La maison sans racines

Chedid Andrée · Chapitre 16 sur 36

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La maison sans racines

Chapitre XV

 

 

Juillet-août 1932

Ce soir-là, la musique m’avait happée.

Je m’étais envolée de ma chaise, où rien ni personne ne m’aurait retenue ! Je pouvais compter sur l’indulgence de Nouza et sur le caractère fantasque de Farid dont les extravagances transperçaient fréquemment le terrain des respectabilités.

Je dansais, seule, au milieu des couples. Leur premier étonnement passé, ceux-ci s’étaient habitués à mes mouvements.

La musique se développa en un rythme plus lent. Avec sa cavalière qu’il serrait de près, Mario croisa plusieurs fois mon chemin. La jeune femme portait une robe maussade, beige à col blanc, un chignon haut perché. Elle résistait et cédait à la fois à l’insistante pression du danseur. Son visage insignifiant se colorait dès que celui-ci tentait d’accoler sa joue contre la sienne.

Mario portait un costume moins convenu que celui des autres jeunes gens : un blazer vert bouteille sur un pantalon de flanelle blanc, sa cravate avait des rayures rouges et vertes. Ses cheveux noir corbeau étaient ondulés. Ses pommettes hautes, ses yeux légèrement tirés lui donnaient un air asiatique. Je ne me souviens plus de la forme de son nez. Mais je revois sa bouche, des lèvres fortement colorées. Il avait le regard narquois.

Il s’arrêta au milieu de la danse, quitta brusquement sa partenaire et se dirigea vers moi. Il me saisit le poignet, le maintint avec force dans sa paume. Il s’en dégageait une chaleur électrique.

— Dommage que tu sois si jeune, Kalya. Dommage ! Mais je te retrouverai. Je te retrouverai, c’est promis.

Sourire, regard, musique, paroles. Surtout les paroles ! Quelques mots, quelques secondes avaient suffi. J’étais tombée amoureuse.

Personne n’avait remarqué ce bref interlude ; sauf sa partenaire au chignon. À moins qu’Odette ne s’en soit, également, aperçue ? Elle évoluait non loin, au bras d’un sexagénaire que Farid lui avait choisi. Ce dernier, trop pénétré par le souvenir de ses flamboyantes performances à Monte-Carlo, refusait de se commettre dans un banal tour de piste avec la compagne de ses jours.

L’après-midi, ma grand-mère me confiait à Anaïs, puis elle partait s’enfermer dans la salle de jeux. Chacun souhaitait l’inviter à sa table. Baccara, bridge, poker, rami, elle passait avec dextérité d’un jeu de cartes à l’autre. Nouza avait la main, elle avait l’œil ; elle perdait et gagnait avec la même gaieté.

Pour retrouver Henri, le long jeune homme timide, Anaïs m’abandonnait et me fixait rendez-vous, au bout de deux heures, au pied de l’ascenseur.

Je les ai aperçus une première fois, au fond du jardin de l’hôtel, sortant d’une cabane en tôle. Ils jetaient autour d’eux des regards inquiets. Une seconde fois, remontant dans ma chambre avant l’heure dite, je trouvai, en tas sur le seuil, les chaussures en toile d’Anaïs, ses bas de coton blancs, sa robe imprimée de fleurettes orange.

Sur la pointe des pieds, avant qu’ils ne se doutent de ma présence, je rebroussai chemin.

Je n’ai revu Mario qu’à deux reprises. Il déambulait souvent dans la rue centrale du village parmi des garçons et des filles dont il était, à vingt-deux ans, le plus âgé. Parfois le groupe pénétrait dans la maison de l’un d’entre eux, dont les parents, descendus en ville, étaient momentanément absents. Ils fumaient à loisir, buvaient modérément, ébauchaient des flirts qui se bornaient à des baisers, à des effleurements.

Ils m’appelaient pour que je me joigne à eux. À cause de mon âge, ils se désintéressaient très vite de ma compagnie.

Je les quittais pour m’isoler encore plus dans un coin de jardin du Grand Hôtel. Devant une des tables les plus éloignées – verte, ronde, fraîchement repeinte –, assise tout au bord de la chaise en rotin, je m’amusais, songeuse, à rayer le gravier avec mes semelles, dans l’espoir insensé de découvrir un billet d’amour entre les cailloux. Au bout d’un moment, un serveur m’apportait un verre de limonade. La boisson gazeuse devenait de plus en plus fade et tiédasse à mesure que le temps s’écoulait.

C’est alors que je revis Mario. C’était la veille de mon départ.

Il apparut soudain sur le perron ; descendit, seul, les marches avec cette assurance qui ne le quittait pas. Il portait toujours des chaussures à semelles de crêpe qui assouplissaient sa démarche et venait sans hésiter dans ma direction. Il approchait. Il fut enfin tellement près qu’il me prit le verre des mains.

— Tu ne mets pas encore de rouge, je dois deviner la place de tes lèvres sur le verre.

Il y posa les siennes et but, lentement, les yeux mi-clos, m’observant entre ses cils. Mes jambes tremblaient. Il me rendit la coupe.

— Je t’ai laissé le fond. À toi de boire maintenant.

De l’index, il me montrait le léger cerne de vapeur que sa bouche avait laissé sur la paroi.

— Là. Pose ta bouche exactement là. Et bois.

Je bus, mon regard dans le sien. L’écœurante et tiède mixture me parut la plus magique des boissons.

Débouchant de la porte à tambour de l’hôtel, le groupe venait d’envahir le perron. Filles et garçons formaient une gerbe de couleurs. Exubérants, de belle humeur, ils cherchaient Mario des yeux.

La fille au chignon avait dénoué sa chevelure, qui tombait en larges vagues mordorées sur ses épaules. Elle avait abandonné sa morne robe beige pour un chemisier rouge et une jupe plissée d’un blanc éclatant. Elle appela d’une voix claironnante et sûre :

— Mario ! Tu viens ?

Celui-ci se retourna dès le premier appel et lui fit signe de la main. Il n’avait aucune intention de s’attarder auprès de moi, il lança :

— Je viens tout de suite !

Mais, de nouveau, avant de partir, détachant chaque syllabe, il murmura dans un souffle :

— Un jour, promis, je te retrouverai.

 

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