La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I

Jules Mary · Chapitre 39 sur 40

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La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I

Chapitre XLI

 

Le lendemain matin, Roger Laroque se rendait chez d’Andrimaud.

Cet incorrigible « banquier » tenait au premier étage une agence financière dénommée : Le Sauveteur des Capitalistes.

À la vue d’un gentleman aussi cossu que l’arrivant, d’Andrimaud se leva et, d’un geste noble, lui indiqua un siège.

Laroque n’y alla point par quatre chemins.

– Voulez-vous gagner cinq mille francs à ne rien faire ?

Très étonné, le Sauveteur des capitalistes se demanda s’il n’avait pas devant lui un aliéné ; mais Laroque tira de son porte-feuille les cinq billets de mille, ce qui rassura le banquier en lui mettant l’eau à la bouche.

– Que faut-il faire ? demanda-t-il.

– Rien, vous dis-je.

– Je ne comprends pas.

– Connaissez-vous monsieur Luversan ?

– Parbleu !

– Le voyez-vous souvent ?

 

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– Presque tous les jours.

– Pouvez-vous me mettre en rapport avec lui ?

– Pourquoi ?

– Ça, c’est mon secret. Aussi bien ne vous offrirais-je pas cinq mille francs si je n’avais besoin tout au moins de votre dis-crétion.

– Parlez et je vous réponds que pas un mot de ce que vous m’aurez dit ne sortira de ma bouche.

– Je ne parlerai pas. Je désire seulement que vous me met-tiez en rapport avec monsieur Luversan et qu’il ignore ma dé-marche.

– Quand ?

– Demain.

– Soit ! J’inviterai Luversan à dîner ; je suis garçon. Vous arriverez comme par hasard à six heures et demie, et je vous forcerai à être des nôtres. Cela vous va-t-il ?

– Cela me va. Voici deux mille francs d’arrhes. Vous tou-cherez les trois autres mille francs fin du mois, à mon domicile.

Roger lui tendit sa carte au nom de William Farney.

– C’est à deux pas de Paris, lui dit-il. La course vaut bien trois mille francs.

Laroque se retira avec la conviction que d’Andrimaud était beaucoup trop fort pour avertir son ancien complice de filoute-

 

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ries. Les heures lui semblèrent interminables jusqu’au lende-main.

Vingt fois il s’était dit :

« Pourvu que Luversan accepte ! Pourvu que je ne reçoive pas de d’Andrimaud une dépêche contremandant ce rendez-vous ! »

Pas de télégramme… Laroque prit le train de Paris.

À six heures, il sonnait au Sauveteur des Capitalistes.

Cinq personnes dînaient ce soir-là avec d’Andrimaud ; tous « banquiers », à l’exception de Laroque. D’Andrimaud fit les présentations d’usage. Il termina par Luversan.

Celui-ci s’était approché de Laroque et le saluait courtoi-sement. Laroque répondit à son salut avec la même politesse, mais il n’y eut rien de plus entre eux ; pas un mot ne fut échan-gé.

À table, Laroque l’observa attentivement. Luversan était grand et robuste, large d’épaules, la même taille et la même car-rure que Laroque. Mais pendant que celui-ci avait blanchi, Lu-versan était resté noir.

« Est-ce celui-là l’assassin de Larouette ? » se disait le con-damné, en l’examinant à la dérobée.

Après le dîner, ils lièrent conversation.

Laroque s’était donné un air bonhomme admirablement joué, et très bien servi par son horrible accent et le peu de con-naissance qu’il semblait avoir des choses parisiennes. Il amena la conversation sur le monde des affaires et de la finance, qu’il

 

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disait peu connaître, ayant passé la plus grande et la meilleure partie de sa vie à chercher quelques inventions de mécanique et ne jouissant guère de l’existence que depuis quelques années.

Il ne fit pas un secret de sa fortune. Du reste, d’Andrimaud, en trois ou quatre mots, avait prévenu Luversan que William Farney était l’associé richissime d’une très grosse maison de New York.

Il eut l’air de ne point paraître intéressé aux confidences que lui faisait William Farney. Mais il pensait pourtant, en l’écoutant :

« Cet homme est riche et naïf. Il ne connaît rien de Paris. Comme tous les savants et inventeurs, c’est un grand enfant. Il pourra me rendre service si je me sers habilement de lui. Qui sait ?… C’est peut-être cet imbécile qui m’aidera à rétablir ma fortune !… »

William Farney avait-il lu dans les yeux du misérable ?

Un pâle sourire éclaira un moment son visage et, dans ses yeux éteints, passa comme le rayonnement fugitif d’un éclair. Laroque donna rendez-vous à Luversan dans un café du boule-vard des Italiens. Ils se virent tous les jours. Au bout d’une se-maine ils étaient intimes.

Ils étaient intimes et si bien entrés dans les habitudes de leur vie, à tous deux, qu’ils n’avaient plus guère de secrets l’un pour l’autre, du moins en apparence, car si Laroque jouait une comédie vis-à-vis de Luversan, celui-ci rendait la pareille et ne lui faisait connaître de ce qui l’intéressait, que juste ce qu’il vou-lait qu’on sût.

 

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C’est ainsi qu’il se donna comme très riche, alors que La-roque savait très bien à quoi s’en tenir sur ce sujet. Des deux, celui qui gardait sur l’autre une supériorité était donc Roger.

Il arriva ce que Roger avait prévu. Luversan lui offrit de l’associer à différentes affaires qu’il se proposait de lancer et pour lesquelles il lui fallait une mise de fonds considérable.

Roger, pour la forme, hésita quelque temps, se fit donner le plus de renseignements possible, afin d’écarter les soupçons de Luversan, en paraissant s’entourer de toutes les précautions imaginables. Après quoi, il consentit.

Il s’agissait encore d’une vaste agence de vente à tempéra-ment d’obligations.

Ainsi donc, Luversan avait l’aplomb de parler philanthro-pie, lui ! voleur, espion, escroc, assassin !

Et Laroque ne sourcilla pas.

– Quelle somme vous faudrait-il ?

– Un million est nécessaire, dit-il.

– C’est beaucoup, fit le faux Américain avec le plus grand flegme, mais enfin je m’attendais à quelque chose de plus exces-sif. Je vais réfléchir… Dans combien de jours vous faudrait-il cet argent ?

– Quatre jours au plus tard.

– Dans quatre jours, vous aurez ma réponse… Un million, vous pensez bien, ne se réunit pas en quelques heures…

 

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Il se tut un instant, puis, soudain, comme ayant une autre idée :

– Mieux que cela, dit-il, je puis être en mesure de vous rendre réponse dans deux jours, et de vous fournir l’argent, si je m’y décide…

– Oh ! vous vous déciderez… il ne peut en être autrement…

– Je ne dis ni oui ni non… Dans deux jours donc… c’est-à-dire samedi, venez me trouver chez moi…

– À Paris, rue d’Amsterdam ?

– Non.

Le boursier ne connaissait que l’appartement de la rue d’Amsterdam où il était allé la veille. Laroque avait loué en outre à Ville-d’Avray la maison où s’était commis le meurtre de Larouette, et qui, en raison de ce meurtre même, n’avait pas été habitée depuis lors.

Luversan demanda :

– Où donc vous verrai-je ?

– À la campagne…, fit William Farney.

Et il n’osait achever… dans une agitation visible qu’il aurait voulu surmonter en vain… Et l’œil toujours fixé sur Luversan :

– Je vis très simplement, vous le savez, mon cher mon-sieur. Comme je vis seul, sans famille, sans besoins, sans rien, je me contente de peu. Eh bien, j’ai trouvé à louer à Ville-d’Avray une gentille maisonnette où je vais aller m’installer pendant

 

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l’été. Ville-d’Avray me plaît. Il y a de l’eau, il y a des arbres… Et la maison est isolée…

Malgré sa puissance sur lui-même, dans le premier mo-ment de surprise, Luversan s’était troublé. Il dit, péniblement, d’une voix altérée :

– Votre adresse exacte ? Ville-d’Avray est grand !

– C’est juste. La maison ne porte pas de numéro, mais elle est bien facile à trouver. Connaissez-vous le village ?

– Non, dit-il, cherchant à reprendre son sang-froid, je n’y suis jamais passé qu’en voiture… il y a très longtemps…

– Le premier venu vous renseignera. Vous demanderez la rue de Paris. Quand vous arriverez tout au bout, près du bois, la dernière maison, à droite, c’est la mienne…

Luversan était horriblement pâle. Les yeux étaient agrandis par une épouvante atroce. Laroque le regardait.

– Du reste, fit le faux Américain, la maison est connue… Il paraît qu’il y a dix ou quinze ans, ou vingt ans, même, je ne sais plus, un crime a été commis là… on a assassiné un vieux bon-homme… et le nom de la victime est resté à l’habitation qu’on n’appelle que la Maison Larouette. Tout le monde vous la mon-trera…

Les jambes de Luversan chancelaient. Il s’assit lourdement. Pour la seconde fois, son front était mouillé d’une grosse sueur. Et il l’essuyait machinalement du plat de la main.

– Qu’avez-vous ? fit Roger qui l’observait.

 

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– Rien, dit-il. Je suis un peu énervé par tout ce qui arrive… Je ne me suis, je l’avoue, jamais trouvé dans une situation aussi critique, et cela m’émeut profondément… Pardonnez-moi si je vous fais répéter… Ainsi, vous dites, n’est-ce pas : Ville-d’Avray, rue de Paris… la dernière à droite, près du bois… la maison… la maison Larouette…

– C’est cela. Avec ces indications, vous ne vous tromperez pas.

– Donc, à samedi ?…

– À samedi.

– Et j’aurai une réponse certaine ?

– Je serai en mesure de vous la donner.

– Favorable ?

– Cela, c’est moins sûr. Je réfléchirai… Je verrai…

– Monsieur Farney, croyez que l’affaire est superbe !…

– Un million, c’est beaucoup…

– Si peu pour vous !… Je me charge de doubler le capital en moins de dix ans. Je vous enverrai demain un mémoire détaillé.

– Bien !… je verrai, vous dis-je…

Et, sur ce mot, il quitta le misérable.

Celui-ci le reconduisit, puis, se retrouvant seul, resta de-bout un instant, sombre, les yeux baissés.

 

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– Ville-d’Avray, murmura-t-il… La rue de Paris ! La maison Larouette !… Qu’est-ce donc que cette fatalité qui m’y ramène, après douze ans !…

Roger Laroque ne retourna pas ce soir-là à Maison-Blanche ; sur-le-champ, il partit pour Ville-d’Avray. Cette mai-son qu’il avait louée, il ne l’avait pas habitée encore et il voulait s’y trouver au moins deux jours avant le moment où Luversan y viendrait.

Les héritiers de Larouette avaient fait enlever les meubles, mais l’ameublement de la chambre où avait eu lieu le crime, et où Laroque avait été confronté avec le cadavre était resté dans sa mémoire comme un souvenir impérissable, comme si vrai-ment la scène s’était passée la veille.

Il lui avait été bien facile de reconstituer le mobilier, au moins de cette chambre, car il n’avait vu que celle-là. Et il y avait fait porter, depuis qu’il était entré en relations avec Luver-san, suivant en cela, pas à pas, le plan mystérieux qu’il s’était tracé, un bureau secrétaire d’acajou, une table ronde, quelques chaises recouvertes en velours d’Utrech (pareilles à celles de Larouette) et des chandeliers de cuivre.

Il donna à la chambre une apparence de vie, un air habité, en jetant, par-ci par-là, des journaux, en laissant traîner sur la cheminée des cigares, des allumettes. Sur la cheminée, la pen-dule marchait. Aux fenêtres, des rideaux blancs et des doubles rideaux d’Utrech. Dans le bureau d’acajou, du papier, des plumes, de l’encre, des lettres, des enveloppes, des pains à ca-cheter, des épingles, de la cire à cacheter, un cachet.

La mère Dondaine, qui faisait toujours des ménages à Ville-d’Avray, celle-là même qui avait trouvé un matin, douze ans auparavant, le cadavre de Larouette, avait ciré et épousseté partout. Elle ne s’était pas fait faute, la bonne femme, de racon-

 

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ter à Laroque l’histoire de Larouette, et si Laroque en avait ou-blié les détails, elle se serait chargée de les lui rappeler…

 

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