La Mère

Maxime Gorki · Chapitre 2 sur 12 · partie 2/3

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La Mère

K Maxime Gorki

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Voulez-vous du thé ? sation. — Comment, en p r e n d r e tout seul ? répondit-il en —• Pourquoi êtes-vous triste André ? demanda la

haussant les épaules. Quand nous serons tous réunis, jeune fille. vous nous en offrirez... — Comme ça ! répondit le Petit-Russien à mi-voix.

De nouveau, on entendit des pas, la porte s'ouvrit La veuve a de bons yeux et je pensais que, peut-être,

brusquement, la mère se leva. Mais à son grand éton- ceux de ma mère sont pareils... Je pense souvent à

nement, ce fut une jeune fille légèrement et pauvrement ma mère, vous savez... il me semble toujours qu'elle est

vêtue, de petite taille, à physionomie de paysanne, qui vivante... entra dans la cuisine. La visiteuse, dont les cheveux — Vous disiez qu'elle était morte... blonds formaient une épaisse natte, demanda : — Non, c'est ma mère adoptive... Je parle de ma

— Je ne suis pas en retard ? vraie mère... .se me figure qu'elle demande l'aumône

— Mais non ! répondit le Petit-Russien, resté dans quelque part à Kiev et qu'elle boit de l'eau-de-vie...

la chambre. Vous êtes venue à pied ? — Pourquoi ?

— Bien entendu ! Vous êtes la mère de Pavel — Comme ça... Et quand elle est ivre, les agents de

Mikhaïlovitch ? Bonsoir ! Je m'appelle Natacha. police la frappent au visage...

— Et du nom de votre père ? demanda la mère. — Ah ! le pauvre homme ! pensa la mère en sou-

Vassilicvna. Et vous ? pirant.

Natacha se mit à parier rapidement, mais à mi-voix. sachant comment lui exprimer sa reconnaissance de

Puis ia voix sonore du Petit-Russien résonna de quelque chose qu'elle ne comprenait pas encore. nouveau : — Non, c'est "inutile, répondit Pavel en enlevant sdn

— Vous êtes encore jeune I vous n'avez pas beaucoup manle-.ui, et il lui sourit avec bonté.

d'expérience 1 Chacun a une mère, et pourtant les gens Soudain, l'idée lui vint que son fils avait exagéré à sont mauvais. Iî est difficile d'accoucher, mais il est dessein le danger de la réunion pour se. moquer d'elle. encore plus difficile d'enseigner le bien à l'homme. — Et c'est ceux-là qui sont des gens dangereux ?

— Voyez-vous ! s'exclama intérieurement la mère. — Parfaitement ! dit Pavel en passant dans la Elle aurait voulu pouvoir répondre au Pétit-Russien, chambre.

lui dire que, elle, p a r exemple, aurait été heureuse — Ah ! fit la mère, le suivant d'un regard caressant. d'enseigner le bien à son fils, mais qu'elle ne savait Et en elle-même elle pensa : rien elle-même.

— C'est encore un enfant î

Mais la porte s'ouvrit lentement et livra passage à

Vessofchikov, fils du vieux voleur Danilo, et misan-

thrope célèbre dans tout le faubourg. Il se tenait

toujours à l'écart et chacun se moquait de lui à ce V I propos. La mère demanda, é t o n n é e :

— Que veux-tu ?

Lorsque l'eau du samovar fut en ébullition, elle le

Il la regarda de ses petits yeux gris, essuya de la

porta dans la chambre. Les hôtes étaient assis autour

large paume de sa main son visage grêlé aux larges

de la table; Natacha, un livre à la main, s'était placée

pommettes et, sans r é p o n d r e à la salutation de Pela-

(ions le coin sous la lampe.

gués, il demanda d'une voix sourde :

— Afin'de c o m p r e n d r e pourquoi les gens vivent si

— Pavel est à la maison ? mal..., disait Natacha. — Non.

— Et pourquoi ils sont si mauvais..., intervint le

II jeta un coup d'œil dans la chambre et y pénétra

en disant : Petit-Russien.

— Bonsoir, camarades... — Il faut voir comment ils ont commencé à vivre... —- Lui aussi !... Est-ce possible ? pensa la mère avec — Regardez, mes enfants, regardez, chuchota la

hostilité. mère, en p r é p a r a n t le thé.

Et elle fut très étonnée de voir Natacha t e n d r e la Tous se turent.

main au nouveau venu avec un air joyeux et affec- — Que dites-vous, maman ? demanda Pavel en fron-tueux. çant le sourcil.

Puis survinrent deux autres jeunes gens, des enfants — M o i ?

presque. La mère connaissait l'un d'eux : c'était le Voyant tous les yeux fixés sur elle, elle expliqua avec neveu de F é d o r Sizov, vieil ouvrier de la fabrique; embarras : il avait les traits aigus, un front très haut et des —- Je me parlais à moi-même... je disais : regardez ! cheveux bouclés. L'autre, aux cheveux plats, lui était Natacha se mit à rire, ainsi que Pavel; le Petit-inconnu, mais ne la terrifiait pas, il paraissait' mo- Russicn s'écria : deste. Enfin, Pavel revint, accompagné de deux cama- • - Merci, petite mère, pour le thé ! r a d e s ; elle les reconnut; c'étaient deux ouvriers de la — Vous ne l'avez pas encore bu et vous remerciez fabrique. Son fils lui dit aimablement : déjà ! répliqua-t-eile.

—: Tu as p r é p a r é le thé ? Merci ! Puis elle ajouta en regardant son fils :

— Je -ne.vous gêne pas ?

— Faut-il acheter de l'eau-de-vie ? proposa-t-elle, ne

Ce fut Natacha qui répondit :

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— Comment pouvez-vor.s gêner vos hôtes, vous qui- visage appuyé dans ses mains. Un des jeunes gens

ètes la maîtresse ' de maison ? venus avec Pavel était roux, frisé et m i n c e ; ses yeux

Et elle s'écria, d'une voix enfantine et plaintive : s verts avaient une expression joyeuse; i l avait envie de — Chère âme ! donnez-moi vite du thé S Je tremble dire quelque chose et faisait des gestes d'impatience;

de froid... j ' a i les pieds gelés... l'autre, aux cheveux blonds et courts, se caressait la

— Tout de suite ! tout de suite ! dit vivement tête en regardant le p l a n c h e r ; son visage n'était pas

Pélaguée. visible.

Après avoir bu- son thé, Natacha soupira bruyam- Il faisait chaud dans la chambre, ce qui était tout

ment, rejeta sa natte par-dessus l'épaule et ouvrit un particulièrement agréable ce soir-là. Dans le gazouil-gros livre illustré à couverture jaune. La mère rem- lement de la voix de Natacha, mêlé à la chanson plissait les verres, s'effofçant-de ne pas les entre-cho- tremblante du samovar, la mère se rappelait les soi-quer et écoutait, avec toute l'attention dont son cerveau rées bruyantes de sa jeunesse, les mots grossiers des peu habitué à travailler était capable, la lecture har- garçons, qui puaient l'alcool, leurs plaisanteries cyni-monieuse de la jeune fille. La voix sonore de Natacha ques. A ces souvenirs, son c œ u r humilié se serrait de se mêlait à la petite chanson pensive du samovar; et pitié pour elle-même. dans la c h a m b r e se déroulait et frissonnait comme un

Elle revécut en pensée le moment où son m a r i dé-

ruban magnifique, l'histoire simple et claire des sau-

funt l'avait demandée en mariage. C'était pendant une

vages qui vivaient dans les cavernes et assommaient

soirée; il l'avait arrêtée dans un corridor obscur,

les bêtes avec des pierres. C'était comme une légende;

l'avait serrée contre le mur de toute sa force, et lui

à plusieurs reprises, la mère jeta un coup d'œii sur

avait proposé d'une voix sourde et irritée :

son fils, désireuse de savoir ce qu'il y avait de défendu

— Veux-tu le m a r i e r avec moi ?

dans cette histoire de sauvages. Mais bientôt, elle cessa

Elle s'était sentie outragée; ii lui faisait mal en lui

d'écouter et, sans qu'on s'en aperçut, se mit à examiner

pétrissant la poitrine de ses gros doigts, il reniflait

ses hôtes.

et lui envoyait au visage son haleine chaude et humide.

Pavel était assis à côté de Natacha; c'était le plus

Elle essaja d e s'arracher à son étreinte, de lui échap-

beau de tous. La jeune fille, penchée sur son livre, per... '

remontait souvent les cheveux fins et bouclés qui lui

— Où vas-tu î hurla-t-il. Réponds-moi d'abord !

tombaient sur le front. Parfois, elle secouait la têle, et,

Elle avait gardé le silence, haletante de honte et de

avec un regard caressant à ses auditeurs, elle ajoutait

colère.

quelques remarques en baissant la voix. Le Petit-

•— Ne fais pas d'embarras, nigaude ! Je Vous con-

Russien avait appuyé sa large poitrine contre le coin

nais, vous autres ! Au fond, tu es bien contenté...

de la table; il effilait sa moustache, dont il essayai!

Quelqu'un ayant ouvert une porte, il avait quitté la

d'apercevoir les pointes en louchant. Vessoftchikov

jeune fille sans se hâter en disant : •

était assis sur une chaise,.raide comme un mannequin,

— Je t'enverrai d e m a n d e r en mariage dimanche.

les mains posées sur les genoux; son visage grêlé,

Il avait tenu parole.

dépourvu de sourcils, orné d'une maigre moustache,

était immobile comme un masque. Sans mouvoir ses Pélaguée ferma les yeux et soupira profondément. yeux étroits, il. contemplait obstinément ses traits que — Je n'ai p a s besoin de savoir comment les hommes réfléchissait l e . e n i v r e brillant du samovar; il paraissait ont vécu, mais comment il faut vivre, dît soudain ne pas respirer. Le petit Fédia écoutait la lecture en Vessoftchikov d'une voix sourde et mécontente. remuant les lèvres; il se répétait les paroles du l i v r e : — Il a r a i s o n ! ajouta le jeune homme roux en se son c a m a r a d e aux cheveux bouclés se penchait, les levant. coudes sur les genoux, et souriait pensivement, le — Je ne suis pas d'accord ! s'écria Fédia. Si nous

voulons aller de l'avant, nous devons tout savoir.

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— C'esi vrai i dit le frisé à mi-voix. — Quand le moment de se battre est venu, on n'a p a s Une discussion animée s'ensuivit. La mère n e com- îe temps de se panser la main ! répliqua sourdement

prenait p a s pourquoi on criait. Tous les visages étaient Vessoftchikov. rouges d'excitation; mais personne n'était i r r i t é ; on — En outre, on nous cassera les os, et avant la bataille n'entendait pas les mots t r a n c h a n t s et grossiers aux- encore ! s'écria gaiement le Petit-Russien. quels elle était habituée. il était déjà passé minuit quand le cercle se dispersa.

—• Ils se gênent devant la demoiselle, conclut-elle. Le jeune homme roux et Vessoftchikov p a r t i r e n t les Elle était charmée par le visage sérieux de Natacha, premiers, ce qui ne plut pas à sa mère. . ... '

qui surveillait attentivement tout le monde, comme si — Voyez-vous comme ils sont pressés ! pensa-t-elle les jeunes gens présents eussent été des enfants p e u r en les saluant. elle. -•- Vous m'accompagnez, André ? demanda Natacha.

— Attendez, camarades ! dit soudain la jeune fille. —- Comment donc ! répliqua le Petit-Russien. Et tous se turent, les yeux tournés vers elle. Pendant que Natacha s'habillait dans la cuisine, la — Ceux qui disent que nous devons tout savoir sont mère lui dit :

dans le vrai. Nous devons nous allumer nous-mêmes à — Vous avez dès bas bien minces p o u r un temps la flamme de la raison pour que les gens obscurs nous pareil i Si vous le permettez, je vous en tricoterai une voient; nous devons r é p o n d r e à tout avec honnêteté, paire eh laine. " avec vérité. Il faut connaître toute la vérité, toui le —..Merci, Pélaguée Nilovna; les- bas, de laine, ça cha-mensonge. • ' . . touille ! répondit la jeune fille en riant.

Le Petit-Russien hochait la tête au rythme des paroles -— Je vous en ferai qui ne. vous chatouilleront pas !

de Natacha. Vessoftchikov, le jeune homme roux et l'ou- dit la mère. vrier venu avec Pavel formaient un groupe distinct; ils Natacha la considéra en clignant un peu; et ce regard déplaisaient à la mère, sans qu'elle sût pourquoi. fixe embarrassa la mère.

Lorsque Natacha eut terminé, Pavel se leva ei de- — Excusez ma bêtise... c'est de bon cœur !..'. ajouta-

manda tranquillement : t-ulîe à voix basse. ' . '

•— Est-ce des repus seulement que nous voulons — Comme vous êtes bonne ! répliqua Natacha, à mi-

être ? — Non ! se répondit-il en regardant avec fermeté voix aussi, en lui serrant la main. le trio, bous voulons être des hommes. Nous devons — Bonsoir, petite m è r e ! dit le Petit-Russien en la montrer à ceux qui nous exploitent et qui nous ferme ni regardant en face; et il-sortit en se baissant, à la suite les yeux, que nous voyons tout, que nous ne sommes ni de Natacha. des idiots, ni des brutes, que ce n'est pas seulement La mère jeta un coup d'oeil vers son fils; debout sur manger que nous voulons, mais aussi vivre comme il le seuil de la chambre, il souriait : convient aux hommes de vivre. Nous devons m o n t r e r —• Pourquoi ris-tu ? demanda-t-ellé avec confusion. aux ennemis que la vie de bagne qu'ils nous ont faite — Comme ça... je suis content ! ne nous empêche pas de nous mesurer avec eux p a r — Je suis vieille et bête... je le sais... mais je com-l'intelligence et de les dépasser par l'esprit... prends quand même ce qui est b i e n ! fit-elle, vexée.

La mère écoutait ces paroles; elle frémissait de'fîeric- — Et vous avez raison ! répliqua-t-iî en secouant la

en entendant son fils p a r l e r si bien. tête. Allez vous coucher... c'est le moment...

— H y a beaucoup de gens repus, mais aucun c ' e i i s — Et pour toi aussi... Je vais tout de suite au l i t -

n'est honnête 1 . dit le Petit-Russien. Construisons ni: Elle tournait autour de la table tout en enlevant la pont qui franchisse le marais de notre infecte vie et qui vaisselle; elle était heureuse : tout s'était bien passé et nous conduise au royaume à venir de la bonté sincère terminé en paix. voilà notre tâche, camarades ! — Tu as eu une bonne idée, mon fils, dit-elle, ce sont

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de braves gens... Le Petit-Russien est bien gentil! Et la — Non ! dit Pavel, d'un ton caressant mais assuré. Je demoiselle... Ah I qu'elle est intelligente ! qui est-ce ? ne veux pas te tromper. Il ne peut pas en être autrement.

—- Une maîtresse d'école, répondit brièvement Pavel, Il sourit et ajouta :

marchant de long en large dans la pièce. — Couche-toi ! Tu es fatiguée ! Bonne nuit !

— C'est pour cela qu'elle est si pauvre !... Ah I qu'elle Restée seule, la mère s'approcha de la fenêtre et re-

est mal habillée ! Elle va p r e n d r e froid i Où sont ses garda dans la rue. Le vent soufflait et chassaiMa neige parents ? " du toit des petites maisons endormies, il battait les

— A Moscou ! . murs en chuchotant on ne sait quoi, tombait à terre, et

Et Pavel, «'arrêtant p r è s de sa mère, lui dit, d'une faisait courir le long de la rue de blancs nuages de

voix basse et sérieuse : flocons secs. .

— Son père est très r i c h e ; c'est un m a r c h a n d de fer — Jésus-Christ, ayez pitié de nous ! pria-t-elle à voix

qui possède plusieurs maisons. Il l'a chassée, p a r c e basse. qu'elle a pris cette voie... Elle a été élevée dans le luxe, Les larmes s'amassaient dans son cœur, l'attente du tous les siens la gâtaient, lui donnaient ce qu'elle vou- malheur dont son fils parlait avec tant de calme et de lait.,., et en ce moment-ci, elle fait sept kilomètres à certitude, frémissait en elle, pareille à un papillon de pied, seule... nuit. Devant ses yeux se déroula une plaine couverte

Ces détails frappèrent Pélaguée. Debout au milieu de de neige. Le vent ébouriffé y tourbillonnait en sifflant.

la chambre, elle regardait, son fils sans mot dire, les Au milieu de la plaine, une petite silhouette de jeune sourcils levés d'étonnement. fille cheminait, solitaire et chancelante. Le vent s'en-

roulait autour de ses jambes, gonflait ses jupes, lui

Puis elle demanda à mi-voix ;

lançait à la figure des flocons cinglants. La marche était

• ~ Elle va en ville ? K difficile pour les petits pieds qui enfonçaient dans la — Oui. neige. Il faisait froid et les ténèbres étaient effrayantes. — A h ! elle n'a pas p e u r ? La jeune fille s'inclinait comme u n brin d'herbe secoué — Non, elle n'a pas peur ! dit Pavel en souriant. par le souffle r a p i d e du verif d'automne. A sa droite,

. — Mais p o u r q u o i ? Elle aurait pu passer la nuit i c i , . dans le marais, une forêt dressait sa sombre muraille,

elle aurait couché avec moi. où les bouleaux et les grêles sapins tremblaient et bruis-,

— Ce n'était pas possible. On l'aurait vue ici demain saient tristement. Bien loin, devant elle, scintillaient les

m a t i n ; et nous n'avons pas besoin de eeia. Ni elle non lumières de la ville.

plus. • — Seigneur ! ayez pitié de nous ! dit encore la mère,

La mère se souvint, regarda vers la fenêtre d'un air frissonnante de froid et de peur.

pensif et r e p r i t doucement :

— Je ne comprends pas ce qu'il y a là de dangereux,

de défendu ? Il n'y a pas de mal à ces choses-là, n'est-ce

pas mon fils ? VII

Elle n'en était pas sûre et elle aurait voulu obtenir

de Pavel une réponse négative. Il la regarda avec calme Les jours glissaient, les uns après les autres; comme et déclara d'un ton ferme : les boules d'un boulier, ils s'additionnaient en semaines

— Nous ne faisons ni ne ferons rien de mal. Et pour- et en mois. Tous les samedis, les camarades se réunis-

tant, c'est la prison qui nous attend, sache-le. saient chez Pavel; et chaque séance était comme une

Les mains de Pélaguée se mirent à trembler. D'une marche d'un long escalier en pente douce qui condui-

voix brisée elle questionna : sait bien loin, on ne sait où, élevant lentement ceux

— PeuMtre... Dieu permettra qu'il en soit autrement. nui montaient, et dont on ne voyait pas le sommet,

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Ces figures nouvelles apparaissaient sans cesse. La — Je suis t r o p vieille pour cela... trop- ignorante,

petite chambre des "Vlassov devenait trop étroite. Nata- trop vieille. : cha continuait à, venir, transie de froid, fatiguée, mais

toujours gaie et animée. La mère lui avait tricoté des ...Pavel parlait beaucoup, il discutait avec une ardeur

bas qu'elle avait voulu mettre elle-même aux petits toujours croissante et... maigrissait. Pélaguée croyait

pieds. Natacha avait r i d'abord, puis s'était l u e ; et remarquer que lorsqu'il causait avec Natacha ou la

ayant réfléchi un instant : considérait, son regard sévère s'adoucissait, que sa voix

— J'avais une bonne, dit-elle à voix basse... elle était se faisait plus caressante, qu'il, devenait plus simple.

aussi étonnamment d é v o u é e ! Comme c'est étrange, — Que Dieu le veuille ! pensait-elle. Et elle souriait

Pélaguée Nilovna;-le peuple a une vie si dure, si pleine à l'idée que Natacha p o u r r a i t devenir sa bru. d'humiliations; et pourtant, il a plus de cœur, plus de Lorsque, dans les réunions, les discussions prenaient

bonté que... les autres. ^ un caractère trop ardent, le Petit-Russien se levait et,

Elle avait agité le bras, en désignant quelque endroit, se dandinant comme le battant d'une cloche, il disait de

très éloigné d'elle. sa voix sonore des paroles claires et simples qui fai-

— Et vous donc ! — lui avait dit la mère de Pavel — saient renaître le calme. Le taciturne Vessoftchikov

vous avez sacrifié vos p a r e n t s et tout le reste... poussait constamment ses camarades à des actes mal

Elle ne p a r v i n t pas à achever sa pensée, soupira et se définis; c'était toujours lui et Samoïlov, le jeune homme

tut en regardant Natacha. Elle lui était reconnaissante roux, qui animaient les discussions. lis avaient p o u r

sans savoir de quoi et restait assise sur le sol, devant la partisan Ivan Boukine, le jeune homme à la tête r o n d e ,

jeune fille, qui souriait,4 pensive, la tête baissée. aux sourcils blancs, et qui semblait délavé p a r le soleil.

— J'ai sacrifié mes parents... avait répété Natacha. Jacob Somov, toujours modeste, p r o p r e et bien coiffé,

Ce n'est pas le plus pénible. Mon père est si stupide parlait peu et brièvement, d'une voix basse et sérieuse.

et grossier... mon frère aussi... et il boit. Ma sœur aînée Avec Fédia Mazine, l'adolescent au grand front, il était

est malheureuse, elle fait pitié. Elle s'est mariée avec toujours du même avis que Pavel et le Petit-Russien.

un homme beaucoup plus âgé qu'elle, très riche, avare Parfois, au lieu de Natacha, c'était Nicolas Ivanovitch

et ennuyeux... Mais c'est maman que je regrelie ! Elle qui venait de la ville. Il portait dès lunettes et avait une

est simple comme vous, toute petite comme une souris... petite barbe blonde. Originaire d'une province éloignée,

Ella court toujours et a p e u r de tout le monde... Quel- il discourait avec un accent particulier et chantant, sur

quefois j ' a i un tel désir de la revoir, ma maman... des thèmes très simples, sur la vie de famille, les en-

— Pauvre petite ! dit la mère de Pavel, en secouant fants, le commerce, l a police, le p r i x de la viande et du

tristement la tête. pain, sur ce qui est la vie de tous les jours. Et en tout il

La jeune fille se redressa soudain et s'écria : découvrait des erreurs, de la confusion, des choses stu-

— Oh ! non ! Il y a des moments où j'éprouve une pides, amusantes parfois, mais toujours désavantageuses

telle joie, un tel bonheur S... pour les hommes. Il semblait à la mère que Nicolas

Son visage avait pâli et ses yeux bleus lançaient des Ivanovitch était venu de loin, d'un autre royaume, où

étincelles. Et, posant la main sur l'épaule de l'élaguée, l'existence était facile et honnête, et que, ici, tout lui

elle dit d'une voix profonde, avec un accent venu du" était déplaisant. II avait le teint jaunâtre; de petites rides

c œ u r : rayonnaient autour de ses yeux, sa voix était basse et

— Si vous saviez... si vous pouviez comprendre quelle ses mains toujours chaudes. Quand il saluait la mère

œuvre joyeuse et grande nous accomplissons... Vous le Vlassov, il lui entourait la main de ses longs doigts vi-

sentirez ! s'écria-t-elle. goureux, et ce geste soulageait l'âme de Pélaguée.

Une impression voisine de l'envie s'empara du cœur Il venait encore d'autres personnes de la ville, ainsi

de la m è r e . Elle fit tristement en se levant : une demoiselle à la taille élancée, aux grands y e u x , au 4 2 M A X I M E G O R K I

 

visage maigre et pâle. On l'appelait Sachenka. Il y avait Et il prit un air maussade. quelque chose de masculin dans ses gestes et dans sa — C'est vrai aussi ! confirma le Petit-Russien. Seule-démarche; elle fronçait ses noirs sourcils d'un air ment, elle ne comprend pas qUe c'est elle qui doit et i r r i t é ; quand elle parlait, les minces narines de son nez que c'est nous qui voulons et pouvons. bien dessiné frémissaient. La m è r e remarqua aussi que Sachenka était tout p a r -

Ce fut elle qui dit un jour, la première : ticulièrement sévère envers Pavel, qu'elle le répriman-— Nous autres, socialistes... dait parfois. Pavel souriait, gardait le silence, et con-Quand la mère entendit ce mot, elle regarda la jeune templait la jeune fille avec le regard adouci qu'il avait

fille avec une terreur silencieuse. auparavant p o u r Natacha. Et Pélaguée n'en était pas

Elle savait que les socialistes avaient tué un tsar. satisfaite.

C'était pendant sa jeunesse; on avait dit alors que les On se réunissait deux fois par semaine; et quand la propriétaires fonciers, irrités contre l'empereur qui mère voyait avec quelle attention passionnée les jeunes avait affranchi les serfs, avaient juré de ne pas se couper gens écoutaient les discours de son fils et du Petit-les cheveux avant qu'il fût assassiné. Aussi, elle ne Russien, les intéressants récits de Natacha, de Sachenka, pouvait pas c o m p r e n d r e pourquoi son fils et ses cama- de Nicolas Ivanovitch et des autres visiteurs de la ville, rades s'étaient faits socialistes. elle oubliait ses inquiétudes et, au souvenir des ennuyeux

Quand tout le monde fut parti, elle demanda à Pavel : jours de sa jeunesse, hochait tristement la tête. — Pâvloucha, est-ce v r a i que tu es socialiste ? Souvent, la mère était surprise des accès d'une joie — Oui, répondit-il, ferme et franc comme toujours. tumultueuse qui saisissait soudain les jeunes gens. Le La mère soupira profondément et reprit en baissant fait se produisait généralement quand ils avaient lu

les yeux : dans les journaux des nouvelles de la classe ouvrière

— Est-ce bien, m c n fils ?... Car ils sont contre le tsar... de l'étranger. C'était un b o n h e u r bizarre, comme enfan-

ils eh ont déjà tué un ! - tin; chacun riait d'un r i r e clair et gai, et frappait ami-

Pàvel se mit à aller et venir dans la chambre en se calement sur l'épaule de son voisin. ;

caressant la joue, puis il dit avec un sourire : — lis ont bien travaillé, nos camarades allemands

— Nous n'avons pas besoin de cela ! proclamait n'importe qui, comme ivre d'extase. Il lui p a r l a longtemps d'un ton sérieux. Elle le consi- — Vivent nos compagnons d'Italie ! s'écriait-on une

dérait et réfléchissait. Puis le mot terrible se répéta d-> antre fois. plus en plus souvent, Il devint aussi familier aux oreilles Et quand ils envoyaient ces acclamations au loin aux de la mère qu'une foule d'autres termes incompréhen- amis inconnus, ils paraissaient certains que ceux-ci les sibles pour elle. Mais Sachenka ne lui plaisait p a s ; quand entendaient et partageaient leur enthousiasme. elle était là, la mère se sentait mal à l'aise, anxieuse... Le Petit-Russien, plein d'un amour qui embrassait

Un soir, elle dit au Petit-Russien, avec une moue de tous les êtres, déclarait :

mécontentement : — Il faudrait leur écrire, n'est-ce pas, camarades,

— Elle est bien sévère, Sachenka ! Elle commande pour qu'ils sachent qu'ils ont, dans la Russie lointaine,

sans cesse : faites ceci, faites c e l a ! des amis, des ouvriers qui professent la même religion

Le Petit-Russien rit bruyamment. qu'eux, des camarades qui ont le même but qu'eux et se - 7 — C'est bien vrai ! Vous avez touché juste ! N'est-ce réjouissent de leurs victoires...

pas,. Pavel ? Et le sourire aux lèvres, on parlait longuement des - Et, clignant de l'œil, il dit d'un ton railleur : Français, des Anglais, des Suédois, comme d'êlres chers

— La noblesse ! dont on partageait les bonheurs et les souffrances. Pavel répliqua avec sécheresse : Et dans l'étroite pièce, naissait le sentiment de la — C'est une vaillante fille ! parenté spirituelle, unissant les ouvriers de cette terre,

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dont ils étaient à la t'ois les maîtres et les esclaves. Cette se cachait dans les paroles sonores. L'une surtout de

confraternité qui leur faisait une seule âme impression- ces chansons nouvelles troublait et inquiétait la mère.

nait la mère et, quoiqu'elle lui fût inaccessible, elle se Elle ne disait pas les gémissements, les perplexités de

redressait sous cette force joyeuse, triomphante, eni- l'âme outragée qui erre solitaire dans les sentiers obscurs

vrante et jeune, caressante et pleine d'espoirs. des incertitudes-douloureuses, ni les cris de l'âme inco-

— Gomme vous êtes, tout de même ! dit-elle un jour lore et informe assaillie p a r la misère, abrutie p a r la

au Petit-Russien. Pour vous, tous sont des camarades... peur. Eïle ne répétait pas les soupirs languissants de

les Juifs, les Arméniens et les Autrichiens... vous parlez l'être avide d'espace, ni les cris de défi de l'audace fou-

d'eux comme si c'étaient des amis', vous vous attristez gueuse prête à détruire le mal et le bien, indifféremment.

et vous vous réjouissez avec tout le monde. L'aveugle sentiment de la vengeance et de la haine,

— Avec tous, petite mère, avec tous ! s'exelama-t-ii. capable de tout anéantir, impuissante à rien créer, y

Le monde est à nous ! Le monde est aux ouvriers î Pour faisait défaut; il n ' y avait dans cette chanson aucune

nous, il n'y a ni nations, ni races', i ! n'y'a. que des cama- trace de l'ancien m o n d e , du monde des esclaves.

rades... et des ennemis. Tous les ouvriers sont nos amis, Les paroles dures, la mélodie austère ne plaisaient

tous les riches, tous ceux qui détiennent l'autorité sont pas à Pélaguée, mais il y avait dans "cette chanson

nos ennemis. Quand on regarde la terre avec de bons comme une force i mineuse qui étouffait le son et Tes

yeux, quand on voit combien nous, les ouvriers, nous mots, éveillant dans le cœur le pressentiment de quelque

sommes nombreux, quelle puissance spirituelle noiii chose de trop grand pour la pensée. La mère voyait ce

représentons, on a le cœur envahi de joie et de bonheur, quelque chose sur les visages, dans les yeux des jeunes

comme si on célébrait une fête solennelle. E t . l e Fran- gens, et, cédant à cette puissance mystérieuse, elle

çais, et l'Allemand éprouvent le même sentiment, et les écoutait toujours la chanson avec une attention redou-

italiens aussi so .réjouissent. Nous sommes tous des blée, avec une profonde inquiétude. enfants de la même mère, de la grande, de. l'invincible

— -Il serait temps de l'entonner dans la rue! disait

fée de la fraternité des ouvriers, de tous les pays de la

le sombre Vessoftchikov, aux premiers jours du prin-

terre. Elle se développe, elle nous réchauffe de sa cha-

temps naissant.

leur, c'est le second soleil au ciel de la justice; et ce ciel

Lorsque son père, une fois de plus, fut mis en prison

e s t . d a n s le c œ u r de l'ouvrier. Quel-qu'il soit, quoique

p e u r vol, il déclara tranquillement:

nom qu'il sa donne, le socialiste est notre frère en esprit,

toujours, maintenant et à jamais, aux siècles des siècles. — Maintenant, nous pourrons nous réunir chez moi...

Presque tous les soirs après le travail, l'un ou l'autre

Cette exubérance enfantine, cette foi lumineuse et

des camarades venait chez Pavel; ils lisaient ensemble,

inébranlable se manifestaient de plus en plus souvent

copiaient des passages dans des brochures. Ils étaient

dans le petit groupe, avec une force croissante...

soucieux et n'avaient plus le temps de se débarbouiller.

Et quand Pélaguée voyait cette joie, elle, sentait ins- Ils soupaieut et prenaient le thé sans poser les livres;

tinctivement que, en vérité, quelque chose de grand et et leurs propos devenaient de plus en plus incompré-

de rayonnant était né au monde, comme un soleil pareil hensibles à la mère... à celui qu'elle voyait au ciel. '

— Il nous faut un journal, répétait Pavel très souvent.

On chantait souvent; on chantait gaiement et à pleine

La vie devenait fiévreuse et agitée; les gens couraient

voix des chansons familières; parfois, on en apprenait

toujours plus rapidement de l'un à l'autre, d'un livre à

de nouvelles, mélodieuses aussi, mais sur des airs mé-

l'autre, comme des abeilles qui volent de fleur en fleur.

lancoliques et étranges. Alors, on baissait la voix, les

— On commence à parler de nous, dit un soir Ves-

physionomies se faisaient graves, pensives, comme p o u r

softchikov. Probablement que nous serons bientôt pris...

un hymne religieux. Les visages devenaient pâle:;, les

— Les cailles sont faites pour être prises au filet !

chanteurs s'animaient et on sentait qu'une grande force

fit le Petit-Russien.

Il plaisait toujours davantage à Pélaguée. Quand il fils ? Vous ne le mariez pas encore '? Ce jeune homme a

l'appelait « petite mère », il lui semblait qu'une douce vraiment l'âge qu'il faut pour p r e n d r e femme. Quand main d'enfant lui caressait la joue. Le dimanche, si ils marient leurs fils de bonne heure, les parents sont Pavel était occupé, c'était lui qui fendait du bois; un plus li anquilics. L'homme qui vil en Camille se porte jour, il arriva portant une planche; il prit la hache et mieux, tant do corps que d'esprit, il se conserve comme remplaça adroitement une marche pourrie du p e r r o n ; un champignon au vhiaigre. Moi, à votre place, je le une autre fois, il répara la palissade qui menaçait ruine. marierais. Les temps actuels exigent qu'on ouvre i'œiï Tout en travaillant, il sifflait de beaux airs mélanco- sur l'être h u m a i n ; les gens se mettent à vivre à leur liques... idée et se laissent a!ici1 à toute sorte 'd'actes blâmables.

La mère dit un jour à Pavel : On r e voit plus les jeunes gens au temple de Dieu; ils -r- s'éloignent des lieux publics, mais ils se réunissent en Si nous prenions le Petit-Russien en pension '? Ce

sera plus commode p o u r vous, ad lien de courir sans cachelîe, dans les c o A i ? , et chuchotent. Pourquoi cbu-cesse l'un chez l'autre. chotent-ils, permettez-moi de vous le demander '? Pour-

quoi se cachent-ils ? Qu'est-ce que l'homme n'ose pas

— Pourquoi vous donner ce iracas ? demanda Pavel

dire en pul>Hc,~au cabaret, par exemple ? Ce sont des

en haussant les épaules.

mystères. Mais la place des mystères, c'est notre sainte

— Quelle idée ? P e n d a n t toute ma vie, je me suis

Eglise apostolique ! Tous les autres mystères, accomplis

tourmentée sans savoir pourquoi, je puis bien faire ça

en cachette, proviennent de l'égarement de l'esprit. Je

p o u r un brave homme.

vous souhaite le bonjour.

— Faites comme vous voulez ! répliqua Pavel. S'il

accepte, je serai content. Et il souleva sa casquette avec un geste prétentieux.

Et le Petit-Russien vint habiter chez eux... L'agita en j'air et s'en alla, laissant la mère toute per-

plexe.

Une auire fois, Maria Korsouncva, la voisine des

Vlassov, veuve d'un forgeron, qui vendait des comes-

VIII tiblcs à la fabrique, dit à Pélaguée qu'elle renconïra au

marché : .

La petite maison de l'extrémité du faubourg excitait — Surveille ton fils, Pélaguée i

l'attention; déjà, bien des regards méfiants en avaient - Pourquoi ? franchi les murs. Les ailes de la rumeur publique s'agi- - - Il court des bruits sur lui, chuchota Marie d'un air taient au-dessus d'elle; on essayait de découvrir le mys- mystérieux. De vilaines choses ! On dit qu'il organise tère qui s'y cachait. La nuit, on venait regarder à la une espèce de corporation, dans le genre des flagellants. fenêtre; parfois quelqu'un frappait à 3a vitre, puis s'en- Ça s'appelle des sectes. Ils se fusti&eiont mutuellement, fuyait, bien vite. comme les flagellants.

• — Assez de bêtises, Maria 1

Un jour, dans la rue, le eabaretier Bégounlzev arrêta

la mère de Pavel. C'était un joli petit vieillard, qui —• C'est celui qui fait des bêtises qu'il faut gronder, portait toujours un foulard de soie noire autour de son mais non celle qui le les n a r r e , répliqua la marchande. cou rouge et ridé. Des lunettes d'écaillé surmontaient La rnère rapporla ces propos à son fils; il haussa les son nez brillant et pointu, ce qui lui avait valu je épaules sans r é p o n d r e . Quant au Pctil-Russicn, il se mit surnom de « Yeux d'os ». à r i r e de son gros r i r e bienveillant.

— Les jeunes filles aussi sont irritées contre vous î

Sans r e p r e n d r e haleine, ni attendre les réponses, il

dit-elle. Vous êtes de bons partis, vous travaillez bien et

avait surpris Pélaguée p a r une avslanche de paroles

vous ne buvez pas... Cependant, vous ne regardez même

sèches et pétillantes :

pas les demoiselles I On dit que des personnes de mau-

— Comment allez-vous, Pélaguée Nilovnn ? Et votre

vaise réputation vienuent de la ville p o u r vous r e n d r e — Elle l'a remarqué î répondit Pavel. Et c'est pour-

visite. quoi elle ne vient plus...

— Bien entendu i s'écria Pavel avec une grimace de Le Petit-Russie'i continua à m a r c h e r lourdement, en

dégoût. «e remettant à siffler. II reprit :

— Dans un marais, tout sent la pourriture I dit le — Et si je lui disais...

Petit-Russien en soupirant. Vous feriez mieux d'expli- — Quoi ? quer à ces jeunes sottes ce que c'est que le mariage, — Que je... reprit le Petit-Russien, à voix basse.

petite mère, elles ne seraient plus si pressées de se faire —- Pourquoi le dire ? interrompit Pavel.

.rompre les côtes ! • La mère entendit r i r e le Petit-Russisn :

— Ah ! s'exclama Pélaguée, elles le savent bien, mais

— Moi, vois-tu, je crois que quand on aime Une jeune

comment s'en passeraient-elles ?

fille, il faut le lui dire, sinon il n'en résulte rien.,.

— Elles ne comprennent pas, sinon elles trouveraient

Pavel ferma son livre à grand fracas, et demanda :

autre chose ! fit Pavel.

— Quel résultat espères-tu ?

La mère jeta un regard sur le visage irrité.de son-Gif!.

Tous deux se turent p e n d a n t quelques minutes.

—-C'est à vous de le leur enseigner ! Invitez les plus

— Hé bien ? demanda le Petit-Russien.

intelligentes... : ' ~

— Il faut se représenter clairement ce qu'on veut,

— Ce n'est pas possible î répondit Pavel avec séche-

André, reprit Pavel avec lenteur. Supposons qu'elle

resse.

aussi t'aime... je ne ie crois pas., mais supposons-le.

— Si tu essayais ! demanda le Petit-Russien.

Vous vous mariez. C'est une union intéressante que celle

Après un instant de silence, Pavel répondît :

d'une jeune fille instruite et d'Un ouvrier... Des enfants

—- On se mettra à se promener par couples, puis

naîtront... tu seras obligé de travailler seul... et beau-

quelques-uns se marieront, et ce sera tout.

coup. Votre vie sera celle de tout le monde, vous lutterez

La mère se plongea dans des réflexions. L'austérité pour avoir de quoi vous nourrir, vous loger, vous et vos

monacale de son fils la déconcertait. Elle voyait qu'il enfnnts... Et vous serez perdus pour l'œuvre, tous les

était obéi p a r ses camarades, même plus âgés que lui, deux. comme le Petit-Russien p a r exemple, mais il lui semblait

Un silence se lit, puis Pavel continua d'une voix

que t o u f l e monde' le. craignait et qu'on n'aimait pas ses

manières froides. adoucie :

Une fois qu'elle était couchée, alors que Pavel et le — L a i s s e tout cela, A n d r é ! Tais-toi, ne la trouble

Petit-Russien lisaient encore, elle prêta l'oreille à leurs pas... propos, à travers la mince cloison. — Et pourtant, Nicolas Ivanovitch prêchait la néces-

— Natacha me plaîi, sais-tu '? fit soudain le Petit- sité de vivre la vie intégrale, avec toutes les forces de

Russien à mi-voix. l'âme et du corps... tu t'en souviens ?

—- Oui, je le sais... —• Oui, mais pas pour nous ! répondit Pavel. Com-

Pavel n'avait pas répondu tant de suite. ment atteindrais-tu à l'intégralité f Elle n'existe pas

La mère entendit le Petit-Russien se lever lentement pour toi. Quand on aime l'avenir, il faut renoncer à

et se mettre à arpenter la pièce. Ses pieds nus traînaient toat dans le présent... à tout, frère ! sur le sol. Il sifflota un air trists, puis sa voix retentit C'est pénible !"'répliqua le Petit-Russien d'une voix

de nouveau : 7 étouffée.

— L'a-t-elîe remarqué ? — Gomment pourrait-il en être autrement,, .réfléchis î

Pavel garda le silence. De nouveau le silence se fit. On n'entendait que la

— Qu'en penses-tu ? demanda son camarade en haïs- pendule de l'horloge qui battait en mesuré, découpant

sant la voix. les secondes du temps.

. 4 ;

Le Petit-Russien dit :

— La moitié du c œ u r &ime, l'autre hait... Et c'est un IX -

cœur, cela, hein ?

— Je te le demandé : comment pourrait-il en être Dans le faubourg, on commençait à s'occuper des

socialistes qui répandaient partout des feuilles écrites

autrement ?

à l'encre bleus. Ces pages parlaient, avec méchanceté

Un bruit de livre qu'on feuillette : sans doute Pavel

des règlements imposés aux" ouvriers, des grèves de

s'était remis à lire. La mère restait étendue, les yeux

Pétersbourg et de la Russie méridionale; elles exhor-

fermés, sans oser faire un mouvement. Elle avait p r o -

taient les travailleurs à s? liguer et à lutter p o u r défen-

fondément pitié du Petit-Russien, mais encore plus de dre ..leurs intérêts. son fils. Elle disait : Mon c h é r i . . . mon m a r t y r I... mon

Les gens d'un certain âge, qui occupaient de bonnes

sacrifié... places à la fabrique, s'irritaient de ces proclamations

Soudain le Petit-Russien reprit : et disaient : —• Ainsi, j e dois me taire ? — Ces agitateurs, il faudrait les rosser d'importanceI

Continuer : partie 3 sur 3