La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I

Jules Mary · Chapitre 26 sur 40

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La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I

Chapitre XXVII

 

Lacroix frappa à la porte du logement. Une bonne vint ou-vrir et introduisit les trois hommes.

– Monsieur Jean Guerrier ?

– Que faut-il que j’annonce à Monsieur ?

M. Lacroix déclina ses nom et qualité.

Un instant après, Guerrier arrivait, et, saluant :

– Vous avez besoin de moi, Monsieur, sans doute pour un supplément d’enquête ? Je suis à votre disposition.

– Monsieur, dit le commissaire de police, je me vois dans l’obligation de vous arrêter.

Guerrier devint pâle, mais ne se troubla point.

– M’arrêter ? Moi ? Quelle plaisanterie ?

– Ai-je l’air de plaisanter ? dit froidement Lacroix.

– Songez, Monsieur, que c’est le déshonneur pour moi qu’une arrestation, dût-elle être reconnue injuste. On n’attente pas à la liberté d’un homme sans un motif grave.

– Vos appréciations ne me touchent pas, dit le magistrat, avec un sourire. J’agis contre vous de par l’ordre du parquet. C’est monsieur de Lignerolles qui a signé le mandat d’arrêt.

 

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– Nous ne vivons pas, heureusement, à une époque où il soit défendu de s’élever contre un pareil abus d’autorité. Pour m’arrêter, il faut un motif. Et si je suis le caissier de monsieur de Terrenoire, si l’on a volé un million dans la caisse, ce n’est pas une raison pour me croire coupable.

– Les raisons existent, Monsieur.

– Puis-je les connaître ?

– Certes. Il ne m’appartient pas de vous les apprendre. Du reste, vous comparaîtrez aujourd’hui devant monsieur de Ligne-rolles, qui vous éclairera.

Guerrier haussa les épaules d’un air impatienté. Il parais-sait fort triste et non surpris.

Lacroix le remarqua.

– Je connais trop les hommes pour ne pas être sûr que vous vous attendiez à cette arrestation, dit-il.

– Et vous ne vous trompez pas. Je m’y attendais.

– Vous le voyez bien !

– J’ai été prévenu, il y a deux heures, par deux personnes qui s’occupent de cette affaire que, très probablement, le par-quet m’arrêterait.

– Deux hommes ?

– Tristot et Pivolot. Bizarres êtres, mais très intelligents et très fins.

 

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Chambille n’avait pas dissimulé un geste de colère. Sa fi-gure rouge était devenue blanche.

– J’ai entendu parler de ces personnages, fit Lacroix avec dédain. En vous prévenant, ils vous ont tendu un piège grossier, dans lequel vous n’êtes pas tombé… Si vous aviez essayé de fuir, n’était-ce pas vous déclarer coupable ?… Vous n’auriez pas été au chemin de fer que l’on vous eût arrêté… n’est-ce pas Cham-bille ?

– Assurément, monsieur Lacroix, dit le gros agent, c’est moi qui vous le dis…

– Cependant, on pouvait entrer ici et en sortir sans que vous le remarquassiez, témoin Tristot et Pivolot, que vous sem-blez connaître et que vous n’avez pas vus.

Chambille se mordit les lèvres.

– Êtes-vous prêt à me suivre ? demanda M. Lacroix.

– Je suis prêt.

– Bien. Avant de partir, cependant, je suis obligé de faire une perquisition dans votre appartement. Veuillez me précéder et me conduire dans toutes les pièces.

– Laissez-moi prévenir ma femme et mon beau-père, qui ne s’attendent pas, eux, à une aussi fâcheuse nouvelle.

Le commissaire de police hésita.

Jean Guerrier le regardait avec un mélancolique sourire, et il dit avec une nuance de dédain :

 

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– Je vois que vos ordres sont très précis et que je passe à vos yeux pour un dangereux malfaiteur, puisque vous tremblez de me laisser seul. Je vous prie donc soit de m’accompagner, soit de me faire suivre par un de vos agents.

Mais, au moment où il allait sortir, suivi de Chambille, Ma-rie-Louise et Margival, prévenus par la bonne de la présence de la police, entrèrent.

Marie-Louise se précipita vers Guerrier, mue par le pres-sentiment d’un malheur.

– Que se passe-t-il ?… Que te veut-on ?

– Ma chère enfant, dit le jeune homme, je suis forcé de me rendre à l’instant même au parquet, où l’on a besoin de moi… Ne te désole pas, ma chérie, je reviendrai bientôt. Toute cette affaire se présentant comme très mystérieuse, la justice va un peu à tort et à travers, et ne sait trop où donner de la tête.

– Monsieur ! voulut interrompre le commissaire…

– C’est mon opinion, dit froidement Guerrier.

Et, se tournant vers Marie-Louise :

– Le parquet s’imagine que je suis coupable ou complice, et a ordonné mon arrestation.

– On t’arrête ? dit Marie-Louise, en se jetant à son cou, comme pour le défendre.

– C’est une folie ! dit Margival avec violence. Le parquet a perdu la tête.

– Restez calmes, reprit Guerrier, imitez-moi.

 

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« Ma chère enfant, aie l’obligeance d’aller prévenir M. de Terrenoire de ce qui arrive. Monsieur Margival, accompa-gnez-la, s’il vous plaît.

Ils se préparaient à sortir : Guerrier les retint d’un geste.

– Tout à l’heure, quand la perquisition sera faite.

– Une perquisition ?… Ici ?… chez moi ?…

Et Marie-Louise, anéantie, se laissa tomber sur une chaise… prise de faiblesse.

Margival la soutint dans ses bras, essaya de la réconforter ; mais elle éclata en sanglots.

La perquisition fut à peu près inutile.

Et ils allaient s’en aller, Chambille assez déconfit et mécon-tent, lorsque M. Lacroix, qui se trouvait alors dans la chambre particulière de Marie-Louise, voulut se faire ouvrir un petit meuble précieux incrusté de laque et d’ivoire, cadeau du ban-quier, où la jeune femme mettait sa correspondance.

Il y avait deux ou trois tiroirs fermés à clé.

Marie-Louise avait les clés sur elle.

Jean Guerrier fronça le sourcil.

– Monsieur, dit-il, je souffre beaucoup de tout ce que je vois depuis un quart d’heure. Vos recherches restent infruc-tueuses, et ce n’est pas dans ces petits tiroirs que vous trouverez le million que vous cherchez. Tout ce qui est ici appartient à ma femme. Veuillez respecter ces choses comme je les respecte moi-

 

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même. C’est souiller certaines intimités que d’y admettre un tiers.

– Je regrette de ne pouvoir vous être agréable.

Et M. Lacroix, s’adressant à Chambille :

– Allez prier madame Guerrier de vous donner les clés de ce petit meuble.

– Monsieur, dit le caissier, très pâle, quand l’agent fut par-ti, il n’y a là que des lettres…

– Je dois tout voir…

– Des lettres, des souvenirs… toute l’histoire de notre ma-riage..

– Si je ne trouve que cela, je n’emporterai rien… Mais il pourrait se faire qu’il y eût autre chose !

Chambille revint, apportant les clés.

Il finit, après avoir compulsé des paperasses, par rencon-trer une liasse de lettres pliées ensemble par un cordonnet, et, dans le même tiroir, d’autres lettres, plus récentes, de la même écriture.

M. Lacroix courut à la signature tout de suite.

Ces lettres étaient signées : Terrenoire.

Il dénoua le cordon et en lut quelques-unes ; il y avait là une correspondance très intime, échangée entre la jeune femme et le banquier.

 

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La plupart étaient datées d’avant le mariage ; cinq ou six, cependant, portaient une date ultérieure ; mais c’étaient, celles-ci, des billets assez laconiques, annonçant une absence momen-tanée, s’excusant, ou contenant des invitations.

– C’est très bien ! murmura-t-il, on ne m’a pas trompé, et monsieur de Lignerolles aussi n’avait pas tort.

Il n’avait plus rien à chercher sans doute, car il referma les tiroirs.

Seulement, chose étrange, et qui arracha un geste de sur-prise à Jean Guerrier, ayant rencontré une liasse de factures acquittées de divers tapissiers, marchands de bibelots, d’objets d’art ou bijoutiers, Lacroix s’en empara.

– Ces factures sont payées, ne put s’empêcher de faire ob-server Guerrier ; elles portent toutes le timbre de quittance. Je ne vois pas de quel intérêt elles peuvent être pour vous ?

– D’un grand intérêt, Monsieur ; vous devez me com-prendre à demi-mot…

– Non, je l’avoue.

– Patience, vous comprendrez. Mais je n’ai plus rien à faire ici. Descendons.

– Je vous suis.

Guerrier attira sa femme dans ses bras, lui mit un baiser sur le front, essayant de paraître gai, bien qu’il fût assailli de tristes pressentiments.

Marie-Louise pleurait.

 

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Un instant, le caissier se rappela ses soupçons, qui l’avaient tant fait souffrir, et, devant ce désespoir profond, il doutait.

– Est-il possible qu’elle dissimule à ce point ? Si elle me trompait, mon arrestation, en lui rendant la liberté, devrait la combler de joie ; aurait-elle la force de la cacher ?

Et, brusquement – comme s’il eût rougi, dans le fond de son cœur, de l’avoir soupçonnée – il l’embrassa derechef, lon-guement et passionnément.

Il serra la main de Margival et partit.

En bas, Lacroix arrêta un fiacre. Il y prenait place avec Chambille et Guerrier, lorsqu’un homme s’arrêta devant eux.

Cet homme n’était autre que William Farney, qui, inquiet de Guerrier, arrivait de Maison-Blanche.

Du premier coup d’œil, Roger avait reconnu le magistrat bourreau de Suzanne, l’instrument de sa perte. Lacroix, qui, pourtant, observait les allures mystérieuses de l’arrivant, n’avait pas reconnu sa victime.

– Quoi ? Qu’y a-t-il ? demanda Roger à Guerrier, sur un ton qui signifiait : « Toi aussi, te voilà la proie de ce sinistre po-licier qui m’a fait envoyer au bagne, a causé la mort de ma femme et a failli rendre folle ma Suzanne ! »

– Il y a, s’écria Jean, que je suis accusé d’un assassinat.

Roger faillit tomber à la renverse.

L’idée lui vint un instant de sauter à la gorge de Lacroix. Mais à quoi bon ? Il se fût perdu lui-même sans réussir à sauver Guerrier.

 

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Lacroix dévisageait l’étranger.

– Quel est ce monsieur ? dit-il à l’inculpé.

– Ce monsieur, répondit Jean, est un Américain du nom de William Farney, cinq fois millionnaire. En sa qualité d’étranger, il ne lit jamais nos journaux. Aussi ignore-t-il l’assassinat de ce pauvre Brignolet.

– Où avez-vous connu ce monsieur ? demanda Lacroix.

– J’ai connu ce monsieur chez monsieur de Terrenoire, mon patron. Je vous en prie, monsieur Farney, ne vous attardez pas à gémir sur mon sort. Le juge me relâchera tout à l’heure, ou bien il n’y a plus de justice à Paris.

Guerrier monta dans le fiacre, où il prit place en face de Chambille, à côté de M. Lacroix.

Roger eut assez de force de caractère pour ne pas se trahir. Il salua de la main cet ami que la fatalité faisait tomber comme lui sous les griffes de la justice, et entra dans la maison, où, un instant après, il apprenait, de la bouche de Margival, devant Marie-Louise abîmée dans sa douleur, toute l’horrible vérité.

Quant à Guerrier, en apprenant qu’on le conduisait au dé-pôt, il ne put s’empêcher de dire :

– J’avais espéré qu’on me ferait comparaître immédiate-ment devant monsieur de Lignerolles. De cette façon, et sans passer par le dépôt, j’aurais pu être remis en liberté, après les explications que je donnerai ?

M. Lacroix ne répondit pas.

 

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Dans le courant de la journée, deux gardes conduisirent Guerrier au Palais, par d’étroits couloirs.

Il fut introduit dans le cabinet du juge.

 

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