La maison sans racines

Chedid Andrée · Chapitre 23 sur 36

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La maison sans racines

Chapitre XXII

 

 

Juillet-août 1932

— J’exècre les chauves-souris ! Parfois elles crient dans la nuit, s’engouffrent dans les chambres, s’accrochent aux cheveux ! Si tu éclaires, ferme bien les fenêtres, Kalya, recommande ma grand-mère.

Après une longue promenade en compagnie d’Anaïs, je me suis assoupie, tout habillée, sur le couvre-lit mauve. Dans la véranda, Nouza, Odette et Mitry, assis autour d’une table de bridge, se parlent à mi-voix. Les rideaux de cretonne ont beau être tirés, j’aperçois leurs trois ombres et j’entends le tintement de leurs tasses de café sur les soucoupes.

De temps à autre, Nouza pénètre dans la pièce, se penche sur moi.

— Tu n’as besoin de rien, Kalya ? Tu dors ?

— Si, si, je dors.

Son rire résonne dans la nuit tiède, elle me saisit la main, couvre ma paume de baisers. Puis elle repart pour rejoindre les autres.

Mon grand-oncle Farid est parti aussi intempestivement qu’il était venu. Depuis son départ, tout a repris un rythme paisible. Odette, sa victime consentante, a le regard moins vague ; elle jacasse plus librement sans s’entendre dire à tout bout de champ :

— Ça n’intéresse personne ce que tu racontes là.

Mitry baisse la tête moins souvent, arrose son café de quelques gouttes d’alcool, a des gestes prévenants.

Nouza se vante de ses derniers exploits au poker, tente d’initier Odette au bridge.

— C’est trop compliqué, Nouza. Toi, tu as une tête. Pas moi.

Elle préfère le tric-trac dont elle partage les plaisirs avec le cousin. Celui-ci emporte partout avec lui la boîte aux incrustations de nacre héritée de son père. Il ne se départ jamais de ses gants de coton, même pour manier les pions et les dés.

Faute de parler de sa propre poésie – tenté d’en confier quelques pages à Nicolas, il s’est toujours retenu, de peur de le décevoir –, Mitry cite abondamment les poètes qu’il admire : Shakespeare, Ibn Al Roummi, Hugo :

Ô nature, il s’agit de faire un arbre énorme

Mouvant comme aujourd’hui, puissant comme demain,

Figurant par sa feuille et sa taille et sa forme

La croissance du genre humain.

Lamartine, Musset, Al Moutanabbi, Chawqui :

Là des restes d’autel, ici de grands palais

Déposant leur vigueur, ont pris la pourriture.

Odette s’extasie. Ma grand-mère, impatiente, grille sa huitième cigarette.

Le jour se retire, les heures tombent une à une.

À cause des insectes volants, on retarde le moment d’allumer le réflecteur. Nouza revient dans ma chambre pour vider le cendrier.

Je me redresse, j’allume la lampe de chevet :

— Il est tard ?

Elle sourit. Tard ! Pourquoi tard ? Pour qui ? Ce mot n’a aucun sens. La vie est longue, enveloppante, pourquoi calculer, se presser ? Qu’y a-t-il à rattraper ? Aucune menace ne pèse. La saison sera longue, aucun conflit, aucune guerre ne viendra l’interrompre. La folie des hommes a lieu ailleurs, très loin.

— Une oasis ! répétait Farid. Nous sommes nés dans un Eden ! Au moins, dans nos pays, nous pouvons être certains de mourir de mort naturelle !

Une terrible impatience me saisit. Je voudrais m’en aller, être ailleurs. J’ai beau aimer Nouza ; son oisiveté, son regard sans nuages me déroutent. Je veux grandir, déguerpir, vivre autrement, sentir différemment. Ouvrir les yeux jusqu’à ce qu’ils me brûlent.

L’aboiement plaintif du chien de l’hôtel s’exerce ce soir contre la lune. Quelque chose de défait, de fané dans le visage de ma grand-mère m’attendrit.

Je la force à s’asseoir sur le divan. Je la démaquille. Elle se laisse faire en bâillant.

Je décroche sa chemise de nuit de la penderie. Je reviens vers elle. Je lui ôte ses chaussures, ses bas. Je la déshabille comme un enfant.

 

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