La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I
Chapitre XXXVIII
Quelle était l’énigme de la vie de Terrenoire ?
Dans sa jeunesse, alors qu’il avait vingt ans, Terrenoire menait la vie dissipée d’un garçon auquel la mort de son père et de sa mère a tout à coup laissé une fortune indépendante. Il avait le goût du luxe et de la dépense. Maître de ses biens, presque au sortir du collège, il en fut grisé et bientôt il attaqua le capital. Le capital allait bon train et il devenait évident qu’à ce train, il ne résisterait pas à un an ou deux d’attaques pareilles, quand tout à coup Terrenoire, comme par enchantement, dispa-rut.
– Ruiné, fini, plus personne, dit-on. Déjà ?
Et ce fut tout. Quinze jours après il était oublié. Cependant il n’était pas complètement ruiné. S’il avait disparu, ce n’était pas pour faire une fin, c’est qu’il était amoureux.
Cela avait commencé, ainsi que commencent presque toutes les amours, à Paris. Une fillette, un jour, trottinait devant lui. Cette fillette avait une tournure gracieuse, la taille souple, les épaules larges ; ses cheveux, tordus derrière la nuque, se re-levaient en masses sous son chapeau de paille orné de fleurs. Elle allait très vite. Terrenoire hâta sa marche et la dépassa. Et en la frôlant, il la regarda. Son air était modeste ; elle avait les yeux baissés ; son visage ovale était d’une exquise distinction, pâle, avec des lèvres rouges et fermes, dessinées d’un coup de pinceau délicat ; avec des yeux bleus, paraissant d’autant plus bleus qu’elle était brune. Ses grands yeux, au regard tout à la
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fois doux et ferme, s’arrêtèrent une seconde sur Terrenoire. Il n’y eut rien de plus.
Elle passa, gagnant de l’avance, se hâtant, comme si elle avait été en retard. Terrenoire la suivit de loin et la vit entrer dans une maison de la rue Lepic. Il attendit cinq minutes et ne la vit pas ressortir. Il allait entrer, lui aussi, et s’informer auprès du concierge, quand il la vit apparaître à une fenêtre du troi-sième étage. Elle aussi l’aperçut, car aussitôt la fenêtre se refer-ma. Il attendit encore, mais ce fut vainement. « C’est bon, je reviendrai », se dit-il. Et il revint tous les jours, en effet.
Tous les jours, il suivit la jolie fille, l’accompagnant dans toutes ses courses, d’abord sans qu’elle parût s’en douter ; en-suite, malgré elle ; enfin, peut-être avec son consentement.
Comme il avait fait parler le concierge de la maison de la rue Lepic, il n’avait pas eu de peine à savoir ce qu’était la jeune fille, ce qu’elle faisait, comment elle vivait, à quoi elle passait son temps.
Elle s’appelait Blanche Warner ; elle était la fille unique d’un ancien commandant en retraite. Blanche ne travaillait pas ; elle s’occupait seulement du ménage de son père, qu’elle tenait très gentiment avec le plus d’économies possible.
Il fallait voir le vieux Warner, quand il sortait raide, sa longue taille maigre serrée par sa redingote étroite, sur laquelle il eût été impossible de distinguer un atome de poussière !
Il avait confiance en sa petite Blanche chérie, et il avait rai-son, car il n’était pas une fille plus honnête et plus chaste. Jus-qu’au jour où le hasard – ce dieu qui se plaît à brouiller tant de vies – avait jeté Terrenoire sur son chemin, aucun trouble d’amour n’avait fait rougir son front ; jamais la pensée d’un homme ne l’avait inquiétée et fait tressaillir. Le commandant
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Warner recevait peu de monde, quelques anciens officiers seu-lement.
Point de jeunes gens. C’était une règle qu’il s’était imposée. Mais, sans doute, pour confirmer cette règle, il avait souffert une exception en faveur du neveu de son colonel, Margival, un chimiste très distingué et travailleur, lequel consumait sa jeu-nesse en expériences assez malheureuses, mais fort honorables.
Margival était doux et timide. Blanche avait dix-huit ans ; il en avait plus de trente-cinq ; elle était jolie ; il n’avait jamais songé à aimer ; il se trouva pris un beau jour et laissa là chimie, expériences, travaux et projets pour se mettre à être malheureux tout à son aise, car sa timidité insurmontable l’empêcha long-temps de se déclarer – non seulement à Blanche, ce qui eût été au-dessus de ses forces, mais à Warner lui-même.
Margival était amoureux fou, mais elle ne l’aimait pas. Certes, il ne lui déplaisait pas non plus ; elle était loin d’avoir de l’antipathie ; à force de le voir, même, elle avait conçu une cer-taine affection de camarade pour ce grand garçon, si occupé de la science, de ses inventions, qu’il en était resté d’une naïveté étonnante pour les choses les plus simples de la vie. Mais de cette camaraderie à l’amour, il y avait loin.
Les jours se passaient ; personne ne parlait de cet amour, et Blanche n’aimait toujours pas Margival. C’est alors qu’elle connut Terrenoire. Comme Terrenoire ne lui manquait pas de respect et lui témoignait au contraire une grande déférence, elle s’enhardit, à la fin, jusqu’à le regarder.
Il lui plut ; il était joli garçon, mis avec élégance, il avait l’air si doux, et fort amoureux, ma foi !
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Après s’en être préoccupée, quand elle sortait, Blanche y pensa chez elle. Après y avoir pensé toutes les journées, elle en rêva toutes les nuits. Dès lors, elle était conquise.
Ce n’était plus qu’une question de temps et de prudence pour Terrenoire.
Bientôt ils se donnèrent des rendez-vous. Blanche ne croyait pas mal faire. Quant à Terrenoire, il ressentait un goût très vif pour cette enfant et n’avait d’autre but que d’en faire sa maîtresse, sans aucune préoccupation de l’avenir. Ce fut ce qui arriva. Blanche abusa de la liberté que lui laissait son père, de la confiance qu’il avait en elle.
La faute commise, elle eut le pressentiment de son escla-vage, elle se vit à jamais enchaînée à cet homme qu’elle aimait et sans cesse obligée de recourir au mensonge, auprès du com-mandant Warner, pour cacher sa défaillance, mais l’amour l’emporta sur ses craintes.
Quand Blanche fut à lui, il sentit tout à coup pénétrer dans son âme un sentiment plus doux que le désir de cette belle en-fant – un sentiment de pitié pour cette jeunesse qu’il déflorait, de regret aussi. En un mot, il se mit à aimer bel et bien. Lors-qu’il s’en aperçut, deux ou trois mois déjà s’étaient passés.
Un jour qu’il se promenait avec elle – elle s’appuyait, lan-guissante, à son bras, étant malade depuis quelque temps – il rencontra un élégant, nommé du Volterier, avec lequel il avait eu autrefois quelques rapports mondains.
Son mécontentement redoubla quand il vit Volterier s’approcher de lui, le saluer et adresser galamment la parole à Blanche – défaillante.
Ensuite, se tournant vers Terrenoire.
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– Voilà donc pourquoi vous avez disparu ?… Mes compli-ments !… Parole d’honneur, je vous comprends !… J’en aurais fait autant à votre place !…
– Assez ! dit brusquement Terrenoire, dont l’irritation était extrême…
– Hein ! fit le crevé.
– Passez votre chemin et veuillez ne pas vous souvenir que vous m’avez vu, sinon…
– Sinon…, fit Volterier, pâle, se redressant.
– Vous avez deviné.
– À votre aise. Mais je n’ai pas l’habitude d’écouter les me-naces. Je trouve très gai ce que j’ai découvert, et rien ne m’empêchera de le raconter.
Blanche, demi-morte de frayeur, avait écouté cette conver-sation en frémissant. Bien que les deux hommes eussent baissé la voix, elle avait tout entendu.
Ils avaient échangé leur carte, sans plus ajouter un mot. Ils se quittèrent en se saluant froidement.
Terrenoire fut obligé de porter Blanche dans son apparte-ment, tant elle était faible. Là, elle s’évanouit.
Il lui prodigua des soins, la fit revenir à elle. Son premier mot fut pour lui, pour l’empêcher de se battre.
Il essaya de nier encore.
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– Jure-moi donc que tu ne te battras pas.
Il se tut.
Quand elle fut plus calme, il la reconduisit jusqu’aux envi-rons de la rue Lepic. Il n’osait jamais s’aventurer dans la rue, dans la crainte de rencontrer Warner ou quelque ami de la fa-mille.
Elle était si étrangement pâle qu’en rentrant son père le remarqua du premier coup d’œil.
– Qu’as-tu donc ? Serais-tu malade ? demanda-t-il.
Elle trouva un prétexte, une raison pour expliquer sa pâ-leur ; il ne se douta de rien.
Le lendemain, elle alla chez Terrenoire aussitôt qu’elle put sortir. Il n’était pas chez lui ; elle l’attendit.
Il ne tarda pas à rentrer. Il la prit dans ses bras, l’embrassa avec plus de tendresse que jamais ; il paraissait très gai.
– Tu ne te bats pas !
– J’aime mieux ne pas te mentir. Je me bats.
– Quand ?
– Demain matin, vers dix heures.
– Loin d’ici ?…
Il eut une hésitation.
– Non, dit-il, dans le bois de Ville-d’Avray.
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– Et rien ne peut empêcher ce duel ?
– Rien, ma chère âme. Ce Volterier, vois-tu, est un de ces plaisantins insolents qu’il faut châtier un jour ou l’autre. Il m’a toujours été profondément antipathique. Je solde une vieille dette.
– Vous vous battez au pistolet ?
– À l’épée.
– Au moins, es-tu fort ?
– De la force de Volterier ; tranquillise-toi…
– Non, je ne suis pas tranquille. Est-ce ma faute ? Me com-prendras-tu quand je t’aurai dit que ce serait effroyable… s’il t’arrivait malheur… effroyable, oui, parce que… je vais te confier un secret…
– Un secret ? De toi à moi ?
– Je suis enceinte…
– Dieu !
Et il la prit dans ses bras, l’étreignit contre sa poitrine, la serrant de toutes ses forces.
– Prends garde ! dit-elle, tu me fais mal.
– Chère enfant !
– Comprends-tu, à présent ?
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– Sois courageuse, Blanche, et prie pour moi !
– Hélas ! dois-je faire autre chose que prier ?…
– Et si tu veux ne pas m’enlever à moi-même le courage et le sang-froid dont j’ai besoin, sois raisonnable… retourne chez ton père… Laisse-moi !
– Oui, adieu ! dit-elle, cherchant à être calme.
Et ils se quittèrent ainsi, essayant tous les deux de sourire. Ils ne devaient jamais se revoir.
Terrenoire avait menti en disant qu’il se battait à Ville-d’Avray. Rendez-vous avait été pris sur la frontière suisse : il partait le soir même.
Le lendemain dans la matinée, les deux adversaires étaient en présence, l’épée à la main.
Terrenoire s’était-il trompé, en se prétendant de la force de Volterier, ou bien le souvenir de Blanche et de son funèbre pres-sentiment jeta-t-il quelque trouble en son âme ?… Toujours est-il que les témoins, dès la première passe, s’aperçurent de sa fai-blesse ; et il leur fut facile de prévoir un dénouement fatal.
Sur une fausse attaque, Volterier para et riposta avec une telle vigueur que son épée entra profondément dans la poitrine de Terrenoire. Le jeune homme étendit les bras et tomba. Il ne proféra pas une parole : la syncope était complète.
Le médecin ne put se prononcer et ne voulut pas sonder immédiatement la blessure pour se rendre compte de sa gravité. On transporta le blessé en voiture. Et la voiture prit au pas la route de Genève. On n’en était pas loin, heureusement. Terre-noire était toujours évanoui.
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La nuit, le médecin put se prononcer.
– S’il en revient, dit-il, ce sera miracle.
Son fâcheux diagnostic ne l’empêcha point de donner à Terrenoire tous les soins que réclamait son état. L’abandonner, autant eût valu l’achever.
Terrenoire resta entre la vie et la mort pendant de longs mois, sans pouvoir recouvrer la parole. Dans les premières se-maines, une fièvre ardente le consuma. Le docteur Sernois le disputa pied à pied à la mort, et ce ne fut qu’après trois mois qu’il put se dire à lui-même et dire à Terrenoire :
– Maintenant, je suis sûr de sauver mon malade !
La convalescence fut aussi longue qu’avait été la maladie.
Que devenait Blanche Warner pendant ce temps-là ?
Le jour même du duel, elle vint deux fois chez Terrenoire demander si l’on n’avait rien reçu. Toute la journée, elle attendit vainement. Le lendemain, rien non plus. Donc il était blessé, mort peut-être. Et les jours se passèrent ainsi dans une attente cruelle ; et pendant les nuits elle ne cessait de pleurer silencieu-sement.
Puis les jours et les semaines s’écoulèrent.
« Il est mort ! » se dit Blanche.
À qui pouvait-elle s’adresser pour le savoir ? Elle ne con-naissait pas les amis de son amant, ni les gens qu’il fréquentait. Personne, de ceux-là, ne la connaissait elle-même, leur liaison ayant été mystérieuse. Sans doute, puisqu’il n’avait pas fait
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écrire, sa mort avait dû être foudroyante. Elle n’en doutait plus !…
Et sa grossesse devenait visible, cela lui était un atroce supplice que de se serrer la ceinture, comme elle le faisait, pour ne point trahir son état. Warner ne voyait rien encore. Mais, d’un jour à l’autre, dans un mois, dans deux mois, il allait tout découvrir, si elle ne trouvait pas moyen de tout cacher. Ah ! si elle avait été seule, elle eût accepté cet enfant qui allait venir, lui apportant le déshonneur, avec une sorte de joie farouche ! Elle eût vécu pour lui, et avec le sourire de Terrenoire elle eût vécu heureuse ! Mais le vieux Warner, le soldat honnête et confiant, qu’allait-il dire ? qu’allait-il faire ?
Ce fut l’amour de Margival qui la sauva.
Voyant que le chimiste ne venait pas à lui, Warner lui par-la, le forçant ainsi de s’expliquer. Margival avoua son amour.
– Est-ce que tu crois, dit Warner brusquement, qu’elle t’aurait demandé en mariage ?
– Ainsi, vous pensez qu’elle m’aime ?
– Je n’en sais rien, mais nous allons l’apprendre.
Il alla chercher Blanche, qui était dans sa chambre, et l’amena au salon, où Margival attendait.
– Assieds-toi là, dit-il, et écoute.
Il se moucha et dit :
– Ma petite Blanche, voici, devant toi, un excellent garçon qui t’aime tendrement, et qui, si tu n’y mettais pas d’opposition, ne demanderait qu’à devenir ton mari.
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Blanche, très rouge, se taisait.
Warner se moucha derechef.
Quant à Margival, il ne savait trop quelle posture prendre.
– Voyons, sacrebleu, Margival, parle un peu qu’on entende le son de ta voix.
Le jeune homme se leva :
– C’est vrai, Mademoiselle, dit-il, je vous aime, je vous aime profondément, depuis longtemps, et mon plus grand bon-heur serait de vous entendre me dire que vous ne ressentez point trop d’éloignement pour moi. Vous voyez en quelle émo-tion je suis. Votre père a bien fait de tout dire, car jamais je ne m’y serais résolu. J’attends votre réponse, mademoiselle Blanche ; quelle qu’elle soit, je ne vous en aimerai et respecterai pas moins.
Blanche écoutait interdite. Que se passait-il en son âme ? Elle était certaine que Terrenoire était mort. En se mariant avec Margival elle restait quand même, au fond du cœur, fidèle à ses souvenirs ; son apparente trahison était nécessitée par son af-fection maternelle et par le besoin de donner un nom à cet en-fant qui allait naître et était destiné à n’avoir point de père.
– Vous ne répondez pas ? interrogeait Margival.
Blanche se leva. Sa résolution était prise. Elle alla mettre sa main dans celle de Margival. Sa main était glacée mais le jeune homme était si ému qu’il ne s’en aperçut même pas.
– Ainsi, dit-il, tremblant, vous m’aimez un peu ?
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– J’ai beaucoup d’affection pour vous, balbutia-t-elle. Ne suis-je pas habituée à vous voir ?… N’êtes-vous pas sans cesse, ici, auprès de mon père, auprès de moi ?… N’ai-je pas pu, chaque jour, apprécier vos qualités ?
– Mademoiselle Blanche je suis bien heureux, bien heu-reux ! disait Margival.
– Allons, embrassez-vous une bonne fois et ensuite parlons du jour de la noce. Il y a longtemps que je n’ai dansé, moi, mort de Dieu ! Et je tiens, avant de tourner de l’œil, à me dégourdir les jambes !…
Ce ne fut pas la volonté de Blanche qui pouvait entraver le mariage ; elle désirait, au contraire, qu’il fût précipité. Elle sen-tait sa santé chancelante ; des accidents, qui se renouvelaient fréquemment, rendaient sa grossesse très pénible.
Enfin, elle se maria.
Margival, jusqu’au bout, ne se douta de rien.
Warner, lui aussi, continuait d’être heureux et confiant ; son vœu s’était réalisé ; il avait dansé le jour des noces de sa fille, si bien dansé, tant dansé, qu’il en avait eu, le lendemain, une attaque de goutte, laquelle le retenait au lit, depuis ce temps.
Après quelques semaines, ce ne fut pas sans honte et sans une inexprimable angoisse qu’elle avoua sa grossesse à son ma-ri, et, devant la joie manifestée par Margival, elle éprouva un tel trouble, un tel remords, qu’elle éclata en sanglots, lorsqu’elle rentra chez elle et se trouva seule.
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Mais elle était condamnée à la dissimulation jusqu’à la fin – condamnée à boire ce calice d’amertume jusqu’à la dernière goutte de lie.
Afin d’être plus libre et de mieux dissimuler sa grossesse, elle resta chez elle, s’étendit sur une chaise longue, et n’en bou-gea plus.
– Tu as tort, lui disait son mari, tu devrais marcher.
Mais elle s’obstinait et il ne résistait pas à ses caprices ; ses conseils n’étaient point suivis.
Un jour, comme il lui demandait de ses nouvelles et qu’elle se déclarait souffrante, il eut un mouvement de passion et la prit dans ses bras, la serrant contre sa poitrine.
– Prends garde, dit-elle, tu me fais mal !…
Et tout à coup, se rappelant que jadis, en une pareille occa-sion, elle avait jeté le même cri devant Terrenoire, elle retomba sur sa chaise, pantelante, effarée, et s’évanouit.
Sept mois après son mariage, elle accoucha.
– Avant terme ! dit le médecin.
De fait, la fille qu’elle mit au monde était si chétive, l’accouchement fut si laborieux que tout faisait croire à un acci-dent de ce genre.
– Vois-tu, disait Margival, si au lieu de rester inactive, tu avais suivi mon conseil !…
– Ne me fais pas de reproches, mon ami, répondit Blanche, je crois que je vais mourir !…
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– Mourir ! s’écria-t-il, affolé.
Il prit le médecin à part. Celui-ci n’était pas très rassuré. Il ne voulut pas se prononcer et attendit.
Il n’attendit pas longtemps, la péritonite se déclara le cin-quième jour. La maladie fut foudroyante. Blanche fut enlevée en trois jours.
Elle eut le délire quelques heures avant sa mort et pronon-ça quelques paroles que ni son mari, ni Warner – qui s’était fait porter dans sa chambre – ne comprirent.
Elle dit à plusieurs reprises :
– Je le savais bien que ce duel nous serait fatal !…
De quel duel voulait-elle parler ?
Ils l’ignoraient et mirent ces paroles sur le compte de la fièvre.
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Cependant Terrenoire, pâle, amaigri, mais sauvé, avait pu quitter Genève et rentrer en France !
Il avait hâte de s’éloigner de cette terre où il avait failli trouver la mort et de revoir Blanche à laquelle il avait écrit – adressant les lettres chez lui, en comptant bien qu’elle viendrait les y prendre – deux ou trois mois auparavant.
Il s’étonnait un peu de n’avoir pas reçu de réponse à ces lettres, et il craignait quelque catastrophe – comme, par
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exemple, que la faute de Blanche n’eût été découverte par son père.
On devine, dès lors, quelle fut sa surprise, quelle fut son inquiétude, lorsqu’il retrouva chez lui toutes les lettres qu’il avait écrites à l’adresse de la jeune fille.
Il descendit aussitôt interroger le concierge et apprit par lui que Blanche, après être venue assidûment pendant les premiers jours, n’avait pas reparu depuis longtemps.
– Elle m’aura cru mort, la pauvre enfant ! murmura Terre-noire.
Et il tremblait en pensant à cette grossesse qu’elle lui avait avouée la veille même de son duel, lorsqu’elle lui exprimait ses craintes.
– Qu’a-t-elle pu faire ? Qu’est-elle devenue ?
Sachant où demeurait Warner, rien ne lui fut plus facile que de connaître le sort de Blanche…
Morte ! Elle était morte !
Morte mariée… morte en accouchant d’une fille… d’une fille qui était son enfant à lui, il n’en pouvait douter !…
Il était si faible que cette nouvelle le rejeta au lit et l’y retint plus d’un mois encore.
Quand il se releva, il apprit une autre nouvelle qui était, en quelque sorte, le complément de ces drames !…
Warner n’avait pas survécu à Blanche. La mort de sa fille l’avait tué.
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Margival restait seul, chargé de l’enfant sur laquelle il avait naturellement reporté tout l’amour qu’il avait toujours pour la mère.
Longtemps Terrenoire resta inconsolable, ne vivant que du souvenir de Blanche et de la fille de Blanche, car la fille de Blanche, la fille de Terrenoire, c’était Marie-Louise.
Terrenoire, pendant les mois qui suivirent, essaya d’oublier en se replongeant plus profondément dans ses dissipations d’autrefois.
Il acheva bientôt de se ruiner. Alors il songea à se marier.
Mussidan avait mis sa fortune à sa disposition pour lancer une banque, laquelle prospéra vite grâce à l’intelligence de Ter-renoire.
Quelques affaires bien lancées et heureusement menées lui donnèrent un certain renom d’habileté.
Ce fut alors qu’il épousa Andréa.
Étrange bizarrerie du hasard, il épousait Andréa comme Margival avait épousé Blanche.
La femme de Terrenoire avait été la maîtresse de Mussi-dan, et lui avait donné une fille.
Ainsi, dans ces deux ménages, dans ces deux familles, le même secret, le même drame douloureux.
Déjà, d’une part Mussidan se trouvait aux prises avec un sentiment contre lequel il s’était vainement débattu : il était ja-loux de Terrenoire, et il aimait d’une affection presque mala-
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dive, à force d’être intense, Diane, pour laquelle il n’était qu’un étranger !
D’autre part, Terrenoire se voyait soupçonné d’un odieux crime, sans pouvoir se défendre ; on l’accusait d’être l’amant de Marie-Louise. De sa fille !
Emporté par son amour paternel, il avait manqué de pru-dence peut-être, dans la manifestation de cet amour. Pouvait-il dire qu’il avait suivi, mois par mois, année par année, l’existence de Margival, veillant ainsi de loin sur Marie-Louise, sans qu’on s’en aperçût.
– Est-ce qu’il lui était possible d’expliquer cela ?
Enfin Guerrier, Guerrier surtout – persuadé qu’on s’était joué de son honnêteté et de sa bonne foi – suppliait, menaçait, insultait.
Et Terrenoire ne sait que se taire !… Quel supplice pour cet homme, pour ce père !…
Ainsi sont expliquées les scènes qui se passèrent dans le cabinet de M. de Lignerolles.
Le lendemain du jour où ces scènes s’étaient passées, Mar-gival, qui était venu au bureau, comme d’habitude, attendit que M. de Terrenoire fût à son cabinet et fit dire au banquier qu’il désirait lui parler. On l’introduisit sur-le-champ.
Terrenoire s’avança vers lui avec empressement. Il lui dési-gna un siège, mais Margival fit un geste pour dire qu’il n’acceptait pas.
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– Monsieur de Terrenoire, dit-il, tremblant et d’une voix que l’émotion entrecoupait, je viens vous adresser une dernière, une suprême question.
– Parlez, Margival, je vous écoute – et n’oubliez pas, avant toutes choses, que j’ai toujours été votre ami, que je le suis en-core, que je le serai toujours.
– Je voudrais le croire. Oh ! oui, je voudrais, comme par le passé, avoir confiance en vous. Est-ce donc vrai, monsieur de Terrenoire ? Étiez-vous vraiment, êtes-vous l’amant de ma fille ? Personne ici ne nous écoute, personne ici ne sait de quoi nous parlons. Soyez franc !
– Non, je le jure !
– La cause de la justice est sainte et sacrée. Elle doit passer avant toutes les autres. S’il est vrai que vous n’êtes pas l’amant de ma fille, il faut que le juge d’instruction en soit convaincu. Ainsi sera détruite la preuve morale de la culpabilité de Guer-rier. Les autres preuves tomberont d’elles-mêmes, au fur et à mesure que l’enquête se complétera.
Terrenoire baissait la tête.
– Il le faut ! insista Margival. Il doit vous être facile de prouver que ces relations dont on vous accuse n’existaient pas – que les apparences seules vous accablent.
– Je ne le pourrais ! dit Terrenoire.
– Vous refusez ? C’est la perte de Jean Guerrier… En refu-sant, vous consacrez son déshonneur, puisque votre refus passe-ra pour l’acceptation du fait accompli.
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Margival eut beau insister. Il n’obtint rien de plus. Il se re-tira désespéré.
Le lendemain, il envoyait à Terrenoire la lettre suivante :
« Monsieur, je n’ai pas besoin de grandes explications pour vous faire comprendre que je ne puis plus rien avoir de commun avec vous. Je vous donne ma démission et vous prie de ne point vous préoccuper de la façon dont je vivrai. Adieu ! »
– Que va-t-il devenir ? murmura Terrenoire, après avoir pris connaissance de cette lettre.
Dans les premiers jours, il n’en entendit pas parler. Puis il apprit que Margival avait vendu les meubles, les tableaux, les tapis, les bibelots, enfin tout ce qui se trouvait chez lui. La vente s’était faite à l’hôtel Drouot.
Terrenoire en avait été averti par les tapissiers qui le four-nissaient habituellement. Les bijoux avaient été vendus – les bijoux achetés par Guerrier, et ceux que Marie-Louise tenait de la générosité de Terrenoire. Rien ne restait dans le petit appar-tement de la rue de Châteaudun.
Et l’argent produit par cette vente n’entra même pas chez Margival, car Terrenoire apprit par le commissaire priseur qu’ordre avait été donné par le père de Marie-Louise de le ver-ser aux pauvres.
Puis Margival quitta l’appartement pour prendre deux chambres dans la même maison, au sixième étage, sous les toits : une chambre pour lui, une chambre pour sa fille. Et il se mit à la recherche d’un travail quelconque.
Le juge d’instruction était au courant de ce qui se passait ; Tristot et Pivolot n’ignoraient rien, eux non plus, et les agents,
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troublés par le suicide de Béjaud, et le magistrat surpris par cet acte de probité du vieux Margival, se posaient la question à la-quelle une fois déjà le juge n’avait pu répondre :
– Où est la vérité ?
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À Méridon, Raymond s’isolait de plus en plus. Ses yeux ne cherchaient plus comme jadis les regards de sa mère. Que sa-vait-il donc ?
Elle voulut se raccrocher à l’affection de son fils Pierre ; mais il était trop tard. Froissé dès l’enfance par la préférence accordée à son frère, habitué à se considérer comme le sacrifié, il se tenait à l’écart. Aux tendresses imprévues de la repentante, il répondit :
– Vous m’avez dit que mademoiselle Farney en aimait un autre, pourriez-vous me nommer cet autre ?
Et comme elle gardait le silence :
– N’espérez pas me faire oublier un amour qui m’avait con-solé de toutes les amertumes de ma jeunesse.
Elle se récria, fit semblant de ne pas comprendre.
– Ne me fais pas de reproches, mon Pierre. Je t’aime à l’égal de Raymond et je veux te le prouver à l’avenir.
– Vous n’en aurez plus guère l’occasion, s’écria-t-il. Bien-tôt, sans doute, mademoiselle Farney sera conduite à l’autel par l’heureux fiancé qu’on lui a choisi et que, paraît-il, elle a accep-té. On me conviera à cette fête. Eh bien je n’irai pas, par la rai-son toute simple que je serai à deux mille lieues d’ici.
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– Partir ? toi ! mon Pierre. Toi aussi, tu m’abandonnes ?
– Ma mère, dit-il, je fais des démarches pour participer à une mission scientifique en Océanie. Mon ambition est que ma vie, désormais inutile ici, serve au progrès de la science, au bien de l’humanité.
Elle comprit qu’il ne fallait pas en rechercher davantage pour une première fois. Du reste, on était venu la prévenir qu’un étranger la demandait au salon.
Elle ne recevait personne depuis de longues années. Que lui voulait-on ? Elle descendit.
Un homme à visage sinistre, à l’œil interrogateur, très soi-gné de sa mise, mais sanglé dans une irréprochable redingote noire, se leva de sa chaise en la voyant entrer et s’inclina céré-monieusement.
– C’est à madame de Noirville que j’ai l’honneur de parler ? dit-il.
– Oui, Monsieur.
Raymond survint à ce moment. Il allait se retirer quand la physionomie bizarre du visiteur l’intrigua. Il s’assit devant le guéridon et se mit à feuilleter un album.
– Je suis, dit l’inconnu, monsieur Pivolot. Peut-être me connaissez-vous, tout au moins de nom ? Les journaux ont bien voulu parler de moi quelquefois.
– Je ne lis jamais les journaux, répliqua-t-elle avec une cer-taine hauteur. Veuillez me faire connaître le motif de votre vi-site.
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– Il s’agit, Madame, de la mort de monsieur votre mari et des circonstances qui l’ont précédée et suivie.
Raymond ne perdit plus un mot de ce qui allait se dire ; il observait avec attention les expressions de sa mère et celles que M. Pivolot laisserait paraître. Ce nom de Pivolot ne lui était pas inconnu ; mais il ne pouvait préciser ses souvenirs.
Quant à Julia, elle était devenue livide.
– À quel titre, Monsieur, vous présentez-vous chez moi ?
– À titre d’homme libre, mais esclave du devoir qu’il s’est tracé.
– Je ne vous comprends pas.
– Je m’explique. Tristot et moi, Tristot est mon ami, Ma-dame, mon alter ego, comme on dit, un autre moi-même ; Tris-tot et moi, nous faisons de la police pour notre plaisir, mais de la bonne police, la seule qui mérite cette épithète. Nous cher-chons les grands criminels impunis et, quand nous les trouvons, nous ne les arrêtons pas, n’ayant pas mandat à cet effet, mais nous les faisons arrêter. M’avez-vous compris, Madame ? Nous les faisons arrêter.
Raymond se leva. Il était temps qu’il intervînt.
– Ma mère est souffrante, dit-il. Je suis son fils, Raymond de Noirville, avocat, et si je puis vous fournir un renseignement utile, je le ferai volontiers, mais je tiens avant tout à ce que vous me précisiez le but de votre démarche.
– 380 –
Julia aurait voulu sortir ; mais elle se sentait rivée à sa place par une force irrésistible. L’œil finaud de M. Pivolot la fas-cinait.
– Mon Dieu, dit le policier, c’est bien simple. Je doute ce-pendant que vous puissiez me répondre au lieu et place de ma-dame votre mère. Vous étiez bien jeune à l’époque.
– Votre but, Monsieur, encore une fois, vous dis-je.
– Nous suivons l’affaire Brignolet. Vous connaissez l’affaire Brignolet ?
– Oui, Monsieur ; mais ma mère qui, effectivement, ne lit jamais les journaux ne la connaît pas.
– Madame le regrettera sans doute quand elle saura que le principal inculpé de cet assassinat est un sieur Jean Guerrier, qui fut autrefois le caissier du meilleur ami de votre père, j’ai nommé Roger Laroque… pour le populo, Roger-la-Honte.
– Ah ! fit-elle, très étonnée.
– Cela commence à vous intéresser, Madame. Que diriez-vous si Guerrier n’était autre que l’assassin de Larouette ?
– Je dirais, fit-elle vivement, que vous vous trompez. Ce jeune homme est innocent. N’est-ce donc pas déjà assez d’une victime ?
Elle se trahissait sous l’œil finaud du policier. Raymond vint à son secours.
– Et quels renseignements pourrions-nous vous fournir, monsieur Pivolot ? demanda-t-il.
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– Pas vous, Monsieur, mais madame votre mère.
– Je vous écoute, dit-elle en détournant les yeux pour évi-ter ce regard dont elle se sentait tenaillée jusqu’au fond du cœur.
– Pourriez-vous me dire, Madame, à Tristot et à moi, ce qu’est devenu un certain Luversan qui, à l’époque, fréquentait, je crois, votre maison ?
À cette attaque directe, elle chancela, mais la peur retint sur ses lèvres les paroles imprudentes, et ce fut d’un ton en ap-parence très calme qu’elle laissa tomber ces mots :
– Ce nom m’est tout à fait inconnu.
M. Pivolot se leva, salua de nouveau humblement, et se re-tira en s’excusant de la liberté grande qu’il avait prise.
Raymond le reconduisit, mais quand il revint au salon, sa mère n’y était plus. Julia, enfermée dans sa chambre, priait Dieu de la faire mourir, de lui épargner, au moins dans ce monde, un châtiment qui retomberait sur ses enfants.
Quant à Raymond, la visite mystérieuse de ce M. Pivolot l’avait rempli d’épouvante. Il était loin de se douter que M. Pivolot, agissant en « fouinard » à l’insu de Tristot à qui il se garda bien d’en parler, avait fait un pas de clerc. La réponse droite et catégorique de Mme de Noirville l’avait dérouté dans ses inductions.
Les deux policiers amateurs étaient fort perplexes. Ils avaient compté sur l’interrogatoire qu’ils s’étaient proposé de faire subir au gardien Béjaud ; ils s’attendaient à être renseignés par lui sur différents points restés obscurs dans leur esprit ; de plus, ils étaient persuadés de son innocence aussi bien qu’ils
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étaient convaincus de celle de Guerrier, et voilà que Béjaud se suicidait dans sa cellule !
Cette mort renversait leur plan. Chose plus grave, elle fai-sait naître le doute chez eux. Béjaud voleur, Béjaud assassin, c’était Guerrier coupable !…
Ils employaient tous les deux le même système de défense ; tous deux, ils prétendaient qu’ils s’étaient endormis, d’une ma-nière bizarre. Tous deux, sans préciser, ils avaient indiqué, dans leurs déclarations qu’ils s’étaient endormis lourdement, sans se réveiller, et qu’ils n’avaient rien entendu de ce qui s’était passé auprès d’eux. C’était pour le moins étrange. Telles étaient les réflexions qu’échangeaient entre eux les deux agents.
Après avoir recueilli le plus de renseignements possibles, Tristot et Pivolot en étaient venus à recouvrer un peu d’espérance.
« Après tout, se disaient-ils, il n’est pas impossible que Bé-jaud se soit tué par désespoir, et sans être coupable. Il ne serait pas le premier. »
Et ils reprirent de plus belle leur enquête, à laquelle cet in-cident avait fait subir un moment d’arrêt.
Leur instinct de policier les portait à surveiller la femme de Brignolet, qui avait supporté avec assez de philosophie la mort du gardien.
Cette femme les intéressait. Juliette Brignolet n’avait pas quitté son petit logement de la rue de Laval, depuis la mort de son mari. Elle continuait d’y vivre avec son enfant. Auparavant, elle travaillait un peu ; maintenant, elle ne faisait plus œuvre de ses dix doigts.
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M. de Terrenoire, dont le cœur était excellent, et qui aimait beaucoup tous ses employés, petits ou grands, avait envoyé à Juliette une certaine somme pour l’aider à se trouver de l’ouvrage.
Juliette avait profité de cet argent pour se faire confection-ner un coquet costume de veuve qui lui seyait à merveille et sous lequel elle était ravissante. De fait, elle était jolie à croquer, avec ses yeux noirs éclairant son teint rendu plus pâle par le deuil, et sa rousse chevelure épaisse qui se tordait sur sa nuque en bandeaux lourds, sous le long voile de veuve.
– Non, Monsieur, elle n’a pas changé son genre de vie ; elle va et vient comme auparavant – avait répondu le concierge à Pivolot qui le questionnait – on ne peut rien dire sur elle ; pour ce qu’elle fait quand elle est hors d’ici, je n’en sais trop rien ; mais pour ce qui est de chez moi, je peux affirmer qu’elle ne dé-couche pas…
Et il ajouta philosophiquement, en prenant une prise :
– Patience, ça viendra !
Tristot et Pivolot ne s’en rapportaient pas souvent aux ap-parences, de telle sorte que la conduite de Juliette Brignolet pouvant ne rien laisser à désirer quant à l’extérieur, ils ne la surveillaient pas moins pour cela. Ils firent bien.
Quand Juliette sortait, elle s’en allait promener d’abord, soit au square Montholon, soit devant l’église Saint-Laurent, remontant jusqu’au parc Monceau. Mais une fois là, elle prenait l’omnibus, quelquefois même, lorsque les omnibus étaient au complet, ou qu’il pleuvait, ou qu’elle était en retard, sans doute, elle appelait une voiture et allait – toujours dans la même direc-tion.
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« Tiens ! tiens ! la petite qui se paye des voitures ! » se di-rent les agents. Et ils la filèrent.
Elle se dirigeait vers la rive gauche. Elle passa le Pont-Neuf, et, à peu près devant la statue de Henri IV, tourna à gauche et s’arrêta place Dauphine.
Il y avait encore deux ou trois hôtels garnis où l’on péné-trait par d’étroits couloirs humides et sombres, donnant sur le trottoir par une porte à claire-voie, faisant tinter une sonnette dans la loge du concierge.
La voiture de Juliette Brignolet s’arrêta devant un de ces hôtels, dont le rez-de-chaussée était tenu par un restaurant à bon marché. La jeune femme descendit lestement et s’engouffra dans le couloir.
– C’est un rendez-vous ! dit Tristot.
Les deux amis, en voyant s’arrêter le fiacre qui conduisait Juliette, avaient fait rétrograder leur voiture et étaient venus à pied.
Ils s’attendaient à faire là une longue station. Déjà, ils avaient tiré de l’étui et coupé un cigare, quand tout à coup, à leur grand étonnement, ils virent réapparaître Juliette.
Elle semblait furieuse, sauta d’un bond dans la voiture, et celle-ci avait disparu avant que Tristot et Pivolot fussent reve-nus de leur étonnement et eussent songé à la suivre.
– Elle n’aura pas trouvé celui qu’elle cherchait.
Nous savons où la retrouver. Ce que je voudrais apprendre, c’est le nom du… Il n’acheva pas.
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Comme ils avaient regagné leur voiture, ils aperçurent sou-dain, à quelques pas, Juliette, – Juliette elle-même, qu’ils croyaient loin. Elle était sur le trottoir et parlait avec animation à un grand et bel homme, encore jeune, bien qu’il eût été diffi-cile de lui assigner un âge exact, d’allure assez distinguée, qui écoutait en manifestant des signes de la plus évidente impa-tience et semblait chercher autour de lui quelque prétexte pour rompre la conversation.
Tristot et Pivolot s’arrêtèrent sur le quai, et de là suivirent des yeux la scène. Cela dura longtemps.
Ils auraient payé cher pour entendre ce qui se disait, mais, de là où ils étaient, ils se trouvaient réduits à s’en rapporter à la mimique. Heureusement, celle-ci était expressive, chez Juliette surtout, et l’on pouvait mettre les paroles sous les gestes. D’abord, elle parut emportée, menaçante, puis elle se fit sup-pliante tout à coup, quand elle vit que ses menaces ne réussis-saient pas.
Comme cela se passait près du fiacre de Juliette, le cocher entendait, et un large sourire goguenard éclairait sa figure rouge : celui-là, Tristot et Pivolot le comprenaient aussi : ah ! qu’ils auraient voulu être à sa place !
Juliette s’essuya les yeux ; donc, elle pleurait.
Le cocher hocha doucement la tête. Enfin l’homme parut céder aux larmes, Juliette remonta dans la voiture. Elle semblait transfigurée. L’autre prit place à côté d’elle, et le fiacre partit, refaisant le chemin de tout à l’heure et regagnant la place Dau-phine.
– Ce n’est pas pour aujourd’hui la brouille ! dit Tristot.
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– Tout de même, le monsieur en a assez. Il s’agit à présent de prendre sur lui quelques renseignements. Il a l’air bien cossu, cet amoureux, pour habiter un hôtel de dernière catégorie ?
– Il se cache peut-être ?
– Pourquoi ? Je flaire là-dessous quelque chose, monsieur Pivolot.
– Et moi pareillement, monsieur Tristot. Mais je veux bien me pendre, comme ce pauvre Béjaud si je peux dire ce que je flaire !
Les renseignements recueillis auprès du gérant de l’hôtel garni de la place Dauphine furent assez significatifs. L’homme qui venait d’entrer, en compagnie d’une jolie femme en deuil se nommait Parent. Il habitait là, depuis peu de temps, une quin-zaine de jours environ. Du reste, son entrée était consignée, à sa date, sur le livre de police, ainsi que l’exigeait le règlement. À vrai dire, Parent ne venait guère là qu’à certains jours, pendant l’après-midi, et toujours pour y recevoir la jolie veuve avec la-quelle il s’était rencontré tout à l’heure et se trouvait en ce mo-ment.
– Depuis combien de temps est-il lié avec cette jeune femme ?
– Depuis qu’il vient ici, je les vois ensemble.
– Connaissez-vous les moyens d’existence de Parent ?
– Ma foi, non. Il a mis sur le registre : « Sans profession ». Je n’ai pas à lui demander autre chose, et il faut que je me con-tente de ce que l’on m’avoue. Il a accusé, comme dernier domi-cile, la rue de l’Université. Peut-être trouverez-vous là des ren-seignements plus intéressants.
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Tristot et Pivolot se séparèrent.
Tristot resta en surveillance sur la place Dauphine, afin de filer Parent, lorsqu’il sortirait.
Pivolot courut rue de l’Université. Là, il eut beau consulter le registre de l’hôtel, il ne trouva point de Parent. Il eut beau donner le signalement de l’homme qu’il avait eu le temps de retenir, pendant le court espace de temps qu’il avait vu Parent causant avec Juliette – on ne le connaissait pas. Il revint place Dauphine.
Il était tard ; la nuit était venue. Tristot avait disparu de son poste.
Pivolot parcourut tous les marchands de vin des environs, passa et repassa la Seine, et ne découvrit pas son compagnon.
« Je n’ai qu’à rentrer chez moi, se dit-il. C’est là que Tristot viendra, s’il a quelque communication à me faire. Je l’y atten-drai. »
Mais Tristot, toutefois, ne rentra que tard, vers onze heures.
– Voilà, dit-il. La petite veuve est sortie vers six heures. Elle a pris un omnibus qui passait sur le Pont-Neuf. Un quart d’heure après, Parent lui-même sortait. Il a demandé au pre-mier cocher venu s’il était libre. C’est justement le cocher de notre fiacre. Je lui avais fait la leçon. Parent est monté, et le cheval a pris un bon petit trot bien doux qui m’a permis d’attraper moi-même une autre voiture et de suivre facilement.
– Où est-il allé ?
– 388 –
– Chez Lespès, sur le boulevard où il s’est fait coiffer.
– Et de là ?
– Prendre une absinthe à la terrasse de Tortini.
– Puis ?
– Il a dîné au cabaret du Lion d’Or, et comme je mourais de faim, j’ai dîné à la table voisine. Il a mangé copieusement, comme un homme qui a besoin de réparer ses forces – la jolie veuve, sans doute, a des exigences ! Quand il est sorti, je l’ai sui-vi. Il a fait deux tours de boulevard. Il est entré au cercle de la rue Laffitte, et il est bien probable qu’il y est encore. Qu’allons-nous faire ?
– Le plus simple est de retourner au cercle. Il faut que nous sachions où il demeure.
– J’y retourne.
– Moi, je vous attendrai dans quelque taverne des envi-rons. Vers le milieu de la nuit, je vous rejoindrai.
Ils passèrent la nuit dans la rue Laffitte. Leur homme ne parut point.
– C’est à croire qu’il sera parti pendant que moi-même je suis allé chez monsieur Pivolot.
Entrer au cercle, demander Parent, s’informer s’il se trou-vait encore là, c’était bien possible, mais il donnait par là l’éveil. Si Parent était mêlé d’une façon quelconque à l’affaire dont ils s’occupaient, il devait être sur ses gardes.
– 389 –
Mieux valait prendre patience et attendre. La patience était une des qualités de nos deux compères. La nuit s’écoula ; le jour parut ; pas le moindre vestige de Parent.
Ils avaient faim ; ils étaient fatigués et ils allaient quitter leur poste, persuadés qu’attendre plus longtemps était inutile, quand ils virent Parent le visage boursouflé, les yeux rouges, très pâle, les vêtements en désordre, sortir et suivre le trottoir en chancelant.
– Il a passé la nuit au jeu ! dit Tristot. Et il n’a pas gagné, sans cela, il aurait l’air plus joyeux.
Deux jeunes gens étaient sortis derrière Parent, avaient pris le chemin opposé et étaient passés devant les infatigables policiers.
– Quatre-vingt-dix mille francs !… disait l’un ; il n’a pas de quoi payer, c’est connu. Comment diable vas-tu jouer contre ce rastaquouère. ?
– J’entends dire cela depuis longtemps ; cependant, il a perdu plus d’une fois et il a toujours payé.
Le reste de la conversation ne fut pas entendu. Tristot se pencha vers l’oreille de son ami.
– Monsieur Pivolot, j’ai une idée, fit-il rapidement, suivez ces deux joueurs. Sachez leur nom, leur adresse, surtout le nom et l’adresse de celui qui a joué contre Parent. Moi, je file celui-ci. À moins de circonstances imprévues, rendez-vous au Lion d’Or.
À midi, en effet, ils étaient assis dans un coin de la grande salle du cabaret à la mode. Ils se racontaient leurs impressions, leurs observations.
– 390 –
– J’ai suivi les deux joueurs, faisait Pivolot ; ils se sont sé-parés en arrivant boulevard Haussmann ; l’un est allé vers la Chaussée-d’Antin ; l’autre, celui dont j’avais à m’occuper, sur votre avis, est rentré, quelques minutes après, dans une fort belle maison de la rue de Londres. J’ai réussi à prendre sur lui quelques renseignements dans la matinée. Il se nomme de Lu-vigny, il est garçon, mène grand train. Cela vous satisfait, mon-sieur Tristot ?
– C’est plus que je n’en voulais savoir pour le moment.
– Et à quoi serviront ces détails ?
– Ne devinez-vous pas ? Parent doit quatre-vingt-dix mille francs à monsieur de Luvigny. Les dettes de jeu sont des dettes d’honneur et doivent être payées dans les vingt-quatre heures. Parent devra rembourser la somme énorme qu’il a perdue cette nuit.
– Je comprends. Votre idée est excellente ; Parent a tout l’air d’un aventurier. Où trouvera-t-il cet argent ? Payera-t-il ou non ? Tristot hocha la tête.
– Je plaide le pour et le contre, dit Pivolot. Nous allons un peu au hasard depuis hier, et, ma foi, si ce hasard ne nous est pas propice, je crains bien que nous ne fassions fausse route. Que Parent soit aussi riche que Luvigny et nous serons nous, bien avancés ! Avez-vous appris sur lui quelque chose de nou-veau ?
– Peu de choses, répondit Tristot. Notre homme, au sortir du cercle, a fumé un cigare sur le boulevard, est entré dans un tripot, d’où il n’est sorti que vers dix heures plus blême encore que le matin. Il est allé prendre une douche au Hammam, est passé comme la veille chez Lespès et il déjeune en ce moment près de nous, ici même.
– 391 –
« Oui. Regardez la table du fond, parallèle à la nôtre au bout de la rangée. N’ayez l’air de rien. L’homme qui déjeune là, seul, c’est Parent.
C’était lui, en effet, fort tranquille, mangeant de bon appé-tit et n’ayant point la mine d’un homme tracassé par une dette de quatre-vingt-dix mille francs qu’il devait payer dans les vingt-quatre heures.
Cette réflexion les deux amis se la firent à voix basse.
– Il ne faut pas que nous le quittions de toute la journée. Il faut que nous sachions où il trouvera cet argent.
– C’est mon avis.
Ils achevèrent de déjeuner, se réglant sur Parent, afin de n’être ni en avance ni en retard.
Parent ayant allumé un cigare, Tristot et Pivolot, qui, on le sait, étaient toujours fournis, en firent autant.
Leur homme se promena un instant sur le boulevard, flâ-nant, regardant les tableaux au coin de la rue du Helder ; il des-cendit jusqu’au cercle où il prit une voiture, qui partit au grand trot d’un assez vigoureux cheval.
Tristot et Pivolot avaient prévu le cas et avaient arrêté un fiacre sur le boulevard.
Tristot avait dit deux mots au cocher, et la voiture les sui-vait pas à pas, de telle sorte qu’au moment où Parent passa dans la sienne, ils ne le perdirent pas de vue.
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– Cette fois, dit Tristot, j’espère bien qu’il va rentrer chez lui et que nous allons enfin savoir où il demeure.
Parent se dirigeait vers la rive gauche. La voiture, après avoir suivi un instant les boulevards, prit la rue Montmartre, traversa les Halles, le Pont-Neuf ; mais, au lieu de s’arrêter place Dauphine, comme le croyaient nos deux compères, elle enfila la rue Dauphine, tourna à gauche par la rue de l’Ancienne-Comédie, le carrefour de l’Odéon et s’arrêta rue Monsieur-le-Prince. Parent descendit là et entra dans un hôtel.
Tristot et Pivolot entrèrent dans un café-marchand de vin situé rue Monsieur-le-Prince, et des fenêtres duquel on pouvait aisément surveiller l’escalier et l’hôtel. Ils se firent servir une consommation et attendirent.
Environ trois quarts d’heure après, Parent sortait et re-montait dans la voiture du cercle, qui l’avait attendu.
Il s’était habillé, était élégamment mis et avait fait dispa-raître toute trace des désordres et des fatigues de la nuit.
Sa taille élégante était serrée par une redingote de couleur foncée et il avait un pardessus gris clair.
Pendant que la voiture partait, il arracha le fil qui retenait une paire de gants et les passa.
La porte du petit café étant entrouverte, Tristot et Pivolot purent entendre Parent qui disait au cocher :
– Rue de Chanaleilles !…
Les deux amis se regardèrent.
– 393 –
– Rue de Chanaleilles ? Mais n’est-ce pas là que demeure monsieur Terrenoire, le banquier ?
– C’est là, en effet.
– Je vais le suivre, dit Tristot. Je garde la voiture. Il faut que nous en ayons le cœur net. Vous, monsieur Pivolot, infor-mez-vous auprès du gérant de l’hôtel… et tâchez d’apprendre quelque chose sur Parent.
Le fiacre dans lequel se jeta Tristot ne rejoignit point celui de Parent, mais le cheval ayant marché bon train, il arriva presque aussitôt rue de Chanaleilles.
Les deux amis ne n’étaient pas trompés. La voiture de Pa-rent attendait rue de Chanaleilles. Leur individu était entré de-puis un instant.
Lorsqu’il sortit, ce fut pour aller rue de Londres, chez Luvi-gny, où il ne resta pas longtemps, après quoi, ayant payé la voi-ture, il la renvoya et descendit à pied jusqu’au cercle où il passa le reste de la soirée.
Parent ne se doutait pas – jusqu’à ce moment – qu’il était filé avec tant d’acharnement et d’adresse, autrement il eût pris, sans aucun doute, ses précautions pour dépister les deux agents.
Tristot, n’ayant plus rien à découvrir pour ce jour-là – car il était plus que probable que Parent allait passer la nuit au cercle – retourna rue de Londres, s’informa auprès du concierge si Luvigny était encore chez lui et sur sa réponse affirmative, mon-ta au premier étage. Un valet de chambre vint ouvrir.
Tristot fit passer sa carte sur laquelle il mit un mot pres-sant pour le jeune homme.
– 394 –
On l’introduisit quelques instants après.
– Qu’y a-t-il pour votre service, Monsieur ? demanda Luvi-gny, en lui indiquant un siège, d’un geste indifférent.
– Monsieur, dit Tristot, la démarche que je fais vous sur-prendra, j’en suis certain, et je suis obligé de vous prier de me promettre de garder le secret le plus profond, jusqu’au jour où vous saurez qu’en la faisant, j’étais conduit par un plus haut in-térêt que celui d’une simple et blâmable curiosité…
– Parlez, Monsieur… je suis prêt à satisfaire votre curiosité, si je le peux…
– Vous le pouvez, sans contredit. Voici de quoi il s’agit. Parmi les membres d’un des cercles que vous fréquentez, se trouve un individu avec lequel vous avez joué plusieurs fois dé-jà, sans doute – et en particulier dans la nuit d’hier… et auquel vous avez gagné une très forte somme…
– Luversan ? dit Luvigny en se levant.
Tristot faillit tomber à la renverse. Parent, c’était Luversan. Ah ! ah ! Cela marchait bien, très bien, et ce pauvre M. Laroque avait eu le nez fin.
– Luversan ? répéta Luvigny. Eh bien ?
Le policier surmonta sa joie.
– Des motifs très graves, que je suis forcé de vous cacher encore, répondit-il, et ce, parce qu’ils ne reposent que sur des observations superficielles qui vous sembleraient à vous, peu probantes, nous ont amenés, un de mes amis et moi, à surveiller cet homme qui nous paraît suspect.
– 395 –
– Vous êtes agent de police ?
– Non point agent de police régulier, comme vous l’entendez probablement…
Luvigny fit un geste de dégoût.
– Un mouchard ! murmura-t-il.
Tristot comprit et sourit.
– Ni l’un ni l’autre, Monsieur, dit-il, et cependant, c’est dans l’intérêt de la justice que je suis ici. Il serait trop long et peu intéressant de vous expliquer notre situation, à mon ami et à moi. Plus tard, s’il y a lieu, nous vous mettrons au courant. Je reviens donc à l’affaire qui m’amène. Je disais que vous aviez gagné à Luversan une somme de quatre-vingt-dix mille francs ?
– C’est vrai.
– Plusieurs de vos amis et entre autres celui avec lequel vous êtes sorti du cercle ce matin, ont exprimé devant vous des doutes au sujet du paiement régulier de cette dette d’honneur ?
– C’est encore vrai, dit Luvigny avec un geste de surprise.
– Et vos amis se trompaient, n’est-ce pas, puisque mon-sieur Luversan sort de chez vous et vient de vous payer ?
– Comment le savez-vous ?
– Je l’ignore, Monsieur, et c’est ce que je viens vous de-mander.
– Je n’ai aucune raison pour le cacher.
– 396 –
– Vous êtes payé ?
– Intégralement. Voici, dans ce portefeuille, les quatre-vingt-dix mille francs de monsieur Luversan.
– Voudriez-vous, Monsieur, ne pas vous défaire de cette somme à présent, et la garder par-devers vous jusqu’à ce qu’un mot de moi vous en rende la libre disposition ?
Luvigny hésita un instant. Cependant, il en prit vite son parti. Il alla placer le portefeuille dans un secrétaire.
– Cet argent restera là, dit-il. Cependant, ne me faites pas trop attendre. J’avais grande envie de certains bibelots… et je voulais profiter de cette veine pour me les payer.
– Puis-je compter sur le secret le plus absolu ?
– Vous avez ma parole.
Quel triomphe pour Tristot quand il annonça sa découverte au confrère Pivolot.
– Alors, dit-il en risquant pour la première fois de sa vie un jeu de mots, l’amant de Juliette serait le Parent de Luversan.
– Vous l’avez dit, mon maître.
Mais, le lendemain, ils apprirent avec inquiétude, rue Mon-sieur-le-Prince, que Parent avait déménagé et n’avait pas laissé sa nouvelle adresse.
Ils coururent place Dauphine.
On ne l’y avait point revu, depuis son dernier rendez-vous avec Juliette Brignolet.
– 397 –
Restait le cercle dont Luversan était un habitué.
Pendant huit jours, tantôt l’un, tantôt l’autre, ils restèrent là en surveillance, mais ne virent pas celui qu’ils attendaient.
Il était évident que Luversan n’y remettrait pas les pieds.
– Il se méfie, dit Tristot, il devient prudent… Donc, il n’a pas la conscience tranquille.
Ils firent une nouvelle démarche place Dauphine.
Le gérant de l’hôtel leur répondit :
– Le soir même du jour où je vous ai vus, j’ai reçu la lettre suivante, que je ne demande pas mieux que de vous communi-quer.
Pivolot parcourut la lettre.
Elle ne contenait que quelques lignes assez insignifiantes :
« Monsieur Lurelot – c’était le nom du gérant – obligé de quitter Paris sans retard, pour une affaire urgente qui m’appelle en province, et comptant rester absent plusieurs mois, je vous prie de m’envoyer mes effets dans une malle, à mon nom, en gare à Blois, où je les ferai prendre. Ci-joint un billet de banque pour vous couvrir de vos frais.
« PARENT. »
Il n’y avait rien de plus.
– C’est une ruse. Il n’a pas quitté Paris, dit Tristot.
– 398 –
Et, s’adressant à M. Lurelot :
– Vous avez expédié les bagages ?
– Aussitôt. Je ne pouvais les garder. Mon locataire ne me doit rien.
– Veuillez nous laisser cette lettre.
– Très volontiers.
– S’il vous arrivait quelque nouvelle intéressante, ayez l’obligeance de nous le faire savoir. Voici notre adresse.
– À propos, et sa maîtresse, la jolie veuve rousse ?
– En voilà une qui n’est pas contente. Toutes les après-midi, je la vois arriver. Toujours la même question : « Monsieur Parent ? » à laquelle je suis obligé de faire la même réponse : « Parti ! »
Tristot et Pivolot le laissèrent pour courir à un bureau télé-graphique, où ils lancèrent le télégramme suivant, à l’adresse du chef de la gare de Blois :
« Colis, au nom de Parent, à Blois, est-il encore en gare ? Réponse immédiate. »
Une heure après, ils avaient la réponse qu’ils attendaient au bureau :
« Colis n’a pas été réclamé. Est en gare, à la consignation. »
– J’en étais sûr ! dit Pivolot.
– 399 –
Ils se rendirent ensuite rue de Laval où ils grimpèrent au sixième étage et frappèrent à la porte du petit logement habité par Juliette Brignolet.
Elle vint ouvrir et manifesta quelque surprise à la vue des deux hommes.
Ils entrèrent en souriant, et tout de suite Pivolot fit les frais de la conversation.
– Madame, dit-il, je n’ai pas l’honneur d’être de vos amis… et j’en suis heureux pour ma tranquillité – ajouta-t-il galam-ment – car si j’avais l’occasion de vous rencontrer souvent, je craindrais fort de ne plus guère dormir.
Après quoi, il présenta Tristot et se présenta lui-même.
– Que voulez-vous de moi ? dit Juliette, qui, malgré le calme qu’elle affectait, ne pouvait dissimuler son inquiétude.
– Rien que vous rendre service.
– En quoi pouvez-vous donc m’être utile ?
– En vous renseignant sur l’endroit où se cache un homme qui, nous avons de bonnes raisons pour le croire, ne vous est pas indifférent.
– Je ne comprends pas, dit-elle d’une voix altérée. Veuillez vous expliquer plus clairement.
– C’est de Parent que nous parlons…
Le visage de la jeune femme, de très pâle, devint rouge : ses yeux flamboyèrent… ses narines palpitaient… tout en elle tra-hissait la colère, la jalousie, la fureur.
– 400 –
– Vous savez où il est ? dit-elle, sourdement.
– Peut-être… Lisez cette lettre !…
Elle arracha des mains de Pivolot le papier qu’il tendait, y jeta un coup d’œil, puis se mit à rire – mais d’un rire brusque, nerveux.
– Cette lettre, je la connais. C’est son hôtelier qui vous l’a remise ; et vous croyez qu’il est à Blois, vous ?
Elle haussa les épaules, et, tout à coup, changeant de ton :
– Cette lettre n’a été pour vous qu’un prétexte pour vous introduire chez moi, me parler, me voir… J’entends que vous me disiez ce que vous me demandez. Quel a été votre but en ve-nant ici ? J’ai le droit de le savoir…
– Là, là ! Vous prenez feu ! Quelle femme vous êtes ! Est-ce notre faute si votre amoureux vous est infidèle !
– Ah ! tenez, dit-elle, qui que vous soyez, vous êtes pour moi les bienvenus, parce que vous pourrez peut-être m’aider à me venger.
– Allons donc ! allons donc, murmura Pivolot, tu y viens, à la fin ! voilà ce que j’attendais !
– Me venger, oui, reprit-elle avec violence. Car je l’aimais, cet homme, autant que je le hais, à présent. Il m’a prise pour dupe… Il s’est joué de moi… Après m’avoir eue comme sa maî-tresse pendant quelques jours voilà qu’il me plante là et il croit que cela va se passer de la sorte ? Ah, non ! Ah ! je me vengerai !
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– Je trouve, en effet, dit Pivolot, d’un ton paternel, que cet homme a prouvé là beaucoup de légèreté… et si nous pouvons vous aider à en tirer vengeance ?
– Vous êtes de la police ?
– À peu près !
– Eh bien ! informez-vous donc des moyens d’existence de Parent !… Malins, vous serez si vous les découvrez !… Il vivait en garni depuis quelque temps, et de quoi vivait-il ? Je l’ignore. Est-ce que vous le savez, vous ?
– Non, et nous avions compté sur vous.
– Il y a un mois et demi à peu près… peut-être deux mois, que nos relations ont commencé… Ce qu’il m’a promenée d’hôtel en hôtel garni… Il m’a fait faire le tour du quartier La-tin…
– Pardon, interrompit Pivolot avec aménité. Vous dites que vos relations avec Parent ont commencé il y a environ deux mois ?…
– Oui.
– Que devenait donc ce pauvre Brignolet pendant ce temps-là ?
Elle tressaillit et se troubla.
– Pourquoi m’adressez-vous cette question ?
– Dame ! c’est tout naturel.
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– Est-ce que cela vous regarde ? dit-elle. Je le trompais, mais il n’en a jamais rien su… Et j’en suis contente, aujourd’hui qu’il est mort… C’est un chagrin que je lui aurai épargné, parmi tous ceux qu’il a éprouvés – par ma faute.
Tristot et Pivolot se regardèrent. Évidemment les paroles de Juliette Brignolet les intéressaient.
– Je remarquai, continua Juliette, une chose qui me parut bizarre. Mon mari et Parent avaient lié connaissance.
– Comment avez-vous fait cette remarque ? dit Pivolot.
– Je les ai rencontrés deux fois dans la rue. Ils sortaient d’un café et causaient avec vivacité. Je n’ai pas fait semblant de les voir. Quant à eux, ils ne m’ont pas aperçue, j’en suis sûre.
– Et qu’avez-vous pensé ? fit Tristot, qui redoublait d’attention.
– J’ai pensé que Parent était très prudent et essayait d’entrer dans l’intimité de mon mari pour rendre plus faciles ses relations avec moi.
– Vous n’en avez pas dit mot à Parent ?
– Non – répondit-elle avec un certain embarras – c’eût été entamer avec lui une conversation sur un sujet qui m’eût déplu.
– C’est la vraie raison ?
Elle resta quelques instants sans répondre. Elle regarda tour à tour avec frayeur Tristot et Pivolot, cherchant à deviner au fond de leur âme ce qu’ils pensaient, ce que signifiaient leurs paroles.
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Puis, comme poussée par le besoin de faire des demi-confidences, peut-être pour se mettre à l’abri de tout soupçon, elle raconta :
– Un jour, Brignolet me dit : « Tu veux de l’argent ? Tu ne seras tranquille et heureuse que lorsque tu seras riche ? Et tu promets de bien m’aimer quand je t’en apporterai beaucoup, autant que tu en voudras ? Tu ne me tromperas pas ? Tu me resteras fidèle quand les belles toilettes que tu pourras te payer attireront sur toi les yeux de tout le monde ? » Je lui promis tout ce qu’il voulut, mais, inquiète de l’air étrange avec lequel il me racontait tout cela, je voulus m’enquérir du moyen qu’il avait trouvé pour faire fortune, il répondit d’une manière évasive, en me disant qu’il n’était pas assez intelligent pour avoir découvert tout seul ce moyen-là, mais qu’il s’était associé avec un homme dont l’imagination était plus fertile que la sienne, et qui avait promis de le rendre riche. C’est tout ce que j’en pus tirer. J’ajoutai pourtant : « Et ça se fera attendre longtemps, cette fortune ? » Je disais cela en riant, pour le réconforter un brin, parce que je le voyais tout sombre et tout drôle. Il me dit : « Ça commencera peut-être demain ! » Je n’insistai pas, et de toute la soirée nous n’en avons plus parlé…
Elle s’arrêta, en voyant avec quelle ténacité l’examinaient Tristot et Pivolot.
– Comme vous me regardez ! dit-elle.
Pivolot eut un sourire froid.
– Continuez donc, madame Brignolet. Vous êtes vraiment charmante…
– Mais je n’ai plus rien à ajouter…
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– Si, une chose… seulement. « Demain, vous avait dit Bri-gnolet, demain, je t’apporterai une fortune. » Et c’est le lende-main, n’est-ce pas, qu’il a été assassiné ?…
– Oui, fit-elle – sans parler – d’un geste de la tête.
Au moment où les deux amis allaient sortir de l’appartement, Tristot, se retournant, demanda tout à coup :
– Et vous n’avez aucun soupçon sur l’assassin de votre ma-ri ?
– Aucun. Si je le connaissais, l’assassin, croyez-vous que j’aurais attendu jusqu’aujourd’hui pour aller faire ma déclara-tion au commissariat du quartier ?
Elle avait la voix un peu altérée en disant cela.
– Songez, dit Tristot sévèrement, que si vous nous cachiez quelque chose, vous seriez coupable, très coupable, et que vous pourriez même être considérée comme complice du meurtre.
– Moi ?… moi ?… complice du meurtre… de mon mari ?…
– Oui !… réfléchissez-y !
Et sur ce mot, ils partirent, la laissant interdite et pâle.
......................
– Que pensez-vous de tous ces bavardages ? demanda Pi-volot.
Tristot mit du temps à répondre, puis, prenant le bras de son ami et lui parlant bas à l’oreille :
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– Et vous, monsieur Pivolot ?
– Moi, je suis persuadé que nous n’avons pas perdu notre temps avec ce Luversan…
Tristot eut un sourire approbatif, tira un étui agrémenté de son chiffre en or et offrit un cigare à Pivolot, qui accepta.
Ils étaient d’accord.
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