La maison sans racines
Chapitre XXVIII
Juillet-août 1932
— Viens par ici, Nouza, j’ai un cadeau pour toi.
Le lendemain de l’arrivée de mon grand-oncle, nous nous trouvions dans le hall du Grand Hôtel, avant de passer dans la salle à manger. Depuis la scène de la veille, le directeur nous avait réservé la table la mieux placée, près des portes-fenêtres, avec vue sur le jardin. Gabriel avait lui-même veillé à la décoration florale.
Farid, l’air énigmatique, entraîna sa sœur vers l’endroit le plus retiré de la salle. Odette suivait ; mon grand-oncle la pria, d’un ton sans réplique, de le laisser seul avec sa sœur. Sans doute avait-il une affaire de famille à régler ; l’épouse se retira, à reculons.
J’étais là, moi aussi. Mon grand-oncle ne m’avait pas encore assigné mon rôle. Nouza prit les devants, déclara :
— Kalya, tu restes avec nous.
Cette mise en scène n’était qu’un autre de ses caprices ; et ma grand-mère savait le plaisir que j’aurais à défaire le paquet, à découvrir la surprise. Farid n’osa pas la contredire ; il me traitait, selon les circonstances et l’heure, en gamine insouciante ou en adolescente responsable avec qui l’on pouvait partager un secret.
Nous nous tenions dans le coin le plus tranquille du hall. Farid déposa le paquet sur le guéridon d’angle, recouvert d’un napperon en velours bleu nuit. Il prit un air grave.
— Nouza, ouvre ce paquet.
— Laissons Kalya l’ouvrir.
La lampe, affublée d’un abat-jour en taffetas bois de rose à plis, cerclé de glands de même couleur, diffusait une lumière irisée qui enveloppait le mystérieux objet.
Farid jeta un regard autour de lui pour s’assurer qu’il n’y avait personne dans les parages. Puis il ordonna :
— Allons-y, Kalya !
Je fis durer le plaisir, déballant à mon rythme. D’abord le ruban en soie écarlate : je l’enroulai autour de mon doigt, le nouai avant de le jeter au sol.
— Tu ne devineras jamais ce que c’est ! souffla mon grand-oncle dans l’oreille de sa sœur.
Je m’attaquai au papier glacé, imprimé d’étoiles d’or. Ensuite j’ôtai plusieurs feuillets de papier de soie ; leur crissement m’enchanta. Mon grand-oncle ne quittait pas sa sœur des yeux, attendant l’effet final.
Enfin, les joues enflammées, il ôta ses lunettes, en frotta les verres avec un mouchoir à ses initiales.
— Je suis sûr que c’est la première fois que tu verras un objet pareil.
Je parvins à la boîte en carton, gainée de cuir.
— Je pourrai garder cette boîte, grand-maman ?
— Mais oui, elle sera pour toi.
Des tas de papiers jonchaient la moquette. L’impatience nous gagnait, mais je prolongeais l’attente. La dernière feuille en papier végétal était d’un velouté subtil. Je la caressai de tous mes doigts. N’y tenant plus, mon grand-oncle m’arracha le présent des mains.
— Fermez les yeux, toutes les deux.
Il se débarrassa de l’ultime enveloppe ; plaça l’objet bien en vue sur le velours et sous le faisceau lumineux.
— Maintenant, toutes les deux, ouvrez les yeux. Regardez !
La surprise de ma grand-mère n’avait d’égale que la mine réjouie de Farid.
— C’est un bijou, un vrai bijou ! Il appartenait à une sultane.
Il souleva la chose, la lui tendit. Nouza eut un geste de recul, cacha ses mains derrière son dos.
— Jamais je n’y toucherai !
C’était un petit revolver qui ressemblait à un jouet, avec sa crosse en nacre, son canon, son barillet en argent.
— Pourquoi m’offres-tu ça, Fred ?
— Pour te protéger.
— Me protéger de quoi ?
— Tu oublies ce qui s’est passé chez tes voisins ; il y a six mois à peine.
Nouza frissonna. D’un coup d’œil, elle lui rappela ma présence.
— Ne me parle pas de ça.
Il continua :
— Ce pauvre Antoine se serait défendu si seulement il avait eu une arme. Il s’est livré comme un bœuf à ses assassins. Olga a été tirée du lit, bâillonnée, chloroformée, poussée sous le sommier. Ils ont achevé son époux à coups de couteau, juste au-dessus d’elle.
— Je t’en supplie, assez !
— On croit que ça n’arrive qu’aux autres ! Quand je suis loin, je pense à toi. Sans homme dans la maison depuis la mort de Nicolas !
— Mais Mitry…
Il haussa les épaules, se retint de tout commentaire. Dans la lignée des vrais hommes, Mitry n’avait pas sa place. Un scribouilleur qui portait des gants de fil !
Farid tira de sa poche de minuscules balles qu’il plaça dans le chargeur.
— Je t’apprendrai à t’en servir. C’est un pistolet de dame. Mais efficace.
— Je n’en veux pas.
Son frère rempocha le cadeau, l’air contrit. Cherchant à se donner une contenance, il ôta et remit plusieurs fois ses lunettes ; sortit de sa poche son étui à cigarettes et, le trouvant vide, pesta contre la négligence d’Odette.
Enfin il s’empara de la main de sa sœur qu’il porta à ses lèvres.
— C’est comme tu veux, ma chérie. Une mesure de protection, c’est tout.
Avant de nous quitter, il me caressa les cheveux d’une main distraite.
— Ne t’en fais pas, Kalya, nous trouverons une autre façon de la protéger, ta grand-mère.
Il donna un coup de pied dans le tas de papiers accumulés au bas du guéridon.
— Quel désordre !
Et s’éloigna d’un pas nerveux en direction de sa femme.
À l’autre extrémité du hall, un châle de soie frileusement jeté autour de ses épaules, Odette tricotait une liseuse aux points lâches pour sa belle-sœur Nouza qui ne la porterait jamais.
* *
*
J’appris, plus tard, que deux hommes avaient pénétré, la nuit, chez les voisins de Nouza pour les cambrioler. Le couple dormait, mais le bruit avait réveillé Antoine. Dans le noir, il avait cru reconnaître la voix du chauffeur.
— Vittorio, c’est toi ? Vittorio !
L’un d’eux se jeta sur lui, le maîtrisa ; tandis que l’autre chloroformait, empaquetait la femme, la poussait sous le lit.
La montre volée avait un rabattant incrusté de petits rubis et des initiales ; les meurtriers furent rapidement découverts.
Au cours du procès, en longs voiles de veuve, la plantureuse et joviale Olga dut longuement se disculper d’une terrible accusation de complicité. Les journaux en avaient fait leur pâture, beaucoup d’amis s’étaient éloignés.
Reconnue innocente, Olga ne s’en remit jamais. Ses yeux se déplaçaient comme des oiseaux en cage, sa nuque s’était courbée. Son visage avait durci, blanchi comme du plâtre.
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