La Mère
Chapitre XII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
père est un voleur et un ivrogne, dit Pélaguée d'un ennuyeux de p r e n d r e le thé toute seule... ton pensif. Elle remercia. Tout en criant ses marchandises, elle
Lorsque André alla se coucher, elle traça un signe suivait attentivement de l'œil l'effervescence extraor-
dinaire de la fabrique. Tous les ouvriers semblaient Trois ouvriers s'arrêtèrent non loin d'elle; l'un dit
contents; on courait d'un atelier à l'autre. Les voix à mi-voix d'un ton de regret : étaient excitées, les visages satisfaits et joyeux; dans •— Je n'en ai point trouvé... l'air plein de suie, on sentait comme un souffle d'au- — Il faudrait pouvoir la lire... Mai, je ne sais même
dace et de vaillance. Tantôt d'un coin, tantôt d'un au- pas épeler, n u i s je vois qu'elle sert à quelque chose.
tre, partaient des exclamations approbatives, des rail- Le troisième regarda autour de lui, puis il p r o -
leries, parfois des menaces. Les jeunes, gens surtout posa : étaient animés; plus p r u d e n t s , les ouvriers âgés se — Allons à la chambre de chauffe, je vous la lirai !
contentaient de sourire. Les chefs et les contremaîtres — Elles font leur effet, les brochures, chuchota
allaient et venaient, l'air soucieux; des agents de police Goussev avec un clignement de paupières. accouraient; à leur vue les travailleurs se séparaient Pélaguée rentra chez elle, satisfaite : elle avait vu
lentement, ou, s'ils restaient sur place, se taisaient et p a r elle-ryîme que les proclamations atteignaient le
regardaient sans mot dire les visages irrités et furieux but visé. des policiers. — Les ouvriers regrettent leur ignorance ! dit-elle
Tous les ouvriers semblaient d'une propreté exces- à André... Quand j'étais jeune, je savais lire, mais j'ai
sive. La haute silhouette de l'aîné des Goussev appa- oublié... raissait çà et là; son frère le suivait de près en riant. — Il faut r a p p r e n d r e , proposa le Petit-Russien.
Un maître menuisier nommé Vavilov et le pointeur ••— A mon âge î A quoi bon faire rire le monde !..,
Isaïe passèrent devant la mère sans se hâter. Ce der- Mais André p r i t un livre sûr le rayon et demanda,
nier, un petit gros, avait, rejeté ia tête en arrière et en désignant une lettre du titre avec la pointe de son
p e n c h é le cou à gauche; il regardait le visage impas- couteau : sible et boursouflé du menuisier, en hochant le men- — Qu'est-ce. que c'est ? t o n ; il dit vivement ; — R ! répondit-elle en riant.
•— Voyez, Ivan Ivanovitch, ils rient, ils sont satis- — Et cela ? "
faits, quoique cette affaire ait r a p p o r t à la destruction ". — A !... - ,. de l'Empire, comme l'a Hit M. le Directeur. Ce n'est ï!llc était un peu embarrassée et. humiliée. Il lui
pas sarcler, mais laboi. <;r qu'il faudrait... >emblait que les yeux d'André se moquaient d'elle
Vavilov, les bras croisés derrière le dos, serrait ses avec un rire dissimulé, et elle les évita. Maïs la voix
doigts avec force. de l'homme était douce et calme; la mère lui jeta un
— Imprimez tout ce que vous voulez, fils de chiens, copp d'oeil oblique : il avait l'air sérieux.
fit-il à haute voix, mais n'essayez pas de parler de — Vous pensez réellement à m'instruire, André ?
moi ! dénisnda-.t-elîe. en riant involontairement.
Vassili Goussev s'approcha de la mère en déclarant : — Et pourquoi pas ? répliqua-t-iJ. Essayons I Puis-
— Donne-moi à manger, ta marchandise est b o n n e . . . que vous avez appris à lire, vous vous souviendrez
Puis, baissant la voix, il ajouta en clignant de l'œil : plus facilement. Si nous réussissons, tant mieux; sinon,
- - Vous voyez ! le but est atteint... c'est bien ! C'est vous ne vous en porterez pas plus mal...
très bien, petite m è r e ! — On dit aussi qu'on ne devient pas saint rien qu'en
La mère lui fit un signe de tête amical. Elle était regardant les images sacrées ! répondit là mère,
heureuse de voir ce gaillard, le p i r e garnement du — Ah ! fit le Petit-Russien en hochant la fête, il y a
faubourg, lui parler en secret avec tant de politesse; beaucoup de proverbes. Celui qui dit : « Moins on
à la vue de la fièvre de la fabrique, elle se disait, sait, mieux on dort ! * n'est-il pas vrai aussi ? C'est
heureuse : i'estomac qui pense en proverbes; il en tisse des li-
— Et dire que si je n'avais pas été la !... s é r é s , pour l'âme* aâ,* d e mieux pouvoir la diriger...
Il faut la paix an ventre et l'espace à l'âme... Qu'est-ce les chaînes du corps et de la raison de leur pro-
que cette lettre ? chain... Ainsi vous, vous vous êtes mise à cette beso-
— L ! gne, selon vos propres forces... — Bien! Voyez comme elle est écartée!,.. Et ceîle-ei? — M o i ? s'écria-t-elle, comment pjurrais-je... S'appliquanî de son mieux, remuant les sourcils, — Oui, vous ! C'est comme Ta pluie : chaque goutte-,
elle se remémorait avec effort les; sigma oublies: S'- letle abreuve un grain de blé. Et quand vous saurez
était si profondément plongée dans sa besogne, qu'elle lire... en oubliait tout- le reste. Mais ses yeux furent bientôt Il se mit à rire, se leva et parcourut la chambre à
fatigués. Des larmes de lassitude s'y amassèrent, sui- glands pas. vies de larmes de chagrin. — Oui,- vous apprendrez... Quand Pavel reviendra,
— J ' a p p r e n d s à lire ! s'exclama-t-elle en sanglotant, il &tra étonné...
C'est le m o m e n t de mourir, et moi, je -me mets à — Ah ! non, André ! dit la mère. Tout est facile
a p p r e n d r e . . . . qjaiui on est jeune; mais quand on vieillit, on a beau-
— Ne pleurez pas î dit le Petit-Russien, d'une voix coup de chagrin, peu de force et plus du tout de
basse et caressante. Vous, ne pouviez pas vivre autre- tête... ment, et cependant, vous comprenez maintenant que Le soir, le Petit-Russien sortit, Elle alluma la lampe
les gens vivent mai... Il y en a des milliers qui peuvent et s'asiit près de la table en tricotant un bas. Mais
le faire mieux que vous... et ils végètent comme des elle se leva bientôt, fit quelques pas, indécise; puis
brutes, non sans se vanter de bien vivre.... Et qu'y elle alla à la cuisine, ferma la porte d'entrée au verrou
a-t-il de bon dans leur existence ? Un jour ils travail- et revint dans la chambre. Après avoir tiré les rideaux
lent et mangent, le lendemain, ils travaillent et man- devant la fenStre, elle prit un livre sur le rayon, s'as-
gent, et ainsi tous les jours de leur vie. Entre temps, sit à .sa place, près de. la table, se pencha sur les pages
ils engendrent des enfants; ils s'en amusent d'abord, et ses lèvres commencèrent à se mouvoir... Lorsqu'un
puis quand les petits se mettent aussi à- manger beau- bruit arrivait de la ; ue, elle fermait le livre en trem-
coup les parents se fâchent, les injurient et leur disent" blant et écoutait... Puis, les yeux tantôt ouverts, tantôt
Dépêchez vous de grandir, gloutons, allez travailler ! fermés, elle chuchotait :
Ils aimeraient faire de leurs mioches des animaux do L... A... V... I... E... mestiques... Mais les enfants se mettent h bûcher à
leur tour p o u r leur p r o p r e ventre... et la vie conti-
nue... Jnmais leur âme n'est effleurée d'une joie, d'une
pensée qui réjouisse îe cœur. Les uns mendient sans
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cesse comme des pauvres, les autres, comme des vo-
leurs, dérobent à autrui ce dont ils ont besoin. On 9
fait des lois scélérates, on a préposé à la garde du On frappa à la p o r t e ; la mère se leva brusquement,
peuple des gens armés de bâtons, en leur disant : jt-l » le livre sur le rayon et demanda avec anxiété en
Faites respecter nos lois, elles sont commodes, elles traversant la c u i s i n e : nous permettent de sucer le sang de l'homme. Si — Qui est là ? l'homme ne cède pas quand on le comprime de l'exté- — Moi... rieur, on lui introduit de force dans la tête des pré-
R \ b i a e entra. Les premières salutations échangées,
ceptes qui gênent sa raison...
il caressa, longuement sa barbe, jeta un regard dans
Accoudé sur "la table, il regardait la- mère de ses la chambre, et dit :
yeux pensifs; il ajouta.: — Avant tu laissais entrer les gens sans demander
— Cêux-Ià seulement sont des nommes qui arrachent qui c'était,.. Tu es s e u l e ?
— O u i ! je l'ai comprise... Et je ne veux pas m'allier aux
r i c h e s . . . Quand ils ont besoin de vous, ils vous pous-
— Ah ! j e croyais que le Petil-Russicn était là... Je
sent en avant... afin que vos os servent de pont p o u r
l'ai vu aujourd'hui... La prison ne c o r r o m p t pas
aller plus loin...
l'homme... C'est La bêtise qui nous corrompt plus que
Ses paroles acerbes serraient le c œ u r de la mère.
tout le reste, voilà !
— Seigneur ! s'écria-t-eiîe avec angoisse. Comment
Il passa dans la chambre, s'assit et continua :
Pavel n'a-t-il pas c o m p r i s ? Et t o u s ' c e u x . . . qui vien-
— Eh bien, je veux te dire quelque chose... Il m'est
nent de la ville... seraient-ils.vraiment ?...
venu une idée, vois-tu...
Il avait un air grave et mystérieux qui inquiétait va- Lés visages sérieux et honnêtes de Nicolas Iva-io-
guement Pélaguée. Elle s'assit en face de lui et ai ten- vitch, de légor, de Sachenka se dressèrent devant elle;
son cœur tressaillit :
dit, soucieuse, sans mot dire.
— Tout coûte de l'argent 1 eomme:;ça-t-il de sa. voix — Non ! non i contïnua-t-elle en hochant la tête. Je
pesante. On ne naît ni ne meurt gratis... Voilà ! El les ne puis le c r o i r e . . . C'est leur conscience qui les brochures et les feuillets coûtent aussi de l'argent. pousse... Ils n'ont p a s de mauvais desseins, non... Maintenant, sais-tu d'où vient l'argent qui paie ces — De qui parles-tu ? demanda Rybine pensif. brochures ? — De tous, de tons ceux que j ' a i vus, sans exception.
Ils ne trafiqueraient pas du sang h u m a i n . . .
— Je ne sais pas ! dit la mère à voix basse, devi-
nant un danger. Des gouttes de sueur a p p a r u r e n t sur son visage; ses
doigts tremblaient. ,
— Voilà. Je ne le sais pas non plus. Secondement :
qui compose ces brochures ? — Ce n'est pas là qu'il faut regarder, mère, mais plus
•— Des. savants... loin ! dit Rybine en baissant la tête. Ceux qui se r a p -
p r o c h e n t le nlus de nous ne savent peut-être rien eux-
•— Des seigneurs, des gens au-dessus de nous, répli-
m ê m t s . . . lia croient qu'ils agissent bien... ils aiment la
qua brièvement Rybine.
vérité. <VÎ U peut-être y en a-t-il d'autres derrière eux
Ses intonations devenaient plus profondes; son visage
qui*ne. »<-•;. nt que leur p r o p r e avantage... L'homme ne
barbu était rouge et tendu.
Iravaiue pas contre lui-même sans qu'il y ait une
— Donc, ce sont les grands qui composent ses b r o -
raison...
chures. Et ces brochures sont dirigées contre les
grands, les puissants, ceux qui nous commandent. Et il ajouta, avec la gauche certitude du paysan, Maintenant,' dis-moi, quel avantage ont-ils à perOre imbu d'une incrédulité séculaire : leur argent à soulever le peuple contre eux... hein 1 — Jamais ii ne. sortira rien de bon de la main des
La mère ferma brusquement les yeux, puis elle les seigneurs et des gens instruits ! Voilà I. '
rouvrit tout grands et s'écria avec effroi — Qu'as-tu siécidé ? demanda ia mère, de nouveau en
— Que penses-tu ?... Dis-le ! proie à u.i doute vague. — Ah ! ah ! repriî Rybine en s'agUanl pesamment — Moi ? JRybine l a considéra, garda le silence p e n -
dant un instant et répéta : il ne faut .pas s'allier avec
sur sa chaise, comme un ours. Voilà... Moi aussi j'ai eu
ceux qui soul au-dessus de nous... Voilà !
froid, quand j'en suis arrivé à cette pensée...
— Qu'est-ce que ce serait ? As-tu appris quelque l'ail Si se lut de nouveau : S E eût dit qu'il se pelo-
chose ? tonnait sur lui-même.
— C'est de la tromperie ' répliqua Rybine. Je sens — Je m'en vais, mère. J'aurais voulu me joindre
que c'est de la tromperie. Je ne sais rien, mais je vois aux céiinurades et travailler comme eux... Je suis bon qu'il y a de la t r o m p e r i e . . . V o i l à ! Les nobles, les pour cette besogne, je suis obstiné et pas bête, je sais hommes instruits veulent raffiner... Et snoi, je ne veux lire et é e r k e . Et surtout, je sais ce qu'il faut dire aux pas, . Il me faut la vérité... Et je comprends la vérité, gens. Voilà ! Et maintenant, je m'en vais. Puisque je ne peux pas croire, je dois m'en aller. Je le sais, mère, les ne mouvra pas, mais ressuscitera en tin nouvel épi... » âmes des gens sont souillées... Tous sont pleins d'envie, L'homme est un grain de vérité, voilà... Je ne suis pas tous veulent dévorer. Et comme les proies sont rares, encore près de mourir... je suis rusé... chacun cherche à dévorer son p r o c h a i n . . . Il se remua sur sa chaise et se leva sans hâte.
,11 baissa la tête et se plongea dans ses réflexions. - - Je vais au cabaret, je resterai un peu en compa-
— Je m'en irai seul par les hameaux et les villages, gnie... Le Petit-Russien ne vient p a s . . . il a repris sa
Je soulèverai le peuple, il faut que ie peuple lui-même besogne ? parte à la conquête de la liberté. S'il sait c o m p r e n d r e , — Oui, dit la mère en souriant. Ils sont tous les il trouvera une issue... J'essaierai donc de lui faire mêmes : dès qu ils sortent de prison, ils retournent à comprendre qu'il n'a personne en qui mettre son es- leurs affaires... poir, excepté lui-même, point d s raison, si ce n'est la — C'est ce qu'il faut. Tu lui répéteras ce que je t'ai sienne. Voilà I . dit ?
La mère eut pitié de 'Rybine, son sort l'effrayait. Il Ils passèrent lentement dans ia cuisine et 'échangèrent
lui avait toujours été antipathique; mais maintenant, il quelques brèves paroles sans se regarder. lui devenait soudain plus proche, plus familier. — Oui ! promit-elle.' •
— P a v e ! va d'un côté et lui de l'autre... Pavel aura — Eli bien, adieu I
moins de peine, pensa-t-elle involontairement; elle dit — Adieu t. Quand toucheras-tu ton salaire ? , à voix basse : — Je l'ai déjà touché.
— On t'attrapera S — Et quand pars-tu ? Rybine lui jeta un coup d'œil et répondit : — Demain matin de bonne heure, adieu ! — On me relâchera. Et je recommencerai... Il se pencha et sortit lourdement, à contre-cœur. — Les paysans.eux-mêmes te livreront... Et tT« pour- P e n d a n t un instant, Ja mère resta sur ie seuil, prêtant
ras rester en p r i s o n . . . l'oreille aux pas pesants qui s'éloignaient et aux doutes
— J'en sortirai. Et j ' i r a i de nouveau à m r u ne • 3ge... éveillés dans son cœur. Puis, elle r e n t r a ; arrivée dans
Quant aux paysans ils me livreront u n e a] <u*.ax fois la chambre, elle leva le rideau et regarda par la fenêtre. puis ils comprendront qu'ils feraient mieux de m'écou- Des ténèbres épaisses se plaquaient aux vitres; elles -tèr. J e leur dirai : Ne' me croyez pas, écoutez-moi seu-' semblaient attendre on ne sait quoi, avec leur gueule
ieraent... Et s'ils m'ecoutent iU. me c r o i r o n t ! . . . ouverte et sans fond.
Les deux interlocuteurs parlaient lentement, comme — Je vis la nuit ! pensa-t-elle, toujours la nuit.
s'ils pesaient chaque root av.. i t de le p r o n o n c e i . Elle avait pitié du paysan grave à la barbe noire :
— Je n'aurai pas beaucoup de joies, mère, continua il était si large de poitrine, si robuste... et pourtant,
Rybine. J'ai vécu ici ces derniers temps et. j ' a i remar- l'impuissance, était en lui comme dans tous les qué bien des choses. Voilà ! J'en, ai compris quelques hommes... unes. Et maintenant, il me semble que j ' e n t e r r e un André arriva bientôt, animé et joyeux. Lorsque la enfant... mère lui eut parlé de Rybine, il s'écria :
—- Tu périras, Mikhaël Ivanovitch, déclara triste- — Il part l Eh bien, qu'il s'en aille dans les villages,
ment la mère en hochant la tête. r é p a n d r e la vérité, réveiller le peuple .. I'. lui était dif-
Il fixa'mr elle ses yeux noirs et profonds, avec un ficile de rester avec nous... Il a dans la tête des-idées
air d'interrogation. Son corps vigoureux était penché particulières qui l'empêchent d'adopter les nôtres... ea avant, ses mains s'appuyant au siège de la chaise, — ii a parlé des riches, des seigneurs, des gens son visage basané semblait pâle dans le cadre noir instruits, il paraît qu'il y a quelque chose de louche ! de la barbe. . - dit la mère avec p r u d e n c e . Pourvu qu'ils ne nous trom-
— Ta sais ce qne Jésus a dit .du grain de blé : « Il pent, pas ! -
— Cela vous tracasse, mère ? s'écria le Petit-Rus- toujours ia légende du t r i o m p h e de toutes les créatures
sien en riant. Ah ! l'argent ! Si seulement nous en de la terre revenait dans ses discours. Et, aux yeux de avions... Nous vivons encore sur le compte d'autrui... la mère, cette légende éclairait le sens de la vie et du ainsi Nicolas Ivanovitch qui r e ç o i t - s o i x a n t e - q u i n z e travail entrepris p a r son fils et p a r ses camarades. roubles p a r mois nous en', remet cinquante. Les autres — Et quand je reviens à moi... continua le Petit-font de même. Les étudiants affamés se cotisent aussi Russien, secouant la tête et laissant tomber les b r a s . . . et nous envoient de petites sommes, amassées kopek quand je regarde autour de moi... je vois que tout est p a r k c p e k . . . C'est bien sûr, il y a des hommes de froid et sale î Lés hommes sont las, irrités, leur vie est toutes sortes... Les un-, nous trompent, les autres nous souillée, fripée...
empêchent d'avancer... mais les meilleurs d'entre eux Il s'arrêta devant Pélaguée, puis, hochant la tête, il nous accompagneront jusqu'à la victoire. continua d'une voix basse et triste, le regard voilé de
Il continua en se frottant les mains avec vigueur : chagrin : — Mais ce triomphe est encore bien lointain î En — C'est humiliant... on ne peut plus croire en
attendant, nous allons organiser un petit Premier Mai 1 l'homme, il faut même le craindre et le haïr ! L'homme Ce sera très gai ! se dédouble, la vie le coupe en deux. On voudrait pou-
Ses paroles et son animation calmèrent l'inquièiude voir aimer seulement; comment serait-ce possible ?
que Rybine avait semée dans le cœur de la mère. Le Comment p a r d o n n e r à celui qui se précipite sur vous Petit-Russien arpentait la. pièce, en traînant les p i e d s ; comme une bête féroce, qui ne veut pas reconnaître il se caressa d'une main la tête et de l'autre la poitrine, en vous une âme vivante, qui frappe votre visage hu-et reprit, les yeux fixés à terre ; main î II es; impossible de lui pardonner. Ce n'est
Si vous saviez quelle étrange sensation j'éprouve pas à cause de moi, je supporterais tous les outrages
parfois 1... Il me semble que partout où je vais, les s'il ne s'agissait que de moi, mais je ne veux pas avoir hommes sont des camarades, que tous sont embrasés du de connivences avec les oppresseurs; je ne veux pas même feu, que tous sont bons, doux et joyeux... On qu'ils se servent de mon dos p o u r a p p r e n d r e à battre se comprend sans parole, personne, n'offense plus son les autres...
prochain, personne n'en a plus besoin. On vit en Une froide lueur brillait dans ses yeux; il penchait bonne harmonie, chaque cœur chante sa chanson... et. la lêie d'un air obstiné et parlait avec plus de fer-comme les ruisseaux,, toutes ces chansons' se fondent meté. - -en une seule rivière, qui se jette, majestueuse et caiiue, — Je ne dois p a r d o n n e r aucune chose mauvaise, dans la mer des lumineuses clartés de ia vie libre... même si elle ne me nuit pas. Je ne suis pas seul sur la Et je me dis que tout cala sera !... Et cela ne p o u r r a ter-e ! Admettons qu'aujourd'hui je me laisse insulter pas ne pas être, si nous voulons que ce s o i t l . . . El sans répondre à l'injure; j'en rirai peut-être, car elle ne alors mon cœur étonné se gonfle de joie... j ' a i envie de me blesse p a s . . . mais demain l'insulteur qui a essayé sa pleurer, tant je suis heureux ! iorce sur moi tentera d'écorcher quelque a u t r e . . . Et
La mère ne bougeait pas, afin de ne pas le 'troubler, voilà pourquoi il lie faut pas considérer les gens tous
. ni l'interrompre. Elle l'avait toujours écouté plus atten- de la même m a n i è r e ; il faut retenir son cœur, voir qui
tivement que ses camarades, car il parlait avec pins de sont I:.;; ennemis et qui sont les. amis... C'est juste, mais simplicité; ses paroles touchaient le cœur plus profon- ce n'cr.t pas réjouissant 1 •-dément. Pavel aussi dirigeait son regard en avant -•• _ Sans savoir pourquoi, la mère pensa à Sachenka et à comment ne pas le faire quand on suit une voie pa- î'oiMcîerv Elle- dit en ''soupirant : reille ? .— mais il restait solitaire et ne disait jamais à — Comment peut-on faire du pain avec du blé qui personne ce qu'il avait vu. Il semblait à ia mère qu'An- n'est pas semé ?... dré, lui, envisageait toujours l'avenir avec son c œ u r : — Voilà le malheur ï s'écria .le Petit-Russien. Il faut
• s
regarder avec des yeux différeras... Il y a deux coeurs
qui battent dans la poitrine : l'un ainie le monde, et XïJ. l'autre nous dit : Arrête-toi, p r e n d s garde I... Et
l'homme se partage... P a r trois fois déjà, aile avait demandé l'autorisation
•— Oui, s'écria la mère. - ; de voir Pavel; chaque fois, elle avait essuyé un refus
Dans sa mémoire se dessinait la silhouette de son bienveillant de la part du général de gendarmerie,
mari, grossière et maussade, pareille à une grosse vieillard à eb.eee.ux blancs, aux joues écartâtes et m
p i e r r e couverte de mousse. Elle se représenta le Petit- grand nez. Russien marié à Natacha, et son fils uni à Sachenka. — Dans «ne semaine, bonne femme, pas avant î Nous
— Et pourquoi cels ? reprit André en s'échauffant. verrons ceia dans une semaine... aujourd'hui, c'est im-
On le voit si bien que c'est même risible. C'est parce possible... que les gens ne sont pas tous placés au même niveau... Il était rond et replet et rappelait, on ne sait pour-
I] suffit d c n c de les aligner en une seule file I... Et quoi, un pruneau m û r et un peu blet q u i commence-
ensuite iî faut leur distribuer par parts égales tout -ce rait à se recouvrir de moisissures duveteuses.-Il grat-
que la raison a élaboré, tout ce que les mains ont tait sans cesse ses petites dents blanches avec a u cure-
fait. On ne se gardera plus mutuellement dans l'escla- dents pointu; ses petits, yeux -ronds et ,\ erd.âtres sou-
vage de la peur, dans les chaînes de l'avidité et de riaient; sa voix avait une expression amicale et douce.
la. bêtise... . - - Il est très poli ! racontait la .mère au Petit-Rus-
Le Petit-Russien et la mère eurent souvent des cou-, sien. II sourit ; constamment. Ce n'est pas bien, selon
versations de ce genre. moi...Quand on est général et qu'on s'occupe de pa-
André avait• de nouveau été embauché à la fabrique; reilles choses, on ne devrait pas ricaner ainsi...
il remettait tout son gain à Pélaguée,. qui acceptait — Oui ! oui S j-îprit André. Ils sont gentils, aimables,
cet argent aussi simplement que de Pavel, ils sourient toujours. On leur dit : Voyez cet- homme
Parfois, avec un sourire dans le regard, André p r o - intelligent, et honnête, 11 est dangereux p o u r nous, pen-
posait à la mère : . • dez-îc' donc. Us sourient et pendent l'homme puis ils
— Si nous comptions, petite mère, heiu ? se remettent.à sourire...
barrassait, et elle pensait, un peu vexée : « Si tu ris, Elle refusait en plaisantant. Le sourire d'André l'em- — Celui qui est venu perquisitionner valait mieux, il était plus simple I r e p r i t la mère. On voyait du coup que c'était une canaille... pourquoi en parier ? » — On dirait que ce ne sont plus des hommes, mais Le Petit-Russien observa que la mère lui demandait . des marteaux, des instruments p o u r assourdir le peu- plus, fréquemment la signification des mots savants ple, lis servent à nous façonner p o u r que nous soyons qu'elle ignorait. Elle prenait alors une voix icdifférfnie d'un usage plus facile p o u r le gouvernement. Ils ont et parlait sans le r e g a r d e r . Il devinait qu'elle s'instrui- été eux-mêmes accommodés à la main qui nous dirige;
sait elle-même en cachette; i). comprit sa gêne et cessa ils peuvent faire tout ce qu'on leur ordonne, sans réfié-'
de lui proposer de lire avec lui. Elle lui déclara un r-hir, sans demander pourquoi. jour : —- Quel ventre'il -a •
— Ma vue baisse, mon André... J'aimerais avoir des — Oui !... Plus îe ventre est plein, 'pins Firme est
lunettes... vile... ' • ; '
— Bien ! rèpliqua-l-il. Dimanche prochain nous ...Enfin, l'autorisation fut accordée â Pélaguée. Le
irons à la ville ensemble, chez un docteur que je con- dimanche venu, elle se rendit au greffe de la prison
n a i s ; il vous examinera, et' nous achèterons des lu- et s'assit modestement dans un coin. Il y avait d'au-
nettes... tres visiteurs dans la pièce étroite et sale, au plafond
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bas. Sans doute, ce n'était pas la première foia qu'ils — Et le mien depuis dix mois ï dit la vieille. étaient là; ils se connaissaient entre eux. La conversa- Et Pélaguée entendit tinter dans sa voix quelque tion se traînait lentement, à voix basse, chose qui ressemblait à de la. fierté.
— Vous s a v e z ? disait, uae.-grosse femme au visage Une dame d e . h a u t e taille, vêtue de noir, à la figure
flétri, avec une valise sur les genoux, ce matin à la longue et pâle dit lentement : première messe, le maître de chapelle de la cathédrale — Bientôt on mettra tous les gens honorables en a de nouveau presque a r r a c h é une oreille à un enfant prison... On ne peut plus les; s u p p o s e r , de chœur.
— Oui, oui, répliqua le vieillard chauve. La patience
Un individu d'âge m u r , vêtu d'un uniforme de soldat manque. Tout le monde se fâche et crie et tout aug-
, retraité, toussa avec bruit et répliqua : mente de p r i x . . . et. les gens diminuent do valeur en
— Ces enfants de c h œ u r sont de tels polissons i... .conséquence... On n'entend aucune voix conciliante... Un petit b o n h o m m e chauve, aux jambes courtes, aux
•— C'est parfaitement exact i dit le militaire. Quelle
longs bras, à la mâchoire proéminente, arpentait la horreur ! Il faut qu'une voix ferme ordonne e n f i n : pièce d'un air affairé. Sans s'arrêter, il disait d'une Taisez-vous! Voilà ce qu'il faut, une voix ferme... voix inquiète :
La conversation se fit plus générale 'et plus animée.
— La ?ie devient plus chère, c'est pourquoi les
Chacun formulait son opinion sur ia Vie, mais tous
hommes sont pires que jamais... Le 'bœuf de seconde
parlaient à mi-voix; et la m è r e sentait dans ces paroles
qualité coûte quatorze kopek? la livre, le pain deux
quelque chose oui lui était étranger. Chez, elle, on
kopeks et uemi...
parlait autrement, d'une manière plus compréhen-
Parfois entraient des prisonniers vêtus de griss et sible, plus naturelle et plus ouverte.
chaussés de gros souliers de cuir. Quand ils péné- Un gros surveillant à. la barbe carrée et rousse cria, : traient dans la pièce à demi obscure, leurs yeux papil- — Femme Vlassov ! l o t a i e n t . L'un d'eux avait des chaînes au pied.
Il examina la m è r e de ïa 'tête aux pieds et lui dit :
Il semblait que les visiteurs étaient habitués depuis — Viens !...
longtemps à ce spectacle, qu'ils s'étaient résignés à la Il s'éloigna en boitillant; la mère avait envie de ie situation; les uns restaient assis, les entres montaient, pousser, afin d'avancer plus vite. Enfin, dans une petite ia garde, d'autres encore s'adressaient aux prisonniers chambre,, elle vit Pavel qui souriait en lui tendant d'un ton de lassitude. Le cœur de la mère tremblait la main. La mère saisit cette main, se mit à r i r e , en d'impatience; elle regardait avec perplexité tout et- qui clignant de l'œil, et dit à voix basse : l'entourait, et la pénible simplicité de la vie l'élonnaii.
— Bonjour... bonjour ! ''
A côté d'elle se trouvait une petite vieille aux joue?,
•— Calme-toi, maman ! dit Pavel en lui t e n d a n t son
ridées et aux yeux jaunes. Elle prêtait l'oreille à la
étreinte, '
c o n v e r s a t i o n / t e n d a i t son cou mince et dévisageait tout
- - Oui.-., oui,..
le* monde d'un air étrangement irascible.
. — Mère I dit le' surveillant, éloignez-vous un peu
•— Qui avez-vous ici ? lui demanda doucement ia pour qu'il y ait une d i s t a n c e ' entre vous... C'est' le*
mère. - règlement...
— 'Mon fils, un étudiant I répondit la vieille d'une Il soupira et bâilla. Pavel demanda à Pélaguée des
voix sonore, Et vous ? nouvelles de sa santé, de In maison... Elle attendait
— Mon enfant aussi, un ouvrier. d'autres questions, elle les chercha dans les yeux de
• —•• Gomment s'appelle-t-il 'i son fils, mais ne les trouv.-i pas. Comme toujours, il - — Ylassov. - était calme; plus pâle seulement, et ses yeux semblaient
— Je ne le connais pas. Il sst là depuis longtemps ? pius grands. , •
— Sept semaines. „ , — Sachenka t'envoie- ses salutations, dit-ejîe.
Les paupières de Pavel tressaillirent • et ' s'abaissè- — La visite est finie ! déclara le surveillant en r e -
rent. Son visage s'adoucit et s'illumina., d'un sourire. gardant sa montre. Une amertume aiguë tenailla le cœur de la mère. — Merci, maman*! dit Pavel. Merci, ma c h é r i e ! Ne
— Te laissera-t-on bientôt sortir ? reprit-elle «vec sois pas inquiète... je serai bien*ôt libéré...
une irritation soudaine. Pourquoi t'a-t-on arrêté ? Car Il l'eireignit avec force et l'embrassa; la mère, heu-
ces feuillets ont fait de nouveau leur apparition... reuse et touchée, se mit à pleurer.
Les yeux de Pavel eurent un éclair de joie.. — Séparez-vous ! s'écria le surveillant, et il recon-
— Vraiment "? s'exclama-t-iî. duisit la mère tout en grommelant : — Il est défendu de parler de ces choses-là ! déclara — Ne pleure p a s . . . il sortira bientôt ! On relâchera
îe surveillant d'un ton nonchalant. Il ne f--ut parler beaucoup de m o n d e . . . il n'y a plus de place... ils sont
que d'affaires de famille... trop ici...
— Est-ce que ce ne sont pas des affaires de famille, A !a maison, elle dit au Petit-Russien :
ces ehôses-là, répliqua la mère. — Je lut ai parlé adroitement... il a compris...
— Je n'en sais rien. Seulement, c'est défendu. On Puis elle soupira avec tristesse :
peut p a r l e r de la n o u r r i t u r e , du linge, m a h ï? rien — Oui, il a compris, sinon, il ne m'aurait pas em-
autre, expliqua le surveillant; cependant, sa voix res- brassée comme il l'a fait... c'était Ta première fois...
, tait, indifférente. — Ah ! dit André en riant. Les gens désirent toutes
— Bien ï dit pavel. Parions de ménage, maman i sortes de choses, mais les mères ne demandent que des
Que f a i s - t u ? . caresses... .
Elle r é p o n d i t t a a d i s qu'elle éprouvait an sentiment —• Mais si vous aviez .vu les autres visiteurs ï s'écria,
de jeune audace :. . . . t-elîe soudain, reprise par i'étonnement. On dirait qu'ils
— J e porte à la fabrique toutes sortes de choses... y sont habitués. On leur a pris leurs enfants pour les
Elle s'arrêta et r e p r i t en souriant : mettre en prison et cela ne leur fait rien. Us viennent,
— De la soupe, du rôti, tout ce que Maria cuhiue... ils s'asseyent, ils attendent, ils causent entre eux. Du
et toute 'espèce "d'autre n o u r r i t u r e . . . moment que les gens instruit-, s'accoutument si bien à
Pavel avait compris. Son visage se -c.onv.ilsa d'un cela, que dire alors des ouvriers ?...
r i r e qu'il retint, il rejeta ses cheveux en arti-are, et il •— C'est bien naturel ! répondit le Petit-Russien avec
dit, d'une voix caressante -qu'elle ne lui noimaissait p a s : un sourire. La loi est tout de même plus douce pour
.:— Ma bwiiue, ' f i eh-.* e nu-re... t,o-nrij c'tst bien ! eux que pour nous... et ils ont plus besoin d'elle que
Je suis h^bi^n--. qni tu :nas a/ie oc-.-i/paiiof. .. tu ne vous. Aussi, quand la loi les atteint, ils se contentent
t'ennuies jjcsh. N w î - c f rtf, lu ne t'ennri'.'-, p i s ? de faire la grimace, mais pas trop... La loi les protège
— Et q i ' a n :o; feuiî!cl_ ont icpaiu, on ^i'* aussi un peu. tandis que, nous autres, elle nous lie, afin que
fouillée ! décb'ia-i-'dlc, non san* iv ,-fa'jteri\ nous ne puissions pas ruer...
•— E n c o r e ! 'ccria te vjr.'eiMaoi qus 5e lâchait. Je
vous dit que e'eM inlei«it i On prive u:* homme de sa
liberté, afin qu'il ne sache rien, et toi, mère, tu bavarde.*.
Iî faut comprendre que ce qui est interdit est interdit.
— Eh bien, ne parle plus de cela, maman ! dit Pave!,
Matvé Ivanovitch est un -bravé homme, iî ne faut pas Un soir, tàn.dis que la mère tricotait, assise près de
l'irriter. Nous nous accordons bien ensemble... C'est I.t table et qu'André lisait à haute voix l'histoire du
par hasard qu'il assiste aux entrevues aujourd'hui; soulèvement des esclaves romains, quelqu'un frappa
d'habitude, c'est le directeur qui est là. Et Matvé Ivano- violemment à la p o r t e ; quand le Petit-Russien eut
vitch a peur que tu dises des choses superflues... ouvert, Vessoftenikor entra, un paquet sous le bras, sa 120 MAXIME GORKI 121
casquette rabattue sur ses sourcils et couvert de boue sortani de sa poche un étui à cigarettes, il se mit à jusqu'aux genoux : fumer lentement. Du regard, il suivait les nuages de
— En passant, j ' a i vu que vous aviez de là lumière fumée grise qui se dissipaient au-dessus de sa tête, et
et je suis entré pour vous saluer. Je sors de prison à soudain il éclata d'un.rire étrange, pareil à l'aboiement l ' i n s t a n t ! expliqua-t-il d'une voix bizarre; puis, s'era- d'un chien irrité : para.nt de la main de-la mère, il la secoua avec vigueur — Oui, il doit y faire froid... Des blattes gelées par-et dit : sèment probablement le plancl»er.., les souris aussi ont
— Pavel vous envoie ses amitiés... dû crever de froid..". Pélaguée Nilovna, permets-moi de Et se laissant tomber sur une chaise avec hésitation, passer la n u i t chez foi, veux-tu ?
i! fouilla la chambre de son regard maussade et soup- 11 parlait d'une voix sourde, sans regarder la mère. çonneux. ; — Bien entendu ! répondit-elle vivement. Elle était
I). déplaisait à la m è r e ; il y avait dans sa tête angu- gênée, mal à l'aise avec lui; elle ne savait de quoi
leuse et tondue et dans ses petits yeux, quelque chose parler. qui effrayait toujours la vieille femme; mais elle fut Mais ii reprit d'une voix étrangement brisée : cependant contente de le revoir et elle lui dit, sou- — Maintenant le temps est venu où les enfants ont riante et affectueuse : honte de leurs parents...
-— Tu as bien maigri !,.. André 1 Faisons-lui du thé ! — Quoi ? demanda la mère avec un tressaillement. — Je p r é p a r e déjà le samovar ! répondit de la cui- Il lui jeta un coup d'oeil, ferma les paupières, et son
sine le Petit-Russien. visage grêlé devint impassible.
— E h bien, comment va Pavel ? En a-t-on libéré •— Je dis que les enfants commencent à avoir honte
d'autres que toi ? de leurs parents, répéta-t-il, et il soupira brui:imment.
Vessoftchikov répondit en baissant la tête : N'aie pas peur, ce n'est pas de toi que je parle. Jamais — Pavel est encore en prison... il p r e n d son mal ci. tu ne feras honte à Pavel... Mais moi, j ' a i honte de mon
patience. On n'a "relâché que moi. . . • • p è r e , . . Et je ne veux plus retourner chez lui... Je n'ai
Il leva les .yeux, r e g a r d a la mère et continua lente, plus ni père, ni demeure !... Je suis sous la surveillance
ment, les dents serrées : de la police, maintenant, sinon, je serais p a r t i envSibé-
— J e leur ai dit ; Laissez-moi aller, j'en ai assez... rie... Je crois qu'un homme qui ne ménagerait pas sa
Sinon, je tue n'importe qui et je me suicide ensuite. peine peut faire beaucoup de choses en Sibérie... J'au-
Ils m'ont libéré... Et ils ont bien fait... J'aurais tenu rais donné la liberté aux exilés, je les aurais aidés à parole... s'enfuir... ' : .*
—• Oui !... dit la mère en s'éloignant de l u i ; ses yeux Grâce à son c œ u r subtil, la mère sentait que le jeune