La maison sans racines

Chedid Andrée · Chapitre 15 sur 36

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La maison sans racines

Chapitre XIV

 

Juillet-août 1975

Armardjian, le fleuriste le plus réputé de la ville, vient de livrer un immense bouquet de fleurs.

— C’est pour toi, Kalya. Tu permets ?

Odette déchire l’enveloppe :

— C’est de Mario ! J’en étais sûre. Il sait que tu es arrivée hier. Cinq douzaines de roses ! Un geste digne de Farid. Des seigneurs, les hommes de ce pays ! As-tu jamais connu cela ailleurs ?

Cet envoi doit précéder de peu la visite de Mario, qu’Odette a soigneusement organisée. Allant, venant d’une pièce à l’autre, elle donne des ordres à Slimane concernant le petit déjeuner qui sera pris, tout à l’heure, sur la véranda. Elle lui recommande de disposer les trois fauteuils d’osier autour de la table basse, de recouvrir celle-ci de la nappe en organdi. Elle distribue ensuite les fleurs dans une demi-douzaine de vases, frappe à la porte de sa nièce :

— Fais-toi belle, Kalya ! Je m’occupe du reste.

Elle ajoute plus bas :

— C’est un homme riche. On l’estime à… je ne sais plus combien, mais ça fait beaucoup, beaucoup d’argent.

Cette manie qu’ont ceux d’ici d’évaluer les gens à leur compte en banque !…

On ne pourra plus arracher Odette à son plaisir. Elle va transformer une amourette en un roman à épisodes, en une affaire à réussir, et organiser toute une mise en scène autour de deux acteurs qui ne se sont pas vus depuis quarante ans. Persuadée que, de nos jours, une enfant de douze ans peut être mise au courant de tout, Odette a fait de Sybil sa confidente.

— Il faut les laisser seuls. Ne quitte pas ta chambre avant que je vienne t’appeler.

Kalya jette un rapide coup d’œil au miroir. S’éloigne, puis revient à son visage qu’elle se contente, chaque matin, d’entrevoir.

L’âge a laissé ses empreintes. Son travail de sape a engorgé les veinules, flétri le tissu, amolli les contours, alourdi les paupières, cerné le regard. Comment réagir devant ce constat ? N’est-elle pas, par moments, inacceptable, la vie qui malmène de cette manière ? Cette vie qui s’achève par un départ prématuré ou qui s’étire en de lentes moisissures ?

L’existence pourrait se juger ainsi. Kalya la perçoit autrement. En dépit des années, quelque chose retient sa part d’adolescence. Le frémissement de la jeunesse, ses élans glissent, peu à peu, du corps à l’âme et s’y maintiennent.

Photographe, Kalya ne s’est jamais lassée de cet art, ni d’un amour qui résistait aux saisons. Elle a vécu des amitiés, des instants fertiles. L’ombre n’a jamais bloqué trop longtemps l’horizon. La vie l’aimait, et se faisait aimer en retour.

Le visage d’Odette, abondamment poudré, se glisse dans l’entrebâillement de la porte :

— Tu es prête ? Il sera bientôt ici, ton amoureux !

 

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