La maison sans racines

Chedid Andrée · Chapitre 28 sur 36

Pages du PDF

La maison sans racines

Chapitre XXVII

 

Juillet-août 1975

À l’explosion succédèrent des jours d’accalmie. Dans les journaux, sur les ondes, les déclarations rassurantes se multipliaient.

— Rien qu’un accident, soutenait Odette. Je te l’avais bien dit, Kalya. C’est une fuite dans une bonbonne de gaz qui a fait tous ces dégâts dans le bazar. D’accord, ici il arrive qu’on bâcle, qu’on soit négligent, imprudent, coléreux ; mais on n’est pas fou ! Personne ne veut la catastrophe. Nous sommes de bons vivants, tous de bons vivants ! Tu n’as rien à craindre. Tu peux rester avec l’enfant jusqu’au bout de vos vacances. Nous pourrons monter pour une semaine à la montagne avant votre départ.

Cette fois, je vous accompagnerai.

* *

*

À l’aide d’échafaudages et de panneaux, les ouvriers avaient camouflé le trou béant du bazar. Des affiches vantant les produits d’Elizabeth Arden, des poudres à laver, le whisky Black and White, les lignes d’aviation TWA, Air France, Air India, MEA, ou des lieux archéologiques, en bariolaient les façades.

— L’aéroport va bientôt rouvrir.

Sybil supplia sa grand-mère de rester quelques jours de plus. Elle voulait revoir ses camarades du Grand Hôtel, nager avec Samyr, interroger Myriam.

— Peut-être que je ne reviendrai jamais plus. Laisse-moi encore un peu de temps.

La mort violente d’Aziz l’avait bouleversée. Chaque jour, elle longeait la nouvelle palissade, caressait les images publicitaires, le bois mal équarri ; regardait vers l’intérieur par les trous.

Le magasin avait été dégarni, nettoyé. Autour du grand vide, d’énormes poutres en fer soutenaient les plafonds et les murs. Du fin fond de cette cavité il semblait, par moments, à Sybil que son ami accourait vers elle en ballottant, les bras remplis d’un amoncellement de babioles.

— Il faut se dépêcher. Tout remettre en place, sinon je perds tous mes clients. Viens m’aider, petite.

Ce vide le désorientait, Aziz jetait autour de lui des regards éperdus.

— J’ai encore des centaines de choses dans mes réserves. Faisons vite avant l’arrivée des acheteurs.

Sybil se retint pour ne pas lui faire remarquer qu’il était mort. Il venait d’arrêter son balancement, souffla et, s’adressant de nouveau à elle :

— Approche.

Elle s’approcha, fit semblant de croire à son existence.

— Puisque tu ne m’as pas oublié, Sybil, prends la coiffe qui est posée sur ma tête. C’est mon cadeau de ce matin. Je te l’offre, en souvenir.

À travers les planches disjointes de la palissade, Sybil venait de récupérer, sous un tas de gravillons, la calotte brune du boutiquier. Elle glissa son bras dans la brèche, saisit entre le pouce et l’index un bout du tissu laineux. Le tirant à elle, elle déplaça des nuages de poussière.

La coiffe enfin entre ses mains, elle la tint serrée contre sa poitrine. Puis elle se mit à courir en direction de l’immeuble.

Elle grimpa l’escalier quatre à quatre, croisa Odette dans le living.

— Où étais-tu, Sybil ?

— Dehors.

— Tu es toujours dehors.

Elle ne répondit pas, la quitta brusquement pour s’enfermer dans sa chambre.

Sybil tira du bas de l’armoire son sac de marin. Tout au fond elle y plaça avec soin la calotte en partie carbonisée et disposa par-dessus quelques feuillets de kleenex.

Dorénavant elle l’emporterait avec elle. Partout.

* *

*

Mario évitait de parler des événements lorsqu’il rendait visite à ses voisines. Malgré les tracas que lui causaient ses enfants dont les désaccords ne faisaient que croître, il se persuadait que leurs conflits étaient puérils et se résorberaient du jour au lendemain.

Un matin, Georges sonna à la porte et prit Kalya à part. Quand ils furent seuls, il tira un revolver de sa poche pour le lui donner.

— C’est pour vous.

— Pour moi ?

— Odette est trop âgée. Slimane ne saura pas s’en servir. Dans ce pays, on ne doit plus rester sans une arme.

— Je ne comprends pas.

— N’importe quoi peut éclater.

— Votre père pense…

— Mon père, ça l’arrange de ne rien voir.

Son index passé dans l’anneau de la crosse Georges balançait le pistolet d’avant en arrière.

— Je vous expliquerai son maniement.

— Jamais je ne me servirai d’une arme.

— Vous vous laisseriez assassiner ? Vous et les vôtres, sans bouger ?

— Assassiner ? Pour quoi ? Par qui ?

— Vous venez d’ailleurs, ça se voit ! Vous ne pouvez rien comprendre à ce qui se prépare ici, votre vieil humanisme n’a plus sa place dans notre système. L’espoir de nous réunir tous n’est qu’une source de tensions. Regardez l’histoire ! Des belles idées ne suffisent pas, rassembler des gens différents dans un même endroit crée la haine. Je vous choque ? Vous êtes comme Myriam, comme Ammal. Pensez ce que vous voulez, moi je vous laisse cette arme.

Malgré le refus de Kalya, il détailla les pièces du revolver, lui indiqua la manœuvre :

— Ici, le poussoir ; par-dessus, le cran de sûreté. Vous libérez le barillet en pressant sur cette détente.

— Je vous l’ai déjà dit, jamais je n’utiliserai une arme.

— Et si l’enfant était menacée ? Cette fois, vous ne répondez plus.

Il raconta des combats de rue auxquels il venait de participer.

— J’ai un conseil à vous donner : partez avec Sybil dès que possible. En attendant, protégez-vous. Ça n’a rien d’extraordinaire d’avoir une arme chez soi. Chacun en possède une dans ce pays.

Georges ouvrit le tiroir de la commode, glissa le revolver entre les napperons.

 

OceanofPDF.com