La maison sans racines

Chedid Andrée · Chapitre 30 sur 36

Pages du PDF

La maison sans racines

Chapitre XXIX

 

 

Juillet-août 1975

Un anneau maléfique encercla peu à peu la ville. Les murs se couvraient de graffitis. On parlait d’autres meurtres, d’autres enlèvements. Des armes de tous calibres firent leur apparition. Machines de guerre, chars d’assaut, jeeps porteuses de canons surgirent des boyaux de la terre. Quelques obus furent lâchés. Des enfants montaient dans les étages d’immeubles élevés pour suivre les balles traçantes, voir les éclairs d’artillerie. Ils avaient l’impression d’assister à un feu d’artifice, la peur n’était pas encore au rendez-vous.

Quelques jours plus tard, Georges avait été aperçu au volant de sa Fiat, près du cinéma Diana. Un groupe d’hommes lui barraient la route ; ils étaient montés avec lui dans le véhicule et, le poussant de côté avec un revolver braqué sur sa nuque, l’un d’eux avait pris sa place de conducteur.

La voiture démarra à toute vitesse. Quelques heures après, elle fut retrouvée, intacte, dans un fossé. Mais Georges avait disparu.

Mario téléphonait partout, courait d’un endroit à l’autre, cherchant à établir des contacts, à savoir par qui son fils avait été enlevé et de quelle manière négocier sa délivrance.

Malgré son calme apparent, ses mains tremblaient, il les cachait derrière son dos. Ses veines se gonflaient aux tempes et au cou.

* *

*

Ammal et Myriam décidèrent de rapprocher la date de leur réunion ; un mouvement comme le leur, sans armes et sans politique, devait rapidement s’affirmer.

La disparition de Georges les avait bouleversées. Face au danger, aux violences aveugles, les oppositions devaient s’effacer. Il fallait retrouver Georges coûte que coûte, le convaincre que ni les doctrines ni la religion ne devaient déterminer les rapports ; que les luttes partisanes étaient fatales, qu’il n’en résulterait qu’un engrenage désastreux.

Elles pensaient pouvoir compter sur Kalya et lui expliqueraient le déroulement du plan. Dès qu’elles se seraient rejointes au centre du terre-plein, chacune agiterait son écharpe jaune, ce signal lumineux de paix, de ralliement. Des guetteurs stationnant autour répercuteraient la nouvelle. Celle-ci se transmettrait de bouche en bouche, des amis appelant des amis et ceux-ci d’autres amis.

Des foules dans l’attente se mettraient en route, quelques-unes secoueraient des écharpes ensoleillées au-dessus de la multitude. Ils envahiraient les cinq rues et les quelques tortueuses ruelles qui montent vers la Place. Ensuite tous redescendraient, massivement, vers la cité. Hors des appartenances, des clans, des catéchismes, des féodalités, des idéologies, leurs voix éveilleraient celles du silence, dissiperaient les peurs, changeraient ces paroles tues en une seule parole de concorde, de liberté. Une parole pour tous.

— Nous ne devons plus attendre, ce sera demain.

* *

*

Ce sera demain. C’est déjà aujourd’hui.

D’une seconde à l’autre, l’aube va se répandre sur la Place. Cette certitude d’une journée de soleil, Kalya en a perdu la douce habitude.

Il fait sombre dans l’appartement d’Odette. Elle ouvre les volets de sa chambre. Elle viendra tout à l’heure s’accouder à cette fenêtre pour assister à la rencontre des deux jeunes femmes, puis à l’arrivée de la foule.

Kalya fouille dans sa valise pour y chercher une écharpe claire qui s’alliera aux leurs, mais elle ne trouve rien. Plus tard elle en demandera une à Odette. Elles les agiteront de la fenêtre avant de descendre se joindre à la foule.

De légers écartements dans le tissu de la nuit laissent filtrer des traits blanchâtres, fluorescents.

Kalya a bien dormi, malgré l’excitation de la veille.

— D’ici vous pourrez nous voir. Ammal arrivera par la ruelle en face. Moi, par celle qui longe notre immeuble. En vous penchant, vous m’apercevrez.

Myriam montrait de l’index les deux points opposés, dessinait d’un mouvement des mains tout le parcours ; ponctuait le rythme de la marche en battant du poignet : ce seront des pas lents, espacés, solennels. Puis ses mains se joignaient, ses doigts s’entrelaçaient pour signifier la réunion.

— Ne bougez pas avant que nous nous soyons rejointes, attendez le signal de l’écharpe. Alors seulement vous téléphonerez à ce numéro. Ceux qui habitent plus loin attendent votre appel.

Elle donna à Kalya un bout de papier en boule où elle avait inscrit les six chiffres.

— Au bout d’un quart d’heure vous pourrez descendre avec Sybil.

— Avec Sybil ?

— Vous n’aurez rien à craindre. Notre message aura atteint des centaines de personnes. Tout est au point. Il y aura un énorme rassemblement. Très vite la Place regorgera de gens. Ensuite, en foule, avant que des luttes fratricides ne commencent, nous inonderons la ville comme un torrent. J’aimerais que tu sois avec nous, Kalya.

Elle la tutoyait pour la première fois.

— Viens nous rejoindre avec l’enfant. Ce sera un grand jour pour Sybil. Un immense souvenir.

Kalya s’imagina mêlée aux vagues de la foule, tenant Sybil par la main. Un immense souvenir, en effet.

— Nous avons devancé la date, il fallait faire vite avant que…

— Avant que ?

Myriam n’avait pas achevé sa phrase.

Kalya insista :

— Avant quoi ?

Comme si elle craignait que le doute ne s’installât et n’amoindrît ses forces, la jeune femme coupa court :

— À demain, Kalya. C’est bon de savoir que tu es là, à ta fenêtre, à veiller sur nous.

* *

*

Dans le living, face à la véranda qui a vue sur la mer, Odette, enfoncée dans sa bergère, attend, elle aussi, la montée du jour.

Dans la cuisine contiguë, Slimane lui prépare son petit déjeuner. Chaque matin, depuis quarante ans, il le fait avec une application qu’aucune habitude n’a altérée. Une odeur de café et de pain grillé s’infiltre dans la pièce.

Odette n’est pas au courant de la rencontre. Elle aurait refusé d’écouter des « rumeurs non fondées », de se laisser avoir par les « nouvelles mensongères des journaux ». Le projet des deux jeunes femmes lui aurait semblé provocant, inutile. Elle aurait tenté de les retenir.

À l’autre bout de l’appartement, Kalya s’accoude à la fenêtre qui donne sur la Place. Par moments, par-dessus l’espace découvert, elle sent peser une menace imprécise. Son cœur se grippe. Elle presse sa main contre sa poitrine, somme le petit métronome de poursuivre ses battements sans trop l’incommoder.

Sur le plateau d’argent du petit déjeuner, Slimane ajoute deux paquets de cartes à jouer. Odette raffole des jeux de patience. Souvent, au cours de la matinée, il se place derrière elle, lui conseille de retourner une carte plutôt qu’une autre, lui indique une série à laquelle elle n’avait pas prêté attention.

— Tu as raison, Slimane, je suis si distraite ! Ici, qu’est-ce que tu en penses ? Je joue le noir ou le rouge ?

Le soleil va bientôt submerger toits et terrasses, ruisseler sur les murs, imbiber le sol. Le ciel virera d’abord au bleu liquide ; puis, peu à peu chauffé à blanc, prendra une consistance de pierre.

La Place déserte ressemble à une arène, à une page blanche. Tout peut encore s’inscrire, avant que…

— Avant que. Avant que. Avant que.

Kalya se surprend à répéter les mots de Myriam. La jeune femme avait curieusement buté sur ces trois syllabes : « Avant que. »

* *

*

Ammal vient d’apparaître à l’autre extrémité du plateau. Une tache jaune, un tracé, une esquisse. Au fur et à mesure qu’elle avance, son foulard, sa robe, ses espadrilles prennent de la netteté.

— Nous arriverons de chaque côté de la Place, au même moment.

Kalya appuie son buste contre la traverse, se penche en avant. Au pied de l’immeuble, débouchant d’une proche ruelle, Myriam vient de faire son entrée.

— Faire vite, avant que…

 

OceanofPDF.com

… avant que la ville se scinde avant que le dernier passage se bloque avant que les otages servent de monnaie d’échange avant meurtres et talion avant que les milices rivales essaiment et se combattent avant le premier le deuxième le troisième « round » avant les mutineries les factions les accrochages avant que les armées d’ici et d’ailleurs martèlent saccagent terrifient avant que les cessez-le-feu s’enchaînent sans effet que les réfugiés se jettent sur les routes à la recherche de leurs communautés d’origine avant que les villages soient livrés aux pillards avant que les francs-tireurs abattent leur gibier avant que les chefs s’allient s’attaquent se réconcilient pour se combattre encore avant que l’ennemi se découvre dans la maison voisine avant que l’ami de ce matin se transforme en bourreau du soir avant que les délateurs se multiplient avant les trêves dérisoires avant que routes chemins boulevards se hérissent de machines mugissantes funestes avant que bazookas mortiers lance-roquettes Katioucha 357 magnum canons de 106 Kalachnikov fusées missiles Sol-sol bazookas deviennent des mots de tous les jours avant l’assassinat des chefs et le massacre des innocents avant que les bâtisses s’effondrent que les corps brûlent et se rompent avant qu’herbes et poussières s’abreuvent de sang avant que les mères hurlent de douleur que les enfants soient marqués à jamais avant que par centaines les habitants fuient cette terre meurtrière et meurtrie avant que les équilibres se rompent que l’éternel montreur embrouille les ficelles s’écroule dans un enchevêtrement de poulies de toile de cordages parmi ses marionnettes démantibulées avant que l’acrobate-miracle symbole de cette cité vaincue par trop de machinations trop de tempêtes chancelle et tombe de son filin avant que le pire devienne le pain de chaque jour avant que le barrage de toutes les fraternités de tous les dialogues se brise que l’horreur dévaste submerge avant que avant que avant avant avant…

* *

*

Avant n’est déjà plus. Tandis que Kalya se déplace d’un point à l’autre du terre-plein, il ne reste plus que l’après.

Devant elle, ce n’est plus le vide de la page blanche. La page est souillée, éclaboussée. La mare de sang s’élargit.

Chacun de ses pas continue de tracer une ligne précaire, fragile. Une ligne qui, partant du seuil où se tient Sybil, conduit au centre du terre-plein où gisent ces deux corps.

Le destin est en suspens. La mort ne sait encore sur qui se ruer…

 

OceanofPDF.com