La Mère
K Maxime Gorki
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— C'est plus honnête, André..., dit Pavel à voix basse. Et ils apportaient les feuillets à leurs chefs. — Eh bien, c'est cette voie-là que nous p r e n d r o n s ! Les jeunes gens, enthousiasmés p a r - ces écrits»
décida le Petit-Russien. s'écriaient avec feu :
Un instant après, i l ajouta tristement : — Ils disent la vérité I — Tu souffriras Pavel, quand ton tour viendra.,. La plupart des ouvriers, éreintés p a r le travail, indif-
— Il est venu, je souffre déjà... cruellement... férents à tout, songeaient paresseusement : — Toi aussi ? — Il n'en résultera r i e n . . . Le vent soufflait autour de la maison. Cependant, les feuilles volantes intéressaient toi:t le
— Ce n'est pas drôle î p r o n o n ç a le Petit-Russien avec monde, et, quand elles faisaient défaut, on se disait
lenteur. mutuellement : .. .
Pélaguée enfouit son visage dans les oreillers et — i l n'y en a p o i n t aujourd'hui, on a cessé de les
pleura. publier.
Le lendemain matin, André lui parut comme rape- Mais lorsque, le lundi, elles réapparaissaient, las
tissé physiquement, et elle le sentit plus près de son ouvriers s'agitaient de nouveau sourdement. cœur. Gomme toujours, son fils se redressait maigre, A la fabrique et dans les cabarets, on apercevait des
silencieux et raide. Jusqu'alors, elle avait appelé le gens que personne ne connaissait. Ils questionnaient,
Petit-Russien André Onissimovitch; ce jour-là, .«ans le examinaient, flairaient et frappaient chacun p a r leur
vouloir, sans s'en apercevoir, elle lui dit : p r u d e n c e suspecte,
— Vous devriez raccommoder vos bottes, men La mère savait que toute cette agitation était l'œuvre
André... sinon vous aurez froid aux pieds ? de son fils.--Elle voyait les gens se presser autour de l u i ;
— J'en achèterai d'autres, quand je toucherai mon il n'était plus seul, et c'était moins dangereux. Et la
salaire î répondit-il; puis il se mit à r i r e et lui demanda forte d'avoir un tel fils se joignait en elle 'à'l'anxiété que
brusquement, en p o s a n t sa longue main sur son épaule : lui inspirait l'avenir : c'étaient les travaux mystérieux
— Peut-être est-ce vous qui êtes ma v r s i c roèro ? du jeune homme qui se mêlaient comme un clair ruis-
seulement vous ne voulez pas l'avouer, p a r c e que vous seou au torrent boueux de la vie. ' me trouvez t r o p laid ? n'est-ce pas ? Un soir, Maria Rorsounova frappa à la vitre, et lors-
Sans mot dire, elle lui frappa sur la main. Elle aurait que la mère eut entr'ouvert le vasistas, la voisine
voulu lui dire des mots caressants, mais son c œ u r se chuchota : serrait de pitié et sa langue refusait de lui obéir... — E h bien, Pélaguée, p r é p a r e - t o i ! ils ont Uni de 52 MAXIME G O R K I LA MÈRE 53
rire, tes petits pigeons ! Cette nuit, on viendra perqui- arrangea les livres sous ses jupes et resta là, sans bou-sitionner chez toi, chez Mazine, et chez Vessoftchikov... ger, jusqu'au retour de son fils et du Petit-Russien.
La mère n'entendit que les premières paroles, les der- —- Vous savez ? s'écria-t-elle sans se lever.
nières se fondirent en une rumeur sourde et menaçante. —- Nous savons ! répondit Pavel avec un tranquille
Les lèvres épaisses de Maria claquaient avec rapidité, sourire. Tu as p e u r ?
son nez c h a r n u 'reniflait, ses yeux clignaient et lou- — Il ne faut pas avoir p e u r ! dit André. Cela ne sert chaient de côté et d'autre, comme si elle cherchait à rien. • - . ' quelqu'un dans la rue. _ — Tu n'as même pas p r é p a r é le samovar : s'écria
— Et moi je ne sais rien, et je ne t'ai rien dit, ma Pavel.
bonne, je ne t'ai même pas vue aujourd'hui, tu com- La mère se leva et, m o n t r a n t les livres, elle expliqua prends ? avec embarras :
Elle disparut. — C'est à cause d'eux... Pélaguée ferma la fenêtre et se laissa tomber sur une Le Petit-Russien et Pavel éclatèrent de rire, ce qui
chaise, la t ê t e ' v i d e , cans forces. Mais la conscience du soulagea Pélaguée. Puis son fils p r i t quelques-uns des danger qui menaçait son fils, la fit se lever soudain; elle volumes et sortit p o u r les cacher dans la cour; André s'habilla à la hâte; s'enveloppa la tète d'un châle et se mit en devoir d'allumer le samovar et dit : courut chez Fédia Mazine, qui était malade et gardait la —- Il n'y a rien de terrible à cela ; seulement, on est chambre. Quand elle entra, il était assis p r è s de la honteux de penser que les gens s'occupent de bêtises fenêtre et lisait en berçant de sa main gauche la main pareilles. Il viendra des hommes gris, avec un sabre droite dont le pouce se tenait écarté des autres doigts. au côté, des éperons aux talons, et ils fouilleront par-A l'ouïe de la mauvaise nouvelle, il se leva 'vivement, tout. Ils regardent sous les lits et sous le poêle; s'il s- m visage devint blême. y a une cave, ils y descendent; s'il y a un grenier, ils y
— Quelle histoire!... et moi qui. ai un 'abcè? eu montent. Les toiles d'araignée leur tombent sur le
d*oigt ! grogna-t-il. museau et ils ruent. Ils s'ennuient, ils ent honte, c'est
— Que faut-il faire ? demanda la mère en essuyant pourquoi ils font semblant d'être trèà méchants et se
d'une main tremblante la sueur de son visage. montrent très irrités contre les gens. Leur besogne est
— Attendez... n'ayez pas peur ! répliqua Fédia, en malpropre et ils le savent. Une fois, ils sont venus
caressant ses cheveux bouclés de sa main valide. perquisitionner chez moi, n'ont rien trouvé et sont
— Mais vous avez p e u r vous-même ! s'écria-i-eHc. repartis... une autre fois, ils m'ont pris avec eux. Puis,
' — Moi ? on m'a mis en prison et j ' y suis resté quatre mois. De
Les joues du jeune homme rougirent brusqueroeni, temps à autre, on venait m e p r e n d r e et l'on me faisait
et il dit en souriant avec embarras : traverser les rues avec une escorte de soldats; on me
— Oui, c'est vrai, de p a r le diable !.'.. Il teat p r é v e n i r demandait toute sorte de choses. Ce ne sont pas des
Pavel... Je vais lui envoyer quelqu'un... Rentrez chez êtres intelligents, ils ne savent ps... parler d'une m a n i è r e vous... ce ne sera r i e n . . . On ne nous battra paSj, voyons i raisonnable; ensuite ils ordonnaient aux soldats de
Sitôt chez elle, Pélaguée fit un tas de tous les livres, me reconduire en prison. Et c'est ainsi qu'ils vous
les prit sur- ses foras et les transporta dans toute la font aller et venir : il faut bien qu'ils gagnent leurs maison, c h e r c h a n t un coin pour les cacher; elle regarda appointements Enfin, on m'a remis en liberté, et voilà sous le poêle, dans le fourneau, dans le tuyau- du samo- tout ! var et même dans le tonneau plein d'eau. Elle pensait — Quelle manière de parler, mon A n d r é ! s'écria la que Pavel abandonnerait son travail et rentrerait immé- m è r e avec mécontentement. diatement; pourtant, il ne venait pas. A la lin, vaincue Agenouillé devant le samovar, le Petit-Russien souf-p a r la fati,que, elle s'assit sur un banc à la cuisine. flait de tonte sa force dans le tuyau; il leva sa figure,
M A X I M E . G O R K I
rougie p a r l'effort, et demanda en effilant sa moustache Mais « ils * ne vinrent pas cette nuit-là. Le lendemain
de ses deux m a i n s : matin, prévoyant qu'on allait la plaisanter de ses ter-
—• Et comment est-ce que je parle ? reurs, la mère fut la première à rire d'elle-même. — Biais comme si jamais personne ne vous avait
offense !
Il se leva, s'approcha de .la mère et, ayant secoué la
tête, il repartit en souriant :
— Y a-t-îl au monde une âme qui r e soit pas offensée?
Mais on m'a déjà tellement outragé que je suis las de a Ils » arrivèrent au moment où on ne les attendait
me mettre en colère. Que faire, puisque les gens ne peu- pas, presque un mois plus tard. Vessoftchikov, André et
vent agir autrement ? Les outrages me gênent beaucoup, Pavel étaient réunis et parlaient de leur journal. Il
ils m'empêchent de faire mon ouvrage... mais on ne était tard, près de minait.. La mère était déjà couchée,
peut pas les éviter et, quand on s'y arrête, on p e r d elle s'endormait et entendait vaguement les voix sou-
son temps. Telle est la vie ! Autrefois, je me fâchais cieuses et basses des jeunes gens. André se leva soudain,
traversa la cuisine sur la pointe de.-, pieds et ferma dou-
contre les gens... puis quand la réflexion est venue, j'ai
vu qu'ils avaient tous le c œ u r brisé'. Chacun a p e u r cement la porte derrière lui. Dans le corridor résonna
d'être frappé p a r son voisin, aussi tâche-t-il de le frap- le- bruit d'un -seau renversé.' La porte s'ouvrit toute
p e r le premier. La vie est ainsi, petite mère ! grande, le Petit-Russien dit à haute voix :
Ses phrases se déroulaient tranquillement et faisaient — Ecoutez ce bruit d'éperons dans la rue !
s'évanouir l'anxiété de la mère. Les yeux bombés de La mère se leva brusquement, p r i t sa robe d'une main
l'homme souriaient, lumineux et tristes; toute sa per- tremblante; mais Pavel apparut sur le seuil et lui dit
sonne était souple et élastique, quoique dégingandée. avec tranquillité :
— Restez couchée... vous n'êtes pas bien...
La mère soupira et dit avec ardeur : '
On entendit des frôlements furtifs sous l'auvent.
— Que Dieu vous donne le bonheur, mon A n d r é !
Pavel s'approcha de la porte et, la heurtant de la main,
Le Petit-Russien retourna au samovar, s'accroupit de
il demanda :
nouveau et marmotta ;
— Si on me donne le bonheur, je ne le refuserai pas, — Qui est là ?
mais je ne le dc-manderaî pas et je ne le p r e n d r a i Rapide comme l'éclair, une haute silhouette s'enca-
jamais ! dra sur le seuil; il y en avait encore une a u t r e ; les deux
Et il se mit à siffler. gendarmes repoussèrent le jeune homme qu'ils pla-
Pavel revint de la cour. cèrent entre eux; une voix aiguë et irritée résonna:
— Pas ceux que vous attendiez, n'est-ce p a s ?
— On ne trouvera rien ! dit-il d'un ton assuré. .."
Celui qui parlait était un jeune officier, grand et
Il commença sa toilette. Puis, il ajouta en s'essuyant
soigneusement les mains : mince, à la moustache noire. Fédiakine, l'agent de police
— Si vous leur montrez que vous avez peur, maman, du faubourg, se dirigea vers le lit de la mère portant une
ils se diront qu'il y a quelque chose, Et nous n'avons main à la visière de sa casquette, il désigna de l'autre
encore rien fait... rien i Vous le savez vous-même, n s u s la femme couchée en disant avec un regard terrible :
ne voulons rien de m a l ; la vérité et la justice sont de — Voici sa mère, Votre Honneur ! notre côté, nous travaillerons p o u r elles toute notre v i e : Puis, agitant le bras dans la direction de Pavel, il
voilà notre crime ! Pourquoi donc trembler ? ajouta :
— Je p r e n d r a i courage, Pavel, promit-elle. — Et le voilà lui-même ! Puis, tout aussitôt, elle s'écria avec angoisse : —••• Pavel Vlassov ? demanda l'officier en clignant des
yeux.
— S' « i l s » venaient seulement tout de suite !
Le jeune homme, ayant hoché affirmativement la tête, La mère se plaça à côté de Pavel, contre le m u r ;
il continua en effilant sa moustache : comme lui, elle croisa les bras sur sa poitrine et voulut
— Je dois perquisitionner chez toi.., Lève-toi, la examiner l'officier. Ses genoux chancelaient, un brouil-
vieille ! Qui est là-bas. lard voilait ses yeux.
Et jetant un coup d'cssï vers la chambre, il s'y rendit Soudain la voix de Vessoftchikov résonna, tranchante :
à grands pas, — A quoi bon lancer lès livres p a r t e r r e ?
— Votre nom ? l'entendit-on questionner. La mère frémit, Tvériakov hocha la tête, comme si
Deux autres personnages apparurent encore : c'étaient on l'avait frappé à la n u q u e ; Rybine grogna et consi-
le vieux fondeur Tvériakov et son locataire, le chauf- déra attentivement le coupable. feur Rybine, un horrme à chevelure noire et de bonne L'officier cligna des yeux et plongea son regard dans
conduite; ils étaient requis comme témoins p a r la le visage grêlé et immobile du jeune h o m m e . . . Puis ses
police. doigts feuilletèrent encore plus rapidement les pages des
Rybine s'écria d'une voix, épaisse et forte : livres. Par moment, il ouvrait si grand ses yeux gris,
— Bonsoir, Pélaguée i qu'on pouvait croire qu'il souffrait atrocement, qu'il
La mère s'habillait et, p o u r se donner du courage, allait crier, furieux et impuissant contre la douleur.
se disait : — Soldat I dit de nouveau Vessoftchikov, ramasse les
— Voilà encore 1... venir la n u i t ! . . . les gens sont livres...
couchés... et ils arrivent ! . .- Les gendarmes se tournèrent tous vers lui, puis regar-
La chambre semblait petite et une forte odeur de dèrent l'officier. Celui-ci leva encore la tête et, lançant
cirage s'était répandue. Les deux gendarmes et le com- un coup d'oeil scrutateur sur le grêlé, il ordonna en
missaire de police du quartier, Eisliine, enlevaient à nasillant : grand fracas les livres des rayons et les empilaient sur — Hé bien, ramassez les livres 5 ~ la table, devant l'officier. Les deux autres donnaient des L'un des gendarmes se baissa et, tout en examinant
coups de poing contre les murs, regardaient sous les Vessoftchikov du coin de l'oeil, se mit à relever les livres
chaises; l'un se hissa péniblement sur le poêle. Le Petit- en lambeaux. Russien et Vessoftchikov, serrés l'un contre l'autre, se — Il ferait mieux de se taire, chuchota la mère en
tenaient dans un coin; le visage grêlé du second était s'adressant à son fils. couvert de plaques rouges, et ses petits yeux gris ne II haussa les épaules. Le Petit-Russien tendit le cou.
pouvaient se détacher de l'officier. Le Petit-Russien — Qu'est-ce que ces chuchotements ? Je vous p r i e de
tortillait sa moustache, et quand la mère entra dans la vous taire ! Qui est-ce qui lit la Bible, ici ? chambre, il lui fit un signe de tête amical. — Moi, répondit Pavel.
Pour cacher sa terreur, elle se mouvait, non pas de — Ah !... Et à qui sont tous ces livres ?
côté comme d'habitude, mais la poitrine en. avant, ce — A moi ! dit-il encore. qui lui donnait un air d'importance affectée et risible. — Bien ! fit l'officier en s'appuyant au dossier de la
Elle marchait avec bruit et ses sourcils tremblaient. chaise.
L'officier prenait prestement les livres du bout de Il fit craquer les doigts de sa main blanche, allongea
ses doigts blancs et effilés, il les feuilletait, les secouait, les jambes sous la table, lissa sa moustache et interpella
et, d'un geste adroit, les jetait de côté. Parfois, un Vessoftchikov : volume tombait à terre avec un petit bruissement. Tout — C'est toi qui es André Nakhodka ? le monde se taisait, on n'entendait que les reniflements — C'est moi ! répondit le grêlé en s'avançant,
des gendarmes échauffés, le cliquetis des é p e r o n s ; de Le Petit-Russien tendit le bras, l'arrêta p a r l'épaule
temps à autre, une voix demandait : et le fit reculer.
— Tu as regardé ici ? — Il s'est trompé ! c'est moi qui suis A n d r é . . . 58 K A X I M E GOHKï 59
L'officier leva la main et, menaçant Vessoftchikov du genre ot, les d e r n i è r e s années, elle avait même oublié
petit doigt, lui dit : qu'il en existait.
— P r e n d s garde ! — C'est ceux-là que nous inquiétons î pensa-t-eîie.
II se mit à fouiller dans ses papiers. — Monsieur André.Onissimov Nakhodka, fils de père
De ses yeux indifférents, la nuit lumineuse et claire inconnu, je vous arrête !
regardait à travers la fenêtre. Quelqu'un allait et venait — Pourquoi î demanda celui-ci avec calme. devant la maison, et la neige criait sous les pas. — Je vous le dirai plus t a r d ! répondit l'officier avec
— Tu as déjà été poursuivi p o u r délits politiques, une politesse malveillante.
Nakhodka ? demanda l'officier. Et se tournant vers Pélaguée, il lui cria :
— Oui, à Rostov et à Saratov... Seulement là, les g e r - — Sais-tu lire et écrire ?
darmes me disaient « vous ». — Nc.i ! intervint Pavel.
L'officier cligna de l'œil droit, le frotta, puis reprit, — Ce n'est pas toi que j ' i n t e r r o g e 1 fit sévèrement
en découvrant ses petites dents : l'officier; iî r e p r î t :
— Eh bien, Nakhodka, connaissez-vous peut-être, oui, — Réponds, la vieille, sais-tu lire et écrire ?
connaissez-vous les scélérats qui répandent dans la fa- Envahie p a r un sentiment de haine instinctive envers
brique des b r o c h u r e s et des proclamations interdites ? cet homme, la mère se redressa soudain, toute trem-
Le Petit-Russien s'agita, il allait dire quelque chose blante, comme si elle eût plongé dans un fleuve glacé;
avec un large sourire, lorsque la voix énervante de sa balafre devint écarlate et son sourcil s'abaissa. ,
Vessoftchikov résonna de nouveau : — Ne criez pas S dit-elle en tendant le bras vers
—• C'est la première fois que nous voyons des scélé- l'officier. Vous êtes encore jeune, vous ne savez pas
rats 1 ce que c'est que la souffrance...
Le silence se fit p e n d a n t un instant. — Calmez-vous, maman ! interrompit son fils,. La balafre de la mère pâlit, tandis que son sourcil — Il vaut mieux retenir son c œ u r et se taire 1 con-
droit remontait. La barbe noire de Rybine se mit à seilla le Petit-Prussien. trembler d'une manière b i z a r r e ; il baissa la tête et étira — ' A t t e n d s , Pavel ! s'écria la mère avec un élan vers
lentement sa moustache % la table... Pourquoi arrêtez-vous les gens î .
— Faites sortir cet animal ! ordonna l'officier. — Ça ne vous regarde p a s . . . taisez-vous ! cria l'offi-
Deux gendarmes saisirent le jeune homme sous le cier en se levant. Ramenez Vessoftchikov !
b r a 3 et l'entraînèrent dans la cuisine. Là, il parvint à Et il se mit à lire un papier, en l'élevant à la hauteur .
s'arrêter, et, se retenant au plancher de toute 5a force de son visage. de ses pieds, il s'écria : On introduisit le jeune homme,
— Attendez, je veux mettre mon manteau ! •' ' • — Enlève ta casquette ! cria l'officier, i n t e r r o m p a n t
Le commissaire de police, qui avait été fouiller dans sa lecture.
la cour, revint en disant : Rybine s'approcha de Pélaguée et, la poussant de
— Il n'y a rien, nous avons regardé partout. l'épaule, lui dit à voix basse : — Bien entendu ! s'exclama l'officier avec ironie. Je — Ne vous échauffez pas, la mère !
le savais bien ! Nous avons affaire à un homme expé- — Comment pourrais-je enlever ma casquette quand
rimenté ! on me tient les mains ? demanda Vessoftchikov.
La mère écoutait cette voix faible, frémissante et L'officier lança le procès-verbal sur la table.
cassante; et quand elle considérait le visage jaunâtre — S i g n e z ! fit il brièvement. de l'homme, elle sentait que c'était un ennemi, un en- La mère regarda les assistants signer le document,
nemi impitoyaole, au c œ u r plein de mépris pour le peu- son excitation était tombée, le courage iui manquait;
ple. Jadis, elle n'avait vu que peu de personnes de ce à'amères larmes d'impuissance et d'humiliation mon- 60 IA M È R E
— On te p r e n d r a aussi... on te p r e n d r a aussi 1 Pour-
talent à ses yeux. P e n d a n t les vingt années de ss vie
quoi Vessoftchikov -u-l-il été grossier ?...
conjugale elle avait pleuré des larmes de ce genre; mais
elle avait presque oublié leur brûlure cuisante depuis — Il a eu p e u r probablement dit Pavel à voix
son veuvage. L'officier la r e g a r d a et fit avec u n e gri- basse. Il ne faut pas leur p a r l e r . . . on ne peut rien faire
mace dédaigneuse : avec e u x ! Ils sont incapables de c o m p r e n d r e . . .
— Ils sont venus, ils l'ont pris, ils l'ont emmené !
— Vous hurlez t r o p tôt, ma bonne ! Vous verrez, ii
chuchota la mère, en agitant les bras.
ne vous restera plus assez de larmes pour l'avenir.
Son fils lui restait. Le c œ u r de Pélaguée se mit à
Elle lui répondit, de nouveau irritée :
battre plus tranquillement; sa pensée s'immobilisait
— Les mères ont assez de larmes p o u r tout... p o u r
devant un fait qu'elle ne pouvait concevoir.
tout 1 Si vous en ave?, une, elle doit certainement le
savoir ! — Il se moque de nous, cet homme jaune, il nous
L'officier plaça vivement ses papiers dans un porte- menace...
feuille tout neuf, à la serrure étincelante. Il dit en "~ Assez, mère ! dit soudain Pavel avec décision.
Viens, rangeons tout cela...
s'adressant au commissaire de police :
— Us sont tous d'une indépendance révoltante, les Il lui avait dit « m è r e » et «lu'», comme ii le faisait
uns comme les a u t r e s ! . . . quand il devenait plus démonstratif. Elle s'approcha de
— Quelle insolence ! marmotta le commissaire, lui, le regarda en face et demanda à voix basse : — Marche 1 commanda l'officier. — Ils t'ont numilié ? — Au revoir, André, au revoir, Nicolas ! dit Pavel — Oui ! répliqua-t-iî. C'est pénible... j'aurais p r é -
avec chaleur en s e r r a n t . l a main de ses camarades, férer aller avec eux...
—• Oui, parfaitement, au revoir î déclara l'officier Il sembla à la mère qu'il avait les larmes aux y e u x ;
avec ironie. et pour le consoler de son chagrin, qu'elle devinait va-
S?ns parler, Vessoftchikov serrait la main de la mère guement, elle dit en s o u p i r a n t :
de ses doigts courts. Il respirait f. g r a n d ' p e i n e ; son — Patience... tu-seras p r i s aussi ! gros cou était congestionné, ses yeux brillaient de rage. — Je le sais, répondit-il. ' -•
Le Petit-Pussien souriait et secouait la tête; il dit quel- Après un instant de silence, la mère ajouta avec un
ques mots à Pélaguée; elle fit I_- signe de la i r o i x sur accent de tristesse.: lui, en lui r é p o n d a n t : — Comme tu es cruel, mon fils ! Si seulement tu me
— Dieu reconnaît les justes ! calmais... Mais non, je dis des choses terribles, et tu
Enfin la troupe des hommes aux capotes grises dis- m'en réponds de plus terribles encore î
parut au coin de la maison, avec un cliquetis d'épe- Il lui jeta un coup d'œil, s'approcha d'elle, et lui dit
rons. Rybine fut le dernier à sortir; ses yeux noirs à voix basse : scrutèrent Pavel; il dit d'un air pensif : — Je ne sais pas vous r é p o n d r e , maman î Je ne peux
—: Eh bien, adieu l pas mentir ! Il faut vous y habituer... Et il s'en alla sans se presser, en toussant dans s*; Elle soupira et se tut; puis, elle reprit, frissonnante :
barbe. — Et rrii sait ? on dit- qu'ils torturent les gens, qu'ils
Les mains croisées derrière le dos, Pavel 'je mil H leur déchirent le corps en lambeaux et leur brisent les
aller et venir à pas lents, entre les paquets de linge et. or Quand j'y pense j ' a i peur, Paye!, mon, chéri...
ce livres qui gisaient sur le soi; il s'écria d'une voix — - lis broient l'âme et non le corps... C'est encore
sombre : plus douloureux que la torture, quand on touche à votre
—- Tu as vu comment cela se passe ? iii>ft ;;%'ec des mains sales. Tout en considérant la chambre m désordre d'un
air déconcerté, la m è r e chuchota, angoissée •
d'athlète, inspirait la sympathie p a r sa fermeté assurée.
, -X I La mère s'en alla dans la cuisine p r é p a r e r le samovar.
Rybin: s'assit, caressa sa moustache, et, s'accoudant sur
Le lendemain matin, on apprit que Boukine, Samoï- la table,, s.----^-eloppa Pavel du regard.
iov, Somov et cinq autres personnes encore avaient été — Ainsi donc... commcnça-t-il, comme s'il reprenait
arrêtées. Le soir, Fédia Mazine accourut : on avait per- Une conversation interrompue. I) faut que je te parle
quisitionné chez lui aussi; il était satisfait de lu chose ouvertement. Je t'ai longuement examiné avant de venir
et se considérait comme un héros, chez toi. Nous sommes presque voisins, ''ai vu que tu
— Tu as eu peur, Fédia ? demanda la mère. recevais beaucoup de monde et que personne ne s'eni-
Il pâlit, sou visage se creusa, ses narines frémirent. vrait, ni ne faisait de scandale. Ça, c'est la première
-— J'ai eu p e u r d'être frappé par l'officier ! II avait chose. Quand les gens se conduisent bien, on les re-
line barbe foncée, iî était gros; ses doigts étaient ve- marque du coup, on voit tout de suite ce qu'ils sont.
lus, il portait des lunettes noires, ou aurait dit qu'il lui Moi aussi, j'attire l'attention parce que je vis à l'écart,
manquait des yeux. Il a crié, frappé du pied : J e te sans commettre de vilenies... ferai p o u r r i r en p r i s o n ! m'a-t-il dit... E t ' m o i , oa ne Il pariait lentement, avec aisance; il avait des accents
m'a jamais battu, ni mon père, ni ma mère, parce que qui donnaient confiance en lui. j'étais fils unique et qu'ils m'aimaient. On bat tout" le — Ainsi donc, tout le monde parle de toi. Mon pro-
monde, m r i s moi, jamais on ne m'a touché... priétaire t'appelle « h é r é t i q u e » , parce que tu ne vas
Il ferma p e n d a n t un instant ses yeux rougis et serra pas à l'église. Je n'y vais pas non plus. Ensuite ces
les lèvres; d'un geste r a p i d e , il rejeta ses cheveux en feuilles, ces papiers sont survenus... C'est toi qui as eu
a r r i è r e et dit en regardant Pavel : cette idée '?
— Si quelqu'un me frappe, je me plongerai en lui — Oui ! répondit Pavel sai:s détacher son regard ila
comme un couteau, je le déchiquetterai avec mes visage de Rybine. dents... Il vaudrait mieux m'assommer du c o u p ! . . . Celui-ci le fixait aussi.
; —-. Tu es bien maigrelet rt chétif ! s'écria là mère. — Allons donc ! s'écria la mère inquiète en sortant
Gomment pourrais-tu te Lattre ? de la cuisine, tu n'étais pas seul...
— Et pourtant je me battrai ! répondit Fédia à voix Pavel sourit, Rybine également.
basse. — Ah ! fit celui-ci.
Lorsqu'il fut p a r t i , la m è r e dit à soir fils : La mère renifla avec bruit et sortit, un peu irritée
— Il sera brisé avant tous les autres... qu'ils n'eussent pas-fait attention à ses paroles. Pavel garda le silence. — C'était une bonne idée, ces feuilles... Elles trou-
Quelques minute,'! plus tard, la porte de la cuisinp blent le peuple... Il y en a eu dix-neuf !
s'ouvrit lentement et Rybine entra, — Oui ! répondit Pavel.
— Bonsoir ! fit-il en souriant, c'est encore m o; . Hier — J e les ai donc toutes lues, i Bon... Il s'y trouve des
soir, on m'a obligé de v e n i r ; ce soir, je viens de moi- choses incompréhensibles, superflues; quand l'homme
même, oui ! parle beaucoup, il lui arrive de parler p o u r r i e n . . .
Il secoua la main de Pavel avec force, p r î t I« tnftre Rybine sourit, il avait les dents blanches et. saines.
p a r Pépaule. en demandant : — Ensuite, cette perquisition, c'est elle surtout qui
—- M'offres-tu du thé ? m'a prévenu en ta faveur. Et toi, comme le Petit-Russien
Pavel examina en silence le large visage biHiné de soa et Vessoftchikov, vous vous êtes tous montrés...
hôte, son épaisse barbe noire et ses yeux intcJligcate. Il Gomme il ne trouvait pas l'expression voulus, il sa
y avait quelque chose de grave dans ïem regard cn.'me; tut, jeta un coup d'oeil vers la fenêtre et frappa fn
toute la personne ân nouveau venu, à."la carrure goigt sur la table.
64
— Vous avez montré, votre décision. C'est comme si vailleurs de l'étranger opposaient à ceux qui voulaient
vous aviez dit : Faites votre ouvrage, Votre Honneur, limiter leurs droits, Rybine souriait parfois; puis il
nous, nous ferons le nôtre !... Le Petit-Russien i'rappaitr sdu doigt sur la table, comme pour ponctuer le s i est
un brave garçon. Quelquefois, à la fabrique !. i écoutais discours de Pavel. Mais il ne s'écria pas une seule fois :
parler et je pensais : « Celui-là on ne pourra pas l'écra- — C'est comme ça 1 ser; la mort seule le vaincra. Il en a des muscles, ce Pourtant il dit à mi-voix après un petit r i r e : type î » Tu me crois, Pavel ? — Hé ! iu es encore jeune 1... Tu ne c o n n u s pas les
— Oui 1 répondit le jeune lion:me en hochant la tête. gens ! —- Bon... J'ai quarante ans, j ' a i le double de ton âge, Pavel, debout devant lui, répliqua gravement :
j'ai lu vingt fois plus de choses que toi. J'ai été soldat — Ne parlons pas de la jeunesse, ni de la vieillesse.
p e n d a n t plus de trois a n s ; j ' a i été marié deux fois, ma Voyons plutôt quelle trpinion est la meilleure ? première femme est m o r t e ; l'autre, je l'ai quittée. J'ai — Ainsi donc, d'après toi, on se serait servi de Dieu
été au Caucase, j ' a i vu les doukhobors... Ils n'ont pas su lui-même pour nous tromper ? C'est comme cela. Je
vaincre la vie, frère, oh ! nou ! crois aussi que notre religion est nuisible et erronée.
La mère écoutait avec avidité ces paroles; il lui était La raëre s'interposa. Quand son fils parlait de Dieu,
agréable de voir un homme d'âge respectable venir à des choses "sacrées e t - c h è r e s qui se reliaient à la foi
son fils comme p o u r se confesser. Mais elle trouvait que qu'elle avait en son créateur, elle essayait toujours ds
Pavel traitait son hôte avec trop de sécheresse et> p o u r rencontrer le regard de Pavel pour lui demander taci-
effacer cette impression, elle demanda à Rybine : tement de ne p a s déchirer son c œ u r avec des paroles
— Tu mangerais peut-être quelque chose, Mikhaïl d'incrédulité, tranchantes et aiguës. Mais, elle sentait
Ivanovitch ? que. malgré son .scepticisme, son fils était croyant et .
cela la tranquillisait.
— Non, merci, mère î J'ai déjà soupe. Ainsi donc,
Pavel, tu penses que la vie ne va pas comme il faudrait'? — Comment pourrais-je comprendre ses pensées ? se
Le jeune homme se leva et arpenta la pièce, les bras disait-elle.
croisés derrière le dos, Elle se figurait qu'il devait être désagréable et outra-
-—Non, elle va bien ! répondit-il. Ainsi, elle vous a geant pour Rybine, un. ho'mirie d'âge mûr, d'entendre
conduit à moi, maintenant que vous avez l'âme ouverte. les paroles- de Pavel. Mais quand l'hôte eut tranquille-
Elle nous unit peu à peu, nous tous qui travaillons sans ment posé cette question à Pâveî, elle perdit patience :
cesse; le temps viendra où elle nous unira tous 1 Les — Soyez donc plus, prudents en ..parlant de Dieu !
choses sont arrangées d'une manière injuste et pénible dit-elle brièvement, mais avec obstination. Faites comme
pour nous; mais la vie elle-même nous ouvre les yeux, vous voudro.... nous découvre son sens amer; c'est elle-même qui Puis, après avoir r e p r i s haleine, elle continua avec
montre à l'homme comment ii doit en diriger le cours. plus de force encore :
— C'esi vrai ! Mais attends ! interrompit Rybine. Il -— Sur qui m'appuierai-je dans mon chagrin, moi qui
faut renouveler l'homme, voilà ce que je crois î Quand suis vieille, si vous m'enlevez mon Dieu ? on attrape la gale, on se baigné,, on se lave, on met des Ses yeux se remplirent de larmes. Elle lavait la vais-
vêtements p r o p r e s et on guérit, n'est-ce pas ? Et quand selle ïr?ec des doigts tremblants. c'est le c œ u r qui est attaqué, il faut en arracher la — Vous ne-m'avez- pas compris, maman i dit douce-
peau, quand même on saignerait, il faut le laver, le vêtir ment . Pavel. ' -à neuf, n'est-ce pas ? Mais comment purifier l'homme - - E x c u s e - n o u s , mère I ajouta Rybine d'une voix
en dedans ? Hein ? lente et épaisse, et 11 jeta u n coup d'oeil à Pavel eo sou-
"'avel parla avec a r d e u r de Dieu, de l'empereur, des riant. .J'ai oublié que tu étais trop vieille -pour qu'on te
autorités, de la fabrique, de la résistance que les tra- coupe tes v e r r u e s ! .-66 M A X I M E G O R K I LA MÈRE 67
— Je ne parlais p a s du Dieu bcn et miséricordieux Dieu vit en cous est attaquée, s'il tombe de l'âme, une
auquel vous croyez, continua Pavel, mais de celui dont plaie se formera, voilà ! il faut inventer une foi nou-les prêtres nous menacent comme d'un bâton... au nom velle, Pavel... Il f'iut créer un Dieu juste pour tous, un duquel on veut forcer la totalité des hommes à se sou- Dieu qui ne soit ni ua juge, ni un guerrier, mais l'ami mettre à la volonté mauvaise de quelques-uns... des hommes !
— C'est comme ça, oui ! s'exclama Mybine, en frap- — Mais c'est ce que fut Jésus ! s'écria Pavel.
pant du doigt sur la table. On nous a changé Dieu lui- — Attends ! Jésus n'était pas ferme d'esprit... « Eloi-m ê m e ; tout ce qu'ils ont entre les mains, nos ennemis le gne de moi cette coupe », a-t-il dit. Et il reconnaissait dirigent contre nous. RappeJie-toi, mère, Dieu a créé César... Dieu ne p e u t reconnaître une autorité humaine l'homme à son image, donc il re-semble à l'homme, si léguant sur les hommes, car c'est Lui qui est la Toute-l'homme lui ressemble ! Mais nous, ce n'est plus à Dieu Puissance î II n'a pas divisé son âme en partie divine que nous ressemblons, mais à des bêtes sauvages... Â et en partie humaine, et puisqu'il a confirmé sa divi-l'église, c'est un épouvantai! qu'on nous montre à sa nité, il n'a besoin de rien d'humain. Jésus a aussi re-place... Il faut transformer Dieu, mère, il faut le purifier! connu comme légitimes le commerce... et le mariage... On l'a revêtu de mensonge et de calomnie, on a mutilé Et c'est injustement qu'il a condamné le figuier; celui-ci son visage pour tuer notre âme... était-il coupable de sa s t é r i l i t é ? Ce n'est pas non
Il parlait à Voix basse, mais avec une netteté éton- plus par sa p r o p r e faute que l'âme ne porte p a s de
n a n t e ; chacune de ses paroles portait à la mère un coup bons fruits... Est-ce moi qui ai semé le ma], en elle ? douloureux. Elle était effrayée par ce grand visage taci- Ainsi,.,
turne encadré d'une barbe noire, et le sombre reflet de Les deux voix r é s o n n a i e n t sans Interruption dans la ses yeux lui devenait insupportable. , pièce, comme si elles s'enlaçaient et se combattaient en
— Non, j ' a i m e mieux m'en aller ! dit-elle en secouant an jeu animé et passionnant. Pavel allait et venait à
la tête. Je n'ai pas la force d'écouter dés choses pa- grands pas, et le plancher grinçait sous ses pieds. Quand reilles... je ne peux pas... il parlait, tous les sons se fondaient dans le bruit de sa
Et elle s'enfuit dans la cuisine, tandis que Rybine voix; quand Rybine répliquait avec calme et tranquil-
s'écriait : lité, on entendait lé tic-tac du balancier et le sec-cra-
— Tu vois, Pavel! Ce n'est pas p a r la tête, c'est par le quement, du gel qui frôlait de ses griffes aiguës les m u r s
cœur qu'il faut commencer... Le cœur, c'est un endroit de la maison. .
de l'âme humaine sur lequel il ne pousse rien que... — J e vais te p a r l e r comme un vrai chauffeur que je
— Que la raison J acheva Pavel avec fermeté. C'est sais : Dieu ressemble au feu. Gui, c'est comme ça. II
la raison seule qui affranchira l'homme, n'affermit rien, il ne Je peut p a s . . . Il brûle et fond en
— La raison ne donne pas l a puissance, répliqua éclairant... Il allume les églises, mais ne les, construit
Rybine d'une voix vibrante et obstinée. C'est le cœur pas. Il vit dans le cœur. 11 est dit : « Dieu est le Verbe » qui donne la force, et non pas le cerveau ! et le Verbe c'est, l'esprit.
La mère s'était déshabillée et couchée sans avoir fait — La raison ! corrigea Pavel avec obstination.
ses prières. Elle avait froid et se sentait mal à î'aiss. — C'est comme ça I Donc, Dieu est dans le c œ u r , et Rybine, qui lui avait semblé si sensé, si posé au début, dans la raison, et non pas dans l'église. Et voilà la excitait en elle une sourde hostilité. misère, la douleur et tout le malheur de l'homme : c'est
— H é r é t i q u e ! a g i t a t e u r ! pensa-t-elîe en prêtant que nous sommes tous arrachés de nous-mêmes ! Le
l'oreille à la voix sonore qui sortait avec aisance d'unr cœur est repoussé p a r la raison, et la raison est p a r t i e . . . poitrine large et bombée. Il avait bien besoin de venir ! L'homme n'est plus-un..-. Dieu unit l'homme en un tout...
Et Rybine disait, tranquille et. sûr : en un globe... Dieu crée toujours des choses rondes : — Un lieu, saint ne' peut rester vide, La place où ainii;-la terre, lea étoiles; tout ce qui est. visible.-.; ce qui est aigu, c'est l'homme qui Ta fait... Quant à l'église,
— IL est resté le même qu'à la maison. Il est gentil
c'est le tombeau de Dieu et de l'homme... avec tout le monde, chacun plaisante avec lui. On dirait
La mère s'endormît, elle n'entendit pas sortir lubir.e... qu'il a toujours le c œ u r en fête... La vie lui est pénible,
Celui-ci revint souvent, r Quand l'un ou iV.ilre des il souffre, mais il ne veut pas le montrer.
camarades de Pavel se trouvait la, le chauffeur s'asseyait
— C'est comme ça qu'il faut faire ! répliqua Rybine.
dans un coin et gardait le silence; de temps à autre, il Sous sommes tous enveloppés dans le chagrin comme
disait : dans une st-conde peau... nous respirons le chagrin,
— Voilà... C'est comme ça î nous nous revêtons de c h a g r i n . . . l i a i s il n'y a pas de
Une fois, il promena son regard noir sur les assistants, quoi se vanter... Tout Je monde n'a pas les yeux crevés,
et s'écria d'un ton mécontent : il y en a qui se les ferment eux-mêmes... voilà ! Mais
— Il f-nit parler de ce qui est; ce qui sera, nous ne quand-on est bête... il faut s'attendre à souffrir...
le savons pas ! Quand le peuple sera,libre, il v«.rra l'ii-
même ce -qu'il aura-de mieux à faire... On lui a fourré
dans la tête déjà assez de choses qu'il ne voulait pus !