La maison sans racines
Chapitre VIII
Juillet-août 1932
Ma grand-mère Nouza vient de me passer le télégramme :
— Lis.
Je lis : « Arrive avec Odette. Ton frère affectueux, Farid. »
— Ce sera toujours le même, il décide en trois minutes et tout doit s’arranger. Tant mieux, il me manquait.
Quelques jours après, nous sommes assis – mon grand-oncle, ma grand-mère, Odette enceinte et moi – dans la salle à manger aux murs ornés de glaces du Grand Hôtel.
De taille moyenne, qu’il redresse sans cesse, mon grand-oncle soigne sa mise : chemises de chez Sulka impeccablement blanches avec initiales brodées sur la poche, costume en tissu de chez Dormeuil, cravate de chez Charvet. Il grille une cinquantaine de cigarettes et deux cigares havane par jour, en avalant la fumée.
Dès le début du repas, après avoir déposé sur la nappe ses lunettes à grosse monture d’écaille, Farid entre en ébullition. À travers des bribes de phrases adressées tantôt à sa femme, tantôt à sa sœur, je comprends qu’il ne supporte pas que le directeur de l’hôtel, son « soi-disant ami Gabriel », ne soit pas venu l’accueillir et le placer à la meilleure table. Malgré son légendaire appétit, il touche à peine aux hors-d’œuvre :
— Tu trouves que ces plats ont du goût ?
Odette remue la tête d’une manière vague qui ne veut dire ni oui ni non. Nouza, l’œil moqueur, tapote le bras de son frère.
— Fred, Fred…
C’est ainsi qu’elle l’appelle dans ses moments de tendresse, ou bien pour lui faire sentir qu’elle ne se laissera pas impressionner par ses explosions. C’est plus fort que lui. N’osant se tourner contre sa sœur, une partenaire qu’il sait à sa taille, il agresse son épouse.
— Ce sont d’exécrables bouillies ! dis-le si tu n’es pas de mon avis.
— Je suis toujours de ton avis, mon trésor.
Cherchant encore querelle, Farid accuse à présent Odette de n’avoir pas protesté contre le piètre emplacement de la table, contre la médiocrité du menu. Ses lèvres roses et charnues accusent un léger pincement, tandis que ses yeux bruns, décolorés, gardent le même air impassible. Le ton monte, Farid l’invective, fulmine.
Je n’y tiens plus, je repousse ma chaise, me dresse.
— Tu ne peux pas parler à Odette comme ça !
— Mais enfin, Kalya, qu’est-ce qu’il t’a fait, ton pauvre oncle ?
Ma tante me dévisage comme si je tombais d’une autre planète. Découvrant avec stupeur ma nature et réalisant qu’il ne pourra pas plus se frotter à moi qu’à sa sœur, mon grand-oncle s’amadoue :
— Toi et ta grand-mère vous êtes naturellement hors de cause.
— Je ne te parle pas de moi, ni de ma grand-mère, mais de ta femme !
La main d’Odette saisit la mienne, me force à me rasseoir.
— Ne fais pas de peine à ton oncle, je t’en supplie, Kalya.
Celui-ci gratte sa moustache, tire de son étui en or une cigarette qu’il se met à fumer fébrilement.
Le regard tranquille d’Odette, mon visage que je sais en feu, le clin d’œil narquois de Nouza me douchent. Je me rassois.
Quelques minutes après, mon grand-oncle fait signe au sommelier. En expert, et d’une voix modérée, il se plaint de ce goût de bouchon qu’il trouve au vin et réclame une autre bouteille.
Au plat suivant, c’est la fraîcheur des rougets qu’il met en doute. Cette fois, il convoque le maître d’hôtel.
— La sauce épicée est un vieux truc qui ne cache rien.
— Ces rougets sont extra-frais.
— Extra-frais ! Comment le sais-tu ? Est-ce que tu les as péchés ?
Le ton grimpe. Quelques dîneurs nous fixent d’un air désapprobateur. Farid baisse la voix :
— Le directeur, où est-il ?
— Un dîner d’affaires… dans sa chambre.
— L’a-t-on prévenu de mon arrivée ?
La réponse est prudente :
— Sans doute pas.
— Eh bien, qu’on le prévienne. Tout de suite.
* *
*
Le directeur ne tarda pas à faire son entrée. Son corps ballonné se terminait à une extrémité par des pieds menus, chaussés d’étincelantes bottines en cuir jaune ; à l’autre, par un visage sphérique, surmonté d’un crâne miroitant. Une couronne de cheveux blancs, bouclés, touffus, recouvrait ses tempes. Il dodelinait en marchant.
— Mon ami, mon ami ! s’exclama-t-il, ouvrant ses bras à mon grand-oncle.
Celui-ci bondit hors de sa chaise. Tous deux s’étreignirent. Les excuses chuchotées du directeur furent sans doute convaincantes, car j’entendis :
— Ah ! ces Nordiques, je les connais, Gabriel ! Du feu, ces femmes-là ! Du feu !
Le directeur s’adressait maintenant à l’ensemble de la table d’une voix assurée :
— Et ce menu ?
Un silence embarrassé lui fit écho. Il reposa la question :
— Comment avez-vous trouvé mon menu ?
— Excellent ! coupa mon grand-oncle.
— Je dirige en personne les cuisines. Je vais même écrire un livre de recettes. Je suis un gourmet, un gastronome, tu le sais, Farid. Tu en as eu la preuve tout à l’heure : les rougets. Comment les as-tu trouvés ?
— Bonissimo ! Excellentissimo !
Satisfait de ces superlatifs dont Farid raffolait, Gabriel fit rasseoir son ami et, s’appuyant sur le dossier de sa chaise :
— Après dîner, monte prendre le café dans ma chambre. Nous serons entre hommes. Nous discuterons « affaires ».
Il lui donna une chiquenaude, accompagnée d’un clignement d’œil qui n’échappa à personne, tira de sa poche un cigare havane qu’il lui offrit. Puis, se tournant vers nous d’un air affable :
— Ces dames nous excuseront.
Hésitant entre les plaisirs qui lui étaient promis et l’austérité patriarcale qu’il s’était imposée, Farid observa tour à tour sa femme, sa sœur, puis son hôte. Ce dernier intervint de nouveau :
— Vous permettez, jolie madame, que votre mari me rejoigne ?
Échapper, rien qu’un moment, aux tumultes de son époux !
Odette quitta son air évasif, acquiesça avec un large sourire :
— Tu dois y aller, mon chéri.
Farid lui prit la main, la porta à ses lèvres, y posa un long baiser et, s’adressant à moi :
— Une femme comme la mienne, c’est rarissimo ! Tu n’as que douze ans, Kalya, mais n’oublie jamais qu’Odette, ta tante, est la meilleure des épouses. Un véritable trésor !
* *
*
Cet été-là, tandis qu’Anaïs se consumait au feu d’une surprenante passion, je rencontrai Mario, mon premier amour.
Malgré mon jeune âge, Nouza aspirait à me faire « entrer dans le monde ». Un soir, elle m’autorisa à l’accompagner au bal.
— Tu t’assoiras à côté de moi. Tu pourras regarder les gens danser.
Sous une pergola, des tables, recouvertes de nappes d’une blancheur immaculée, se dressaient autour d’une plate-forme rectangulaire. Le buffet croulait sous les nourritures. Sur le quatrième côté, les neuf musiciens de l’orchestre accordaient leurs instruments.
Très sollicitée, glissant d’un partenaire à l’autre, ma grand-mère avait demandé à Anaïs de rester dans les parages ; elle pourrait ainsi me raccompagner dans ma chambre si je m’ennuyais.
Entre les danses, Nouza cherchait ses lunettes et me mettait à contribution :
— Kalya, ma chérie, mes lunettes, il me les faut. Sans elles, je suis perdue.
Je les retrouvais dans son sac, entre les plis d’une serviette de table ou par terre. Elle les portait rarement, préférant jouer de son regard éloquent et bleu.
Au son des valses, des tangos, des charlestons, les danseurs rejoignaient et quittaient la piste. J’étais trop jeune pour qu’un cavalier songeât à m’inviter. J’endurais mal mon immobilité. J’avais des fourmis dans les jambes, je battais la mesure avec mes pieds.
Mon grand-oncle se pencha vers moi et, tout bas :
— Il y a sept ans, à Monte-Carlo, j’ai gagné le premier prix de tango. Tu aurais dû voir ça ! Aucun de ces gringalets ne m’arrive à la cheville. Il est vrai que ma cavalière avait une allure de déesse !
Jetant en direction d’Odette un regard nostalgique et compatissant, il poussa un énorme soupir.
— Ta tante, elle, a évidemment d’autres qualités.
La musique s’emballe, attaque une rumba. Je trépigne sur place.
Un goût prononcé pour la danse est une particularité des femmes de notre filiation. Nouza me racontait que ma bisaïeule Foutine aurait pu être danseuse si elle était née ailleurs, en des temps différents.
— Dommage, dommage. Elle aurait pu danser Le Lac des cygnes !
J’ai connu Foutine à la fin de sa vie, elle avait près de quatre-vingt-dix ans. Je la revois, percluse, son bassin, ses membres inférieurs anesthésiés. Bloquée sur son divan rouge, elle tricotait durant des heures. Elle semblait oublier ainsi l’engourdissement de son corps, se réconfortant, sans doute, du spectacle de ses doigts rapides, habiles, à l’agilité miraculeusement préservée.
Ma bisaïeule avait beaucoup dansé durant son adolescent dans les salons de son père, petit gouverneur d’une province syrienne au temps de l’empire ottoman. Au milieu d’un cercle familial restreint, elle évoluait, ondoyante et souple, laissant flotter au bout de ses doigts un mouchoir en mousseline de couleur. Sa mère, à genou sur un tapis de Smyrne, tirait d’une cithare des sons vivaces ou languissants pour l’accompagner.
Dès qu’elle quittaient la maison, mère et fille se cachaient la face derrière un voile, pour se conformer à la coutume ambiante. Je m’étais souvent demandé comment elles avaient vécu cet enfermement. Ma grand-mère Nouza n’avait pas connu cette contrainte ; en Égypte, la tradition du voile était moins astreignante et déjà contestée.
Contrairement à sa mère, Nouza n’avait pas le goût du solo. Elle ne concevait la danse qu’en compagnie d’un partenaire, trouvant plus de plaisir à charmer celui-ci qu’à s’ébattre toute seule…
Qu’est-ce qui m’a brusquement saisie ? Oubliant toute timidité, renonçant à toute réserve, je me suis élancée sur la piste.
Nouza n’eut pas le temps de s’interposer. L’aurait-elle fait que cela n’aurait servi à rien, j’étais hors d’écoute, et ma grand-mère, qui n’avait pas un sens aigu de la discipline, m’aurait sans doute laissée faire.
Emportée par la mélodie, je me suis faufilée parmi les danseurs. Toutes les joies de la terre et du ciel me possédaient. Je virevoltais, tourbillonnais. J’étais au-delà de toute parole. À la fois moi-même et plus du tout moi ! Une autre. Plus heureuse, plus libre.
Je me surpris à bondir sur l’estrade des musiciens ; à sauter à pieds joints d’une chaise vide à l’autre. Je grimpai enfin sur la table du banquet, que je parcourus dans toute sa longueur, en voltigeant sur la nappe neigeuse débarrassée de vaisselle et de couverts, parsemée des restes d’une décoration florale. Quelques verres se mirent à tinter.
Inconsciente de ce qui se passait autour, j’ai poursuivi ma course dans le bonheur.
Quand la musique prit fin, soudain mes membres se relâchèrent, le souffle me manqua. Durant quelques secondes, je me tins immobile, les bras ballants ; je me sentis confuse, nue.
Très vite les applaudissements, les bravos éclatèrent. Je fus inondée par une pluie de confettis.
J’ai longuement soupçonné mon grand-oncle Farid, soutenu par ma grand-mère, d’avoir déclenché cette ovation. Je m’étais promis de questionner, un jour, Odette à ce sujet.
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