La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I
Chapitre XIX
Le mariage de Jean Guerrier n’était pas passé inaperçu dans le cercle des amis de M. de Terrenoire, de Margival et dans les bureaux de la banque. On en parla beaucoup.
Que se passa-t-il pendant les quinze jours où les jeunes mariés furent absents ? Pourquoi Guerrier ne retrouva-t-il plus les mêmes visages à son retour ?
Lorsqu’il reprit possession de la caisse et fit le tour dans les bureaux pour serrer les mains à ceux qu’il croyait ses amis, il trouva partout froide mine.
On lui répondit à peine. Ses effusions n’amenèrent que des paroles glacées, embarrassées.
Guerrier laissa passer quelques jours. Mais il eut beau ob-server, il n’apprit rien. On se cachait de lui. C’était évident.
Les conversations commencées s’interrompaient soudain à son arrivée dans les bureaux. Il n’y avait plus, tant qu’il était là, que des demi-sourires, des coups d’œil en dessous et des chu-chotements.
Ce qui lui fit le plus de peine, ce fut l’éloignement d’un jeune employé nommé Martellier, qu’il aimait beaucoup et avec lequel il était très lié.
Jean le prit à part, un soir, à la sortie des bureaux.
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– Veux-tu m’expliquer ce qui s’est passé ici et pourquoi je ne vous ai pas retrouvés, ni toi ni les autres, ainsi que je vous avais connus ?
Martellier parut hésiter.
Puis, tout à coup, sèchement, se débarrassant de l’étreinte de Guerrier :
– Je n’ai rien à te dire, Jean, consulte ton cœur, consulte ta conscience, et tu trouveras là l’explication que tu cherches.
Et il s’éloigna, laissant le pauvre garçon pâle et stupéfait.
Son cœur, sa conscience ? Il avait beau les interroger, ils ne lui reprochaient rien !
Le lendemain dans son courrier, il trouva à son adresse une lettre ainsi conçue :
« Si vous voulez savoir pourquoi l’on vous méprise, inter-rogez le père de votre femme ! »
Avant de déjeuner, il montra cette lettre à Margival. Le vieux mit ses lunettes, lut attentivement.
– On vous méprise ? Et qui donc ? Et pourquoi ?
– N’est-ce pas vous, d’après cette lettre, qui devez me l’apprendre ?
– Est-ce que je sais ce que cela signifie ? Est-ce qu’il faut s’occuper de ce que contient une lettre anonyme ?
– C’est vrai ! Quelque calomnie, sans doute.
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Deux jours après, il recevait une seconde lettre.
Cette fois, elle était signée : « Un ancien ami », mais l’écriture était déguisée.
La lettre portait :
« Si votre beau-père ne vous a rien appris de ce que vous désirez savoir, interrogez votre femme ! »
– Ma femme, murmura-t-il avec angoisse… Et que pour-rait-elle me dire ?… Telle je la vois aujourd’hui, telle je l’ai tou-jours connue…
Il se prit le front dans les mains et perdit son temps à cher-cher.
Il se heurtait partout à cet inconnu et son angoisse aug-mentait de ses réflexions mêmes et de sa surexcitation.
C’était le soir, rue de Châteaudun, dans leur logement, où la beauté de Marie-Louise, si joliment encadrée par ce luxe déli-cat, éclatait comme une fleur superbe, pleine de vie et de par-fum…
– À quoi penses-tu ? dit-elle en lui relevant doucement la tête et en l’embrassant sur le front.
Il lui raconta tout et lui tendit la lettre.
Il n’avait aucun soupçon sur elle ; pourtant, il observait son visage, pendant cette lecture.
Elle resta calme et pensive.
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– Évidemment, il y a quelque chose, dit-elle, mais je ne sais pas quoi…
Une troisième lettre arriva, la suite et le complément des autres.
« Si votre femme, pas plus que votre beau-père, ne veut vous renseigner – Je dis : ne veut et non point : ne peut – adres-sez-vous, en désespoir de cause, à M. de Terrenoire. »
Et toujours la même signature mystérieuse.
« Cette fois, l’énigme va s’éclaircir », pensa Guerrier.
Et il alla aussitôt trouver M. de Terrenoire. À lui, ainsi qu’il avait fait à Margival et à Marie-Louise, il raconta cette conspira-tion du mépris qui se faisait dans les bureaux et jusque dans le monde, autour de sa personne. M. de Terrenoire l’écouta atten-tivement, lut les trois lettres anonymes, réfléchit.
– Ma foi, mon pauvre garçon, dit-il à la fin, je n’y com-prends pas plus que vous. Ce que je peux faire par exemple, c’est prier monsieur Martellier, avec lequel vous étiez, je crois, très lié, de se rendre ici et de lui parler.
Quelques minutes après, l’employé était dans le cabinet du banquier, saluait froidement Jean Guerrier et attendait, debout, qu’on l’interrogeât.
– Monsieur Martellier, dit Terrenoire, vous vous doutez bien un peu du motif pour lequel je vous ai fait venir ?
– Aucunement, Monsieur.
– Ah ! Eh bien, je vais vous le dire. Monsieur Guerrier est très attristé de la froideur que vous lui témoignez et de
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l’éloignement dans lequel le tiennent, depuis son mariage, tous ses anciens camarades. Monsieur Guerrier n’a rien à se repro-cher, et cette froideur et cet éloignement sont d’autant plus pé-nibles qu’il ne les mérite et ne les comprend pas. Nous avons, lui et moi, compté sur vous pour nous expliquer les raisons d’un pareil revirement.
Martellier garda le silence.
– Répondez, Monsieur ! dit Terrenoire avec fermeté. Vous le devez à votre ami. Au besoin, je vous l’ordonne.
Martellier regardait le banquier avec une fixité singulière – et tournait le dos à Guerrier.
Il semblait vouloir s’obstiner dans son silence.
Alors Jean intervint.
– Mon ami, dit-il, songez que votre refus de me répondre est presque une insulte. Parlez. Je ne sais pas de quoi l’on m’accuse. Donnez-moi donc les moyens de me défendre !
– Je n’ai rien à dire ! murmura Martellier.
– Puisqu’il y a complot, dit Terrenoire impatienté, je ren-verrai tous les employés de la banque, jusqu’à ce que l’on décide à parler…
– Je partirai, Monsieur, bien que je n’aie que ma place pour vivre, et pour faire vivre ma mère !
– Étrange entêtement ! dit Guerrier
Il n’en put rien tirer. Il fallut le laisser partir.
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Deux ou trois jours passèrent encore ainsi.
Après quoi, Jean reçut une quatrième lettre :
« Enfin, si M. de Terrenoire se tait, comme on le croit, l’ancien ami de Guerrier lui apprendra qu’il est bien difficile de conserver son estime à un homme qui pour se pousser et se faire une situation, épouse la maîtresse d’un autre ! »
Jean froissa la lettre avec indignation.
– Infamie ! dit-il. Qui a pu répandre une pareille calomnie sur moi ?… Marie-Louise, la maîtresse d’un autre ? Et de qui ? de monsieur de Terrenoire !…
Il se tordit les mains, pris d’une impuissante rage et cher-chant autour de lui quelque chose à briser ou à déchirer.
Il dormit peu.
Peu à peu, l’incertitude, honteusement, pénétrait dans son âme.
Ce n’était pas encore le soupçon.
Il se disait :
– Tous ceux que je connaissais me fuient. Tout le monde ne peut se tromper. Qu’y a-t-il donc de vrai dans cette horrible ca-lomnie ?
Et, l’esprit prévenu, il observa.
Comment était née l’intimité de Terrenoire et de Margival ?
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Et une foule de détails lui revenaient maintenant à la mé-moire, auxquels jamais il n’avait songé ! Une foule de questions aussi – terribles ! – auxquelles il ne trouvait pas de réponses.
Avant le mariage, le banquier allait tous les jours chez Margival.
Maintenant il trouvait toujours quelque occasion de se ren-contrer avec Marie-Louise.
Il envoyait des billets de théâtre, et la première personne qu’on apercevait au théâtre, c’était lui !… Tout lui était prétexte à cadeaux pour Marie-Louise…
Pourquoi tant de choses ?…
La protection du patron s’étendant sur un employé, si inté-ressant qu’il soit, ne se manifeste pas de cette façon !…
Cela en était venu au point que Terrenoire avait négligé sa femme, tant il se plaisait avec Marie-Louise !… Souvent préoc-cupé, d’ailleurs, ou ennuyé ou maussade, il n’était gai que chez Margival ; et – voilà que Guerrier, s’en souvenait à présent – si quelque chose retenait, quand Terrenoire était là, Marie-Louise absente, le banquier s’en allait.
Il venait donc pour elle !… c’était évident ! Alors, il l’aimait ! Il l’avait séduite ! Il y avait entre eux des relations d’amant et de maîtresse – à l’insu de Margival – ou même Mar-gival les connaissait, ces relations, et fermait les yeux, parce que cette honte était le prix de l’aisance qu’on lui apportait ?…
– N’ai-je été qu’une dupe imbécile et naïve !… Ah ! si cela est vrai, malheur à eux tous, malheur !…
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Ce n’était pas ce que l’on prétendait autour de lui. Une dupe, non. Un complice, oui. Mari complaisant ! Marie-Louise passait pour être la maîtresse de Terrenoire. Et lorsqu’on avait entendu parler du mariage de la jeune fille avec Jean Guerrier quelqu’un résuma comme suit la conversation :
– Le caissier arrive là pour cacher un scandale qui ferait tort à Terrenoire. Si le banquier marie sa maîtresse et si elle y consent, c’est qu’elle est enceinte ! Le pavillon couvrira la mar-chandise !…
L’avancement rapide de Guerrier, dans les bureaux de la banque s’expliquait ainsi : Terrenoire savait pouvoir compter sur son dévouement honteux. Et le mariage n’empêcherait pas les relations du financier avec la jeune fille !
Il n’y avait pas jusqu’au père Margival qui ne fût complice, lui aussi.
C’était sous ses yeux, avec son consentement, presque son aide, que s’était nouée cette intrigue !… Que de fois n’avait-on pas surpris le banquier sortant, fort tard, de chez Margival !
On avait su, également, par le menu, toutes les dépenses que Terrenoire avait faites.
Il n’apportait pas, n’envoyait pas un cadeau à la jeune fille par un domestique ou un garçon de la banque, sans que le len-demain tous les employés en parlassent et en fissent gorges chaudes.
Quand on apprit que Guerrier allait chez Margival, les plai-santeries redoublèrent. On disait tout haut :
– Tiens ! le caissier qui va souffler la maîtresse du patron ?
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Lorsqu’on sut qu’il s’agissait d’un mariage, ce fut un effa-rement, puis un éclat de rire général.
Ce que faisait Terrenoire et ce que voulait Guerrier, était visible à tout le monde.
Jean Guerrier apprenait cela, jour par jour.
Tantôt, c’était une découverte qu’il faisait de lui-même, et tantôt des lettres anonymes le mettaient au courant. Plus d’une fois, il eut envie de tout dire à Margival, à Marie-Louise, à Ter-renoire ; il recula toujours. Cela eût été si abominable d’être sûr qu’il ne s’était pas trompé, qu’il aimait mieux douter encore.
Il pensa un jour, que peut-être la main de Mme de Terrenoire était dans tout cela.
Il chercha à la rencontrer seule, et eut une explication avec elle.
Mais aux premiers mots, il s’aperçut qu’elle ne comprenait pas.
Il ne voulut pas lui donner l’occasion de se réjouir de ses tortures et se retira.
Ce fut le lendemain que Roger Laroque vint les voir. Resté seul après le départ de Marie-Louise et de Margival pour l’Opéra, Guerrier commença par annoncer à Roger la ruine im-minente de Terrenoire, puis pressé de questions, il n’hésita pas à lui faire part des affreux soupçons qui l’obsédaient. Laroque l’écouta jusqu’au bout sans manifester d’indignation. Il ne pou-vait croire à de telles perfidies.
– Voilà bien l’effet de la calomnie, dit-il. Du reste, il te sera facile de les surveiller. C’est l’affaire de quatre ou cinq jours tout
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au plus. En attendant, ne laisse rien percer de tes soupçons, que je trouve très peu justifiés. Je n’ai jamais vu de visage plus can-dide que celui de ta femme ; quant à monsieur de Terrenoire, il n’a rien d’un malhonnête homme dans la physionomie.
« Je ne vois autour de vous qu’une personne dont le silence glacial et l’air sombre me donneraient à penser bien des choses. Je veux parler de monsieur de Mussidan. Pourquoi donc ma-demoiselle Diane n’est-elle pas encore mariée avec monsieur Robert de Vaunoise ? La faute en est sans doute à ce Mussidan, dont la grande fortune serait le principal appui de son associé si la banque était sur le point de sauter. N’attendrait-il pas la ca-tastrophe pour faire de son mariage avec Diane de Terrenoire la condition du sauvetage de la banque ? D’autant plus que, si je ne me trompe, ce n’est pas la mère de la pauvre enfant qui s’y opposera. Cette femme me paraît chercher les aventures. Elle ne te menace plus, n’est-ce pas ?
– Son attitude à mon égard est devenue tout à fait correcte.
Laroque hasarda une question qu’il n’avait pas encore trouvé l’occasion de poser.
– Quel est ce Luversan qui tourne autour de madame de Terrenoire ?
– Un boursier… une sorte d’intrigant. Je soupçonne cette femme de jouer à la Bourse à l’insu de son mari. Le Luversan doit lui servir d’intermédiaire.
– D’où sort-il ? Qu’a-t-il fait depuis qu’il est au monde ?
– Personne n’en sait rien. Peu nous importe, d’ailleurs ! J’ai bien d’autres soucis en tête.
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– Ta Marie-Louise… Elle est innocente, mon expérience, mon instinct me le disent.
– Puissiez-vous ne pas vous tromper ! C’est que, voyez-vous, monsieur Laroque, si je n’aimais pas Marie-Louise autant que le premier jour, si je ne me rattachais pas à l’idée que ma femme est incapable d’une telle dissimulation, je n’hésiterais pas à en finir avec la vie. J’ai peur de moi-même. Ah ! si c’était vrai ; si le père et la fille avaient été d’accord pour me faire l’instrument de leur fortune, je ne répondrais plus de moi-même. Il y a des moments où je vois rouge !
Laroque réussit enfin à calmer son jeune ami, à qui il fit promettre de lui envoyer une dépêche à Maison-Blanche dans trois jours.
Puis ils se séparèrent.
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