La Forêt promise

Vouk Voutcho · Chapitre 1 sur 14

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La Forêt promise

I les Fauves

I

LES FAUVES

 

Plus mort que vif, je retiens mon souffle. Je les entends remuer les fougères au bord du marécage. Tapi dans mon nid d’aigle, j’aperçois en contrebas, parmi les haillons de brouillard, le scintillement de leurs coutelas, les mêmes qu’ils avaient utili-sés pour tuer et démembrer mon père.

La brise matinale apporte à ma cache leurs appels étouffés, semblables à des cris des corbeaux. L’odeur de leur sueur me soulève le cœur, la puanteur de la viande crue qu’ils mortifient sous leur selle avant de l’ingurgiter.

Je vois enfin leurs éclaireurs déboucher des buissons, les trois hommes d’une apparence hideuse, plus effrayants encore que tout ce que j’imaginais, écoutant les récits de mon grand-père. Le corps trapu, les épaules et les bras énormes, la tête grosse comme celle d’un bison, ils ressemblent à des monstres sortis d’un cauchemar. La chevelure en broussaille, le nez plat, les pommettes saillantes, l’œil enfoncé dans l’orbite comme dans une grotte, ils avancent tels les chats sauvages, par bonds agiles sur la pointe des pieds.

Devant la langue de terre qui mène à notre hameau, ils poussent un hululement, le signal donné à leur bande pour les joindre. Sur la rive opposée du marais, à la portée de leurs flèches, ils ont déjà distingué nos huttes, où les femmes de notre tribu tressent de l’osier, lavent du linge et vaquent aux petits enfants.

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En un instant, leurs compagnons jaillissent des ombres – Dieu Triglav merci, ils sont moins nombreux que l’on a cru – à peine trois fois le nombre de mes doigts. Le visage ravagé de variole, les yeux caves dépourvus de cils, ils sont aussi repous-sants que leurs éclaireurs. Ils sont prêts à décocher leurs flèches, à se mettre à hurler et à fondre sur nos huttes, mais l’absence de nos hommes les rend soupçonneux.

Guidés par leur chef, un géant à la nuque bossue comme un vrai bison, ils s’engagent prudemment dans l’herbage entre les deux étangs, fauchant au passage avec leurs arcs les plantes aquatiques.

Ils commencent à fredonner un chant guerrier sur un seul ton qui me glace d’effroi. Ils se réjouissent en avance de leur festin sanguinaire : trancher la gorge des enfants, éventrer les femmes, empaler les vieillards, abattre les animaux, piller et incendier nos cabanes, exterminer tous les Sclavènes. Au dire de mon grand-père, bien avant sa naissance, ces Huns barbares, dits Puants, firent déjà cette sorte de carnages dans notre patrie lointaine, avant que nos ancêtres n’entreprennent le grand voyage vers le sud et ne trouvent refuge dans la Forêt Téné-breuse.

Enivrés de joie meurtrière, ces abrutis ne songent même pas à ce qui les attend au milieu de cette paisible eau croupie qui les entoure, là où nombre de nénuphars et de roseaux bor-dent le chemin de deux côtés. Dressée par le chef de notre tribu, Svevid, cette embuscade s’était montrée redoutable maintes fois lors des attaques de nos ennemis.

En notre langue, Svevid veut dire : celui qui voit tout, qui connaît toutes les ficelles. C’était lui qui avait appris les ruses de guerre à nos gamins, devenus nos gardes. Il leur avait fait con-naître l’art de fabriquer des pirogues, en creusant dans un tronc d’arbre. Grâce à lui, ils étaient devenus, en quelque sorte, des hommes-poissons, aussi à l’aise dans l’eau que dans l’air, ca-pables de nager du matin au soir. C’était aussi lui qui leur avait

– 4 – enseigné comment se maintenir sur le dos au fond du marais et respirer au travers des roseaux évidés, remontés à la surface de l’eau, en attendant les trois coups de sa pagaie, le signal d’attaque.

Un bout du roseau dans la bouche, nos guerriers sont aux aguets depuis ce matin, à l’affût de leur diabolique gibier. Ils sont armés de frondes, de haches de jet et de lances. Chacun d’entre eux est muni d’un lasso, une longue corde au nœud cou-lant, que ces mêmes Huns avaient inventée dans les temps an-ciens. Bien que les roseaux soient visibles sur la surface, per-sonne ne peut soupçonner leur présence au fond de l’eau trouble.

Le souffle coupé, j’attends les trois claquements de pagaie. Malgré son âge avancé, Svevid était descendu dans l’eau le pre-mier, au lever du jour. Il s’était caché au milieu des plantes, à l’endroit qui au printemps grouille de grenouilles et de cra-pauds. Ils ont cessé de coasser lorsque les attaquants ont com-mencé à fouler l’herbe entre les deux étangs, et un silence pe-sant s’est mis à régner, comme si ces animaux avaient senti l’odeur de la mort.

Enfin sonne l’heure d’attaque !

Un… deux… trois coups de pagaie retentissent jusqu’à mon nid au sommet de l’arbre, pareils aux gifles d’un ogre. Le vieux Svevid vient d’émerger du bas-fond. Sa crinière blanche, cou-verte d’algues, lui donne l’air d’une divinité aquatique. Son vi-sage terreux, aux yeux renversés, ressemble à celui d’un mort vivant qui terrifie nos ennemis. Si je ne le connaissais pas de-puis toujours, je quitterais mon observatoire et m’enfuirais au loin.

Les Huns n’arrivent même pas à reprendre leurs esprits, quand du marais surgissent les combattants de Svevid, l’orgueil

– 5 – de notre tribu. Ainsi que leur maître, ils sont couverts de boue et d’algues tels des vampires sortis de leur tombe, prêts à saigner nos agresseurs. N’en croyant pas leurs yeux, les Huns se com-portent comme un troupeau de bovins sur le lieu d’abattage, ne sachant plus où donner de la tête.

Avant qu’ils ne dégainent leurs coutelas, nos hommes lan-cent sur eux deux douzaines de lassos. Plus nombreux que les Huns, ils réussissent à les attraper jusqu’au dernier, sans les laisser décocher leurs flèches. Ils les frappent avec les balles d’argile, projetées par les frondes, et une nuée de haches et de lances. Tandis que les survivants jettent les hurlements sau-vages, nos hommes les attachent et les ligotent aux arbustes d’aubépines. Les vieux du village disent que l’ardente aubépine préserve des maléfices et déchire la peau des sorciers.

Je ferme les yeux, je me bouche les oreilles, afin de ne pas entendre les cris, et les rugissements de rage des captifs. Le massacre qui va suivre, mon grand-père me l’a déjà décrit, l’horreur de la mise à mort, l’acharnement de nos guerriers, transportés de fureur, à l’égal de nos ennemis.

Il me semble que cela dure une éternité. Les yeux enfin en-trouverts, je vois l’étang changer de couleur. L’eau boueuse de-vient rouge de sang. Entre-temps, nos hommes ont déjà ramas-sé les armes des Huns. Ils ont aussi enlevé tous leurs habits en peau de loup et ont ramené du hameau un chariot. Fumant de colère, ils achèvent les blessés. Ils décapitent les corps ensan-glantés. Ils coupent les vaincus en morceaux avec leurs propres coutelas et les chargent avec hâte sur le char funèbre.

Je sais ce qui va suivre. Ils vont les charrier à la lisière de la forêt, pour y empaler les troncs et suspendre les têtes et les membres sur les arbres, afin que ces restes mortels remplissent d’effroi d’autres envahisseurs et les empêchent à jamais de pé-nétrer dans la Forêt Ténébreuse.

 

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En saluant ce cortège macabre, une bande d’oiseaux noirs survole l’étang, voltige au-dessus du chariot et croasse avec joie. Pour une fois, au lieu de tuer les animaux, les hommes vont les nourrir de la chair humaine. Les charognards les suivront jusqu’à la sortie du bois, en attendant qu’ils s’éloignent, et s’attaqueront aussitôt aux cadavres.

Leur faim est insatiable : avant le coucher du soleil, ils dé-voreront la viande sans perdre une miette. Ils ne laisseront sur le lieu de leur festin que des os, à l’entrée de la forêt que je n’ai vue qu’une fois, à l’endroit où les ossements et les crânes vides balancent dans le vent.

L’étrange, c’est que la carcasse d’un Hun ressemble à celle d’un Sclavène comme coulée dans le même moule. Le corps de mon frère aîné, tombé dans une caverne forestière, fut retrouvé au printemps suivant rongé par les mangeurs de cadavres. Les mouches bleues et les jardinières sont aussi friandes de Huns que de Sclavènes morts. Le crâne creux, les os décharnés, les mâchoires grimaçantes, mon frère, l’ennemi mortel des Huns dans la vie, était devenu leur jumeau dans la mort.

Avant que les vieux du village ne jettent son squelette sur le bûcher, comme le veut la coutume, je m’étais procuré l’une de ses dents que je porte toujours sur moi. D’après mon grand-père, les dents sont beaucoup plus fortes que le reste d’un corps, les dents sont en quelque sorte immortelles. Aussi puis-je dire qu’une petite partie de mon frère est toujours vivante, pendue à mon cou.

Mon nom est Rod. Petit Rod. Mon grand-père s’appelle aussi Rod, Vieux Rod. Mon père, de son vivant, s’appelait Gros Rod. En langue de ma tribu Rod veut dire les parents, car nous sommes issus de la même famille. Le Vieux Rod dit que j’aurai bientôt quinze ans, l’âge propre pour décocher ma première flèche et couper la gorge de mon premier barbare. Quinze ans

– 7 – signifient quinze printemps, quinze fêtes de notre dieu Triglav, trois fois le nombre des doigts de ma main, mais je me sens beaucoup plus âgé, aussi vieux que ma tribu qui a vécu une mul-titude de printemps. Mon grand-père dit que je suis dans la fleur de l’âge. Je pense que l’on a plutôt l’âge qu’on porte dans son cœur.

Qu’il pleuve ou fasse beau, je monte tous les jours dans le nid d’Aigle au sommet de mon chêne, dont les branches pour-raient abriter une bonne centaine de cavaliers avec leurs che-vaux. L’œil et l’oreille aux aguets, j’y passe toute la journée du matin au soir. C’est grâce à ce poste de veille que j’ai assisté à la défaite des Huns. Il y avait parmi eux quelques-uns de mon âge, des garçons à peine mûrs pour manier un arc ou une lance. Ils nourriront les charognards comme leurs aînés. Je ne plains pas ces barbares, ni leurs rejetons. Tel père, tel fils. Ils ont bien mé-rité leur triste sort. Je n’ai aucune pitié pour ces fauves qui nous talonnent dans tous les coins de la terre, qui nous pourchassent depuis longtemps comme des animaux.

Aux dires de mon grand-père, tout commença dans notre patrie lointaine au nord, au début d’un hiver glacial, quand ils apparurent de nulle part, décidés à nous chasser de nos terres, à s’emparer des biens de notre village, à détruire nos idoles et à massacrer nos ancêtres. Notre bétail, ils se l’accaparèrent dès le premier jour du siège, vu qu’avant leur attaque la plupart de nos bœufs, chèvres et moutons se trouvaient dans les champs avoi-sinants. Ils les abattaient et les mangeaient à leur aise durant des semaines. En même temps, ils se gavaient de nos céréales, pillées dans les granges au-dehors du village.

Incapables de franchir les murs d’argile qui formaient l’enceinte de notre patelin, ils le cernaient de toutes parts, tout en restant hors de la portée de nos flèches. Heureusement, tel un nid d’oiseau, la petite Sclavènie était accrochée à un mont abrupt, qui protégeait les villageois de tous les dangers de der-

– 8 – rière, tout en leur offrant de l’eau en abondance grâce aux trois ruisseaux qui tombaient en cascade dans un lieu creux dans les rochers.

Encerclés durant ce rude hiver, les habitants du village commencèrent à souffrir de la faim. Au terme du deuxième mois du siège, la disette se transforma en famine et beaucoup de villageois, sans espoir, perdirent la raison. Les visages émaciés et couverts de givre comme des cadavres vivants, ces insensés rodaient partout en cherchant des vivres pour leur famille. Après avoir mangé toute la volaille, ainsi que quelques rares porcs et ânes, ils se mirent à se comporter comme des fauves. Attendu que la faim dévorante leur déchirait les entrailles, ces bougres s’attaquèrent aux animaux domestiques. Ils tuèrent et mangèrent tous les chats et les chiens.

Une jeune fille essaya de sauver son chiot. Elle fut suppri-mée à son tour, égorgée, coupée en morceau et mangée tel un cochon. Enivrés par la douceur de la chair humaine, ces fous furieux se mirent à la recherche d’autres enfants et finirent par dévorer leurs propres filles et fils.

Au moment où tout paraissait perdu à jamais, la première semaine du printemps leur apporta la délivrance. Grâce au re-doux printanier, l’amas de glace qui couvrait une caverne se rompit brusquement. Il ouvrit l’accès à un cours d’eau sous terre, nourri par plusieurs ruisseaux. Le chef de village connais-sait cette rivière souterraine depuis sa jeunesse. Jeune homme, il était descendu avec son frère au fond de la caverne dans une pirogue, se laissant entraîner par le courant, qui les avait rejetés à la surface de la terre du côté opposé de la montagne.

Il n’hésita pas à profiter du miracle printanier. Il espérait que ces eaux traversaient toujours les galeries sous terre, se je-tant comme jadis dans un lac, loin du camp des Huns.

 

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À la tombée de la nuit, il réunit dans sa cabane les membres de sa famille et les voisins, ayant du sang dans les veines et non pas sur les mains, une dizaine d’hommes et autant de femmes. Il leur ordonna de lui apporter tout ce qui flottait, des caisses de bois, des tonnelets, des planches et surtout leurs lassos, ainsi que des armes. À minuit, par cette nuit sans lune, un radeau fut monté au bord de la caverne, prêt à être mis à l’eau.

Au point du jour, dix hommes et dix femmes attachèrent dessus la précieuse sculpture de leur dieu Triglav et s’agrippèrent à cette misérable embarcation, avant que le chef ne leur fasse signe de la pousser dans le torrent.

À la sortie des galeries plongées dans l’obscurité, seuls trois hommes et huit femmes eurent la vie sauve. Par miracle, le chef de tribu se trouvait parmi les survivants, mais Triglav, leur dieu à trois têtes, avait disparu dans les ténèbres. Désespérées, les femmes se prirent à pleurer l’idole perdue. Elles sanglotèrent jusqu’à ce que leur chef les console :

« Séchez vos larmes, mes filles. Dieu nous a faits à son image. Nous Le referons à l’image des Sclavènes. »

Une Lune plus tard, épuisés par la faim et la marche rapide qui les menait vers le sud, vers des cieux plus cléments, les fugi-tifs tombèrent sur le campement d’un groupe de riches bergers, dont ils ignoraient la langue, des gens aux cheveux roux et hé-rissés, propriétaires de trois chevaux, d’un bœuf, de deux vaches à lait, de trois tentes, de plusieurs brebis et même d’un chariot, d’où leurs femmes et leurs enfants ne sortaient jamais.

Ils accueillirent les fugitifs avec bonté. Ils leur offrirent de la nourriture, de la viande séchée, du fromage et du pain de glands de chêne. Tard dans la nuit, les gentils hôtes aux cheveux roux essayèrent de dépouiller les visiteurs, de les assommer à

– 10 – coups de gros bâtons pour s’emparer de leurs arcs, lassos et haches. Par chance, les visiteurs ne dormaient pas. Depuis le début, ils doutaient de l’hospitalité de leurs hôtes et soupçon-naient que cette nuit se terminerait dans une effusion de sang.

Beaucoup mieux armés que la demi-douzaine de bergers, ils s’opposèrent de toutes leurs forces aux agresseurs. Ils parvin-rent à les maîtriser, ils les ligotèrent et leur tranchèrent la gorge. Quant aux femmes et aux enfants, ils les laissèrent en vie. Deve-nus riches du jour au lendemain, propriétaires de trois chevaux, d’un bœuf, de deux vaches, de trois tentes et de plusieurs brebis, ils chassèrent les femmes et les enfants du chariot pour y instal-ler le vieux chef de tribu et leurs propres femmes. Craignant la poursuite des Huns assoiffés de sang, dès le lendemain ils con-tinuèrent leur voyage vers le sud, traînant derrière eux les ber-gères rousses et leurs enfants attachés avec des cordes.

Au début du printemps suivant, leurs huit femmes et cinq veuves des bergers mirent au monde quatorze enfants, quatre garçons, six filles et quatre mort-nés. Quelques-uns de ces marmots étaient gratifiés par la nature de cheveux roux et hé-rissés. Les deux vaches, honorées par le bœuf, donnèrent le jour à deux taurillons. Le troupeau de brebis et de béliers fut presque doublé et un nouveau chariot, fait de bois de hêtre, était prêt à abriter non seulement toutes les femmes et les enfants, mais aussi le sosie de Triglav, noyé dans les cavernes souterraines.

Pour le sculpter, le fils et le petit-fils du chef de tribu abat-tirent un grand arbre. Son tronc leur servit à façonner l’idole à trois têtes, le dieu suprême des Sclavènes, le maître de la foudre, qui dans la nuit des temps avait créé les rivières et les nymphes. Il régnait toujours sur ses trois royaumes, ceux du ciel, de la terre et de l’enfer. La statue terminée, ils la montrèrent au vieux chef de tribu, infirme et très malade, dont le corps était en train de pourrir, couvert de vilaines taches violacées.

Les têtes de Triglav étaient faites à l’image de celle de l’arrière-petit-fils du chef de tribu. Très ému et content de leur

– 11 – travail, en caressant du regard les nombreux bambins blonds et roux qui l’entouraient, le vieillard murmura :

« Que Triglave vous protège, mes enfants, vous et vos reje-tons, dans les siècles des siècles. »

Puis, en voyant toutes les femmes en pleurs, les femmes sclavènes et les bergères, il dit d’une voix tremblante :

« Séchez vos larmes, mes filles. Occupez-vous plutôt de vos petits. Donner la vie aux enfants, c’est donner la vie à Dieu. Donner la vie à Dieu, c’est donner la vie aux hommes. »

Les femmes sclavènes et les rousses bergères étouffèrent leurs larmes.

Ces paroles prononcées, le chef de tribu exhala son dernier souffle et partit pour l’autre monde.

Le jour précédent déjà, il avait ordonné à son fils et à son petit-fils de lui faire un bûcher en bois de hêtre, du même arbre qu’ils avaient abattu pour sculpter Triglav. Cet amas de bûches devait le conduire à Nav, à l’endroit où les hommes s’en vont après la mort. Son fils et le fils de son fils avaient exécuté cet ordre, et même ils avaient abattu un chien sauvage, afin qu’il serve de guide à leur père lors de sa descente dans les ténèbres. Le cadavre du chien était déjà posé sur le bûcher, où il attendait son maître pour le mener à Nav. Tandis que les femmes prépa-raient le repas funèbre, les hommes déposèrent la dépouille mortelle du vieillard au sommet du bûcher et y mirent le feu.

Une fois enflammées, les bûches se mirent à chanter. C’était le signe d’une proche chute de neige, quoique le prin-temps eût grandement commencé. Mais, il n’y avait rien de si-nistre, rien de lugubre dans ce chant. Au contraire, les bûches gazouillaient tels de petits oiseaux. Elles faisaient réponse aux

– 12 – soupirs que les cadavres du vieillard et du chien poussaient dans les flammes.

Les témoins apeurés s’empressèrent d’attiser le feu pour réduire au plus vite le vieil homme et l’animal en cendres. Ils ramassèrent ensuite leurs os et en remplirent un vase de terre cuite qu’ils placèrent sur le haut d’une termitière.

Le soir même, il commença à neiger, la veille de leur nou-veau départ vers le sud, et le lendemain, à la place de la termi-tière et du vase funéraire, ils découvrirent une congère, couverte de cristaux, répandant tout autour un halo de lumière.

Leur voyage paraissait sans fin, à l’égal de cette plaine qui s’étendait à l’infini sous un ciel étranger, faisant sans cesse craindre des dangers prochains. Devenu le chef de tribu, le fils du chef défunt céda sa place à son fils, et lui à son fils à son tour. Les pleines lunes se succédaient, ainsi que la douceur des prin-temps et la rudesse des hivers. Leur tribu grossissait au fil des années, puis elle rapetissait, décimée lors des combats inces-sants avec des indigènes.

À la manière des Huns, leurs femmes et leurs petits ne sor-taient jamais des chariots, traînés par les bœufs et entourés jour et nuit d’une garde. Les enfants naissaient, grandissaient, met-taient leurs propres rejetons au monde et disparaissaient. Leur courte vie s’abîmait dans le temps comme dans un gouffre, le temps sourd et insensible, le long duquel ils avançaient telles des taupes aveugles, qui grignotent leurs couloirs sans savoir leur but.

Tous les vivants cessaient de vivre tôt ou tard, tout som-brait dans Nav, excepté leur idole, sculptée jadis à l’image d’un enfant, éternellement jeune, qui semblait être immortel. Tout s’évanouissait, hormis une Légende qui passait de bouche en

– 13 – bouche. Elle leur promettait l’achèvement heureux de cette er-rance sans fin et assurait l’existence d’une contrée fertile et riante, quelque part au bout du monde, une forêt immense, le vrai paradis des bûcherons, chasseurs et pêcheurs, qui mettra un terme à leurs souffrances.

Enfin, l’heure sonna d’aboutir à cette Forêt Promise. Ils la virent pour de bon sur la rive opposée d’une rivière dont les flots impétueux leur barraient le chemin. Ayant une nouvelle troupe de persécuteurs à trois jours de marche derrière eux, ils se hâtèrent de mettre en pièces leurs chariots et de monter quelques radeaux pour traverser les eaux torrentielles.

Triglav fut embarqué sur l’un de ces radeaux avec les bam-bins. Petit enfant, mon grand-père se trouvait à côté d’une fille rousse, attaché avec une corde à une jambe de l’idole. Au mo-ment où les guerriers, restant en arrière, annoncèrent l’attaque imminente des Huns, toute la tribu sauta dans ces embarcations de fortune et se laissa à la merci des vagues.

La traversée fut terrible. La rivière était parsemée de tour-billons partout où l’eau se brisait contre les roches. Ces remous entraînèrent par le fond tous les faibles et les infirmes, les en-fants chétifs et les vieillards, ainsi que beaucoup de bêtes, chèvres, veaux et mulets.

Sur la rive opposée, hors de la portée des flèches des Huns, en pansant leurs plaies et celles de quelques pauvres animaux en vie, les survivants se rendirent compte que leur tribu avait été décimée une fois de plus. Le père, la mère et les deux frères de mon grand-père se trouvaient parmi les victimes englouties. La jeune fille rousse, agrippée à côté de lui à leur radeau de mi-sère, était aussi saine et sauve, la petite rouquine qui allait de-venir ma grand-mère.

 

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Heureusement indemne, l’idole Triglav veillait toujours sur les rescapés qui avaient de la peine à ramasser leurs armes et outils, ainsi qu’à secourir leurs proches et les animaux blessés. Ils se prosternèrent devant Triglav et rendirent grâce à l’idole à trois têtes qui leur avait sauvé la vie. Ils s’empressèrent de la hisser sur une civière, et une douzaine de jeunes hommes se dirigea avec la statue vers l’orée de la forêt. Vue de loin, bordée de chênes et de hêtres, elle ressemblait à un majestueux temple, infiniment plus grand que tous les temples que leurs aïeux avaient élevés. Les arbres dressés à sa lisière étaient pareils à des gardiens géants qui la protégeaient de tous les intrus.

Les porteurs de l’idole s’arrêtèrent comme ensorcelés par des invisibles génies forestiers, et seule une nouvelle prière adressée à Triglav les encouragea à reprendre le chemin. En avançant pas à pas à la tête de la colonne, ils s’engagèrent sur un terrain sablonneux et marécageux, couvert de rares touffes d’herbe. Alors le chef de tribu jeta un cri pour les avertir qu’ils se jetaient dans la gueule du loup ; il était trop tard, ils étaient déjà enfoncés jusqu’aux genoux dans le sol mou et humide.

« Attention, les sables mouvants ! » cria le chef.

Malheureusement, cette mise en garde fut trop tardive pour la douzaine de jeunes porteurs qui s’embourbaient de plus en plus.

« C’était affreux, raconte mon grand-père, une mort que je ne souhaiterais à mon pire ennemi. Impuissants, nous obser-vions de près leur descente à Nav. »

Ils sombraient dans la terre. Ils s’enfonçaient peu à peu dans l’enfer de sable gras. Genoux, hanches, taille, poitrine, épaules, menton, bouche avec son ultime hurlement, puis les yeux écarquillés…

Étant resté seul sur la surface de ce charnier, Triglav repo-sait toujours sur sa civière qui s’enfonçais dans la boue à son

– 15 – tour. Personne n’osait s’en approcher, par crainte de se perdre avec lui dans le sol maléfique. Pétrifiés et effrayés, ils obser-vaient ainsi lé trépas de leur idole, qui se cabra soudain comme un cheval sauvage, avant qu’elle ne disparaisse dans les sables mouvants.

Orphelins de Dieu, ils maudirent leur destin et appelèrent la vengeance divine sur cette terre inhospitalière et cette forêt dont la gueule ténébreuse les attirait dans son sein. Tous les regards se tournèrent vers le chef de tribu, comme s’ils le sup-pliaient de les consoler.

Le vieil homme proféra un mot que, depuis des temps an-ciens, les sages de leur peuple se léguaient l’un à l’autre, de bouche à oreille :

« Ne vous découragez pas, mes enfants, dit-il. Nous refe-rons notre Dieu à l’image de notre peuple. Regardez cette terre que Dieu nous offre. Notre idole sera plus grande que le plus grand de ses chênes ! »

Et il leur fit signe de le suivre, de contourner le marécage et d’aller vers les premiers arbres.

Ils obéirent. En talonnant le vieillard, ils pénétrèrent dans le temple, d’où ils ne sortiront plus, la Grande Forêt Téné-breuse, qui deviendra leur nouvelle patrie. Ils y vivront toute leur vie, ils y mettront au monde leurs enfants, ils y chasseront, pêcheront, apprivoiseront des animaux, bâtiront leurs cabanes, ils y brûleront leurs morts, adresseront des prières aux arbres sculptés et ils mourront dans cette forêt.

Durant tout ce temps, leur Dieu, fait et refait à leur image, grandira, travaillera avec eux à la sueur de son front, souffrira et vieillira, mais ne mourra jamais.

 

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