La maison sans racines
Chapitre XXXI
Juillet-août 1975
Avant le coup de fil d’Odette, un des guetteurs avait déjà signalé l’accident. Une ambulance, en stationnement dans un quartier proche, s’était déjà mise en route. La sirène se fit entendre avant que le véhicule blanc débouchât sur la Place.
Des infirmiers mirent rapidement pied à terre, suivis de cinq hommes qui portaient une civière et des appareils de première urgence. Ils entourèrent les jeunes femmes, éloignèrent Kalya et le petit rassemblement qui venait de se former. Quelqu’un hurla :
— C’est grave ? Elle est morte ?
D’abord il n’y eut pas de réponse. Puis le responsable se dirigea vers l’attroupement.
— Ne vous inquiétez pas, elle va s’en sortir.
— Mais tout ce sang ?
— Elle n’est que blessée.
Kalya chercha à se rapprocher, à se faire reconnaître d’Ammal ou de Myriam, à leur dire quelques mots.
— Venez demain à l’hôpital. Elle a beaucoup saigné, mais ça s’arrangera.
Kalya ne savait toujours pas laquelle des deux avait été atteinte, mais cela importait peu. Touchées ensemble, elles guériraient ensemble, plus liées, plus décidées que jamais. Les nombreux infirmiers les encerclaient et les transportèrent dans l’ambulance. Avant que celle-ci ne démarrât, le jeune médecin lança à la foule :
— Rentrez chez vous. Tout ira bien.
Les plus inquiets continuaient de s’agglomérer autour de la tache de sang près de laquelle gisait une écharpe jaune.
* *
*
Une brise se leva. L’écharpe oubliée ondoya sur place, flotta. Puis celle-ci se déplaça en un mouvement tantôt rapide, tantôt lent, déployant sa radieuse couleur.
Kalya chercha à se débarrasser de son arme, heureuse de ne s’en être pas servie. Un sentiment de paix, de confiance, d’indescriptible bonheur l’envahissait. Elle se dirigea vers le rebord du terre-plein, vida le barillet, fourra les balles dans sa poche, comptant s’en défaire plus tard, et jeta le revolver au fond du caniveau.
Se retournant vers la Place, elle reconnut l’écharpe. Celle-ci frémissait, se gonflait, remuée, poussée par la brise. Kalya songea à la récupérer pour la rendre à l’une des deux jeunes femmes. Elle servirait une prochaine fois. Rien n’était perdu.
Devant le porche, Sybil lui faisait de grands signes de bras. Slimane se tenait derrière elle, il avait emporté la tortue qui errait sur le palier.
Le regard de Kalya allait d’une image à l’autre : de l’écharpe diaphane à la blonde fillette puis au visage paisible du Soudanais. Elle cria :
— Tout va bien. Tout va bien !
Ensuite elle repartit en direction du caniveau, préférant se séparer au plus tôt de ces balles de plomb.
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