La Mère
Chapitre i
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—- Merci à vous !... main, elle avait traversé la ville d'une extrémité à
l'autre p a r un froid rigoureux, en plein hiver. Une autre
fois, s'étant rendue chez des amis, dans une ville loin-
laine, elle montait déjà l'escalier qui conduisait à leur
I V . demeure, lorsqu'elle vif qu'on y perquisitionnait. Il
était trop tard pour sortir de la maison; elle sonna
Quatre jours plus tard, la mère et Sophie se montrè- alors avec audace à l'étage au-dessous de celui où
rent à Nicolas pauvrement vêtues de robes d'indienne elle voulait aller, et entrant chez des inconnus, sa usée, le bâton à la main, la besace à l'épaule. Ce cos- valise à la main, elle leur expliqua franchement sa tume faisait paraître Sophie plus petite et donnait une situation. expression sévère à sa physionomie. — Vous pouvez, me livrer si vous voulez, mais je ne
— On dirait que.tu as passé ta vie à aller de monas- crois pas que vous le fassiez, avait-elle dit avec con-
tère en monastère ! lui dit Nicolas. viction.
En prenant congé de sa sœur, il lui serra la main Très effrayés, ces gens ne fermèrent pas l'œil de toute
énergiquement. Une fois de plus, la mère nota cette la nuit, pensant qu'à chaque instant on allait venir simplicité et ce calme. Ces gens ne prodiguaient pas frapper chez eux. Cependant, ils ne livrèrent p a s les baisers ni les démonstrations affectueuses, et pour- Sophie; le matin venu, ils se moquèrent des gendarmes tant, ils étaient sincères entre eux, si pleins de solli- avec elle. Une autre fois, costumée en religieuse, elle citude pour les autres. Là où Pélaguée avait vécu, les avait pris place dans le même compartiment et sur la gens s'embrassaient beaucoup, se disaient souvent des même banquette qu'un espion chargé de la suivre, et mots tendres, ce qui ne les empêchaient pas de se qui, pour se vanter de son habileté, lui raconta com-m o r d r e comme des chiens affamés. ment il accomplissait sa besogne. Il était sûr que So-
Les voyageuses traversèrent la ville, gagnèrent la phie était dans le train, en seconde classe; à chaque
campagne et s'engagèrent sur la large route battue, arrêt, il sortait, et disait en revenant à la pseudo-reli-entre deux rangées de vieux bouleaux. gieuse :
— Ne serez-vous pas fatiguée ? demanda la mère à — Je ne la vois p a s . . . elle est couchée probablement.
Sophie. Eux aussi se fatiguent... ils ont une vie si pénible...
— Vous croyez que je n'ai pas l'habitude de mar- dans le genre de la n ô t r e ! . . .
cher ? Vous vous trompez... La mère riait eh écoutant ces histoires et regardait
Gaîment, avec un sourire, comme si elle parlait d'es- Sophie avec des yeux affectueux. Grande et maigre, la
piègleries enfantines, Sophie se mit à raconter ses jeune • femme marchait d'un p a s ferme et léger; ses
pieds étaient solides et bien formés. Il y avait dans sa pénible, dangereuse... et pourtant votre c œ u r est sou-
démarche, dans ses paroles, dans le timbre même de riant... sa voix hardie, quoique un peu sourde, dans toute sa Je ne sens pas que ma vie soit pénible, je ne puis
silhouette élancée, une belle santé morale, une audace m'en figurer une qui soit plus intéressante et meilleure
joyeuse, un besoin d'air et d'espace, et ses yeux se que Celle-ci... posaient sur toutes choses avec une expression de joie — Qui vous récompensera dé vos p e i n e s ? juvénile. — Nous sommés déjà récompensés ! répondit Sophie
— Voyez quel joli sapin! s'écria-t-elle, en montrant d'un ton qui sembla plein de fierté à la mère. Nous
un arbre à la mère, qui s'arrêta p o u r le regarder, mais nous sommes organisé une vie qui nous satisfait, que
le sapin n'était p a s plus haut ni plus fourni que les peut-on souhaiter dè plus ? autres. La mère lui jeta un coup d'œil et baissa la tête, en se
— Oui, c'est un bel arbre l répéta-t-elle en souriant. r é p é t a n t : — Une alouette - ! . ' • , . . — Elle ne plaira pas à Rybine...
- Les yeux gris de Sophie étincelèrent joyeusement. Aspirant à pleins poumons l'air tiède, les deux
Parfois, d'un mouvement souple, elle, se baissait et femmes marchaient d'un pas lent, mais soutenu. Il
cueillait une fleur dont elle caressait avec amour les semblait à Pélaguée qu'elle allait en pèlerinage. Elle
pétales tremblants, d'un léger effleurement de ses doigts se rappela son enfance et le p u r bonheur qui l'animait
minces et agiles. Et elle chantonnait doucement. lorsque, lés" jours de fête, elle quittait sOn village potir
En route elles croisaient des piétons, des paysans 5e r e n d r e à quelque monastère lointain, vers une image
juchés sur leur charrette, qui leur d i s a i e n t : miraculeuse.
— Que la paix soit avec vous ! De temps à autre, Sophie chantait de sa belle voix
Un beau soleil prinfanier brillait: l'abîme bleu du des chansons nouvelles qui parlaient de l'amour où dit
ciel étineelait; des deux côtés de la route s'étendaient Ciel; ou bien elle se mettait soudain a déclamer des
de sombres forêts de bois résineux, des champs d'un vers célébrant les champs et )is bois, le Volga, et la
vert cru; les oiseaux chantaient, l'air tiède et embaumé mère écoutait et souriait; sans le vouloir, elle hochait
caressait doucement les joues. la tête au r y t h m e de la poésie, dont là mélodie la ehât^
Tout cela rapprochait la mère de la femme à l'âme et riait.
aux yeux clairs; et elle se serrait involontairement Dans son cœur, tout était paisible, tiède et dôtix,
contre elle, s'efforçant de m a r c h e r du même pas. Mais comme un vieux petit jardin par un soir d'été. parfois, il y avait dans les paroles de Sophie quelque
chose de trop vif, de t r o p sonore, qui semblait superflu
à Pélaguée; il lui venait alors des pensées inquiétantes:
— Elle ne p l a i r a p a s à Rybine.;.
Un instant après, Sophie pariait de nouveau sim- V
plement, cordialement, êt la mère la regardait avec
amour; . Le troisième jour, én arrivant dâiïs un village, la
— Comme vous êtes encore jeune ? soupira-t-elle. mère demanda à un paysan" qui travaillait aût ehâhlfjs
— Oh ! j ' a i déjà trente-deux ans ! dit Sophie. où se trouvait la fabriqué de goudron. Bientôt lèg deux
Pélaguée soUrit. femmes descendirent un étroit sentier raidô ët agreste,
— Ce n'est p a s ce que je veux dire... à vous voir, on pareil à un escalier dont les raciiles fdf fflâiént dés Mat*
vous croirait plus âgée... Mais quand on regarde vos ches; elles aperçurent Une petite clairière a r r o n d i e ,
yeux, quand on vous entend, on est tout étonné, on tout encombrée dè copeaux et de è%af6©n avec, et
dirait une jeune fille... Vous avez une vie agitée et là, des flaques de goudron.
— Nous voilà au but! dit la mère en regardant au- —- Celui-ci s'appelle Jacob, dit Rybine en désignant
tour d'elle avec inquiétude. le plus grand des deux ouvriers, et celui-ci, Ignati...
Près d'une hutte fermée de pieux et de branchages, Eh bien, et ton fils ?...
quatre ouvriers dînaient, assis autour d'une table faite — En prison ! soupira la mère. de trois planches brutes posées sur des pieux fichés — De nouveau ! s'écria Rybine. Il faut croire qu'il dans le sol. C'étaient Rybine, tout noir, la chemise ou- s'y trouvait bien... verte sur sa poitrine, .ïéfim et deux autres jeunes gens. Ignati ne chantonnait p l u s ; Jacob p r i t le bâton d'en-Rybine, le premier, aperçut îes deux femmes; il atten- tre les mains de la mère : dit en silence, s'abritant les yeux de sa main. — Assieds-toi, grand-mère !
— Bonjour, frère Mikhaïl ! cria la mère de loin. — Et vous aussi, asseyez-vous, dit Rybine en s'adres-Il se leva et vint à leur rencontre sans se h â t e r ; lors- sant à Sophie.
qu'il eut reconnu Pélaguée, il s'arrêta et caressa sa Sans parler, elle se plaça sur un ballot et se mit à barbe. examiner Rybine.
— Nous allons en pèlerinage ! dit la mère en s'ap- — Quand a-t-il été arrêté 1 demanda celui-ci, et il
prochant. J'ai fait un détour pour te r e n d r e visite. s'exclama en branlant la tête : Tu n'as pas de chance, Voilà mon amie, elle s'appelle Anne... Pélaguée !
Fière de son ingéniosité, elle regarda du coin de — Qu'importe !
l'œil Sophie, qui restait grave et impassible. — Eh bien, tu t'habitues ?
— Bonjour! dit Rybine avec un sourire morose. Il — Non, mais je le vois bien, il est impossible qu'il
lui serra l a main, salua Sophie et continua : Inutile de en soit autrement ! mentir, ce n'est pas la ville; ici, on n'a pas besoin de — Voilà ! dit Rybine. Eh bien, raconte... mensonge. Ici, il n'y a que de braves gens, que l'on Jéfim apporta un pot de lait; iî p r i t un bol sur la connaît... tabie, le r i n ç a avec de l'eau, puis, Payant rempli de lait,
Jéfim, toujours assis ù la table, considérait avec atten- il le poussa vers Sophie. Il marchait et agissait sans
tion les voyageuses; il chuchota quelque chose à ses bruit, avec précaution. Lorsque la mère eut terminé compagnons. Lorsque les femmes se rapprochèrent, il son court récit, tout le monde garda le silence. Toujours se leva, salua sans mot d i r e ; les deux autres restèrent assis à la table, Ignati dessinait avec son ongle sur les immobiles, comme s'ils n'avaient pas aperçu les visi- planches. Jéfim s'appuyait à l'épaule de Rybine. Jacob teuses. croisait les bras sur sa poitrine et baissait la tête. Sophie
— Nous sommes en reclus ici ! r e p r i t Rybine, en étudiait toujours le visage des paysans.
frappant sur l'épaule de la mère. Personne ne vient — Oui ! dit Rybine en traînant lentement les mots. nous voir, le patron n'est pas au village, sa femme est Voilà, ils ont décidé d'agir ouvertement... à l'hôpital, et moi, je suis maintenant une sorte d'inten- — S'ils avaient organisé une p a r a d e de ce genre chez dant... Asseyez-vous. Voulez-vous du thé ? Jéfim, ap- nous, dit Jéfim avec un sourire, les moujiks les auraient porte donc du.lait ! battus à mort...
Lentement, Jéfim se rendit à la hutte, tandis que les —• Tu dis que Pavel sera jugé ? demanda Rybine.
voyageuses se débarrassaient de leur besace. Un des — Oui, c'est cecidé ! répondit la mère. paysans, un grand gaillard maigre, se leva p o u r les — A quelle puîné peut-il être condamné... tu ne le aider. L'autre, déguenillé et trapu, s'était accoudé et re- sais pas ? -gardait pensivement les femmes, en se grattant la tête — Le bagne ou la déportation à vie en Sibérie ! ré-et en fredonnant. L'arome étouffant du goudron frais se pondit-elle à voix basse. mêlait à l'odeur suffocante des feuilles p o u r r i e s et Trois des ouvriers la regardèrent simultanément. faisait tourner la tête.
Rybine reprit i ~
— Et quand il a arrangé l'affaire, savait-il.ce qui ton morne. On nous étouffe de nos propres mains...
l'attendait ? C'est là la comble !
-•— Malgré tout, je me ferai soldat 1 déclara Jéfim d'une
— Je l'ignore... probablement.
voix basse.
— Oui ! il le savait... dit Sophie avec force.
— Qui t'en empêche ? s'exclama Ignati. Vas-y !
Tous se turent, ils ne bougeaient plus, comme s'ils se
Ei fixant ses yeux sur Jéfim, il lui dit en riant :
fussent figés en une même pensée réfrigérante.
-— Seulement, quand tu tireras sur moi, vise à la tête,
— Voilà ! reprit Rybine d'une voix grave et sévère. ne -m'estropie pas... tue-moi'du coup !....
Moi aussi, je crois qu'il le savait. C'est un homme sé- *.— Tu me l'as déjà dit ! cria Jéfim avec âpreté.
rieux, il n'agit pas à la légère. Voyez-vous ça, Cama- — Attendez, camarades ! reprit Rybine, et il leva le
rades ! Il savait qu'on pouvait le transpercer d'une bras d'un geste lent : Voyez cette femme ! — il désigna
baïonnette ou lui faire les honneurs dû bagne, et/il a. la mère — son fils est perdu, probablement... marché quand m ê m e ! II fallait qu'il m a r c h e et il a
-— Pourquoi dis-tu cela ? demanda la mère d'une
m a r c h é ! Si on avait placé sa p r o p r e mère au travers de
voix angoissée.
son chemin, il aurait passé outre... n'est-ce pas, Péla-
— Parce qu'il le f a u t ! Il faut que tes cheveux ne
guée ?
blanchissent pas en vain, que ton cœur ne souffre pas
— Oui... répondit la mère en tressaillant. p i u r rien... Eh bien, est-ce que cela t'a t u é e ? . . . Tu
Et, après avoir promené son regard-autour d'elle, elle apportes des livres ?
poussa un profond soupir. Sophie lui caressa douce- La mère lui jeta un. coup d'œil et fit. après un silence:
ment la main et jeta un coup d'œil de mécontentement - — Oui ! -à Rybine. — Voilà ! dit Rybine en frappant la table de la paume
— C'est un homme ! reprit celui-ci à mi-voix, en de sa main. Je Fai deviné aussitôt que je t'ai vue...
fixant ses. yeux sombres sur ses compagnons. Et d e ' pourquoi serais-tu venue, sinon pour cela ? Vous voyez,
nouveau, tous les six gardèrent le silence. De minces •le fils a été arraché des rangs, et ia mère a pris sa place!
rayons de soleil pendaient en l'air c o m m e ' d e s rubans Il se redressa et cria d'une voix sourde, avec un geste
d'or. On ne sait où, un corbeau croassait. La mère menaçant : regardait autour d'elle, troublée par. les réminiscences — Ces" canailles ne savent pas ce que sèment leurs
•du Premier Mai, par le souvenir de Pavei et d'André. mains aveugles 1 Ils verront quand notre force aura
Dans la petite clairière étroite"? gisaient des tonneaux grandi, quand nous nous mettrons à faucher c w herbes
brisés qui avaient contenu du goudron, des bûches maudites ! Ils verront ! écorcées et hérissées; des copeaux frissonnaient a u v e n t . Ces paroles effrayèrent Pélaguée; elle regarda Rybine
Les chênes et lès bouleaux se dressaient en un cordon et remarqua combien il avait changé et maigri : sa
resserré; de tous côtés, ils gagnaient insensiblement sur barbe n'était plus carrée, mais inégale; on entrevoyait
la clairière comme pour effacer, anéantir tous ces dé- au-dessus les os des pommettes. De fines veines rouges
bris, ces ordures qui les outrageaient, et, liés par le se dessinaient sur ia cornée bleuâtre, comme s'il eût été
silence, immobiles, ils lançaient sur le sol des ombres en proie à l'insomnie.'Son nez était devenu plus carti-
noires et chaudes. lagineux et crochu, comme le bec d'un rapace. Le col
Soudain, Jacob s'écarta de l'arbre auquel il s'ados- déboutonné de sa chemise, jadis rouge et imbibée de
sait, fit un pas, s'arrêta et demanda d'une voix forte et goudron, découvrait des clavicules sèches et l'épaisse
sèche, en secouant îa tête : toison noire de la poitrine. Il y avait en toute la per-
—• Et C'est contre des gens pareils qu'on nous enverra sonne de cet homme quelque chose d'encore plus sombre
combattre, Jéfim et moi ? et de pîos mélancolique qu'auparavant. L'éclat de ses
T— Et contre qui p e n s a i s - t u ? demanda Rybine d'un yeux enflammés illuminait son visage foncé d'une lueur
d'angoisse et de colère, qui brillait en pourpres étin- même quand iî n'a plus de tonsure... Vous venez de
celles. poser le coude sur la table mouillée et vous avez fait
•— L'autre jour, continua Rybine, le chef du district la grimace... Et votre dos est t r o p droit pour être celui
me fait appeler et me demande : — Qu'as-tu dit au d'une ouvrière... prêtre, mauvais garnement ? —• Pourquoi serais-je un Craignant qu'il n'offensât Sophie p a r sa voix, ses
mauvais garnement ? Je gagne mon pain en m'échinant, paroles et son ironie lourdes, la mère i n t e r v i n t vive-
je n'ai fait de mal à personne, lui ai-je répondu. Il s'est ment, avec sévérité : mis à hurler et m'a donné un coup de poing en pleine — C'est mon amie. C'est une brave femme... c'est en
figure... et il m'a mis aux arrêts pour trois jours. Ah ! travaillant p o u r nous et notre cause qu'elle s'est fait
c'est comme cela que vous parlez au peuple ? C'est bien! des cheveux blancs... Ne sois pas si rude..'. Mais n'attendez pas de p a n l o a , diables î Si ce n'est pas Rybine soupira péniblement. moi, ce sera un autre qui se vengera de l'outrage, sur — Ai-je donc dii des choses insultantes ? vous ou sur vos enfants... souvenez-vous-en ï Vous avez Sophie le regarda et demanda d'un ton sec : labouré la poitrine du peuple avec les griffes de fer de — Vous vouliez me dire quelque chose ? ' • . votre avidité, vous y avez semé le mal... Nous ne vous — Moi ? Oui î Voilà, il y a ici un homme qui est Venu
ferons pas grâce, maudits ! Voilà ! il y a quelques j o u r s ; c'est le cousin de Jacob, il est
Il bouillonnait de fureur; dans sa voix résonnaient malade, il a la phtisie, mais il comprend pas mal d-
des notes qui épouvantaient la" mère. choses. Peut-on l'appeler ? .
— Et quYivais-je dit. au prêtre ? reprit-il un peu — Pourquoi pas ? répliqua Sophie.
calmé. Après une assemblée, il était là dans la rue avec Rybine la regarda en plissant les paupières et dit eï-
les paysans et leur racontait que les hommes sont un baissant la voix : troupeau, qu'ils ont toujours besoin d'un berger... voilà! — Jéfim, va donc chez lui... dis-lui qu'il Vienne dant
Et moi, j'ai dit en plaisantant : Si on nommait le r e n a r d la soirée... chef de la forêt, il y aurait beaucoup de plumes, mais Jéfim se dirigea vers la cabane, mit sa casquette et
point d'oiseaux ! Il me regarda de travers et se- mit à sans mot dire, sans regarder personne, disparut d'ut,
dire que ie peuple devait souffrir, se résigner et prier p a s tranquille dans le bois. Rybine hocha la tête en k
Dieu plus souvent, afin qu'il lui donne la force de tout désignant et dit sourdement : supporter. Et moi, j ' a i répondu : Le peuple p r i e beau- — I l souffre !... il est obstiné:., il sera bientôt soldat..,,
coup, niais Dieu n'a probablement pas le temps de Jacob aussi... Jacob dit tout simplement qu'il ne peut
l'écouter. Il ne l'entend pa« 1 Voilà ! Alors, iî m'a de- pas aller au régiment, et Jéfim ne peut pas non plus,
mandé quelles prières je disais. Je lui a i r é p o n d u : Je mais il veut y aller quand même... Il a une i d é e . . . Iî
n'en ai appris qu'une dans ma vie, celle du peuple tout pense qu'on peut r é p a n d r e p a r m i les soldats des fer-
e n t i e r : Dieu, apprends-moi à travailler p o u r les sei- ments de liberté... Moi, je crois qu'on ne peut pas en-
gneurs, à manger des pierres, à cracher des bûches ! foncer un mur en le heurtant du front. Et eux, ils
Il ne m'a pas laissé achever... Vous êtes une dame de p r e n n e n t une baïonnette à la m a i n - e t s'en vont. O ù ?
la noblesse ? demanda brusquement Rybine à Sophie, Ils ne voient pas qu'ils m a r c h e n t contre eux-mêmes...
interrompant son récit. Oui, il souffre, Jéfim. Et Ignati lui retourne le couteau
— Pourquoi croyez-vous cela ? fît-elle en tressaillant dans le cœur, c'est peut-être Inutile...
de surprise. — Pas du tout ! dit Ignati d'un air sombre, sans re-
— Parce que !... s'écria Rybine. C'est votre sort, vous garder Rybine; on.le convertira au régiment, et il fera
êtes née ainsi. Voilà ! Vous vous imaginez que vous feu aussi bien que les autres ! pouvez cacher votre péché de noblesse en vous couvrant — Non, je ne crois p a s ! répliqua Rybine pensi-
la tête d'un fichu d ' i n d i e n n e ? On reconnaît le prêtre, vement. Mais, tout de même, il vaut mieux éviter cela.
Les trois hommes se précipitèrent dans la cabane.
La Russie est g r a n d e . . . comment retrouver un homme V
•— n est ardent, le paysan ! fit la mère à voix basse,
Ii faut se procurer un passeport et s'en aller p a r les
en les suivant d'un regard pensif.
villages.
— Oui ! dit Sophie de même... Je n'ai encore jamais
— C'est ce que je veux faire ! déclara Ignati, en se
vu un visage comme le sien... on dirait un grand mar-
frappant la jambe avec un copeau. Du moment qu'on
tvr Allons-y aussi, j'aimerais voir l'effet du journal.
est résolu à combattre, il faut marcher sans hésiter...
" — Ne vous fâchez pas contre lui... p r i a doucement
La conversation tomba. Les abeilles et les guêpes
la mère.
voltigeaient affairées, et ieur bourdonnement nuançait
— Quelle bonne âme vous êtes, Pélaguée !
le silence. Les oiseaux gazouillaient: dans le lointain
En voyant les deux femmes au seuil de la cabane,
s'élevait une chanson qui errait au-dessus des champs.
Ignati leva la tête, leur jeta un coup d'œil r a p i d e ; puis,
Après un in?tant de silence, Rybine reprii :
plongeant ses doigts dans ses cheveux bouclés, il se
— Il faut travailler, c a m a r a d e s . . . Vous vous repo-
pencha sur le journal, qu'il avait posé sur ses genoux.
serez, peut-être ? Il y a des lits de camp dans la hutte.
Rybine, debout, éclairait sa feuille d'un rayon de
Jacob ramasse-leur des feuilles sèches... El toi, mère,
soleil qui se glissait dans la hutte par une fente du toit;
donne les livres, où sont-ils ?
il avançait peu à peu le journal sous le rayon, au fur et
Sophie et Pélaguée ouvrirent ieur besace. Rybine se
à mesure de sa lecture, et lisait en remuant les lèvres.
p e n c h a pour regarder, et dit avec satisfaction :
Jacob, agenouillé, appuyait sa poitrine contre le bord
— Voilà... Quel paquet vous en avez apporté... Voyez-
du lit de camp et lisait aussi.
vous cela ? Il v a longtemps que' vous êtes dans cette
affaire... vous ? tit-il en s'adressant à Sophie. La mère vit que Sophie remarquait leur enthousiasme
pour les paroles de vérité. Son visage S'éclaira d'un
— Il y a douze ans.
sourire. Elle alla doucement dans un coin de la hutte et
— Comment vous appelez-vous donc ?
s'assit. Sophie, gardant le silence, lui entoura les
—• Je m'appelle Anna Ivanovna. Pourquoi ?
épaules de son bras.
—* Comme ça. Et vous avez été en prison, proba-
blement ? — Oncle Mikhaïl ! On nous injurie là-dedans, nous
— Oui 1 . autres paysans ! fit Jacob à mi-voix, sans bouger. Rybine
— Tu vois ! dit la mère à voix basse, d'un Ion de se tourna vers-lui et dit en s o u r i a n t :
reproche. El loi, tu lui parle? avec rudesse... — Parce qu'on nous aime. Ceux qui vous aiment
II garda le silence un peuvent vous dire tout ce qu'ils veulent sans vous riiisfnu!; puis, prenant un paquet
de livres sur le bras, il répondit : irriter !
—- Ne vous fâchez pas contre moi ! Le paysan et le Ignati renifla, leva la tête et se mit à r i r e ; puis il
seigneur, c'est comme le goudrou et l'eau, ils ne vont ferma les yeux et dit : pas ensemble, ils se repoussent l'un l'autre... i— On écrit l à : « Le paysan a cessé d'être une créa-
— J e ne suis pas une grande dame, je suis un être ture humaine. » C'est bien vrai, il ne l'est plus !
qui pense, souffre et gémit i répliqua Sophie. Une ombre d'humiliation passa sur son visage simple
— C'est bien possible ! dit Rybine... Je vais cacher et franc.
tout cela. — Viens donc, fichu savant t Mets-toi dans ma peau
Ignati et Jacob s'approchèrent de lui et tendirent Lc- et bouge ! On verras alors ce que tu seras...
mains. — Je vais me coucher un instant, dit la mère à
— Donne-nous-en ! dit Ignati. Sophie. Je suis tout de même un peu fatiguée et cette
— Ils sont fous pareiis î demanda Rybine à Sophie, odeur de goudron me fait tourner la tête... Et vous ?
r-~r — Non ! Non, pas tous. Il v a aussi un journal...
~- Ah ? ~ La mère s'étendit sur son lit et sommeilla bientôt.
15
Sophie, assise à côté d'elle observait toujours ses lec- l'oreille à la conversation, il se mit à ramasser des teurs; elle chassait avec sollicitude les bourdons ou les copeaux de bois mort pour allumer le feu, guêpes qui venaient voltiger autour du visage de la — Les visites intéressent tout le monde S fit Jéfim en mère. Pélaguée s'en rendait compte, les yeux mi-clos, s'asseyant à côté de Sophie. et ces attentions lui étaient douces. . — Je vais t'aider, Ignati ! dit Jacob.
Rybine s'approcha et demanda : Il pénétra dans la hutte, d'où il rapporta un p a i n —- Elle dort ? rond, qu'il coupa on tranches. — Oui I — Chut 1 m u r m u r a Jéfim, on entend tousser... Il se tut un instant, braqua ses yeux sur le visage Rybine prêta l'oreille et dit :
calme de la dormeuse, soupira et reprit à voix basse : — Oui ! il vient I... j .
— Cet t peut-être la première femme qui ait suivi son Et il expliqua en se tournant vers Sophie :
fils sur cette voie-là... la première ! — Vous allez voir un témoin... J'aimerais pouvoir le
- ^ A l l o n s - n o u s - e n !... ne la dérangeons pas ! proposa mener dans les villes, l'exposer sur les places, pour que
Sophie. le peuple l'entende... Il dit toujours la même chose,
—- Il faut que nous allions au travail... J'aimerais mais il faut que tous l'entendent !...
bien pouvoir causer avec vous... mais il faut attendre L'obscurité et le silence devenaient plus p r o f o n d s ; jusqu'au soir ! Allons, camarades I les voix résonnaient avec plus de douceur. Sophie et
Les trois hommes sortirent, laissant Sophie dans la la mère suivaient des yeux les paysans, qur se mouvaient
hutte. La mère pensa : lourdement, lentement, avec une bizarre prudence.
— Dieu merci ! ils se sont réconciliés !... Ils s'ac-
Un homme voûté, de haute taille, sortit du bois; il
cordent î... Et elle s'endormit paisiblement, respirant
m a r c h a i t en s'appuyant de toute sa force sur une c a n n e ;
l'air embaumé de la forêt.
on entendait le bruit de sa respiration rauque.
— Voilà Saveli ! s'écria Jacob.
— Me voici J Mt l'homme en s'arrêtant, secoué p a r
la toux. ~
VI Il était vêtu d'un pardessus usé qui lui tombait sur
les talons; de son chapeau r o n d et fripé s'échappaient
en mèches maigres des cheveux jaunâtres et raides. Son
A la tombée de la nuit, les quatre ouvriers rentrèrent, visage osseux et blême était recouvert d'une b a r b e
heureux que la journée fût finie. Réveillée p a r le bruit blonde, sa bouche ouverte; dans ses orbites profon-des voix, la mère, toute souriante, sortit de la hutte, en dément creusées, les yeux brillaient fiévreusement bâillant. comme au fond de cavernes sombres.
— Vous avez travaillé et moi j'ai dormi comme une
Lorsque Rybine Peut présenté à Sophie, le nouveau
grande dame ! dit-elle en fixant ses yeux affectueux sur
venu dit :
chacun d'eux.
— Vous avez apporté des livres p o u r le peuple, à ce
— Cela ne fait rien, on te p a r d o n n e ! dit Rybine.
qu'il p a r a î t ?
Il était plus tranquille qu'au d î n e r ; la fatigue avait — Oui !
dissipé l'excès de son agitation. — Merci,., pour le peuple... Il ne peut pas encore
— Ignati I fit-il, occupe-toi du souper... Nous faisons comprendre le livre de la vérité... il ne peut p a s encore
le ménage à tour de rôle... aujourd'hui, c'est Ignati qui Vous remercier... alors, moi, qui ai compris... je vous doit nous donner à manger et à boire... Voilà ! remercie en son nom...
— J'aurais volontiers cédé mon tour à quelqu'un
Il respirait avec rapidité, avalant l'air par petites
d'autre, aujourd'hui, observa Ignati, et, tout en prêtant
gorgées avides. La voix était saccadée. Les doigts dé-
cbarnés de ses mains faibles glissaient sur sa poitrine, gens qui la chantent en eux-mêmes... ils la chantent en
essayant de boutonner son pardessus. eux-mêmes, parce qu'ils ne comprennent pas que leur
— G'est malsain pour vous de venir si tard dans la vie malheureuse est une salutaire leçon p o u r le peuple...
forêt... La forêt est humide et suffocante, observa Combien d'êtres épuisés ou estropiés par le travail et la
Sophie.
prison meurent de faim sans se plaindre !... Il faut
— Il n'y a plus rien de sain ou de malsain pour moi 1 crier, frères, il faut crier !
répondit-il en haletant. Seule, la mort me sera la bien-
Saveli se mit à tousser et se pencha en avant, tout
venue.
tremblant.
Il était pénible de l'entendre; d'ailleurs, toute sa per-
Jacob posa sur la table un broc de kvass, et jetant un
sonne excitait la compassion, une compassion qui était
paquet d'oignons à côté, il dit au malade :
impuissante. Il s'accroupit sur un tonneau en ployant
les genoux avec précaution, comme s'il eût craint de — Viens, Saveli, je t'ai apporté du lait 1 les voir se casser; puis il essuya son front couvert de Le malade hocha négativement la tête; mais Jacob le
sueur. Ses cheveux étaient secs et morts. p r i t sous le bras et le conduisit jusqu'à îa table.
Le bois commençait à flamber dans la clairière; tout — Ecoutez ! dit Sophie à Rybine d'un ton de r e p r o c h e
frémit et se balança; les ombres, léchées p a r les et à voix basse, pourquoi l'avez-vous fait venir ici ? Il
flammes, s'enfuirent effrayées dans la forêt; au-dessus peut mourir d'un instant à l'autre. du brasier apparut un instant le visage r o n d d'Ignati — C'est vrai I répliqua Rybine. Qu'il meure entouré
qui gonflait ses joues. Le feu s'éteignit. On sentit l'odeur d'amis... ce sera plus facile que dans la solitude... Il a
de la fumée; le silence et les ténèbres tombèrent de beaucoup souffert dans sa vie, qu'il souffre encore un
nouveau sur la clairière, comme prêtant l'oreille aux peu pour servir d'avertissement aux hommes... cela ne
paroles rauques du malade. fait rien. Voilà i
— Mais je puis encore être utile au peuple... comme — On dirait que vous vous détachez de lui à la vue
témoin d'un grand c r i m e . . . Regardez-moi, j ' a i vingt-huit de son malheur ! s'écria Sophie. ans, et je meurs... Il y a dix ans je soulevais sur mes Rybine lui jeta un coup d'œil, et répondit d'un air
épaules, sans effort, jusqu'à deux cents kilos... Je me sombre :
disais alors qu'avec une santé pareille, je mettrais — Ce sont les seigneurs qui se délectent à la vue du _
soixante-dix ans p o u r arriver à la tombe, sans trébu- Christ gémissant sur la croix; mais nous, nous étudions
cher... Et j'en ai vécu dix... et je ne puis aller plus l'homme sur le vif, et nous aimerions que, vous aussi,
loin... vous appreniez à le connaître.
—- La voilà, sa chanson ! dit Rybine d'une voix Le malade reprit la parole :
s o u r d e . . — On détruit l'homme par le travail... on l'achève
Le feu se ralluma avec plus de force; les ombres p a r la prison... et pourquoi ? Notre patron — c'est à la
s'enfuirent de nouveau pour rejaillir sur les flammes, fabrique Nefédov que j ' a i travaillé comme un forcené —
tremblèrent autour du brasier en une danse muette et notre patron a donné à Une chanteuse une grande cu-
hostile. Le bois mort craquait et gémissait sous la mor- vette et un vase de nuit en or... Et c'est dans ce vase
sure de la flamme. Le feuillage bniissait et chuchotait, que sont notre force et notre vie... les miennes... et des
agité p a r une onde d'air chaud. Gaies et vives, les milliers d'autres. Voilà à quoi elles ont servi... langues de feu p o u r p r e s et or jouaient, s'étreignaient,
— L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance
s'élevaient en lançant des étincelles; une feuille brû-
de Dieu ! dit Jéfim en souriant — et voilà à quoi on
lante s'envola; au ciel, les étoiles souriaient aux étin-
l'emploie... ce n'est pas mal !
celles et les attiraient à elles.
— Il faut le crier ! s'écria Rybine^ frappant dë la
— Ce n'est pas ma chanson... il y a des milliers de pâumé de sa main stir là tablei
—• Il ne faut pas le supporter ! ajouta Jacob à voix chaient de sa poitrine, pressés d'abandonner le corps
basse. décharné. Les reflète de la flamme dansaient sur son
Ignati se contenta de sourire. visage sans animer la peau morte. Seuls, ses yeux
La mère remarqua que les trois jeunes ouvriers par- brûlaient d'un reflet bleuâtre et mourant.
laient peu, mais écoutaient avec l'attention insatiable — Peut-être aimerais-tu mieux aller dans la cabane,
d'âmes affamées. Chaque fois que Rybine ouvrait la hein, Saveli ? demanda Jacob en se penchant sur lui.
bouche, ils le fixaient, l'épiaient des yeux... Les paroles — Pourquoi ? répondit celui-ci avec effort. Je veux
de Saveli leur faisaient faire des grimaces bizarres. rester là... je n'ai plus beaucoup de temps à vivre avec
Ils ne semblaient pas avoir pitié du malade... les hommes... plus bien longtemps.
La mère se pencha vers Sophie et dit à voix basse : II promena son regard autour de lui, garda un instant
— C'est vrai, ce qu'il raconte ? le silence et reprit, avec un pâle sourire : Sophie répondit tout haut : —- Je me sens bien p a r m i vous; je vous regarde et
— Oui, c'est vrai ! On en a parlé dans les journaux... me dis que peut-être c'est vous qui vengerez tous ceux
c'est à Moscou que c'est arrivé... qu'on a maltraités... le peuple tout entier !...
— Et l'homme n'a oas été puni ; dit Rybine sour- Personne ne lui r é p o n d i t ; il se mit bientôt à som-
dement. Il aurait fallu lé châtier, on aurait dû ie mener meiller, laissant retomber sa tête sur sa poitrine. Rybine
sur une place publique, le couper en morceaux et jeter le regarda longuement, et dit à voix basse : aux chiens sa chair i n f â m e ! Il y aura de grands châ- •— Il vient nous voir, il s'assied et raconte toujours
timents quand le peuple se lèvera. la même chose...
— Qu'il fait froid ! dit le malade. — C'est ennuyeux de l'entendre se répéter! dit Ignati
Jacob l'aida à se lever et à s'approcher du feu. à.voix basse. Quand on n'aurait entendu cette histoire
Le foyer brûlait, égal et vif. Des ombres informes qu'une fois, on ne l'oublierait p a s . . . et lui, il la rabâche
l'entouraient et contemplaient avec étonnement îe jeu sans cesse ! joyeux des flammes. Saveli s'assit sur un billot et tendit — C'est que, pour lui, elle contient tout, sa vue tout
vers la chaleur ses mains sèches et transparentes. Rybine entière, comprends-le donc ! fît Rybine d'un air
le désigna d'un hochement de tête et dit à Sophie : sombre... et aussi la vie d'une foule de gens. J'ai
— C'est plus fort qu'un livre ! Ça, il faut le savoir... entendu son histoire des dizaines de fois et, pourtant, il
Quand une machine arrache un bras ou tue un homme, arrive parfois que j ' a i des doutes. Il y a des heures
cela s'explique; c'est toujours lui qui. est fautif. Mais bonnes où on ne veut pas croire à la vilenie de l'homme,
qu'on suce le sang d'un homme et qu'on le jette ensuite ni à sa folie, où on a pitié de tous, d u riche comme du
à l'écart comme une charogne, cela ne s'explique p a s . . . p a u v r e . . . car le riche aussi fait fausse route... L'un est
— Oui... p r o n o n ç a lentement Ignati, cela né s'ex- aveuglé p a r la faim, l'autre par l'or... Et alors, on se
plique p a s . . . J'ai connu, moi, un chef de district qui dit : « Ah ! hommes, ah ! frères. Secouez-vous, réflé-
obligeait les paysans à saluer son cheval, quand on le chissez loyalement, réfléchissez. »
promenait dans le village, et qui mettait aux arrêts ceux Le malade se balança, ouvrit les yeux et se coucha
qui-désobèissaient... Pourquoi avait-iî besoin de cela?... sur 1« sol. Sans faire de bruit, Jacob se leva et alla
Cela ne s'explique pas, non plus !... chercher dans la cabane une petite pelisse qu'il jeta sur
Lorsqu'ils eurent fini de manger, tous se placèrent baveli, puis il s'assit de nouveau à côté de Sophie.
autour du foyer; devant eux, le feu brûlait en dévorant Aux voix humaines se mêlaient le sourd crépitement
rapidement le bois; derrière eux, les ténèbres envelop- du bois et le chuchotement des flammes; et le feu, sem-
paient le ciel et lâ forêt... Le malade regardait le feu, blable à un visage rubicond, avait l'air de sourire avec
les yeux grands ouverts; il toussait sans s'crrêter et malice aux sombres silhouettes qui l'entouraient.
frissonnait. On eût dit que des débris de vie s'arra- Sophie se mit à parler de la lutte des peuples p o u r
au monde. De temps à autre, l'un d'eux mettait avec
acquérir le droit à la vie et à la liberté, des anciens
précaution une bûche dans le foyer; et les hommes
combats des paysans d'Allemagne, des malheurs des
dispersaient, en agitant la main, les étincelles et la
Irlandais, des exploits des ouvriers français.
fumée, pour les empêcher d'arriver jusqu'à Sophie.
Dans la forêt, revêtue de velours, dans la petite clai-
A l'aurore, Sophie se tut, fatiguée, et regarda en sou-
rière bornée par les arbres muets, sous la voûte du ciel
riant les visages pensifs et rassérénés qui l'entouraient.
obscur, devant le riant foyer, au milieu d'un cercle
d'ombres hostiles et étonnées, ressuscitaient des événe- — C'est le moment de partir ! dit la mère. ments qui avaient bouleversé le monde des repus, des — Oui ! répondit Sophie avec lassitude. gens follement avides; les peuples de la terre défilaient Un des ouvriers soupira bruyamment. les uns après les autres, saignants, épuisés par la lutte; — C'est dommage que vous partiez ! déclara Rybine
on célébrait les noms des héros de la liberté et de la avec une douceur inaccoutumée. Vous parlez bien; c'est
vérité... une grande chose que d'apparenter les gens entre eux 1
Quand on comprend qu'il y a des millions d'êtres qui
La voix rauque de la femme résonnait avec douceur
veulent la même chose que nous autres, le cœur devient
comme si elle fût sortie du passé. Elle éveillait des
meilleur... Et il y a une grande force dans la bonté.
espoirs, inspirait confiance. Les auditeurs écoutaient
sans mot dire cette musique, la grande histoire de leurs — Et quand on agit avec douceur, on vous répond
frères en esprit. Ils regardaient le visage pâle et maigre, par la violence 1 dit Jéfim avec un petit sourire et en
ils souriaient pour répondre au sourire des yeux gris. se levant prestement. H faut qu'elles partent, oncle
Et une lumière toujours plus vive éclairait pour eux la Mikhaïl, avant qu'on les voie... Quand les livres seront
distribués dans lè peuple, les autorités chercheront d'où
cause sacrée de l'humanité; en eux se développait de
ils sont venus... Et peut-être quelqu'un se souviendra
plus en plus le sentiment de la parenté morale avec
des voyageuses et parlera...
leurs frères du monde entier; un nouveau cœur naissait
pour eux en la terre, et ils étaient pleins du désir de — Merci de ta peine, mère 1 dit Rybine en interrom-
tout comprendre, de tout unir en lui... . pant Jéfim. Je pense tout le temps à Pavel, en te
voyant... Tu as pris un bon chemin...
— Le jour viendra où tous les peuples lèveront la
Tout, apaisé, il souriait d'un large et amical sourire.
tête et s'écrieront : C'est assez ! nous n'en voulons plus
Il faisait frais; cependant il était là en blouse, Te col
de cette vie ! disait Sophie d'une voix sonore, et alors
ouvert, la poitrine découverte. La mère considéra sa
s'écroulera la puissance factice de ceux qui ne sont
massive personne et lui conseilla avec sollicitude :
forts que de leur avidité, la terre se dérobera sous leurs
pas, ils ne sauront plus sur quoi s'appuyer... — Tu devrais mettre quelque chose, il fait froid 1
— Mais j'ai chaud en dedans I répliqua-t-il.
— C'est ce qui arrivera ! ajouta Rybine, tête baissée.
Debout près du foyer, les trois jeunes gens conver-
En ne ménageant pas ses forces, on peut tout vaincre !
saient à voix basse; à leurs pieds, le malade dormait,
La mère écoutait en relevant très haut les sourcils et
enveloppé de pelisses. Le ciel pâlissait, les ombres fon-
avec un sourire d'étonnement nerveux. Elle voyait que
daient. Toutes tremblantes, les feuilles attendaient le
tout ce qui lui paraissait choquant en Sophie, son
soleil.
audace, son extrême vivacité, avait disparu, comme
— Eh bien, adieu ! dit Rybine eu serrant la main de
fondu par le torrent égal et brûlant de ses paroles. L«
Sophie. Comment vous retrouver en ville. ?
silence de la nuit, le jeu du feu, le visage de la jeune
femme la charmaient ; mais ce qui lui plaisait par- — C'est moi qu'il faut chercher ! répondit la mère.
dessus tout, c'était l'attention parfaite des paysans. Ils Lentement, en un seul groupe, les ouvriers s'appro-
restaient immobiles, s'efforçant de ne troubler en rien chèrent de Sophie et lui serrèrent la main avec une
le développement calme du discours ; on eût dit qu'ils maladresse affectueuse. On devinait que chacun d'eux
craignaient de rompre le fil lumineux qui les réunissait était secrètement pénétré de gratitude et d'amitié, et ce sentiment les troublait p a r sa nouveauté. Avec un sou-
r i r e dans leurs yeux desséchés par Tinsomnsfe, ils regar- VII. daient Sophie en se tenant tantôt sur un pied, tantôt
sur l'autre.
... La vie de la mère s'écoulait dans un calme étrange,
— Voulez-vous boire un peu de lait avant de p a r t i r ?
qui la surprenait parfois. Son fils était en prison, elle
proposa Jacob.
savait qu'un dur châtiment l'attendait; chaque fois
— Y en a-t-il encore ? demanda Jéfim. qu'elle y.pensait, et en dépit de sa volonté, se dressaient
— Oui, un peu... dans sa mémoire les images d'André, de Fédia et d'au-
Ignati dit avec confusion en se grattant la tête : tres, toute une longue série de figures connues. Résu-
— Non, je l'ai renversé. mant pour elle tous ceux qui partageaient son sort, la
Et tous les trois se mirent à sourire. figure de Pavel grandissait aux yeux de Pélaguée, et en
Ils parlaient de lait, mais la mère sentait qu'ils pen- songeant à son fils, ses pensées s'élargissaient et se
saient à autre chose, qu'ils souhaitaient à Sophie et à dirigeaient de tous côtés, à son insu. Elles se disper-
elle tout le bien possible, sans pouvoir s'exprimer. saient en minces rayons inégaux, touchant à tout,
Sophie était visiblement touchée et son trouble était tel essayant d'éclairer tout, de tout rassembler en un même
qu'elle parvint seulement à dire, d'un ton modeste : tableau; et elles empêchaient ainsi la mère de s'arrêter
—• Merci, camarades 1 sur l'ennui qu'elle éprouvait de ne pas voir Paveî, sur
Ils s'entre-regardèrent, comme si ce mot les eût fait la terreur que le sort de son fils lui inspirait.
doucement chanceler. ,
Sophie partit bientôt. Cinq jours plus tard, elle revint,
Le malade eut un accès de toux rauque. Dans le foyer,
vive,.et gaie, p o u r disparaître de nouveau quelques
les charbons s'éteignaient.
heures après. On ne la revit qu'au bout de quinze
— Au r e v o i r ! dirent à rai-voix les paysans; et leurs
jours. Il semblait qu'elle allât dans la vie p a r grands
salutations mélancoliques accompagnèrent longtemps les
cercles. Elle montait parfois chez son frère p o u r rem-
femmes. Sans se hâter, Celles-ci s'engagèrent dans un
plir sa demeure de vaillance et de musique.
sentier forestier, à la clarté de l'aurore...
La musique était devenue agréable à la mère, presque
Elles se mirent à parler de Rybine, du malade, des
indispensable même. Elle la sentait couler dans sa poi-
ouvriers qui gardaient un silence si attentif, qui avaient
exprimé leurs sentiments d'amitié reconnaissante avec trine et pénétrer son cœur, et alors des ondes de pen-
gaucherie, mais éloquemment, en prodiguant mille pe- sées naissaient en elle, rapides et intenses, des paroles
tits soins aux deux femmes. Elles arrivèrent dans les fleurissaient, légères et belles, éveillées p a r la force des
champs. .Le soleil se levait au devant d'elles. Encore sons... invisible, il avait déployé au ciel un transparent éven- Pélaguée se résignait difficilement au désordre de
tail de rayons p o u r p r e s ; dans l'herbe, les gouttes de Sophie, qui jetait dans tous les coins les objets lui
rosée scintillaient en multicolores étincelles de joie appartenant, des bouts de Cigarettes ou des c e n d r e s ;
alerte et printanière. Les oiseaux se réveillaient et ani- elle se faisait encore plus difficilement à sa manière
maient le matin de leurs cris joyeux. Avec des croasse- de parler si hardie. Le contraste était trop grand avec
ments affairés, de gros corbeaux s'envolaient en agitant la tranquille assurance de Nicolas, avec la gravité bien-
lourdement leurs ailes; dans les champs ensemencés veillante et constante de ses paroles. Aux yeux de la
dès l'automne sautillaient des freux noirs, qui jacas- mère, Sophie n'était qu'une adolescente désireuse de
saient d'une voix saccadée; on ne sait où, un loriot sif- se faire passer pour une grande personne, et qui consi-
flait avec inquiétude. Les lointains se découvraient et dérait encore les gens comme dés jouets curieux. Elle
accueillaient le soleil en effaçant les ombres nocturnes parlait beaucoup de la sainteté du travail et augmentait
sur leurs cimes. stupidement la besogne de la mère p a r son désordre;
zoologie; bien que cet ouvrage fût écrit dans une langue
elle discourait sur la liberté et, pourtant, il était visible étrangère, c'était celui dont les illustrations lui don-
qu'elle gênait chacun par son impatience irritable, par naient la représentation la plus nette de la richesse, de ;
ses incessantes discussions, son désir de se placer au la beauté, de l'immensité de la terre. ' premier rang. Il y avait beaucoup de contradictions en — La terre est grande 1 dit-elle un jour à Nicolas.
elle; là mère la traitait avec une prudence constante, — Gui, et pourtant les gens sont à l'étroit... mais sans le sentiment chaleureux qu'elle avait pour
Ce qui l'attendrissait surtout, c'étaient les insectes,
Nicolas. •
les papillons en particulier; elle regardait avec sur-
Toujours soucieux, celui-ci menait jour après jour la prise les dessins qui les représentaient, et disait :
même existence réglée et monotone; à huit heures, il — Quelle beauté, n'est-ce pas, Nicolas ? Combien il
déjeunait, lisait à haute voix le journal, commentant les y en a partout, de cette chère beauté; mais elle est
nouvelles importantes. Pélaguée trouvait chez Nicolas cachée à nos yeux, elle passe devant nous sans que nous
et chez André des traits communs. De même que le la voyions. Les gens courent, ils ne savent rien, ils
Petit-Russien, son hôte parlait sans haine des hommes, n'admirent rien, parce qu'ils n'en ont ni le temps ni
il les considérait tous comme coupables de la mauvaise l'envie. Que de joie ils pourraient se donner s'ils sa-
organisation de la vie. Mais sa foi en la vie nouvelle vaient combien la terre est riche et que de choses éton-
n'était pas aussi ardente que celle d'André, ni aussi nantes on y trouve. Et tout est pour tous et chacun est
lumineuse. II parlait toujours paisiblement, de la voix pour tout... n'est-ce pas ? d'un juge intègre et sévère; même quand il racontait
— Oui, parfaitement ! répondait Nicolas avec un •
des choses terribles,- il avait un doux sourire de com-
sourire. Et il lui apportait toujours d'autres livres.
passion; mais alors, ses yeux brillaient d'une lueur
froide. En voyant ce regard, la mère comprit que cet Le soir, des visiteurs venaient souvent, entre autres
homme ne pardonnerait jamais à personne, qu'il ne Alexis Vasslliév, bel homme au visage pâle, à la barbe
pouvait pas pardonner; et, sentant combien cette fer- noire, taciturne et grave; Roman-Pétrov, aux traits ar-
meté devait lui être pénible, elle le prenait en pitié. rondis et couperosés, qui faisait constamment claquer
Nicolas lui devenait toujours plus cher. ses lèvres d'un air de pitié; Ivan Danilov, petit et
maigre, avec une barbe en pointe et une voix grêle,
A neuf heures, il allait à son bureau; la mère faisait agressive, criarde et acérée comme une alêne; légor, qui
les chambres, préparait le dîner, se lavait, se changeait; plaisantait sur lui-même, sur ses camarades, sur son
puis elle s'asseyait dans sa chambre et regardait les mal toujours croissant. Parfois, des gens que la mère ne
images des livres. Elle pouvait lire en s'appliquant de connaissait pas arrivaient de villes lointaines et avaient
toute son attention; mais, au bout de quelques pages, avec Nicolas de longs entretiens, toujours sur le même
elle était fatiguée et ne comprenait plus le sens des sujet : la liberté et les ouvriers de tous les pays. On
mots. Par contre, les images la distrayaient comme un discutait, on s'échauffait, on faisait de grands gestes,
enfant : elles déroulaient à ses yeux un inonde nouveau, on buvait beaucoup de thé. Dans le bruit des voix, Nico-
merveilleux, compréhensible cependant, et presque tan- las composait quelquefois des proclamations qu'il lisait
gible. Elle voyait les villes immenses, leurs édifices à ses compagnons; séance tenante, elles étaient reco-
magnifiques, les machines, les vaisseaux, les monuments, piées, en caractères d'imprimerie; la mère recueillait
les richesses incalculables amassées par les hommes, les soigneusement les fragments des brouillons déchirés et
créations de la nature, dont la diversité frappait son les brûlait. esprit. La vie s'élargissait à l'infini, lui découvrant cha-
que jour des choses énormes, inconnues, féeriques; et Tout en servant le thé, elle s'étonnait de l'ardeur avec
par l'abondance de ses richesses, l'infini de ses beautés, laquelle les camarades parlaient de la vie et du sort de
elle excitait toujours davantage l'âme affamée qui l'ouvrier, du paysan, de la manière la plus profitable et
s'éveillait; Pélaguée aimait surtout feuilleter un livre dë la plus rapide de semer dans le prolétariat les pensées de vérité et de liberté, d'élever son esprit. Souvei.t, les glissait furtivement dans son coeur et l'inquiétait; de-opinions divergeaient, on se fâchait, on s'accusait là méiianofi lui venait, elle avait ie désir de comprendre mutuellement, on s'offensait pour recommencer ensuite tout le plus vite possible, p o u r parler elle aussi de la à discuter. vie, avec des paroles que lui dicterait son âme.
La mère sentait qu'elle connaissait mieux que tous Elle remarqua également que lorsqu'il venait un ca-
ces discoureurs la vie des ouvriers, qu'elle voyait plus marade ouvrier, Nicolas se conduisait avec une aisance nettement l'immensité de la tâche qu'ils s'étaient don- extraordinaire; une expression de douceur apparais-née; et cela lui permettait de traiter les camarades avec sait sur son visage ; il parlait autrement que de cou-la condescendance un peu mélancolique d'une personne tume, sinon avec plus de grossièreté, du moins plus d'âge m û r qui voit dés enfants jouer au m a r i et à la négligemment. femme, sans comprendre le tragique de la situation. — Il fait son possible pour se mettre à leur niveau î