La Mère

Maxime Gorki · Chapitre 7 sur 12 · partie 3/3

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La Mère

Chapitre i

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Involontairement, elle comparait leurs discours avec pensait-elle.

ceux de son fils, avec ceux d'André, et elle en apercevait Mais cela ne la consolait pas, et elle voyait que l'ou-maintenant la différence, qui lui échappait auparavant. vrier était gêné, que son intelligence restait comme Il lui semblait qu'ici on criait plus qu'au faubourg, et nouée, qu'il n'arrivait pas à parler aussi simplement elle se disait : et librement qu'avec elle, femme de sa classe. Un jour

— Ils sont plus savants, ils parlent plus fort. que Nicolas était sorti de la chambre, elle dit à l'un Mfis elle constatait t r o p souvent que tous ces hommes d'eux :

paraissaient s'échauffer mutuellement à dessein, que — Pourquoi te gênes-tu ? Tu n'es p a s un gamin qui leur excitation était factice; chacun voulait démontrer passe un examen. ,

à ses camarades qu'il était plus près de la vérité qu'eux, L'autre eut un large sourire. qu'elle leur était plus chère qu'à eux; les autres en —• C'est manque d'habitude... Tout de m ê m e . . . ce étaient blessés et, à leur tour, p o u r prouver combien ils n'est pas un des nôtres ! connaissaient cette vérité, ils discutaient avec apreté Et iî baissa la tête. et rudesse. Chacun voulait sauter plus haut que l'autre, — Cela ne fait rien ! dit la mère. Il est simple... et la mère eh éprouvait une tristesse angoissée. Elle L'ouvrier lui lança un regard, tous deux sourirent remuait les sourcils en promenant sur les assistants un

et gardèrent le silence...

regard de supplication; elle p e n s a i t :

Parfois Sachenka venait, elle ne restait jamais long-

« Ils ont-oublié Pavel et ses camarades... ils les ont t e m p s ; elle parlait toujours d'un ton affairé, sans r i r e ;

oubliés. » en s'en allant, elle demandait chaque fois à la mère :

Elle écoutait toujours attentivement les discussions — Comment va Pavel ? U est bien portant ?

que, naturellement, elle ne comprenait p a s ; elle cher- — Oui, Dieu merci ! Il est bien, il est. gai. chait à démêler les "sentiments sous les paroles. Elle — Saluez-le de ma part ! reprenait la jeune fille, et s'aperçut que lorsqu'au faubourg, on parlait du bien, elle disparaissait. on le p r e n a i t en son entier, tandis qu'ici, tout se frag-

De temps à autre, la mère se plaignait à elle de ce

mentait et s'amenuisait; là, on sentait avec plus de force

qu'on gardât Pavel si longtemps en prison, sans fixer

et de profondeur; ici, c'était le domaine des pensées

la date de son jugement : Sachenka fronçait le sourcil

tranchantes qui découpaient tout en menus morceaux.

et se taisait; ses lèvres tremblaient, tandis que ses doigts

Ici, on pariait davantage de la destruction du monde

ancien; là, on rêvait au nouveau, et c'est pourquoi les s'agitaient nerveusement. discours de son fils et d'André étaient plus compré- La mère avait envie de lui dire : hensibles, plus à la portée de Pélaguée. — Ma chérie, je sais que vous l'aimez... je le sais L..

Mais elle n'osait : l'air sévère de la jeune fille, ses

Un sourd mécontentement envers les hommes se

lèvres pincées, la sécheresse de ses paroles semblaient p a r son parler sympathique, p a r son assurance de

repousser les caresses à l'avance. Avec un sourire, femme qui a beaucoup vu et retenu. Pélaguée serrait la main qu'on lui tendait et pensait : Elle aimait à converser avec les malheureux, con-

« Ma pauvre petite 1... » naître leurs opinions sur là vie, leurs plaintes, leurs

Un jour, Natacha survint; tout heureuse de voir Pé- perplexités. Son cœur s'inondait de joie chaque fois

laguée l'embrasser affectueusement, elle lui annonça qu'elle constatait chez ses interlocuteurs ce vif mécon-

soudain, à voix basse, entre autres choses : tentement qui, tout en protestant contre les coups du

— Ma mère est morte... elle est morte, ma pauvre sort, cherche avec ardeur la solution des grands p r o -

maman i blèmes de l'humanité. Toujours plus large et plus di-

Elle s'essuya les yeux d'un geste rapide. vers, le tableau de la vie avec ses luttes se déroulait

— Je la regrette, reprit la jeune tille... elle n'avait devant elle. Partout et en tout elle voyait la tendance

pas cinquante ans... elle aurait pu vivre longtemps cynique à t r o m p e r l'homme-, à le dépouiller, à tirer de

encore. Mais quand on réfléchit à tout, on se dit que lui le plus de profits possible. Et elle voyait aussi qu'il

la mort lui est probablement plus légère que la vie î y avait de tout en abondance sur la terre, tandis que le

Elle était toujours seule et étrangère à tous; personne peuple était dans l a misère et végétait à demi affamé,

n'avait besoin d'elle; mon père l'avait rendue craintive au milieu d'innombrables richesses. Dans les villes, il

par ses criailleries continuelles... .Peut-on dire qu'elle y avait des temples remplis d'or et d'argent inutiles à

vivait ? On vit quand on attend quelque chose de bon; Dieu, et sur le parvis, les miséreux grelottaient, atten-

mais elle, elle n'avait rien à attendre, exceptg des ou- dant en vain qu'on leur fît l'aumône. Elle avait déjà

trages ! vu ce spectacle autrefois, les opulentes églises, les

— C'est bien vrai, ce que vous dites là, Natacha I... chasubles brodées d'or des prêtres, lés taudis des

déclara la mère après un instant de réflexion. On vit pauvres et leurs guenilles infectes; mais alors elle trou-

quand on attend quelque chose de bon; quand on vait que c'était tout naturel, tandis que maintenant,

n'attend rien, est-ce vivre ? elle considérait cet état de choses comme outrageant

Elle ajouta en caressant affectueusement la main de p o u r les pauvres, à qui, elle le savait bien, la religion

la jeune fille : — Et maintenant, vous êtes toute seule ? est plus nécessaire qu'aux riches.

— Oui ! répondit Natacha. Grâce aux images de Jésus, a u x récits qu'elle avait

La mère se tut un instant; puis, elle reprit avec un entendus, Pélaguée savait qu'il fut l'ami des miséra-

sourire : bles, qu'il habitait sans faste; et dans les églises, où

— Qu'importe ! Quand on est bon, on n'est jamais les pauvres venaient à lui pour être consolés, elle le

seul, on est toujours entouré... voyait emprisonné dans des ornements d'or et de soie,

Natacha partit en qualité d'institutrice pour un dis- dédaigneusement froufroutante en face du dénuement.

trict où se trouvait une filature. La mère lui apportait Et les paroles de Rybine lui revenaient à la mémoire :

de temps à autre des livres défendus, des proclama- — On s'est servi de Dieu lui-même p o u r nous trom-

tions, des journaux. C'était sa besogne attitrée. Plusieurs per ! On l'a revêtu de mensonge et de calomnie, p o u r ,

fois par mois, vêtue en religieuse, en marchande de tuer notre âme... dentelles ou de mercerie, en bourgeoise cossue ou en Sans qu'elle s'en doutât, elle priait moins, mais

pèlerine, elle s'en allait par la province, à pied, en pensait davantage à Jésus, aux gens qui, sans parler

chemin de fer, en charrette, la besace à l'épaule ou la de lui, sans même le connaître, semblait-il, vivaient

•valise à la main. Dans les hôtels ou les auberges, sur selon son Evangile et qui, pareils à lui, considéraient la

les bateaux comme en wagon, elle se comportait avec t e r r e comme le r o y a u m e des pauvres, voulaient distri-

calme et simplicité; elle adressait la première la parole buer en parties égales entre les hommes toutes les

à des inconnus, et attirait irrésistiblement l'attention richesses. Elle réfléchissait beaucoup à toutes ces

cnoses, les approfondissant, les ramenant à tout ce être indépendants, les hommes sont obligés d'amasser

qu'elle voyait; eus pensées se développaient, prenaient de l'argent, et non de îa science. Et, quand ils auront

la forme lumineuse d'une prière et r é p a n d a i e n t une chassé l'avidité, ils se libéreront de l'esclavage du

clarté égaie sûr l'obscurité du monde, sur la vie et l'hu- travail forcé.

manité. Et ii semblait à la mère que ie Christ lui-même, La mère ne comprenait q u e rarement le sens d e s

qu'elle avait toujours aimé d'un vague amour, d'un senti- paroles de Nicolas, mais elle était très sensible à la

ment complexe où la pour se mêlait éiroileinent à l'es- foi paisible qui les animait. poir, à l'attendrissement et à la douleur, lui devenait — Il y a t r o p peu d'hommes libres sur la terre, c'est

plus proche, qu'il s'était transformé, qu'il était plus ce qui fait le malheur de l'humanité î disait-il. visible pour elle, d'une sérénité plus joyeuse. Mainte- En effet, Pélaguée connaissait des gens qui s'étaient

nant ses yeux lui souriaient avec assurance, avec une affranchis de la haine et de la r a p a c i t é ; elle compre-

vivante force intérieure, comme s'il fût vraiment res- nait que si le nombre de ces gens augmentait, l e visage

suscité, lavé et ranimé p a r le sang ardent que versent noir et terrible de la. vie deviendrait plus accueillant

généreusement pour l'amour de lui, ceux qui ont ia et plus simple, meilleur et plus lumineux. sagesse de ne pas ie nommer. La mère revenait donc de L'homme est obligé d'être cruel malgré lui 1 disait

ses voyages réjouie et enthousiasmée, p a r ce qu'elle tristement Nicolas. avait vu et entendu, et satisfaite d'avoir accompli sa La mère acquiesçait d'un signe de tête et se r a p p e -

mission. lait le Petit-Russien.

— C'est agréable d'aller de tous côtés et de voir

tant de choses, dit-elle un soir à Nicolas. On comprend

comment la vie s'arrange Le peuple est repoussé,

rejeté sur les bords, il grouille dans l'humiliation, et il VIII s a t "iLt : — Pourquoi me tient-on à l'écart *? Pourquoi

:ii-je faim, quand il y a de lotit en abondance ? Pour- Un jour, Nicolas, à l'ordinaire très exact, revint d e

quoi suis-je bêle, ignorant, quand ii y a tant d'esprit son bureau beaucoup plus tard que de coutume; a u

partout '? El où est-il, ce Diéti miséricordieux pour le- lieu d'enlever son pardessus, il dit vivement en se frot-

quel il n'y a ni riches ni pauvres, dont tous sout les tant les mains : enfants bien-aimés ? Peu à peu, le peuple se révolte — Savez-vûus, Pélaguée, aujourd'hui, un de "nos ca-

contre son exislcuce... il sent que l'injustice l'anéantira marades s'est échappé de la prison à l'heure des vi-

s'il ne s'occupe pas de lui-même. sites.,. Mais je n'ai p a s réussi â savoir qui c'est...

Et elle éprouvait de plus en plus souveut le besoin de La m è r e chancela, envahie p a r l'émotion; elle se

parler elle-même, en son langage, des injustices de la laissa t o m b e r sur une chaise et d e m a n d a en c h u c h o t a n t :

vie; parfois, il lui était difficile d'y résister... — Pavei, peut-être 1

Quand Nicolas la surprenait à regarder des gravures, — Peut-être ï répondit Nicolas en haussant les

il lui racontait des choses merveilleuses. Frappée par épaules. Mais comment l'aider â se cacher, o ù îe trou-

l'audace des problèmes que l'homme se posait, elle ver ? Je viens de m e promener dans les r u e s p o u r voir

demandait d'un ton incrédule : si je le rencontrerais. C'est bête, mais il faut faire quel-

— Est-ce bien possible ? que c e o s e ; je vais sortir ée nouveau... Et Nicolas lui décrivait l'avenir féerique avec une — Moi aussi 1 s'écria la mère.

certitude inébranlable dans ses prophéties. •— Allez chez légor, peut-être a-t-il des nouvelles !

— Les désirs cie l'homme n'ont pas de limite, sa conseilla Nicolas, et il s'en alla.

force est inépuisable î disait-il. Néanmoins, le monde La mère jeta un fichu sur sa t è t e ; pleine d'espoir,

ne s'enrichit en esprit que lentement, parce que, pour elle sortit aussitôt après Nicolas. Elle voyait trouble;

son c œ u r battait à grands coups et l'obligeait à courir Le jeune homme s'assit gauchement sur le bord du

presque. Elle marchait à la rencontre du possible, tête canapé et dit avec embarras, en haussant les épaules :

baissée, sans rien voir autour d'elle. « Il est peut-être — Je ne sais p a s . . . c'est l'occasion qui s'est p r é -

déjà chez légor ! » Cette idée la poussa en avant. Il sentée... Je me promenais dans la cour... les criminels

faisait chaud, Pélaguée haletait de fatigue. Arrivée à de droit commun se sont jetés sur un geôlier... u n

l'escalier de la maison d'ïégor, elle s'arrêta, n'ayant ancien gendarme expulsé du corps p o u r cause de vol...

pas la force d'aller plus loin; elle se détourna, poussa il espionne, rapporte, fait la vie dure à tout le m o n d e . . .

un petit cri d'étonnement : il lui avait semblé que Ves- Alors, il y a eu une mêlée, les surveillants ont eu peur,

softchikov était sur le seuil, les mains dans les poches, ils sifflaient, couraient... Pendant ce temps, je vois

le sourire aux lèvres, et qu'il la regardait. Mais, lors- que la grille était ouverte, je m'approche, j'aperçois

qu'elle rouvrit les yeux, elle ne vit p e r s o n n e . . . une place, la ville... Cela m'a attiré. Et je suis sorti

— C'est une hallucination ! se dit-elle en montant sans me h â t e r . . , comme dans un rêve... Quand j'eus

l'escalier sans cesser de prêter l'oreille. On entendit fait quelques pas, je revins à moi, je me demandai

dans la cour un sourd piétinement de p a s lents... la où j'allais me r e n d r e . . . je constatai alors que les portés

mère s'arrêta sur le palier, se pencha et regarda : elle de la prison étaient fermées... J'ai été mal à mon

aperçut de nouveau un visage grêlé qui lui souriait. aise... je regrettais les camarades... enfin, c'était stu-

— Vessoftchikov ! c'est lui i s'écria-t-elle en descen- p i d e . . . je ne pensais pas à m'enfuir...

dant à sa r e n c o n t r e ; son cœur se serra, désappointé... — H u m ! fit légor. Eh bien, monsieur, vous auriez

— Non, monte ! monte 1 répondit-il à mi-voix, avec dû retourner, frapper à la porte et demander poli-

un geste dé la main. ment qu'on vous laisse rentrer : — Excusez, un mo-

La mère obéit; elle entra clans îa chambre d'ïégor, ment de distraction...

et, le voyant étendu sur son canapé, elle chuchota, — Oui ! continua Vessoftchikov en souriant. C'était

haletante : bête aussi, je ie comprends. Et pourtant, j ' a i mal agi

— Vessoftchikov s'est enfui de prison... envers les camarades... je ne dis rien à personne et

— Le grêlé ? demanda légor d'une voix râuque, en je p a r s . . . Dans la rue, je vois venir un enterrement.

soulevant sa tête. J'ai suivi le cercueil — c'était un enfant — la tête

— Oui, lui !... Il vient ici ! baissée, sans regarder p e r s o n n e . . . Je suis resté au cime-

— C'est parfait ! Mais je ne veux pas me lever p o u r tière, au grand air, et iî m'est venu une idée...

le recevoir. —• Une seule ? demanda légor, et il ajouta avec un

Déjà Vessoftchikov était r e n t r é ; il ferma la porte au soupir : Je pense qu'elle n'a pas été à l'étroit...

verrou et enleva sa casquette en riant doucement. Le grêlé se mit à rire, sans se fâcher. Puis, il s'accouda sur le canapé. légor se redressa, et — O h ! ma tête n'est plus aussi vide qu'avant... Et

dit d'une voix rauque en hochant îa tête : toi, légor, tu es toujours malade ?

— Je vous en p r i e . . . ne vous gênez pas !... — Chacun fait ce qu'il peut ! répondit légor; et un

La bouche fendue en un large sourire, le grêlé s'ap- accès de toux le secoua. Continue !;

procha de la mère et lui saisit la main : — Puis j ' a i été au musée... je me suis p r o m e n é ,

—' Si je ne t'avais pas vue, i l ne me restait plus j ' a i regardé les collections tout en pensant : « Où vais-

qu'à r e t o u r n e r à la prison ! Je ne connais personne en je aller maintenant ? » J'étais furieux contre moi-

ville; si j'avais été au faubourg on m'aurait arrêté aus- même, j'avais horriblement faim !... Je suis retourné

sitôt... En marchant, je me disais : — Imbécile ! Pour- dans îa rue, j'ai marché, j'étais vexé; je voyais que

quoi t'es-tu sauvé ? Et voilà que je vois la mère qui les agents de police examinaient les passants avec

courait ! Je t'ai suivie... attention-•• Je me disais : — Grâce à mon museau, je

— Comment as-tu p u t'enîuir ? demanda Pélaguée, tomberai bientôt entre les mains de la justice... Et soudain, voilà la mère qui vient en e «axant, elle passe La mère obéit. Lorsqu'elle eut frappé à la porte indi-à côté de moi, j e m'écarte, je m e retourne, je la suis,., quée, elle se dit tristement en prêtant l'oreille : — Il et voilà tout !.., est m o u r a n t . . .

— Et moi qui ne t'ai même pas remarqué ! dit la — Qui est là ? demanda quelqu'un à l'intérieur de

mère d'un ton confus. Elle examinait Vessoftchikov la chambre. .

avec atteation; il lui sembla qu'il avait changé à son -m. De la p a r t d'Iégor ! répondit la mère à mi-voix. avantage. Il vous p r i e de venir chez lui,..

—-Les camarades sont sans doute inquiets et se -~r J'y vais l répondit-on..

demandent où je suis.., reprit-il en se grattant la tête. Pélaguée attendit un instant et frappa de nouveau-

— Et, les gendarmes, tu ne les regrettes pas ? E t La porte s'ouvrit brusquement et une grande jeune

pourtant ils sont inquiets, eux a u s s i ! â t observer l é g o r ; femme qui portait des lunettes apparut. Tout en lissant p u i s le malade ouvrit ia bouche et, remuant les lèvres, la manche froissée de son corsage, elle demanda d'un comme s'il voulait frapper l ' a i r , il continua : — Trêve ton sec ; . •

de plaisanteries ! Il faut te cacher, ce qui est agréable, — Que désirez-vous ? mais pas très facile... Si je pouvais me lever !.'.. Il eut —• C'est légor qui m'envoie,,, u n e crise d'étouffement et se frotta la p o i t r i n e avec de — Ah i Allons-y-1...' Mais je vous connais. !. s'écria la faibles mouvements. femme. Bonjour. Il fait sombre i c i , , ,

— Tu es, bien malade, légor f dit Vessoftchikov. La mère la regarda et se souvint de l'avoir vue une La mère soupira et promena un regard inquiet au- ou deux fois chez Nicolas. « On trouve des nôtres par-

tour de la chambrette. tout 1 » p.ensa-t-elle.

—• C'est mon affaire ! répondit légor. Grand-mère, La femme s'arrangea de manière à ce que la mère

ne vous gênez donc p a s , demandez-lui des nouvelles m a r c h â t devant elle, de Pavel. — Il est bien m a l ? interrogea-t-elle,

Le grêlé eut de nouveau un large sourire. -— Oui, il est couché. Il vous p r i e d'apporter quel-— Pavel ? Il va bien, ii est en bonne santé. C'est que chose à manger.

u n e espèce de président, pour nous. C'est lui qui parle — Oh 1 c'est inutile... avec les autorités en notre corn; en général, c'est lui Lorsque les deux femmes pénétrèrent chez légor, qui commande.,. On le respecte... Il y a de quoi ! celui-ci les accueillit p a r un râle,,,

La m è r e buvait les paroles du jeune h o m m e ; elle — Lioudmila, ce. jeune homme-là vient de sortir de

jetait parfois un regard furtif sur le visage bleuâtre prison sans la permission des autorités, l'impertinent ! et boursouflé de légor. Figé comme u n masque, dé- Avant tout, donnez-lui à manger et cachez-le n'importe pourvu d'expression, il semblait étrangement plat; où p e n d a n t un jour ou deux. seuls les yeux vivaient et ét.ineelaient gaiement- Lioudmila hocha la tête et, tout en examinant avec

— Si vous me donniez à manger,,, je vous jure que attention le visage du malade, elle, dit sévèrement :

j'ai bien faim ! s'écria soudain le grêlé. — légor, vous auriez dû- me faire chercher aussitôt

Grand-mère, dit légor, il y a du pain sur le r a y o n ; que vos viaites sont arrivées ! Et je vois que vous avez

donnez-le l u i ; ensuite, allez dans le corridor et frap- à deux reprises oublié de p r e n d r e votre médecine. pez à la seconde porte à gauche. Une femme vous ou- Quelle n é g l i g e n c e ! Vous dites, vous-même, que vous v r i r a ; dites-lui qu'elle vienne ici et qu'elle apporte tout respirez plus facilement après... Venez chez moi, cama-ce qu'elle possède en fait de comestibles.,, rade !... On va tout de suite venir p r e n d r e légor p o u r

—- Pourquoi tout ? protesta Vessoftchikov. le mener à l'hôpital.

— Ne vous émotionnez p a s , ce ne sera p a s grand' — Il faut donc que j ' y a i l l e ? demanda légor.

chose... rien, peut-être I — Oui. J'irai vous y rejoindre !

— Là aussi ?... — Ce n'est pas une « dame », mais une révolution-

— Ne dites.pas de sottises... naire, une camarade, une âme admirable... Elle vous

Tout en parlant, la jeune femme avait remis la cou- grondera de toute façon, grand-mère ! Èile gronde tou-

verture sur la poitrine du malade, fixement observé jours tout le m o n d e . . . Vessoftchikov, mesuré de l'œil la médecine... Elle par- Et légor se mit à raconter l'histoire de sa voisine,

lait d'une voix égale et basse, mais sonore; ses mouve- lentement, en remuant les lèvres avec effort. Ses yeux

ments avaient de l'ampleur; son visage était pâle et souriaient; Pélaguée se disait avec inquiétude, à la

ses sourcils noirs se rejoignaient presque à la racine vue de ce visage tout bleui et moite : du nez. Cette physionomie déplut à l a - m è r e , qui la — Il meurt !..... jugea arrogante; les yeux n'avaient ni éclat, ni sourire; Lioudmila revint; après avoir soigneusement fermé

la voix, des intonations de commandement. Ja porte derrière elle, elle dit à la mère :

— Nous partons ! continua-t-elle. Je reviendrai bien- — Il faut absolument que votre ami se déguise et

tôt. Vous, vous donnerez à légor une cuillerée à soupe s'en aille; allez lui chercher immédiatement d'autres

de cette potion... Ne lui permettez pas de p a r l e r . . . vêtements et apportez-les ici ! Quel dommage que So-

Et elle sortit en emmenant le grêlé. phie soit absente ! Cacher les gens, c'est sa spécialité.

— Quelle merveilleuse femme ! dit légor avec un — Elle arrive demain ! répliqua la mère, en jetant

soupir. Quelle admirable créature !... C'est chez elle que son fichu sur ses épaules. vous auriez dû vous installer grand-mère. Elle tra- Chaque fois qu'on la chargeait d'une mission, elle

vaille beaucoup... Elle est très fatiguée... ne pensait qu'à l'accomplir vite et bien. Elle demanda

— Ne parie pas, tiens, bois plutôt t répondit affec- d'un air affairé et soucieux, en fronçant les sourcils :

tueusement la mère. —: Comment faut-il l'habiller, qu'en pensez-vous ?

Il avala le remède et continua en fermant un œil : — Peu importe ! Il sortira de nuit. — Qu'importe ! j ' a u r a i beau me taire, je mourrai — C'est bien pis que de jour : il y a moins de monde

quand même... dans les rues, on vous remarque plus facilement, et

Il regarda la mère, tandis que ses lèvres s'ouvraient Vessoftchikov n'est pas très malin...

lentement en un sourire. La mère baissa la tête; un légor eut un rire rauque : sentiment de pitié aigu fit couler ses larmes... — Que vous êtes encore jeune..-, grand-mère !

— Ne pleurez pas, grand-mère, c'est naturel... Le — Puis-je aller te voir à l ' h ô p i t a l ? demanda-t-elle.

plaisir de vivre entraîne après lui la nécessité de 11 hocha la tête en toussant. Lioudmila regarda la

m o u r i r . . . mère de ses yeux noirs, et proposa :

La mère lui posa la main sur la tête et dit à voix —• Voulez-vous que nous le veillions à tour de rôle ?

basse : O u i ? B i e n ! . . . Et maintenant, allez vite !

—- Tais-toi, hein ! Et, prenant la mère p a r le bras d'un geste affectueux,

Mais, fermant les yeux comme pour écouter les râles mais autoritaire, elle la fit sortir dans le corridor, ou

dans sa poitrine, il continua obstinément : elle lui dit à voix basse :

— C'est stupide de me taire, grand-mère... Qu'y ga- —- Ne vous fâchez pas de ce que je vous renvoie

gnerais-je ? quelques minutes d'agonie de plus, et je ainsi... c'est malhonnête, je lé sais... Mais cela lui fait

p e r d r a i s le plaisir de bavarder avec une brave femme... beaucoup de mal de p a r l e r . . . et j'ai l'espoir... Je ne crois pas qu'il y ait dans l'autre monde d'aussi Cette explication troubla la m è r e ; elle chuchota :

braves gens que dans celui-ci... — Que dites-vous ! Vous n'êtes pas malhonnête...

La mère l'interrompit avec agitation : vous êtes b o n n e . . . Au revoir, je m'en vais... — Elle va revenir, la dame, elle me grondera parce — Prenez garde aux espions ! recommanda la femme

que tu p a r l e s . . . à voix basse. Portant la main à son visage, elle se frotta les tempes-; ses lèvres frémirent; elle eut un air plus veux, Nicolas l'aida à passer une jaquette. Il l u i serra doux. la main de ses doigts secs et chauds en l u i disant d'une

— Oui, oui ï répondit la mère, sans fierté. voix tremblante : Arrivée à îa grille, elle s'arrêta un instant, comme — Oui \ Prenez eè paquet avec vous, Vessoftchikov

p o u r a r r a n g e r son fichu, et jeta autour d'elle un regard est en sûreté ? vigilant que personne n'aurait pu remarquer. Elle savait — Oui, tout va bien... distinguer presque à coup sûr les espions dans la foule. — J'irai aussi... voir légor.., L'insouciance soulignée de la démarche, l'aisance affec- La mère était si fatiguée que îa tête lui t o u r n a i t ; tée des gestes, l'expression de fatigue, et d'ennui peinte l'inquiétude de Nicolas lui faisait pressentir un drame. sur le visage, le scintillement craintif, confus et mal — I l ' v a m o u r i r . . . il va m o u r i r i... se disait-elle; et dissimulé des yeux fuyants et désagréablement perçants, cette sombre pensée lui martelait le cerveau. autant de traits qui lui étaient devenus familiers. Mais, lorsqu'elle arriva dans la ehambreite claire et

Mais, cette fois-là, elle n'aperçut aucun visage connu; p r o p r e de l'hôpital, et qu'elle vit légor r i r e sourdement,

sans se hâter, elle s'engagea dans la rue,, puis p r i t un assis au milieu d'un amoncellement de blancs oreillers, fiacre en donnant au cocher l'ordre de la conduire au elle se tranquillisa du coup. Souriante, elle resta sur le marché. Elle acheta des vêtements pour Vessoftchikov

seuil et entendit le malade qui disait au médecin :

et m a r c h a n d a sans pitié, tout en couvrant d'injures son

— Le remède, c'est une réforme !

ivrogne de m a r i qu'il fallait habiller à neuf presque

-— Ne dites pas de bêtises, légor î s'écria le docteur

chaque mois. Cette fable n'impressionna guère les com-

d'une voix soucieuse.

merçants, mais causa beaucoup de satisfaction à la mère

elle-même; en route, elle s'était dit que la police devi- — Et moi, qui suis un révolutionnaire, je hais les nerait que le fugitif allait se déguiser et qu'une enquête réformes*... serait faîte au marché. Pélaguée retourna chez légor, et Avec précaution, le médecin prit îa m a i n . d u malade ensuite accompagna le grêlé à l'autre extrémité de la et la lui plaça sur le genou; puis, s'étant levé, iî tâta du ville. Ils p r i r e n t chacun un trottoir; et la mère, consente doigt, tout en tiraillant sa barbe, les boursouflures du et amusée, regardait le jeune homme m a r c h e r lourde- visage de légor. ment, tête basse, «'embarrassant dans les longs pans de La mère connaissait bien le docteur; c'était un des son pardessus jaunâtre, et repoussant son chapeau qui meilleurs camarades de Nicolas. Elle s'approcha de lui glissait sur le nez. Sachenka vînt à leur rencontre légor, qui tira la langue quand il la vit. Le médecin se dans une rue déserte, et la mère rentra après avoir retourna : sahié Vessoftchikov d'un hochement de tête. — Ah î c'est vous... Bonjour... Asseyez-vous ! Qu'ap^

— Pavel est en prison... André aussi... pensa-t-elle portez-vous ?

avec tristesse. —- Des livres, je crois.

™ Il n e doit p a s lire ! dit le docteur,

— Iî veut que je devienne idiot I pleurnicha légor,

IX ' — Tais-toi ! ordonna le docteur, et il inscrivit

quelques mots dans son carnet.

Nicolas l'accueillit p a r u n e exclamation d'inquiétude. De petits soupirs pénibles, accompagnés d'un râle — Vous savez, légor est très bas ! On l'a transporté ; moite s'échappaient-de la poitrine de légor. Son visage

à l'hôpital; Lioudmila est venue p o u r Vous demander était couvert de fines gouttes de sueur; il s'essuyait de l'y aller rejoindre... parfois le front en levant lentement ses mains pesantes

A l'hôpital ? et désobéissantes. L'étrange immobilité de ses joues

Après avoir ajusté ses lunettes d'un mouvement ner- enflées déformait sa bonne et large figure, dont les traits

avaient disparu sous un masque cadavérique; seuls, les peuple... Mais, quand on ne peut plus travailler, il est yeux profondément enfoncés entre les enflures avaient impossible de vivre, c'est trop bête !

un regard clair et souriaient avec condescendance. —• « C'est vrai, mais ce n'est pas consolant ! » Ces

— Hé 1 cette science !... Je suis fatigué... Puis-je me paroles d'André revinrent brusquement à la mémoire

coucher ? demanda-t-il. de la m è r e ; elle poussa un soupir. Elle était très fati-

— Non ! répondit brièvement le docteur. guée et avait faim. Le chuchotement monotone et — Eh bien, je me coucherai quand tu seras p a r t i I rauque du malade remplissait la chambre et rampait

Ne le lui, permettez pas, mère. Arrangez ses oreil- impuissant sur les.murs lisses. Le feuillage des tilleuls

lers !... Et surtout, qu'il ne parle pas ! Je vous en prie, faisait songer à des nuages descendus très bas et éton-cela lui est très nuisible. nait l ' œ i l ' p a r sa teinte foncée et mélancolique. Tout

Pélaguée hocha la tête. Le médecin s'en alla à petits était bizarrement figé en une immobilité morose, dans

pas rapides. légor jeta la tête en arrière, ferma les yeux l'attente désolée de la mort. et ne fit plus aucun mouvement; seuls ses doigts re- — Comme je me sens mal ! dit légor. Il ferma les muaient un peu. Les parois blanches de la petite j e u x et se tut. chambre dégageaient un froid sec, une tristesse terne et — Dors ! conseilla la mère. Peut-être cela te fera-t-il pâle. La grande fenêtre laissait voir les faîtes ondulés du bien. des tilleuls; dans le feuillage poussiéreux et sombre Pendant quelques instants, e l l e , p r ê t a l'oreille à la étincelaient vivement des taches jaunes : les froides respiration du malade et promena son regard autour prémices de l'automne naissant... d'elle. Envahie p a r une tristesse glaciale, elle se mit à

— La mort vient à moi lentement, à regret! dit léger, sommeiller.

sans bouger ni ouvrir les yeux. On voit qu'elle a un peu ... Un frôlement la réveilla; elle tressaillit en voyant pitié de moi, qui étais un si brave garçon, avec un si que légor avait les yeux ouverts. bon caractère... — Je me suis endormie... excuse-moi ! dit-elle à voix

— Tais-toi, légor ! supplia la mère, en lui caressant basse.

doucement îa main. — Et toi aussi, pardonne-moi ! répliqua-t-il, égale-

— Attendez, grand-mère, je vais me t a i r e . . . ment en chuchotant.

Haletant, il continua en articulant les: mots avec un A la fenêtre, le crépuscule tombait; un froid trouble

immense effort, et lès entrecoupant de longues pauses : oppressait les yeux; tout s'était bizarrement terni; le

— C'est très bien que vous soyez avec nous, grand- visage du malade avait pris une, teinte plus sombre.

m è r e . . . il m'est très agréable de voir votre visage... vos On entendit de nouveau un frôlement; la voix de yeux si vigilants... votre naïveté... Je me demande en Lioudmila r é s o n n a : vous voyant : •— Comment fmira-i-elle ? Et je suis triste — Ils sont là, dans l'obscurité, et bavardent... où en pensant... que c'est la prison, l'exil, toutes sortes donc est le b o u t o n ? d'abominations qui vous attendent... vous, comme les Soudain la chambre fut inondée d'une clarté blanche autres... Vous n'avez pas p e u r de la prison ? et désagréable. Lioudmila était là, toute noire, grande,

— Non ! répondit-elle simplement. droite. — E v i d e m m e n t ! . . . Et pourtant, ia p r i s o n . . . c'est légor tressaillit de tout son corps et porta la main

dégoûtant... c'est elle qui m'a tué... A parler fran- à sa poitrine. chement, je ne désire pas m o u r i r . . . — Qu'y a-t-il ? s'écria Lioudmila en courant à lui.

— Peut-être ne mourras-tu pas encore " eut-elle envie Il jeta sur la mère un regard fixe; ses yeux sem-

de lui d i r e ; mais elle se tut et le regarda. blaient très grands et brillaient d'un feu étrange.

— J'aurais pu travailler encore... pour le bien du — Attends... chuchota-t-il. .

La bouche largement ouverte, il leva la tête et tendit faibles... il était si bon, si sensible, si doux... E n

Sibérie, l'inaction déprave et donne essor aux mauvais

 

le b r a s en avant... La mère lui p r i t la main avec p r é -caution et le regarda fen retenant son souffle. D'un instincts. Gomme il savait lutter contre eux !... quel l

mouvement convuîsif et vigoureux, il rejeta la tête en camarade, c'était, si vous saviez Sa vie privée a été

arrière et dit à haute voix : pénible, douloureuse... mais, je ie sais, personne ne l'a

jamais entendu se p l a i n d r e . . . personne, jamais ! Ainsi

— J e ne puis p l u s . . . c'est fini...

moi, j'étais son amie intime... je dois beaucoup à son

Son corps fut secoué d'une légère contractioa, sa

cœur, il m'a donné de son esprit tout ce qu'il pouvait;

tête roula faiblement sur l'épaule, et, dans les yeux

il était las, solitaire, et pourtant, jamais il n ' a ' rien

grands ouverts, îa lumière de la lampe allumée au-

demandé en échange, a i caresses, ni sollicitude...

dessus du lit se refléta avec un m o r n e éclat...

Elle s'approcha du mort, s'inclina et lui baisa îa

— Mon ami î chuchota la mère. main. Lioudmila s'éloigna lentement du lit; elle s'arrêta à — Camarade, m è n cher camarade aimé, dit-elte

la fenêtre, regardant droit devant elle, et dit d'une voix d'Une voix basse et désolée, j e te remercie de tout mon

étrange et sonore, que la mère ne lui connaissait p a s : c œ u r . . . adieu ! Je travaillerai comme tu l'as fait... s a n s

' — H est mort... me lasser... sans douter... tonte ma vie... p o u r -ceux

Elle s'inclina, s'accouda sur la tablette et se mit à qui souffrent... adieu... adieu !...

parler d'une voix frémissante : Des sanglots violents secouèrent son c o r p s ; toute

— II est m o r t . . . paisiblement, courageusement... sans haletante, elle posa sa tête sur le lit, aux pieds d'ïégor.

se p l a i n d r e . . . La mère pleurait d'abondantes larmes qui lui b r û l a i e n t

Et, soudain, comme si on l'eût frappée à la tète, elle les joues. Elle tâchait de les contenir; elle aurait voulu

se laissa tomber sans force sur les genoux, se couvrit consoler Lioudmila avec une caresse spéciale et forte,

le visage de ses mains et sanglota sourdement. lui. parler d'ïégor avec de bonnes paroles d'amour et

Après avoir croisé les bras pesants d'ïégor sur sa de tristesse. A. travers ses larmes, elle regardait le

poitrine et replacé sa tête étrangement chaude sur visage boursouflé du mort, ses yeux fermés, ses âèvres

l'oreiller, la mère s'approcha de Lioudmila, se pencha noires, figées en un léger sourire... Tout était silencieux

sur elle et caressa doucement sa chevelure épaisse, tout et d'une clarté opprimante. en essuyant ses propres larmes. Lentement, la femme Le docteur entra à petits pas pressés,-comme toujours;

tourna vers la mère ses yeux maladivement dilatés et il s'arrêta brusquement au milieu de la p i è c e ; d'un

chuchota avec des lèvres tremblantes : geste rapide il plongea ses mains dans ses poches «t

— Il y a longtemps que je le connaissais... nous demanda, d'une voix nerveuse et sonoce :

avons été ensemble en exil, nous a v o n s été dans les — Il y a longtemps ? mêmes p r i s o n s . . . parfois la torture était insupportable, Personne ne lui répondit. Il vacilla sur ses jambes

abominable; beaucoup d'entre nous perdaient courage... et, s'approchant d'ïégor en s'essuyant le front, lui s e r r a

quelques-uns devinrent tous... la main et s'écarta.

Un spasme vi®Ient lui serra la gorge; elle se domina — Ge n'est pas étonnant... va l'état de son c œ u r . . .

avec effort, puis, r a p p r o c h a n t du visage de la mère son cela aurait d û lui arriver il y a six mois... au m o i n s . . .

visage adouci par une nuance de tendresse et de dou- oui... leur, qui la rajeunissait, elle continua yn un m u r m u r e Sa voix aiguë, dont le calme était Voulu et la sonorité

r a p i d e , avec des sanglots sans larmes : déplacée, se brisa soudain. Adossé a u -mur, il passa ses

— Et lui, il était toujours, toujours gai; s a n s se doigts agiles dans s a barbe, r e g a r d a n t les deux femmes

lasser il plaisantait, il riait, cachant courageusement et îe mort avec des yeux papillotants. ses souffrances... il s'efforçait toujours de r a n i m e r les - — E n c o r e un !... dit-il doucement.

Lioudmila se leva, s'approcha de la fenêtre et

l'ouvrit. La mère leva la tête et regarda autour d'elle X en soupirant. Un instant après, Lioudmila et elle

étaient p r è s de la croisée; serrés les uns contre les

autres, ils regardaient le sombre visage de la nuit La mère passa la journée du lendemain à organiser

d'automne. Au-dessus des arbres, les étoiles scintil- l'enterrement de légor. Le soir, tandis qu'elle prenait

laient et reculaient jusqu'à l'infini lointain des cieux... le thé avec Nicolas et Sophie, Sachenka survint, éton-

Lioudmila p r i t la mère par le bras et appuya sans namment b r u y a n t e et animée... Elle avait les joues

mot dire la tête sur son épaule. Le médecin essuyait rouges, ses yeux étincelaient; il sembla à la mère que

son lorgnon avec son mouchoir. Au dehors, le bruit la jeune fille était pleine d'une espérance joyeuse. Cet

nocturne de la ville soupirait, lassé; la fraîcheur glaçait état d'esprit r a y o n n a n t fit une irruption bruyante et

les visages et agitait les cheveux. Lioudmila avait des tumultueuse dans le mélancolique courant des souve-

frissons; des larmes ruisselaient sur ses joues... Dans nirs sans s'y, mêler; c'était comme une clarté vive

le corridor de l'hôpital, erraient des sons assourdis, éclatant soudain dans les ténèbres et qui troublait le

fripés, effrayés, des piétinements pressés, des gémis- petit cercle. Nicolas dit en frappant pensivement s u r

sements, des chuchotements désolés. Immobiles près de la table : la fenêtre, Lioudmila, la mère et le médecin regar- — Vous êtes toute transformée aujourd'hui, Sa-

daient les ténèbres et se taisaient... chenka I...

Pélaguée sentit qu'elle était de t r o p , et, après avoir —• V r a i m e n t ? Peut-çtre b i e n ! répondit-elle avec un

dégagé doucement son bras de l'étreinte de la j e u r e petit r i r e heureux. femme, elle se dirigea vers la porte, non sans s'être La m è r e la regarda avec un muet reproche. Sophie

inclinée devant le mort. observa en accentuant les mots :

— Vous partez ? demanda le médecin à voix basse —- Nous parlions de légor...

et sans se retourner. — Quel brave homme, n'est-ce pas ? s'écria Sachenka.

— Oui ! Je l'ai toujours vu le sourire et la plaisanterie aux

Dans la rue, elle pensa à Lioudmila. «Elle ne sait pas lèvres... Il travaillait si bien ! C'était un artiste de la

même bien pleurer 1 » se dit-elle en se rappelant ses révolution; il possédait la pensée révolutionnaire,

larmes parcimonieuses. comme un grand maître 1 Avec quelle simplicité et

Les dernières paroles de légor la firent soupirer. quelle force il décrivait l'homme du mensonge, de l'in-

Tout en m a r c h a n t à pas lents, elle se remémorait ses justice, de la violence i... Je lui dois beaucoup. yeux vifs, ses plaisanteries, ses opinions sur la vie. Elle parlait à mi-voix, les yeux pleins d'un sourire

— Pour les braves gens, l'existence est pénible et la pensif, qui n'éteignait pas dans son regard le feu d'allé-

mort légère... Comment mourrai-je, moi ? gresse si visible et que personne ne comprenait. 11

Puis elle se représenta Lioudmila et le médecin arrive quelquefois qu'on se délecte d'un chagrin, qu'on

debout p r è s de la fenêtre, dans la chambre blanche et s'en fait un jouet torturant qui ronge le cœur. Nicolas,

t r o p claire, les yeux ternis de légor; et, envahie p a r Sophie et la mère ne voulaient pas laisser leur tristesse

un sentiment oppressant de pitié, elle soupira profon- se dissiper ni s'abandonner au sentiment d'allégresse

dément et se mit à m a r c h e r p l u s vite, poussée p a r un qu'apportait Sachenka; sans en avoir conscience, ils

vague pressentiment... défendaient leur mélancolique droit de se n o u r r i r de

« U faut a v a n c e r ! » pensa-t-elle en obéissant à l'im- ieur douleur, ils essayaient de faire entrer la jeune fille .

pulsion de vaillance attristée qui lui venait au c œ u r . . . dans le cercle de leurs préoccupations...

— Et voilà qu'il est mort ! insista Sophie en regar-

dant Sachenka avec attention.

1 7

La jeune fille promena un regard interrogateur sur temps, une pensée de jalousie se faisait jour au tréfonds

les assistants et baissa la tête. de son âme : « Et Pavel, que devient-il là-dedans ? »

— Il est mort ? répéta-t-elle à haute voix. Il m'est — Il ne pense qu'à ses camarades, continua Sa-

difficile de me résigner à ce fait... chenka, et savez-vous ce qu'il me persuade de f a i r e ?

Elle m a r c h a de long en large dans la pièce, puis, D'organiser l'évasion de ses compagnons... oui ! Il dit

s'arrêtant soudain, elle reprit d'une voix bizarre : que c'est très facile.

— Que signifie cela : « Il est mort ? » Qui est-ce qui Sophie leva la tête, et dit d'un ton a n i m é :

est mort ? Mon estime p o u r légor, mon amour p o u r ce . — Qu'en pensez-vous, Sachenka ? Cest une b o n n e

camarade, le souvenir de l'œuvre de sa pensée, tout cela idée ! est-il mort ? L'idée que je m'en .faisais, celle d'un La tasse de thé que tenait la mère se mit à trembler,

homme courageux et loyal s'est-elle donc anéantie ? elle la plaça sur la table. Sachenka fronça le sourcil et,

Tout cela est-il m o r t ? Pour moi, tout cela, le meilleur r é p r i m a n t son excitation, se tut un instant, puis d'une

de lui-même ne m o u r r a jamais... je le sais... U me voix sérieuse, mais avec un sourire radieux, elle reprit

semble que nous nous hâtons trop- de dire d'un homme en hésitant : qu'il est mort 1 Ses lèvres sont mortes, mais ses paroles — C'est sûr que si les choses sont vraiment comme

vivent dans le c œ u r des vivants. il le dit... nous devons essayer... c'est notre devoir.

Tout émue, elle s'assit de nouveau, s'accouda à la Elle rougit, se laissa tomber sur une Chaise et se tut.

table et continua plus d o u c e m e n t : «Ma chérie! ma c h é r i e » pensa la mère en souriant.

—- Je dis peut-être des bêtises, mais voyez-vous, ca- Sophie sourit aussi; Nicolas eut un petit r i r e et consi-

marades, je crois en l'immortalité des braves gens... déra la jeune fille avec bonté. Alors Sachenka releva

— Il vous est arrivé quelque chose d'heureux ? la tête, jeta, un regard sévère autour d'elle; pâle, les

demanda Sophie en souriant. yeux étincelants, elle dit d'un ton sec :

— Gui ! répondit Sachenka en hochant la tête. — Vous riez... je comprends pourquoi; Vous pensez

Quelque chose de très heureux, je crois ! J'ai parlé que je suis personnellement, intéressée à la réussite de

toute la nuit avec Vessoftchikov... Je ne l'aimais pas l'évasion, n'est-ce pas ? auparavant, il me paraissait t r o p grossier, trop igno- — Pourquoi donc, Sachenka ? démanda hypocrite-

r a n t . . . C'était vrai, d'ailleurs... Il y avait en lui une m e n t Sophie. rudesse, Une irritation vague et continuelle envers tout Elle se leva et s'approcha de la jeune fille. La mère

le m o n d e ; il se plaçait toujours au centre de tout avec trouva la question oiseuse, humiliante pour Sachenka;

une insistance fatigante et parlait sans cesse de lui- elle soupira et regarda Sophie d'un air de reproche.

même. Il y avait là quelque chose d'énervant, de vil... — Mais je ne veux pas m'en occuper ! s'écria Sa-

Elle sourit et promena autour d'elle un regard chenka, Je ne veux pas p r e n d r e part à la discussion,

rayonnant : si vous considérez ce projet...

— Maintenant, il p a r l e de ses « camarades ». Et il — Taisez-vous, Sachenka ! dit tranquillement Nicolas.

faut Fentendre p r o n o n c e r ce mot... avec un amour si La mère alla vers la jeune fille et lui caressa douce-

tendre, si doux qu'on ne le peut r e n d r e comme lui ! ment les cheveux. Sachenka s'empara de la main de

I l s'est trouvé lui-même, il voit s a force, il sait ce qui Pélaguée, et, levant son visage où le sang affluait, la

lui manque... et surtout le vrai sentiment de cama- regarda avec confusion. Sophie prit une chaise, s'assit

r a d e r i e est né en lui, un immense amour qui va en à côté de Sachenka, lui entoura les épaules avec son

souriant au-devant de tout ce qui est pénible dans bras, e t lui dit en la fixant avec un sourire curieux :

la vie. — Que vous êtes bizarre !...

Pélaguée écoutait Sachenka, ravie d e voir la joie de —•Oui, je crois que je viens de parler bêtement...

la jeune fille, si morose d'habitude. Mais, en même mais je n'aime pas les ombres...

Nicolas l'interrompit, en disant d'un ton grave et avait un groupe d'agents de police, le revolver au cein-

turon. L'impudence des espions, les sourires ironiques

— Si l'évasion est possible, il faut l'organiser, il n'y des policiers, qui mettaient de l'ostentation à m o n t r e r

a pas d'hésitation possible !... Mais avant tout, il faut leur force, irritaient la foule. Les uns cachaient leur

savoir si les camarades emprisonnés sont d'accord... colère et plaisantaient, d'autres regardaient à terre d'un

Sachenka baissa la tête. air m o r n e pour ne pas \ o i r ce spectacle outrageant;

Gomme s'ils pouvaient ne pas consentir ! dit la d'autres encore, incapables de contenir leur fureur, se

mère en soupirant. Seulement, je ne crois pas que ce moquaient de l'administration qui avait peur de gens

soit possible... armés de leurs seules paroles. Un ciel d'automne, bleu

Ses compagnons gardèrent le silence. et pâle, éclairait la rue pavée de pierres rondes et grises,

Il faut que je voie Vessoftchikov, dit Sophie. parsemée de feuilles mortes que le vent soulevait et

Bien 1 Je vous dirai demain où et quand vous jetait sous les pieds des passants.

pourrez le rencontrer, répondit Sachenka à mi-voix. La m è r e était p a r m i la foule; tout en comptant les

Nicolas s'approcha de la mère, qui lavait tes tasses visages connus, elle se disait avec tristesse :

— Vous n'êtes p a s nombreux... vous n'êtes pas nom-

et lui dit :

breux...

— Vous allez à la prison apTrès-demain... il faudra

La grille s'ouvrit. On porta dans la rue le couvercle

faire passer un billet à Pavel. Vous comprenez, il faut

du cercueil orné de couronnes à rubans rouges. Silen-

savoir...

cieux, les hommes enlevèrent leur chapeau tous

— Je comprends, je comprends ! répliqua vivement

ensemble : on aurait dit une volée d'oiseaux noirs se

la mère. Je le lui remettrai...

levant sur les têtes. Un officier de police, de haute taille,

— J e m'en vais ! déclara Sachenka; et, après avoir

à l'épaisse moustache foncée barrant un visage écarlate,

serré vigoureusement la main de ses camarades, elle

entouré d'agents et de soldats, s'élança dans la foule,

partit sans mot d i r e . . .

bousculant les gens sans cérémonie, et s'écria d'une

Sophie posa la main sur l'épaule de la mère et lui

voix enrouée et autoritaire :

demanda avec un sourire :

— Vous aimeriez avoir une fille pareille, Pélaguée ? — Je vous p r i e d'enlever les rubans ! — O Dieu 1 Si je pouvais les voir ensemble, ne fût-ce Les hommes et les femmes l'entourèrent en un cercle

qu'un seul jour 1 s'écria la mère, prête à pleurer. compact, parlant tous à la fois, gesticulant, s'écartant

—- Oui... il est bon p o u r chacun d'avoir un peu de mutuellement. Devant les yeux troublés de la mère,

h o n n e u r . . . Quand notre b o n h e u r est trop grand, il est s'agitèrent confusément des visages pâles et excités,

aussi de qualité inférieure... dont les lèvres tremblaient; de grosses larmes d'humi-

Sophie s'assit au p i a n o , et se m i t à jouer un air mé- liation coulèrent sur les joues d'une femme...

lancolique. — A bas la violence ! s'écria une voix juvénile, qui

mourut solitaire dans le bruit de la discussion.

Dans son cœur, la mère sentait bouillonner l'amer-