La maison sans racines
Chapitre I
Juillet-août 1975
— Kalya ! Kalya !
Arrivée depuis près d’une heure par un précédent avion, Sybil, accoudée à la barrière, son sac marin à ses pieds, attend en compagnie d’une hôtesse les voyageurs de Paris. Elle lève les bras, les secoue, appelle ; puis fonce dans le passage interdit. L’hôtesse la rattrape.
— Tu ne peux pas faire ça !
— C’est ma grand-mère ! La septième dans la file d’attente.
— Comment peux-tu savoir ? Tu ne l’as jamais vue.
— Je la reconnais.
— Avant de te laisser partir avec elle, je lui demanderai ses papiers.
— Ses papiers, pour quoi faire ? Je te dis que c’est elle, j’en suis sûre.
— Depuis le temps que tu me parles du Liban, tu vas enfin le connaître, Sybil. Et même avant moi ! avait dit Sam.
— Tu t’occuperas bien de ta grand-mère, avait dit Inge.
— Après notre voyage, nous irons vous rejoindre.
À l’aérodrome de New York, le couple venait de confier leur fillette à l’hôtesse ; le lendemain, ils s’envoleraient pour l’Amazonie. Ethnologues tous les deux, ils comptaient vivre durant deux mois parmi une peuplade primitive, pour l’étudier et rapporter un film. Personne ne pourrait les joindre pendant ce séjour. Ils partaient sans inquiétude. Kalya, la mère de Sam, n’avait qu’une cinquantaine d’années et ce projet de vacances avec sa petite-fille, que les circonstances avaient tenue éloignée d’elle jusqu’ici, la comblait de bonheur. Une correspondance s’était nouée entre la grand-mère et l’enfant ; elles préparaient cette rencontre depuis des mois.
Ce pays que son fils ne connaissait pas, Kalya n’en avait conservé que de brèves images. Celles de certains étés, lorsque, fuyant une Égypte torride où sa famille s’était établie depuis des décennies, sa propre grand-mère Nouza l’emmenait en villégiature à la montagne. Cela remontait à une quarantaine d’années. Traditions, nostalgies n’attachaient pourtant pas Kalya. Alors, pourquoi ce choix ? Sans doute, d’abord, à cause de l’insistance de Sybil.
Englobant mer, collines, montagne dans une effervescence lumineuse, le petit pays, il est vrai, était beau ; et ses habitants, tels qu’elle s’en souvenait, doués pour le sourire. Cherchait-elle aussi à retrouver Nouza ? Nouza rendue à la poussière, dont le souffle l’accompagnait toujours. Ou Mario, son premier amour ? Non, elle ne souhaitait pas tellement revoir celui-ci. Il faisait partie de ces rêves d’adolescente auxquels on se raccroche parfois, comme à des bouées, et puis qui s’évanouissent, un autre amour plus réel ayant pris toute la place.
Dans le hall d’arrivée, l’atterrissage simultané de plusieurs avions créait une indescriptible pagaille : braillements, poussière, charivari de valises, appels de bienvenue ou récriminations, tollé des portefaix.
Les deux bras qui s’agitent, la nappe dorée de la chevelure se soulevant à chaque pas, glissant dans le moutonnement de la foule, Kalya les a reconnus. Se tournant vers sa voisine :
— La petite qui remue, là-bas, celle dont je vous ai parlé, c’est elle.
— Sybil ?
— Oui.
— Si blonde !… Ce ne serait pas plutôt l’autre, votre petite-fille ? En robe verte avec d’énormes yeux noirs et des cheveux sombres. C’est elle plutôt qui vous ressemblerait.
D’année en année, de photo en photo, Kalya a suivi l’enfant et la connaît par cœur. Et puis, surtout, il y a cette vivacité, cet élan qui ne trompent pas.
— Non, non, c’est la blonde. J’en suis sûre.
* *
*
Devant les douanes, un homme traverse le passage interdit, murmure quelques mots au préposé, emporte les valises.
— C’est Mme Odette qui m’envoie. Je vous emmène avec la petite dans mon taxi.
Sur la banquette arrière, Sybil et Kalya se tiennent la main, sans trop se regarder, sans trop se parler. Il faut un peu de temps pour traverser tout ce temps, pour combler toutes ces distances.
Un soleil décisif s’empare du ciel, gomme les bleus, plaque un tissu blanchâtre par-dessus la cité. Un vent chaud, léger s’engouffre, imprégné d’odeurs de pins et de mer.
— Je pourrai me baigner ?
— Bien sûr.
Le chauffeur conduit à vive allure, presse sur le champignon, prend les virages à angle droit, dépasse les véhicules en sifflotant, le coude appuyé au rebord de la fenêtre, la main effleurant à peine le volant. Fixés par des punaises sur la boîte à gants, l’Immaculée Conception et le Sacré-Cœur voisinent. Un rosaire de nacre, entortillé d’un collier de pierres bleues qui chassent le mauvais œil, les relie.
Kalya embrasse Sybil. Ses joues embaument un mélange de sel, de sueur, d’eau de lavande. La voiture ralentit en débouchant sur la corniche, Tewfick offre aux touristes le loisir d’admirer :
— Regardez, c’est unique ! Mer, montagnes, tout ça d’un seul coup. Il n’y a pas à dire, c’est le plus beau pays du monde !
— Je le savais, dit l’enfant.
Dans le rétroviseur, le chauffeur examine les traits des voyageuses.
— Vous êtes d’ici ?
— Pas tout à fait, dit Kalya, mes grands-parents avaient déjà émigré.
— Vous êtes quand même d’ici ! Chez nous, « on émigre », c’est dans le sang. N’importe où je vous aurais reconnue. Vous, et même l’enfant.
Ici ou ailleurs, à travers brassages et générations, Tewfick les reconnaît toujours, ces émigrés, à je ne sais quoi : une échancrure des narines, une découpe de l’œil, une conformation de la nuque, un claquement particulier de la langue, un hochement de tête. Il les découvre parfois à un geste issu de ces contrées anciennes, et qui se perpétue, comme un fil conducteur mêlé à d’autres habitudes, à d’autres mouvements.
Pour éviter un autre taxi qui vient de changer de direction, la voiture fait une embardée et freine brusquement. Kalya et Sybil sont projetées l’une contre l’autre ; de vieux journaux, des magazines, des pommes, une veste, une écharpe entassés au-dessus du dossier se déversent sur leurs épaules.
Tewfick, furibard, bondit sur la chaussée. Sautant à son tour hors de son véhicule, l’autre conducteur approche le poing levé.
Sans jamais en venir aux mains, les deux hommes montrent les dents, s’injurient. Se saoulant de sarcasmes et d’imprécations, au grand divertissement des badauds, ils vont jusqu’à se menacer du revolver que chacun, selon la coutume, garde dissimulé sous son siège.
Peu exercées à ces mimodrames à ciel ouvert, qui n’ont pas cours sous leurs climats, les passagères se tiennent, médusées, au fond de la voiture. Subitement, elles voient les conducteurs s’arrêter. Interrompant d’un commun accord leur dispute, ils se tapent sur l’épaule, se congratulent, s’offrent des cigarettes, s’adressent salamalecs et bénédictions.
— À bientôt, qu’Allah te protège, vieux frère !
— Que Dieu te garde en santé, ami !
Mêlé au moindre événement, à toutes les colères, à toutes les réconciliations, Dieu vient d’apparaître sur le devant de la scène. Son nom se prononce à tout bout de champ, soumis aux hommes, à leurs violences, à leurs amours.
Tewfick redémarre, arborant un sourire rayonnant.
— Rien qu’une querelle de famille. Pas besoin de constat. Ici, tout se règle entre soi. Tout s’arrange.
« Tout s’arrange. » Kalya se souviendra plus tard de ces paroles.
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Quittant le seuil du vieil immeuble bistre, pénétrant dans cette Place que cernent portes closes et volets tirés, cette Place sur laquelle pèse la solitude des petits matins, Kalya, tout au début de cette lente marche, se répète encore ces paroles : « Tout s’arrange ! »
Elle repousse l’idée que c’est la mort – celle de l’une des deux jeunes femmes ou la sienne – qui l’attend au bout du chemin. Mort qui en déclenchera une autre, puis une autre, puis une autre encore. Engrenage que nul ne pourra arrêter. Inexorable enchaînement déclenché par l’action d’un seul.
Pourtant, ce matin, tout devait se renouer. Il n’est peut-être pas trop tard. Malgré les violences de cette dernière semaine, la paix peut encore être sauvée.
Kalya avance peu à peu, se dirige vers le centre de la Place. « Ne noircis pas le jour avant qu’il ne soit terminé. » Ce proverbe tournoie dans sa tête. Elle marche, posément, pour ne pas provoquer d’autres coups de feu. Elle va, sans se presser, pour ne pas effrayer Sybil qui se tient derrière elle – en pyjama, pieds nus, collée au lourd battant de l’entrée – et qui observe chacun de ses gestes par l’entrebâillement du portail.
Cette marche dont l’issue demeure incertaine, ce chemin de mort ou de vie se déroulera longtemps. Longtemps. Des morceaux de passé, des pans d’existence s’y accrocheront. Images lointaines, scènes plus proches. Résidus de terres anciennes basculant vers les océans d’oubli. Signes avant-coureurs qui assaillent. Prémonitions qu’elle a repoussées, ces derniers temps. Aveuglement inconscient ou conscient ?
Elle prend appui sur un pas après l’autre. Elle se force à ralentir, surveillant chaque recoin de la Place, craignant à chaque instant qu’un franc-tireur – caché on ne sait où, défendant on ne sait quelle cause, ou jouant à terroriser – ne tire une fois encore sur ce tassement d’étoffes jaunes, là-bas, secoué de tremblements ; ne crible de balles ces deux jeunes femmes qui ne sont plus que plaintes confuses et remous. Kalya avance, avance, avance, sans hâte apparente…
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