La maison sans racines
Chapitre XXXV
Juillet-août 1975
Mario venait de garer sa voiture dans un sous-sol proche et s’apprêtait à rentrer chez lui. Après une folle équipée de trois jours, il avait enfin obtenu la libération de Georges. Celui-ci le rejoindrait plus tard, dans la matinée.
À la sortie du garage, voyant passer l’ambulance, il ne s’était pas douté que Myriam, sa propre fille, était à l’intérieur.
Débouchant sur la Place, il aperçut, avec étonnement, Kalya au bord du caniveau, penchée en avant, les bras ouverts. Au même instant, il reconnut Sybil courant vers elle à fond de train. Que faisaient-elles dehors à cette heure ? De quel jeu s’agissait-il ?
Et Slimane ? Pourquoi avançait-il lentement, dressé de sa haute taille ?
— J’ai retrouvé Georges !
Mario crie vers l’un, vers l’autre. L’ont-ils entendu ? Ils n’ont d’yeux que pour la fillette qui s’élance à toutes jambes.
L’image le captive à son tour. Mario prend un tel plaisir à regarder cette belle enfant, à admirer ses grandes enjambées, la légèreté de ses bras, l’élan de tout son corps, le flux de sa chevelure qu’il n’entend pas le sifflement assourdi de la balle. Celle-ci, en pleine course, vient de la frapper entre les omoplates.
Sybil fonce toujours comme si elle non plus ne s’en était pas aperçue.
Elle court. Elle continue d’avancer durant quelques secondes. Puis elle s’abat. D’un seul coup.
Le Soudanais se précipite. Dans sa hâte, la tortue lui échappe des mains, tombe sur le dos et rebondit plusieurs fois sur le sol.
Slimane vient d’atteindre l’enfant. Il s’agenouille, il la soulève et, retrouvant toutes ses forces, se redresse la portant dans ses bras. Debout, aveugle à ce qui l’entoure, il lève vers le ciel un regard interrogateur.
Soudain, n’y tenant plus, le Soudanais se met à pivoter, à tourbillonner sur place. De plus en plus vite comme un derviche tourneur. Enfermé dans son vertige, il tournoie, tournoie, sans pouvoir s’arrêter.
Une berceuse, venue du fond de son enfance et des terres du Nil, transperce chagrin et brumes, remonte jusqu’à ses lèvres.
Alors seulement, il ralentit. Un tour après l’autre, de plus en plus doucement.
Les mots de Slimane se mêlent à ceux de la vieille chanson. Ses paroles relient l’histoire du fleuve – avec ses fosses, ses cataractes, son delta – à celle de la mystérieuse vie. La voix du Soudanais s’étrangle, se démonte ; puis, peu à peu, s’élargit :
L’eau s’en va l’eau s’en vient
De l’amont à l’aval
Elle emporte les sources
Et les bouches de la nuit
Elle parle marécages
Remue soleils et boue
Elle déborde de crues nouvelles
Dévore le souffle des mers
De l’amont à l’aval
L’eau s’en vient l’eau s’en va
Elle est sèche comme la famine
Et plus tendre que le cœur.
Slimane ne bouge plus. Il est très calme, tout à sa mélodie. Slimane chante pour l’enfant tranquille qui semble dormir. Cette enfant venue de loin. De loin, de si loin. Tout comme lui…
Une décharge de chevrotines le cribla à son tour, interrompant le chant.
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Une fois de plus, le silence.
Kalya a achevé son parcours. Le cœur ne sait plus à quoi se retenir, l’un après l’autre les muscles lâchent. La femme s’effondre lentement. Sur le sol, elle n’est plus qu’une masse inerte.
Il y a quelques secondes, les bras ouverts pour recevoir Sybil, elle a vu l’enfant, frappée, arrêtée en pleine course. L’image fatale, irréversible, a gommé d’un coup sa propre vie. Élan et forces l’abandonnent. Elle ne lutte pas et ne veut plus de ce souffle qui s’attarde au bord des lèvres.
Tout se passe très vite. Mario, il ne sait comment, se trouve soudain là, agenouillé auprès de Kalya, cherchant à se faire entendre :
— J’ai retrouvé Georges. Tout s’arrange.
Il insiste, il ment. Il espère que ses mots l’atteindront :
— Sybil prendra l’avion demain. Tout s’arrange. Tout s’arrange.
« Tout s’arrange » se ramifie, multiplie ses échos. Kalya voudrait hocher la tête, mais la phrase s’obstine. Elle se mélange à « je te retrouverai un jour », à d’autres et d’autres paroles entendues, à celles de Slimane et de Sybil qui chantaient ensemble : « L’eau s’en va, l’eau s’en vient. »
Le sourire de Nouza cherche à transpercer les brumes.
Des hommes, des femmes envahissent le terre-plein. Des volets s’écartent. Des portes s’ouvrent. Des cris, des hurlements montent de partout ; cette violence aveugle ne peut pas, ne doit pas durer.
Demain, l’apocalypse, l’océan des démences ? Demain, la paix ?
Un garçonnet, qui a tout vu, contemple la Place et les gens. Dans sa tête, les choses se sont mises à remuer.
Harcelée par la brise, l’écharpe jaune, maculée de sang, garde dans ses plis la clarté tenace du matin.
Le morceau d’étoffe s’élève, s’enfle, se rabat, rejaillit, s’élance, flotte ; retombe à nouveau et s’envole de plus belle…
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Chedid Andrée