-teint les sommets des arbres, mais parfois il devient plus petit qu’une souris, capable de se cacher sous un champignon. Il écarte du bon chemin les chasseurs qui s’aventurent trop loin dans la forêt. Et il devient franchement méchant à l’approche de l’automne, sachant qu’il doit succomber et ne renaître qu’au printemps suivant.

Heureusement, ce soir nous nous trouvons à plusieurs pleines lunes de l’automne et Léchy est bien décidé à faire montre de sa bonté et de sa charité printanières.

« Comment t’appelles-tu ? » me demande-t-il.

J’essaye de lui répondre : « Mon nom est Petit Rod », mais ma bouche ne lâche qu’un horrible bruit qui ressemble à un coassement.

« Le crapaud, dit Léchy. Espèce de rigolo. »

Je m’efforce de sourire et j’avale du sang qui me remplit la gorge. En guise de réponse, je jette un meuglement.

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« La mule ! dit-il et arrache de sa bourse une feuille d’ortie pour m’essuyer le sang sur les lèvres. Pauvre petit, poursuit-il. Va-t-en, monte à ta mule et file, avant que tu ne sois coupé en lambeaux ! »

Voyant que je ne peux avancer d’un pouce, il me soulève et me hisse sur le dos de la bête somnolente. Bien entendu, à l’égal de tous les esprits du bois, il a plusieurs cordes à son arc. C’est pourquoi je ne m’étonne guère de le voir sortir de sa bourse une corde, faite de tiges aquatiques, qui va lui servir à m’attacher les bras et les jambes au bât de la mule, soudain éveillée, égayée et prête à partir.

La petite bourse magique de Léchy contient encore de nombreuses choses utiles, une gourde pleine d’eau pour me ra-fraîchir la bouche brûlante, et une autre corde qui lui servira de harnais pour brider la mule et la conduire sans hésiter au cœur de la forêt.

Ce voyage qui durera la nuit entière, je le vois dans un état d’engourdissement et de demi-sommeil, ne m’éveillant que deux ou trois fois pour boire une gorgée d’eau et sucer la chair d’un champignon que mon sauveteur a sorti de sa bourse.

Ces brefs moments de répit pendant la longue marche, Lé-chy les passe en mastiquant le même champignon qu’il m’a of-fert et en parlant avec ma mule, qui, à mon grand étonnement, baragouine un peu de patois sclavène, sûrement grâce à ma langue tranchée qu’elle a avalée.

Avant de succomber de nouveau à la torpeur, je les entends vanter les vertus nutritives des champignons qui éveillent cer-tains désirs, surtout les amanites tue-mouches, dont la mule gobe les morceaux dans la main de Léchy. Pour exprimer sa gra-titude, elle lui propose de goûter de son crottin, très nutritif aussi, mais Léchy refuse poliment, les lèvres pincées. Ils sympa-

– 46 – thisent l’un avec l’autre, ils s’entendent comme s’ils avaient mangé dans la même écuelle, et Léchy ne tarde pas à poser à la mule sa question préférée :

« Comment t’appelles-tu ?

– Yéléna », répond la mule.

La fieffée menteuse se pare des plumes de paon, du nom de ma sœur.

« Joli nom, dit Léchy. Veux-tu m’accorder une faveur ?

– De mon plein gré, répond la mule. »

Léchy s’approche de son derrière, monte sur une souche, soulève la queue de la bête, se colle contre ses fesses et se met à s’agiter fortement en avant et en arrière, les yeux de plus en plus écarquillés jusqu’à ce que les globes lui sortent des orbites, pen-dant qu’il brait comme un âne.

« J’ai trouvé chaussure à mon pied. Merci beaucoup, dit-il, après avoir repris souffle.

– Tout le plaisir est pour moi », répond la mule, qui, du-rant l’agitation de Léchy, a mastiqué paisiblement un bout de sa bride verte.

J’ai envie de rire, malgré la douleur insupportable dans ma bouche : quand les bêtes se mettent à parler comme les hommes, ces derniers n’ont plus qu’à apprendre la langue des animaux. Quant à l’agitation de Léchy, cela pourrait être ce que mon grand-père appelle l’échange d’âmes.

À l’aube, au bord de l’étang à l’entrée de notre hameau, je m’éveille sur le dos de la mule immobile, agrippé à son bât. La corde verte avec laquelle Léchy m’avait attaché a disparu, tout comme son propriétaire. Par malheur, dépourvu de langue, je

– 47 – ne peux pas questionner la mule et apprendre quand et com-ment Léchy s’est volatilisé.

Je ne pourrai jamais raconter à mon grand-père les hor-reurs vécues, la mort atroce de Yéléna et du Gros Rod, la ren-contre avec Léchy le débonnaire, et son bavardage avec la mule qui avait avalé ma langue pour devenir une bête parlante, ainsi que l’étrange échange d’âmes par-derrière entre un animal et un demi-dieu…

Plusieurs printemps se sont écoulés depuis cette effrayante aventure, dont le souvenir, même aujourd’hui, devant la sculp-ture de Domovoï, me fait trembler, me révolte et me rend éper-du d’angoisse. Cette descente aux enfers, taillée par mon père dans le bois n’a perdu rien de ses lugubres présages. L’atelier du Gros Rod abrite toujours les esprits diaboliques, la tête cornue du charretier qui conduit les loups ailés sur le chemin du royaume souterrain, les démons auxquels je vais m’attaquer avec les mêmes armes servant à mon père pour leur donner la vie.

Je m’abandonne à la colère, je m’acharne sur le relief du Gros Rod avec son burin, gros marteau, grattoir et ciseau de sculpteur. Je ne me suis jamais servi de ses outils, mais je l’ai regardé plus d’une fois sculpter nos idoles. Je n’ai pas la puis-sance de ses bras, mais celle de ma rage, qui m’aidera à effacer rapidement toutes les formes maléfiques, saillant du tronc de chêne, les cornes de Domovoï et la vipère dans sa chevelure, les garrots et les croupes des loups, ainsi que les cadavres entassés dans le char funèbre.

Peu de temps après, à bout de forces, suant à grosses gouttes, j’observe avec étonnement le miracle qui s’est produit : Domovoï est redevenu le joyeux et le bienfaisant esprit de la maison sclavène. Il ne descend plus aux enfers, traîné par des

– 48 – fauves, mais monte aux cieux avec son merveilleux attelage d’aigles royaux.

Subitement, une pensée me vient à l’esprit : animer le bois mort, ce sera mon futur métier ! Je deviendrai tailleur de sta-tues comme mon père. Privé d’usage de la parole, je ferai parler le bois à ma place. Le bois parlant dira aux gens plus que les mots sont capables d’exprimer, le courage de notre peuple et la grandeur de nos dieux. Et pour commencer, dès aujourd’hui, je demanderai à notre chef Svevid de me confier la mise au monde de notre nouveau Triglav.

Grâce à mon grand-père, le Vieux Rod, j’ai appris la langue des signes, des gestes qu’il avait inventés après mon triste acci-dent, me permettant de parler avec lui, mais également de m’adresser aux autres hommes en sa présence.

Les gestes, parfois, disent plus que les paroles, mais cela dépend aussi de celui à qui ils sont destinés. Quand il s’agit d’un vieillard têtu et rogue comme Svevid, même les signes les plus justes ne valent pas grand-chose.

C’est pour cette raison qu’il s’est tordu de rire au moment où je lui ai proposé de tailler notre nouvelle idole, qui nous met-tra à l’abri de tous les dangers, des aigles qui nous survolent annonçant les morts prochaines et des Huns qui rôdent tou-jours dans les parages de la Grande Forêt.

Svevid s’adresse à mon grand-père d’un ton impérieux :

« Que dit-il, ce morveux ? demande-il, en ricanant. Il pré-tend dresser le nouveau Triglav ?

– Il veut dire, le tailler dans le bois, explique le Vieux Rod.

– Comment arrives-tu à comprendre ses signes insensés ?

– C’est moi qui les ai inventés, pour que mon petit dragon puisse s’exprimer.

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– Je sais depuis longtemps que les Rod sont un peu cinglés, mais toi, mon vieux, tu es carrément fou ! »

Les paroles méprisantes du vieux Svevid m’encouragent enfin à m’immiscer. Nous nous trouvons auprès du chêne géant abattu, sur la rive de l’étang, sur un îlot de sable encore mouillé après la dernière pluie. Attendu que mes gestes risquent de tomber dans l’oreille d’un sourd, je décide de recourir à la der-nière invention de mon grand-père, à l’emploi des signes ma-giques, dessinés dans le sable avec un bout de bois. Chacun de ces signes, que mon grand-père appelle les lettres, exprime un son de notre langue. Je les ai appris tous par cœur. Ces signes-lettres, on peut les écrire et les lire. Écrire veut dire dessiner dans le sable ou graver sur un arbre. Lire signifie comprendre et prononcer à vive voix, si on n’a pas la langue tranchée. Mais, même en étant sans langue, on peut les comprendre. En un mot, les lettres sont capables de faire des miracles, de nous faire pousser une nouvelle langue.

Le premier mot que j’écris est le nom de ma sœur Yéléna. Pour apprendre à écrire et à lire – c’est simple comme bonjour – il faut suivre le conseil du Vieux Rod : « Écris comme tu parles, et parle comme tu écris. »

C’est la consigne que je suis à la lettre en écrivant dans le sable devant Svevid ébahi : “Tête de lard, viens dans la cabane du Gros Rod !”

« Qu’est ce qu’il griffonne ? » demande-t-il.

Mon grand-père passe sous silence “tête de lard”, ne lisant que le reste :

« “Viens dans la cabane du Gros Rod !”

– Pour quoi faire ? » demande Svevid, de plus en plus ren-frogné.

 

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Je me hâte de lui répondre par écrit, que le Vieux Rod lit aussitôt :

« “Pour juger mon travail. Pour voir notre Domovoï monter au ciel.” »

Dans l’atelier de mon père, devant le char de notre idole qui s’envole, tiré par les aigles, Svevid et même le Vieux Rod restent bouche bée.

Admiratif, mon grand-père examine les déchets frais de bois qui jonchent le sol et me questionne à brûle-pourpoint :

« Qui a taillé ce relief ? »

Je me rappelle bien les paroles de mon père – “Le men-songe peut causer les dégâts dix fois plus graves que la lance” -, mais un garçon effronté en moi, qui ne rougit de rien, me gagne de vitesse. Il se saisit d’un morceau de charbon et s’en sert pour tracer ma réponse sur un muret de la cabane :

« Moi-même ! »

Svevid se racle la gorge et s’adresse au Vieux Rod d’un ton sec :

« Demain, ton petit-fils commencera son travail au lever du jour. Je lui offre l’aide de deux bûcherons pour la grosse taille. Triglav doit être achevé et placé debout et droit devant le nou-veau temple au plus tard au printemps prochain.

– Sinon ? demande mon grand-père. Si le garçon n’y arrive pas ?…

– Je lui couperai les oreilles », répond Svevid.

Je m’empresse de gribouiller un nouvel écrit, que mon grand-père lit avec hésitation, craignant qu’il n’attire les foudres de Svevid :

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« “Le tronc de futur Triglav doit être dressé droit dès de-main. Les arbres meurent et les dieux naissent debout.” »

C’est la première fois de ma vie que je vois Svevid sourire.

« C’est entendu, petit dragon ! » dit-il.

 

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