La Mère
Chapitre XII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
cachée quand mon mari me cherchait ? Maintenant, à mi-voix, mais passionnément; les contremaîtres sou-
c'est moi qui te cacherai de la misère. Chacun doit te cieux rôdaient p a r t o u t ; par moments des invectives, des
venir en aide, car ton fils souffre p o u r une affaire qui rires irrités résonnaient. regarde tout le monde. C'est un brave garçon, tous le A ce moment, elle vit deux agents de police entraîner
disent, et tous le plaignent. Moi, je prétends que ces Samoïîov. arrestations ne porteront pas bonheur à la fabrique; Une centaine d'ouvriers environ le suivaient et acca-
vois plutôt ce qui s'y passe ! On y entend de ces pa- blaient les agents de moqueries et d'injures. roles, ma chère ! Les chefs pensent que l'homme qu'ils — Tu vas te promener, ami ? cria quelqu'un. ont mordu au talon n'ira pas loin ! Et pourtant, il se •— Honneur à notre camarade I dit un autre. On lui
trouve que, pour dix qui sont atteints, il y en a cent qui donne une escorte... se fâchent 1 II faut p r e n d r e des précautions quand on Et une volée de jurons retentit. veut toucher au peuple, il supporte longtemps, puis, un — Il est moins profitable d'attraper les voleurs, à
jour, il éclate 1 ce qu'il paraît ! s'écria avec irritation le grand borgne.
Les deux femmes tombèrent d'accord. Le lendemain, On s'en p r e n d aux honnêtes gens 1...
à l'heure du dîner déjà, la mère de Pavel portait à la — Si encore ça se passait de nuit 1 continua quel-
fabrique deux grandes terrines pleines de soupe que qu'un dans la fouie. Mais non, c e s canailles, ils n'ont
Maria avait préparée, tandis que, de son côté, la cuisi- pas honîe d'agir en plein jour... nière se rendait au marché. Les agents de police marchaient vite et avaient l'air
sombre; ils s'efforçaient de ne rien voir, de ne pas
entendre les injures qu'on leur lançait de toutes parts.
Trois ouvriers s'avancèrent contre eux, portant une
longue b a r r e de fer, dont ils les menacèrent en
X V criant :
— Attention, pécheurs I
Les ouvriers remarquèrent aussitôt la vieille femme. Lorsqu'il passa devant la mère, Samoïîov secoua la
Les uns s'approchèrent d'elle en lui disant amicalement: tête en riant et dit :
— Tu as trouvé de l'ouvrage, mère Pélaguée î — On entraîne un humble serviteur de Dieu... Et ils la consolaient, lui assurant que Pavel serait Elle garda le silence et s'inclina profondément tou-
bientôt libéré, qu'il était dans son droit. D'autres trou- chée par le spectacle de ces jeunes gens honnêtes, intel-
blaient son cœur douloureux par de prudentes paroles ligents et sombres qui s'en allaient vers les prisons, le
de compassion; d'autres encore invectivaient ouverte- sourire aux lèvres. Sans qu'elle s'en doutât, elle com-
ment le directeur et les gendarmes, et réveillaient en mençait à leur p o r t e r un compatissant amour de mère.
elle un écho sincère. Il y avait aussi des gens qui la Et il lui était agréable d'entendre les paroles de blâme à
regardaient avec un plaisir malveillant; Isaïe Gorbov, l'adresse des directeurs, elle y sentait l'influence de son
ouvrier pointeur, dit en serrant les d e n t s : fils.
— Si j'étais gouverneur, je ferais p e n d r e ton fils, Lorsqu'elle eut quitté l'usine, elle passa la journée
p o u r lui a p p r e n d r e à dérouter le peuple. chez Maria, l'aidant à sa besogne, prêtant l'oreille à son
Ces mots la glacèrent d'un froid mortel. Elle ne bavardage. Elle ne rentra que très tard dans sa maison
répondit rien à Isaïe, elle jeta seulement un regard sur vide, froide, hostile. Longtemps, elle erra de coin en
coin, sans savoir que faire ni où s'asseoir. Elle était pareil fardeau p e n d a n t sept kilomètres ! s'écria la mère
inquiète en voyant que légor n'était pas encore venu, Pélaguée en soupirant et en hochant la tête. comme il l'avait dit. — Il le fallait ! répondit Sachenka en frémissant.
Au dehors, les lourds flocons grisâtres d'une neige Dites-moi comment est Pavel Mikhaïlovitch ?... il n'a
d'automne tombaient. Ils se collaient aux vitres, glis- pas été trop ému ? saient sans bruit et fondaient en laissant des traces Elle parlait sans regarder la mère et, inclinant la
mouillées. La mère pensait, à Pavel... tête, elle arrangeait sa coiffure avec des doigts mal
On frappa avec précaution à la p o r t e ; elle courut assurés.
vivement tirer le verrou, et Sachenka entra. La mère — Non 1 répondit la mère. Oh ! iî ne se trahira p a s . . .
ne l'avait pas vue depuis longtemps; l'embonpoint — Il a une santé robuste, n'est-ce pas ? continua la
anormal de la jeune fille la frappa. jeune fille d'une voix basse et légèrement tremblante.
— Bonsoir, dit-elle, heureuse d'avoir une compagnie, — Il n'a jamais été malade ! dit la mère. Comme
de n'être p a s seule un» p a r t i e de la nuit. Il y a long- vous tremblez ! Attendez, je vais vous faire du thé, je
temps que je ne vous ai vue. Vous étiez loin d'ici ? vous donnerai des confitures aux framboises.
— Non ! En prison ! répondit Sachenka en souriant, — Ce serait bon ! s'écria Sachenka avec un faible
en même temps que Nicolas Ivanovitch. Vous vous sou- sourire. Seulement, pourquoi p r e n d r e cette peine ? Il
venez de lui ? est tard, laissez-moi faire le thé moi-même.
Comment pourrait-on l'oublier ! s'écria la mère, — Mais vous êtes si fatiguée ! répliqua la mère d'un
légor m'a dit hier qu'on l'avait relâché... mais on ne ton de r e p r o c h e ; et elle se mit à allumer le samovar.
m'a pas parlé de vous... Personne ne m'a dit que vous Sachenka la suivit dans la cuisine, s'assit sur le banc
étiez en prison... et, joignant les mains an-dessus de la tête, reprit :
— A quoi bon en parler ! Il faut que je me déshabille — Oui, je suis fatiguée IMalgré tout, la prison épuise 1
avant que légor vienne I dit la jeune fille en regardant Quelle maudite inaction ! Il n'y a rien de plus pé-
autour d'elle. nible... On reste là une semaine, un mois, on sait toute
— Vous êtes toute mouillée 1 la besogne qu'il y a à faire... les gens comptent sur
— J'ai apporté les b r o c h u r e s . . . vous pour les instruire... on sait qu'on peut leur don-
— Donnez ! donnez ! fit vivement la mère. ner ce qu'il leur faut... et on est en cage, comme une
— Tout de suite. bête féroce... C'est cela qui dessèche le cœur.
La jeune fille entr'ouvrit rapidement son manteau, se — Qui vous récompensera ? demanda la mère.
secoua et aussitôt des paquets de brochures s'envo- Et elle répondit elle-même en soupirant : lèrent sur le soi, avec un bruissement de feuilles tom- — Personne, excepté Dieu ! Vous non plus, vous ne
bées. La mère les ramassait en riant : croyez pas en lui, probablement ?
— Et moi qui pensais en vous voyant si grosse que — Non î répondit la jeune fille.
vous étiez mariée et attendiez un enfant 1 dit-elle. Ah I — Et moi, je ne vous crois pas 1 déclara la mère en
quelle quantité vous en avez apporté... Et vous êtes s'ànimanî soudain. ' venue à pied ?... Tout en essuyant à son tablier ses mains salies p a r le
— Oui, dit Sachenka. charbon, elle continua avec une conviction profonde :
La jeune fille était de nouveau mince et élancée — Vous ne comprenez pas votre c r o y a n c e / C o m m e n t
comme autrefois. La mère vit que ses joues s'étaient peut-on se vouer à une vie pareille sans croire en Dieu?
creusées et que ses yeux agrandis se Cernaient de Sous l'auvent, des pas bruyants résonnèrent, une
grandes ombres noires. Voix grommela. La mère frémit; la jeune fille sauta
— On vient de vous remettre en liberté... vous de- brusquement sur ses pieds et chuchota :
vriez vous reposer, et, au lieu de cela, vous portez u s — N'ouvrez pas ! Si ce sont las gendarmes, vaus ne
me connaissez p a s . . . je rne suis trompée de maison... je Il s'empara du samovar et ajouta en le portant dans
suis entrée chez vous p a r hasard, je me suis évanouie, la chambre -vous m'avez déshabillée... et vous avez trouvé les bro- — Mon papa buvait au moins vingt verres de thé
c h u r e s . . . vous comprenez ? par jour, c'est pourquoi il a passé soixante-treize ans
— Pourquoi cela, m a chère ? demanda la mère avec sur cette terre paisiblement et sans être malade. Il
attendrissement. pesait plus de cent kilos et était sacristain du village
— Attendez I dit Sachenka en prêtant l'oreille. Je de Vpsskressenski...
crois que c'est légor... — Vous êtes le fils du père Ivan ? s'écria la mère.
C'était lui, trempé de pluie, harassé. — Justement. Comment le savez-veus ? •— Ah ! le samovar est prêt, s'c-cria-t-il, c'est ce qu'il — Je suis aussi de Vosskressenski !
y a de meilleur au m o n d e , g r a n d - m è r e ! . . . Vous êtes — Alors, nous sommes pays ? Quel était votre nom
déjà là, Sachenka ! ' de jeune fille ?
Et, remplissant la petite cuisine des sons rauquos de — Séréguine... Nous étions voisins...
sa voix, il enleva prestement son lourd pardessus et — Vous êtes la fille de Ni le le b o i t e u x ? C'est un
continua, sans r e p r e n d r e haleine : personnage que je connais bien, il m'a tiré les oreilles
— Voilà une demoiselle bien désagréable r.onr les plus d'une fois.
autorités, grand-mère ! Comme un des geôliers l'avait Ils étaient restés. debout et riaient en s'interrogeant.
insultée, elle lui a déclaré qu'elle se laisserait m o u r i r Sachenka les regardait et souriait, tout en p r é p a r a n t le
de faim s'il ne lui présentait pas des- excuses; et pen- Ihé. Le bruit de la vaisselle entrechoquée rappela la
dant huit jours elle n'a rien mangé, c'est pourquoi mère à ses devoirs.
•.eJe est presque partie pour un monde meilleur. Ce n'est — Oh ! Excusez ! je me mets à bavarder et vous ou-
pas mal, n'est-ce pas ? Que dites-vous de mon petit blie... C'est si agréable de voir un pays... ventre ? — C'est moi qui doit vous demander p a r d o n de
Il secoua sa panse ballonnée de grosses brochures u r è t r e servie ! dit Sachenka. Mais il est déjà onze
qu'il soutenait de ses bras courts et passa dans la heures et j'ai encore une longue route à faire...
chambre, refermant la porte derrière lui. •— Pour aller où ? à la ville ? questionna la mère
—• Vous êtes vraiment restée huit jours sans manger? avec étonnement.
demanda la mère, avec étonnement. — O u i l
— Il fallait qu'il me fasse des excuses, répondit la — Il fait nuit, il pleut, vous êtes fatiguée ! Restez
jeune fille en remuant frileusement les épaules. ici ! légor Couchera à la cuisine et nous deux ici...
Ce calme et cette opiniâtreté austères firent naître — Non, il faut que je p a r t e ! déclara simplement la
chez la mère quelque chose qui ressemblait à un blâme. jeune fille.
« A h ! c'est comme c e l a ! » pensa-t-eile. — Oui, payse, il faut que cette demoiselle dis-
Et elle demanda encore : paraisse. On la connaît ici. Et si elle se m o n t r a i t
— Et si vous étiez morte ? demain dans la rue, ce ne serait pas bien ! confirma
— Que faire, je serais morte ! répliqua la jeune fille légor.
à voix basse. Il a fini p a r s'excuser. On ne doit p a s — Comment ? elle va s'en aller toute seule ! p a r d o n n e r les outrages... . — Oui, dit légor avec un petit rire.
— Oui... dit lentement la mère. Et pourtant, nous — La jeune fille se versa encore du thé, p r i t un
autres femmes, on nous outrage toute notre vie. morceau de pain de seigle, le sala et se mit à manger
— J e me suis allégé ! déclara légor, en ouvrant la en regardant pensivement la mère
porte. Le samovar est prêt ? Permettez, je vais le — Comment en ètes-vous capable? Et Natacha aussi?
prendre... • ~ Moi je ne le ferais pas, j ' a u r a i s peur ! dit la mère. 92
— Je ne le savais pas, répondit la mère après un
— Mais elle aussi, elle a peur î déclara légor. N'est- silence. Pavel ne parle jamais de lui-même.
ce pas, Sachenka Y Et elle eut encore plus de pitié pour la jeune fille.
•— Oui ! répondit la jeune fille. — Vous auriez dû l'accompagner, reprit-elle en re-
Pélaguée lui jeta un coup d'œil et s'exclama faible- gardant son hôte avec une hostilité involontaire.
ment :
— C'est i m p o s s i b l e ! répondit tranquillement légor.
— Comme vous êtes courageuse !...
J'ai une foule de choses à faire ici, èl toute la journée il
Après avoir p r i s le thé, Sachenka serra sans mot dire faudra que je m a r c h e sans m'arrêter. C'est une occupa-
la main d'Iégor et s'en alla dans la cuisine, suivie p a r tion désagréable quand on est asthmatique comme moi...
Pélaguée.
— Quelle brave fille ! reprit la mère, pensant vague-
— Si vous voyez Pavel Mikhaïlovitch, saluez-le de
ment à ce que légor venait de lui annoncer.
ma part, dit la jeune fille.
Elle était vexée d ' a p p r e n d r e la nouvelle d'une autre
Et elle avait déjà la main sur le loquet de la porte, bouche que celle de son fils; elle pinça les lèvres avec
mais, se r e t o u r n a n t brusquement, elle demanda à mi- force et ses sourcils s'abaissèrent. voix : — Oui ! dit légor en secouant la tète. Je vois qu'elle
— Puis-je vous embrasser ? vous fait pitié... Vous avez l o r t J vous n'aurez pas assez
Sans r é p o n d r e , la mère la p r i t dans ses bras avec de cœur si vous vous mettez à avoir pitié de nous tous,
chaleur. les révoltés... Personne n'a la vie bien douce, à parler
— Merci i dit la jeune fille à voix basse. franchement... Il y a quelque temps, un de mes cama-
Et elle sortit en secouant la tête. r a d e s est revenu d'exil... quand il arriva à Nijni, sa
Reniréè dans la chambre, la mère regarda avec femme et son enfant l'attendaient à Smoïènsk, et quand
anxiété du côté de la fenêtre. Dans les ténèbres épaisses il arriva à Smolensk, ils étaient déjà en prison à Moscou.
et humides, tombaient lentement les flocons de neige Maintenant, c'est au tour de la femme d'aller en Sibé-
à demi fondus. rie... Moi aussi, j'avais une femme, une excellente créa-
Tout rouge et, suant, léger était assis, les jambes ture, niais cinq années de cette vie l'ont conduite au
écartées et soufflait bruyamment sur son t h é ; il avait tombeau...
l'air satisfait. II vida d'un trait son verre de thé et continua à dis-
La mère s'assit aussi et, jetant un regard attristé sur courir. Il compta ses années et ses mois de détention,
son hôte, dit lentement : , d'exil, raconta diverses catastrophes, parla de la famine
— La pauvre Sachenka ! Comment arrivera-t-elle î en Sibérie, des massacres dans les prisons... La mère
— Elle sera fatiguée ! dit légor. La prison l'a bien le regardait et Técoutait, s'étonnant de la simplicité
éprouvée; elle était plus robuste auparavant... De plus... calme avec laquelle il dépeignait cette vie pleine de
elle n'a pas été élevée à la dure... je crois qu'elle a déjà persécutions et de tortures... les poumons attaqués... — Eh bien, arrivons à notre affaire...
— Qui est-elle ? S'informa la mère à voix basse. Sa voix se transforma, son visage se fit grave. Il lui
— La fille d'un propriétaire foncier. Son père est demanda comment elle pensait pouvoir i n t r o d u i r e les
un homme riche et une grande canaille. Vous savez brochures dans la fabrique, et La mère fut surprise de
probablement qu'ils s'aiment beaucoup et qu'ils veulent constater qu'il connaissait à fond toutes sortes de
se marier, grand-mère ? détails.
Puis, lorsqu'ils eurent tout arrangé, ils parlèrent en-
— Qui ?
core de leur village. Tandis qu'Iégor plaisantait, Péla-
— Pavel et elle... oui ! Mais voilà, ils n'y parviennent
guée remontait le cours des années de son passé, qui lui
pas... quand il est en liberté, c'est elle qui est en prison,
paraissait étrangement pareil à un marais, parsemé de
et vice vers». monticules monotones et planté de trembles qui s'agi- — Tout le monde en est réduit là! répondit-elle avec
taient peureusement, de petits sapins, de blancs bou- un geste de la main. Peut-être est-ce plus facile pour
leaux égarés parmi les tertres. Les clairs bouleaux ceux qui comprennent... Mais, moi aussi, je comprends
poussaient lentement et, après avoir vécu cinq ou six un peu... ce que veulent les braves gens... ans sur ce sol pourri et mouvant, tombaient et se décom- — Et, du moment que vous comprenez, grand-mère,
posaient à leur tour... La mère considérait ce tableau vous leur êtes utile, à tous, à tous ! déclara légor d'un
avec un regret indicible et mystérieux. Devant elle se ton grave. dressa une silhouette de jeune fille aux traits nets et Elle lui jeta un coup d'œil et sourit. obstinés. Elle s'en allait, sous les flocons de neige Vers midi, l'air calme et affairé, elle glissa des bro-
humide, fatiguée et solitaire... Et son fils était enfermé chures dans son corsage. En voyant avec quelle adresse
dans une petite pièce à la fenêtre grillée... Peut-être ne elle les dissimulait, légor fit claquer sa langue de satis-
dormait-il pas encore à cet instant, il réfléchissait sans faction et s'écria : doute... Mais il ne pensait pas à la mère, car il y avait — Sehr gut 1 comme disent les Allemands quand ils
quelqu'un qui lui était plus cher encore !'... Comme un vident un tonneau de bière. La littérature ne vous a pas
nuage bigarré et informe, des pensées pénibles glissaient transformée, grand-mère, vous êtes restée une brave
vers elle et envahissaient son âme avec violence. femme. Que les dieux bénissent votre entreprise !
— Vous êtes fatiguée, grand-mère ! Allons-nous cou- Une demi-heure après, avec le même sang-froid et
cher ! dit légor en souriant. courbée sous le poids de son fardeau, la mère se tenait
Elle lui souhaita une bonne nuit et passa dans la à la porte de la fabrique. Deux gardiens, irrités p a r les
cuisine, m a r c h a n t de biais, avec précaution, le ccciu- moqueries des ouvrières, avec qui ils échangeaient des
plein d'une amertume cuisante. injures, tâtaient sans ménagement tous ceux qui en-
Le lendemain matin, en prenant le thé, légor lui dit : traient dans la cour. Un agent de police se promenait
— Et si on vous attrape et qu'on vous demande où non loin de là, ainsi qu'un individu aux yeux fuyants,
vous avez pris toutes ces brochures hérétiques, que aux jambes Courtes, au visage rouge. La mère l'exa-
répondrez-vous ? minait du coin de l'œil tout en changeant sa palanche
—r d'épaule; elle devinait que c'était Un espion.
« C e l a ne vous regarde p a s î... » voilà ce que
j e r é p o n d r a i . Un grand gaillard aux cheveux bouclés, la casquette
— Oui, mais ils ne voudront jamais en convenir ! sur la nuque, criait aux gardiens qui le fouillaient:
répliqua légor. Ils sont profondément convaincus que — Cherchez donc dans la tête et non pas dans les
c'est justement leur affaire... Et ils vous interrogeront poches, diables ! longuement. L'un des gardiens répondit :
— Mais je ne dirai rien î — Tu n'as rien du tout dans la tête, sauf les poux...
— On vous mettra en p r i s o n ! — Hé bien, cherchez-les, c'est une besogne digne de
— Qu'importe! Grâce à Dieu, je serai au moins bonne vous ! répliqua l'ouvrier.
à quelque chose ! dit-elle en soupirant. Qui a besoin de L'espion lui jeta un méchant coup d'œil et cracha
m o i ? Personne. Et on torture plus, à ce qu'on dit... à terre.
>— Hum ! on ne vous torturera pas... Mais une brave — Laissez-moi passer ! demanda la mère. Vous
femme comme vous doit se ménager. voyez, ma charge est pesante... j ' a i le dos cassé !
— Ce n'est pas avec vous qu'on a p p r e n d à le faire ! — Va, va ! cria le gardien avec irritation. Ne parle
légor garda le silence et se mit à arpenter la pas tant...
chambre, puis il revint près de la mère et dit: Arrivée à sa place, Pélaguée posa ses pots de soupe
— C'est pénible, payse ! Je sens que cela vous est à t e r r e et regarda autour d'elle en essuyant la sueur
très pénible 1 de son vbage.
Deux serruriers, les frères Gousse?, s'approchèrent
aussitôt; l'aîné, nommé Vassili, lui demanda d'une voix riant. —• Merci de cette bonne parole ! dit la mère en sou-retentissante, en fronçant les sourcils :
Il grommela en s'éloignant :
— Y a-t-ii des pâtés '! — Elle ne me coûte pas cher, cette bonne parole S
— J'en apporterai demain ! répondit-elle. — Mais on n'a personne à qui l'adresser, répliqua
C'était une phrase convenue. Le visage des deux un forgeron en riant.
hommes s'éclaira. Incapable de se maîtriser, Ivan
Et il ajouta d'un air étonné, en haussant les épaules:
s'écria : -
— Voilà la vie, mes enfants... on n'a personne à qui
— Ah 1 tu es une bonne mère ! dire une bonne parole... personne n'en est digne... n'est,
Vassili s'accroupit, regarda le pot de soupe, et en ce pas ?
même temps un paquet de brochures glissa dans son
Vassili Goussev se leva, et s'exclama en boutonnant
sein.
soigneusement son p a r d e s s u s :
— Ivan ! dit-il à haute vo-x, à quoi bon aller à la
— J'ai mangé chaud, et pourtant le froid me p r e n d .
maison ! dînons ici ! Et il enfonça les feuillets compro-
Puis il s'en alla; son frère Ivan se leva aussi et s'éloi-
mettants dans la tige de ses bottes. Il faut soutenir la
gna en sifflotant.
nouvelle m a r c h a n d e .
La mère criait de temps en temps avec un sourire
— C'est vrai 1 approuva Ivan, et il se mit à rire.
engageant :
Et la mère criait de temps à autre, tout en regardant
— De la soupe chaude ! du vermicelle ! de la soupe
avec p r u d e n c e autour d'elle :
aux choux !...
— De la soupe ! du vermicelle chaud î du rôti !
Elle se disait qu'elle raconterait sa première expé-
Peu à peu, elle tirait les brochures de son corsage
rience à son fils. La face jaune de l'officier, irrité et
et les • distribuait aux frères sans être vue. Chaque fois
stupéfait, se dessinait sans cesse devant elle; les mous-
qu'un paquet glissait de ses mains, le visage de l'officier
taches noires s'agitaient confusément, et, sous la lèvre
de gendarmerie apparaissait brusquement devant elle
supérieure, contractée p a r une moue de colère, brillait
comme une tache jaune, pareille à la clarté d'une
l'ivoire des dents serrées. Pareille à un oiseau, Une
allumette, dans une chambre obscure, et elle lui
joie aiguë frémissait et chantait dans le c œ u r de la
disait en pensée, avec un sentiment de malveillance
m è r e ; ses sourcils remuaient et, tout en accomplissant
satisfaite :
son œuvre avec adresse, elle se disait :
— Tiens, mon petit p è r e !...
— Tiens, en voilà encore... e n c o r e !
Et en donnant le paquet suivant, elle ajoutait, heu-
reuse :
— Tiens, en voilà e n c o r e !
Quand les ouvriers s'approchaient, leur assiette à la
main, Ivan Goussev riait b r u y a m m e n t ; la mère cessait X V I sa distribution, versait de la soupe aux choux et des
vermicelles; les deux Goussev lui disaient ên plaisan-
• Toute la journée, elle éprouva un sentiment nouveau
tant :
pour elle et qui lui caressait agréablement le cœur. Le
— Elle est adroite, la mère Pélaguée ! "
soir, sa besogne achevée, et comme elle prenait son thé,
— La misère nous a p p r e n d à attraper même les sou- le piétinement d'un cheval résonna sous la fenêtre et
ris, fit d'un ton morose un chauffeur. On lui a enlevé une voix connue retentit. La mère se dressa brusque-
celui qui gagnait son pain... Oui. Les canailles !... Eh ment, s'élança à la cuisine, vers la p o r t e ; quelqu'un
bien, pour trois kopeks de vermicelle... P r e n d s cou- venait à grands p a s ; sa vue se troubla, elle s'appuya
rage, mère 1... Tout ça s'arrangera !... au montant et poussa la porte du pied.
— Bonsoir, petite mère ! fit une voix connue, et des eherai de la terre, ces ulcères ! Pavel se conduit très
mains sèches et longues se posèrent sur ses épaules. bien, il est ferme et calme avec tout le monde, Je vous
Elle fut envahie par la douleur du desenchantement ^ i s - q u ' o n le libérera bientôt...
autant que par la joie' de revoir André. Et ces deux — Bientôt ! dit la mère apaisée, en souriant. Je le
sentiments se-mêlèrent en une immense onde brûlante sais, ce sera bientôt ! qui la souleva et la jeta contre- la poitrine du Petit- •— Et- ce sera très bien ! Versez-moi doi-c du thé.
Russien. Celui-ci l'étreiguit avec force; ses mains trem- Qu'avez-vous fait ces derniers temps ? blaient. La r/;ère pleurai!" d o u e m e n t sans mot d i r e ; André la regardait en souriant, il était tout proche du
André lui caressa les cheveux, et lui dit, toujours de la cœur de la m è r e ; dans la profondeur bleue de ses
même voix chantante : yeux ronds, s'ailumàit «ne étincelle aimante et un peu
— Ne pleurez pas, petite mère, ne fatiguez pas votre attristée.
cœur i Je vous en donne ma parole d'honneur, on le —: Je vous aime beaucoup,-André ! dit la mère après
mettra bientôt en liberté ! Ils n'ont aucune preuve avoir poussé u s profond soupir; elle considéra son
contre lui, les camarades ne parlent pas plus que des visage maigre, couvert de bizarres petites touffes de
poissons frits... poils.
Et, entourant de son long bras les épaules de Péla- — Un peu suffirait pour moi... Je sais que vous m'ai-
guée, il l'entraîna dans la c h a m b r e ; elle se serra c o a l r s mez, vous pouvez aimer tout te monde, vous avez un
lui avec le mouvement rapide d'un écureuil; puis elle grand cœur i répondit le Petit-Russien en se balançant
aspira avec avidité, de toute sa poitrine, ia voix d'André! sur sa chaise.
— Pavel vous envoie ses salutations, il est bien por- — Non, je vous aime tout particulièrement ! fit-elle
tant et aussi joyeux qu'il peut l'être. On est à l'étroit, avec insistance. Si vous aviez une mère, les gens l'en-
en prison I On a arrêté plus de cent personnes, ici vieraient d'avoir un fils pareil... comme en ville; r.-n en m e t trois ou quatre dans la même Le Petit-Russien hocha îs fête et se îa frotta vigou-
ce'lule.-U n'y a rien à dire de-la .direction de la p r i s o n ; reusement des deux mains. ils ne sont pas méchants, mais érèintés : ces diables de ' —- Moi .aussi, j'ai une-mère quelque p a r t , dit-il à voix
gendarmes leur procurent tant d ' o u v r a g e ! Par consé- basse. . • quent on n'est pas trop sévère; on nous disait constam- — Savez-vons.ce que jV2 fait aujourd'hui î - s'écria
ment : Soyez un peu. plus tranquilles, messieurs, ne Pélaguée. nous occasionnez p a s ' d e désagréments... Et comme cela, Et, bégayant de plaisir, elle raconta vivement, en
tout allait bien... Nous pouvons nous parler, échanger amplifiant un peu, comment elle avait introduit des
des livres, partager la nourriture. Quelle c h a r m a n t e brochures à la fabrique. prison ! Elle est vieille et sale, mais douce et légère. Les D'abord, i l écarquiila les yeux, tout surpris, puis il
criminels de droit commun étaient aussi de braves gens, se frappa Ja tête du doigt et s'écria,-plein de joie ;
ils nous rendaient beaucoup de services. On nous a libé- — Oh ! mais ce n'est pas une plaisanterie i C'est une
r é s , Boukine, moi et encore quatre autres, la place fai- affaire sérieuse ! C'est Pave! qui -va être content ! C'est
sant défaut... Eî bientôt on relâchera Pavel, c'est plus très bien cela, petite mère ! Aussi bien pour Pavel que
que certain. C'est Vessoftchikov qui restera en prison le pour tous ceux qui ont été arrêtés en même temps
plus longtemps, car -on est très irrité contre lui. Il que lui •!„.
insulte tout le monde, sans cesse. Les gendarmes l'ont II faisait claquer ses doigts de ravissement, sifflait,
en horreur. Il unira par passer en jugement, à moins se balançait. Sa joie r a y o n n a n t s éveillait un écho puis-
qu'on le rosse. Pa<; 1 essaie de le calmer et lui dit : sant dans l'âme de Pélaguée^ Tais-toi, Nicolas, à quoi bon les injurier ? Ils n'en — Mon cher André, dit-elle, comme si son c œ u r
deviendront pas meilleurs i Et lui, il hurle : Je les erra- s'était ouvert et qu'il en coulât nn clair ruisseau de
tA MARK , 101
paroles radieuses, quand je pense à ma vie, a h ! Sei-
la pluie, qui font sept kilomètres pour venir nous voir...
gneur Jésus !... Pourquoi donc ai-je vécu ? Pour tra-
qui donc les pousse à cela ? C'est qu'ils aiment...
vailler et être battue.., Je ne voyais personne sauf mer»
Ils aiment p u r e m e n t . . . Ils ont la foi... Ils ont la foi,
mari, je ne connaissais rien que la peur... Je n'ai pas
André ! Mais moi, je ne sais pas aimer comme cela,
vu comment Pavel a grandi... Je ne sais même pas si
j'aime ce qui est à moi, ce qui m'est proche...
je l'aimais tant que mon m a r i était de ce m o n d e ! Tontes
mes pensées, tous mes soucis se rapportaient à une — Vous avez raison ! dit le Petit-Russien en détour-
seule chose : n o u r r i r cette bête fauve, afin qu'il fût nant le visage; puis il se frotta la tête, les joues et les
satisfait et repu, qu'il ne se mit pas en colère, et yeux vigoureusement, comme toujours. Tous aiment
m'épargnât les coups, ne fût-ce qu'ans fois... Mais je ne ce qui leur est p r o c h e , mais pour un grand cœur,
me souviens pas qu'il l'ait fait. Il me frappait avec tant même ce qui est éloigné est proche ! Vous pouvez
de violence qu'un eût dit qu'il châtiait non pas sa beaucoup aimer, vous avez u s grand amour maternel.
• femme, mais tous ceux contre lesquels il était irrité... — Que Dieu le v e u i l l e ! répondit-elle à voix basse.
J'ai vécu ainsi p e n d a n t vingt ans... Ce qui était avant Je le sens, ii est bien de vivre ainsi. Vous, par exem-mon mariage, je ne m'en souviens pas ! Quand j'essaie ple, je vous aime, mieux que Pavel peut-être.-. Il es!
de me rappeler, je ne vois rien, c'est comme si j'étais si renfermé ! Ainsi, tenez., il veut épouser Sachenka,
aveugle. Avec légor Ivanovitch — nous sommes du et ii ne m'en a pas parlé, à moi, la mère... même village — nous parlions dernièrement de ceux- — Ce n'est pas vrai ! répliqua le Petit-Russien. Je
ci, d s ceux-là... je me souvenais des maisons, je re- ie sais, ce n'est pas vrai. 11 i'kime et elle l'aime, en
voyais les gens, mais j'avais oublié comment ils vi- effet. Quand à se marier, non. Elle voudrait bien, mais
vaient, ce qu'ils disaient, ce qui leur était arrivé. Je Pavei.,, me souviens des incendies, de deux incendies... Mon — Ah-?, s'exclama la mère pensivement — et ses
m a r i m'a tellement battue qu'il n'est p l u s rien resté yeux regardèrent André avec tristesse. — Oui, c'est
en m o i ; mon âme était hermétiquement fermée, elle comme ç a ! Les gens renoncent à eux-mêmes... était devenue aveugle et sourde... — Pavei est un homme extraordinaire ! dit le Petit-
Russien à mi-voix. C'ist une nature de fer...
La mère r e p r i t haleine et aspira l'air avec avidité,
— Et maintenant, ii est en prison ! continua ia mère.
comme un poisson sorti de l'eau; elle se p e n c h a en
C'est inquiétant, c'est effrayant, mais p a s autant qu'au--
avant et- continua en baissant la voix :
: refois.'.. La vie n'est plus la même, ni l'inquiétude...
— Quand mon mari est r'.orl, je me suis raccrochée
Et mon âme a aussi changé, elle a ouvert les yeux,
à mon fils... et il a commencé à s'occuper de ces
elie regarde, elle est joyeuse et triste en même temps.
choses. C'est alors qu'il m'a fait pitié. « Comment vivrai-
11 y a bien des choses que je ne comprends p a s ; il
je foute seule s'il périt ? » me disais-je. Que de craintes
m'est si cruel de savoir que vous ne croyez p a s en
et d'angoisses j ' a i éprouvé; mon c œ u r se déchirait
Dieu... Enfin, il n'y a rien à faire ! Mais je le vois
qtu;nd je pensais à son sort...
et je le sais, vous êtes de braves gens ! Vous vous
Elle se tut, hocha doucement la tête, puis r e p r i t d'ut; êtes condamnés à une vie pénible pour servir le peuple,
ton expressif : p o u r propager la vérité... J'ai aussi compris votre
— Il est impur, notre amour, à nous autres femmes ! vérité : tant qu'il y aura des riches, des puissants, le
nous aimons ce dont nous avons besoin... et quand je
peuple n'obtiendra ni justice, ni joie, ni rien... C'est
vous vois penser à votre mère... Pourquoi en avez- comme ça, André... Je vis au milieu ,de vous... Parfois,
vous besoin Et toas les autres qui souffrent p o u r la nuit, je me remémore le passé, ma force foulée aux
le peuple qu'on envoie en prison et en Sibérie, qui pieds, mon jeune c œ u r brist... et J'ai amèrement pitié
meurent là-bas ou qu'on pend... ces jeunes filles qui de moi-même I -Mais pourtant, ma vi<> s'est amuiorée.
s'en vont seules dans la nuit, par îa neige, la boue e t
L© Pëtit-Rassien se leva et se mit à aller et vanir, en «'efforçant 4 e ne pas traîner les p i e d s ; il était •le croix sur sa poitrine sans qu'il s'en aperçût; une
pensif. demi-heure après, elle demanda à mi-voix :
— C'est vrai, ce que vous dites ! s'exclama-t-il. C'est — Vous ne dormez pas, André ?
vrai ! 11 y avait à Kertch un jeune Juif qui écrivait — Non... pourquoi ? des vers, et voici ce qu'il a composé un j o u r : — Rien... Bonne nuit !
— Merci, merci, répondit-il avec reconnaissance.
Et l e s i n n o c e n t s m i s à m o r t
S e r o n t r e s s u s c i t e s p a r l a f o r c e de l a v é r i t é . . .
Iî fut lui-même assassiné p a r la police, là-bas, à X V I I
Kertch, mais cela n'a pas d'importance. Il connaissait
la vérité et l'a semée dans le coeur des hommes... Vous Lorsque, îe lendemain, la mère arriva à la porte de
aussi, vous êtes une créature innocente mise à mort... la fabrique, chargée de son fardeau, les gardiens l'ar-
Il s'est bien exprimé... rêtèrent avec rudesse, lui ordonnèrent de poser ses
— Je parle, je parle, et je m'écoute moi-même, et pots à terre et l'examinèrent soigneusement.
je n'en crois pas mes oreilles, continua-t-elle. Je me — La soupe va se refroidir ! dit-elle d'un ton calme,
suis tue toute ma vie, je ne pensais qu'à une chose : tandis qu'ils la fouillaient sans gêne. à éviter pour ainsi dire la journée, à la vivre sans — Tais-toi ! répliqua l'un des hommes d'une voix
qu'on m'aperçoive, p o u r qu'on m'ignore... Et mainte- rébarbative. , nant je pense à tous... je ne comprends pe-it-être pas L'autre ajouta avec conviction en le poussant légè-
très bien vos affaires... mais tout Je m'ond-"- m'est p r o - rement à l'épaule : che, j'ai pitié de tous et souhaite le bonheur de tous... — Je te dis qu'on les jette par-dessus la palissade ! .
le. vôtre surtout, mon cher André ! Le vieux Sizov fut le premier à s'approcher d'elle;
Il s'approcha d'elle et dit : il hn demanda à voix ba .se, en regardant de tous
— Merci, ne parlons plus de moi. côtés : Et p r e n a n t la main de la mère entre les siennes, il — Tu as entendu, mère ?
la serra avec vigueur, la. secoua et se détourna vive- — Quoi ? ment. Fatiguée. par l'émotion, Pélaguée lavait la vais- — Les brochures ont -'e nouveau fait leur appari-
selle sans se hâter, gardant le silence; un sentiment tion. On en a semé partout, comme du se] sur du
de vaillance lui réchauffait le cœur. pain. Lés arrestations et les perquisitions n'ont pas
Tout en m a r c h a n t à grands pas, le Petit-Russien lui servi à grand'chose. Mon neveu Mazine est e n . p r i -
dit : son... ton .fils aussi... et pourtant, les feuillets sont
— Petite mère, vous devriez bien, tâcher d'adoucir distribués' comme avant... ce n'était donc pas eux...
Vessoftchikov ! Son père est dans la même prison que Et Sizov conclut- en se tissant la barbe : lui, c'est un repoussant petit vieux. Quand îe fils Se voit — Ce n'est pas une affaire de personnes, mais de
p a r la-fenêtre, il l'injurie.. Ce'n'est pas bien ! Le jeune pensées... et les pensées, on ne peut pas les attraper
homme est bon,'il aime les chiens, les souris, et toutes c o m m e ' l e s puces... les créatures, excepté les gens ! Et voilà jusqu'à quel Il rassembla sa barbe dans sa main, la considéra et
point on peu; c o r r o m p r e un homme 1 dit en s'éloignant :
— Sa mère a disparu sans laisser de t r a c e s ; son — Pourquoi ne viens-tu jamais chez nous 1 C'est