La maison sans racines
Chapitre XXX
Juillet-août 1975
Sveltes, élancées, Ammal et Myriam avancent dans cette flambée d’étoffes jaunes. Pour ne pas se différencier, elles ont recouvert leurs cheveux d’un foulard de même couleur. Chacune tient à la main une longue écharpe soyeuse du même ton.
Kalya retient son souffle, elle ne les quittera pas des yeux.
Sans presser le pas, sans détourner la tête, les jeunes femmes progressent vers le centre de la Place. La fièvre s’élance dans leurs membres, fait trembler leur cœur.
* **
Dans sa tunique en coton blanc ceinturée de rouge, Slimane entre dans la chambre et propose à Kalya de se joindre à Odette pour le petit déjeuner.
Celle-ci quitte alors la fenêtre et se dirige vers lui.
— Merci, Slimane. Je viendrai plus tard.
Le Soudanais porte en son cœur toute la clémence du monde. Ses cheveux grisonnants sous la calotte multicolore, sa prévenance, son regard voilé de douceur sont un spectacle apaisant.
Il indique la chambre de Sybil.
— Je l’entends remuer. Est-ce que je l’appelle ?
— Plus tard.
C’est Kalya qui l’appellera quand tout sera fini. Pourquoi a-t-elle pensé « fini » ? Elle se corrige : « Quand tout commencera. » Avec l’enfant, elles parcourront cette ville, déjà aimée, déjà gravée dans leur chair. Main dans la main, avant de se séparer, elles marcheront une dernière fois ensemble. Ensuite, chacune reprendra l’avion qui la ramènera dans son pays respectif, mais elles reviendront une autre année ; elles se le promettront avant d’embarquer.
Slimane est reparti. Kalya l’a regardé disparaître, fermer la porte derrière lui. À cause de rapiéçages maladroits qu’elle vient de remarquer au bas de la tunique impeccablement blanche, à cause d’un morceau de tissu différent et plus écarlate recousu au dos de la ceinture élimée, elle se souviendra très distinctement de cette sortie. Ce décorum, ces apparences maintenues par Odette malgré la modicité de ses moyens actuels, Slimane y contribue largement.
* *
*
Après le départ de Slimane, au moment où elle se dirigeait tranquillement vers la fenêtre, Kalya crut entendre un claquement sourd. Mais elle n’y prêta pas attention.
Sur la Place, pourtant, tout venait d’être joué.
Avançant le buste, Kalya se pencha le plus loin possible sur le rebord de la fenêtre.
Les deux jeunes femmes étaient au sol. L’une, immobile, sur le dos, perdant son sang. L’autre, à califourchon sur le corps de la victime, se courbait, se redressait, se baissait de nouveau.
Muette, pétrifiée, elle refusa d’y croire.
Quelques secondes après, elle traversait le living et se précipitait vers la sortie. Du fond de sa bergère, Odette la rappelait, se pressant de retirer ses boules Quiès :
— Qu’est-ce qui se passe ? Où vas-tu ?
Kalya lança quelques mots en continuant sa course. Stupéfait de ce changement, Slimane la suivit jusque dans l’entrée. Là, elle retira un objet caché dans un tiroir de la commode. Son geste fut tellement rapide qu’il n’eut pas le temps d’apercevoir le revolver.
Penché au-dessus de la cage d’escalier, le Soudanais la regardait descendre.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Un accident ? Je viens.
Sans s’arrêter, elle cria :
— Non, non. Reste, Slimane. Ne quitte pas Odette, ni l’enfant !
Peu après, Sybil, pieds nus, vêtue de son pyjama, déboucha sur le palier.
Assourdie par ses propres pas sur les marches, par le battement de ses tempes, se reprochant d’avoir quitté la Place de vue même pour quelques secondes, Kalya n’avait pas entendu la fillette qui courait sur ses talons.
Odette s’extirpa de son fauteuil, chercha ses pantoufles, renonça à les trouver, puis se dirigea en tremblant vers la fenêtre.
Sur la Place, elle reconnut la robe jaune de Myriam, elle l’avait aidée à en compléter l’ourlet. Sans comprendre ce qui se passait, elle sentit s’abattre le poids du malheur et courut vers le téléphone pour prévenir la police, l’ambulance, les pompiers.
Jamais Odette ne s’était sentie aussi seule. Tellement seule. Où étaient les hommes de sa vie ? Farid, la force de Farid ? La tendresse de Mitry ? Au moins si Mario était là pour la soutenir ! Toujours à la recherche de son fils, celui-ci n’avait pas reparu depuis quarante-huit heures. Les proches voisins étaient encore en vacances ; loin, très loin, en Europe, en Amérique…
* *
*
À présent que l’enfant avait quitté l’appartement, Slimane se demanda auprès de qui il devait rester. Sur laquelle devait-il veiller ? Sur la vieille femme ou sur l’enfant ?
Il jeta un regard vers Odette. Affolée comme un papillon de nuit qui se cogne aux lampes, elle courait dans tous les sens. Il contempla durant quelques secondes les vitrines, l’entassement des choses et des souvenirs et sourit avec indulgence à cet univers qui se défaisait.
Puis, imaginant la fillette venue de si loin et qui repartirait bientôt vers des mondes neufs, il eut soudain peur d’un risque, d’un danger qu’il pressentait sans le comprendre. Aussitôt il choisit de la rejoindre.
— L’enfant est dans la rue, je cours la ramener.
— Fais vite, Slimane, ne me laisse pas trop longtemps seule.
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Un coup de feu avait rompu le silence. Un son amorti, recouvert d’une autre nappe de silence. Un seul coup de feu. Quelques secondes d’inattention, et tout avait basculé.
Kalya avance dans ce silence durci, dans ce vide. Murs, portes, volets restent clos. Elle avance dans ce lieu de nulle part, semblable à d’autres et d’autres lieux d’où s’élève et se répand le malheur.
Rien qu’un terre-plein. Rien qu’un tronçon d’asphalte. Rien qu’un tueur, peut-être encore à l’affût. Un tueur sans cause ? Un zélateur interchangeable ? Rien ne bouge. Sauf cette robe blanche de Kalya, idéale pour faire un carton.
Une ligne médiane va de l’immeuble jusqu’au centre de la Place, un sillon mène de Sybil jusqu’à Myriam et Ammal, un axe conduit la vie. Un intervalle qui dure et dure. Une trêve, assaillie de questions, alourdie de souvenirs.
L’étroite main du temps enserre les vies, puis les déverse dans la même poussière. Pourquoi abréger cette étincelle entre deux gouffres, pourquoi devancer l’œuvre de mort ? Comment arracher ces racines qui séparent, divisent alors qu’elles devraient enrichir de leurs sèves le chant de tous ? Qu’est-ce qui compose la chair de l’homme, la texture de son âme, la densité de son cœur ? Sous tant de mots, d’actes, d’écailles, où respire la vie ?
* *
*
Kalya arrive. Kalya approche. Quelques secondes encore.
L’embusqué n’a plus tiré une seule balle. La jeune femme, au buste redressé, ne s’agite plus. Elle se calme, elle attend un secours proche. Peut-être que l’autre n’est que légèrement blessée ?
Les fenêtres s’ouvriront, l’ambulance arrivera. Tout n’est pas encore dit…
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