La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I
Chapitre XXXIII
Les démentis donnés aux bruits de faillite rencontrèrent d’abord des incrédules ; mais il fallut bien que les plus entêtés se rendissent à l’évidence quand on sut que Terrenoire avait payé ses différences dans la journée même de la débâcle et que, le lendemain du jour où la justice avait fermé les bureaux du boulevard Haussmann, tous les dépôts avaient été remboursés.
En un mot, la banque faisait face partout à cette situation et sortait victorieuse d’une crise terrible qui avait un instant menacé de l’engloutir.
M. de Lignerolles apprit l’un des premiers ce revirement, et ce ne fut pas sans une certaine émotion.
Cela n’enlevait rien à la vérité, à toutes les charges relevées contre Jean Guerrier, mais il n’était plus possible de faire peser sur le caissier et sur le banquier un soupçon de complicité.
C’était donc ailleurs qu’il fallait chercher un complice à Guerrier – ou plutôt, pensait M. de Lignerolles, Guerrier a agi seul avec Béjaud pour son propre compte, sans doute à la suite de quelque querelle ignoble où M. de Terrenoire aura repoussé une demande d’argent exorbitante.
Cependant l’enquête devenait, après cette constatation, plus difficile et surtout plus délicate. Béjaud, interrogé à plu-sieurs reprises, avait fini par dire, en jurant, qu’il ne répondrait plus. Guerrier était si accablé, si malade, qu’il ne se traînait qu’avec peine, tant le coup avait été rude pour lui ; il était vieilli, avait les traits fatigués, les yeux enfoncés et brillants.
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Aux questions réitérées du juge, il ne répliquait que par monosyllabes, prononcées sourdement, comme à regret, et qu’on avait peine à entendre.
– Je suis innocent… innocent de tout… Qu’on me mette en présence de ma femme, de monsieur de Terrenoire et de ceux qui m’ont fait du mal… C’est ce que je demande !…
M. de Lignerolles, qui le lui avait promis, était fort embar-rassé, à présent, de tenir sa promesse.
Terrenoire étant écarté de l’enquête, le juge n’avait plus de prétexte pour s’occuper de sa conduite privée : les amours du banquier et de Marie-Louise ne le regardaient pas ; ces hontes d’un ménage à trois ne pouvaient l’intéresser que comme obser-vateur et non point comme magistrat.
Comment, dès lors, satisfaire au désir exprimé par Jean Guerrier ?
Heureusement, le hasard le servit.
Guerrier était au dépôt depuis quelques jours quand Marie-Louise et Margival se présentèrent au cabinet du juge d’instruction.
M. de Lignerolles les fit introduire sur-le-champ.
Marie-Louise, pâle, les yeux rouges comme si elle avait passé les nuits à pleurer depuis l’arrestation de son mari, entra, se tenant à peine debout, tant son émotion était grande et tant elle était faible.
Le vieux Margival, aussi triste, mais plus énergique et plus résolu, la suivait.
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Ce fut lui qui prit la parole.
– Monsieur, dit-il, nous vous remercions de nous avoir re-çus. Dans notre malheur, ce nous est une consolation, et nous n’espérions pas tant, ma fille et moi.
Sa longue figure ridée, encadrée de barbe blanche, son haut front qui se terminait sous une broussaille de cheveux entière-ment blancs, donnaient à sa physionomie un cachet d’honnêteté, de naïveté, de franchise, que le juge ne fut point sans remarquer et qui fit impression sur lui.
Il reprit :
– Nous ne savons ce qui se passe, Monsieur ; tout le monde nous délaisse depuis quelque temps, depuis l’arrestation du ma-ri de ma fille… Seul, monsieur de Terrenoire nous a gardé son amitié… Car il ne croit pas plus que nous à la culpabilité de mon gendre. Il cherche partout une preuve de son innocence, il la trouvera, j’en suis certain, et réhabilitera ainsi ce pauvre gar-çon… Et voilà pourquoi je viens vous trouver, Monsieur, de notre part et de la part de notre ami Terrenoire.
– Pourquoi ?
– J’avais l’intention de vous demander s’il serait possible de remettre Guerrier en liberté…
– Impossible…
– Mais il est innocent, nous vous le jurons. Il faut, pour qu’on le croie coupable, un concours de hasards si extraordi-naire que nous en sommes accablés, nous autres, et que nous ne pouvons que nous élever contre de toute notre indignation. Ayez pitié de nous, monsieur de Lignerolles. Voyez en quel état se
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trouve ma fille, à laquelle on enlève son mari quelque temps après son mariage ; ma fille, malade en ce moment, qui réclame tous nos soins, et qui n’a même pas la force de vous adresser la parole.
En effet, Marie-Louise se contentait de joindre les mains.
Son regard suppliait.
M. de Lignerolles les examinait tous deux d’un œil attentif.
Et sèchement, laissant voir malgré lui, l’antipathie que lui inspirait une pareille fourberie :
– Je voudrais vous être agréable. Je ne le puis.
– Le rendrait-on à la liberté sur caution ?
– Non plus. Mais en tout cas la caution serait trop forte et dépasserait assurément vos ressources.
– Les nôtres, certes, car elles sont minimes, et mon gendre et moi nous n’avions que nos appointements pour vivre. Mais vous savez, sans doute, combien monsieur de Terrenoire s’intéresse à Guerrier, à ma fille et à moi. C’est lui qui a fait le mariage de Marie-Louise…
– Ces détails me sont connus, dit le magistrat d’un ton sin-gulier, et je vous trouve audacieux d’oser faire cette allusion de-vant moi.
– Cette caution, on peut l’exiger aussi forte qu’on le voudra. Monsieur de Terrenoire, qui semble né pour nous rendre service et nous tirer de peine, se chargera de la payer. J’ai sa promesse ; au besoin, du reste, il viendra vous trouver et renouvellera en personne la prière que je vous fais en ce moment.
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– C’est inutile, que monsieur de Terrenoire ne se dérange pas ! dit le juge. Je sais que votre complaisance coupable vous est grandement payée. Je sais qu’un mot de votre fille est tout-puissant auprès de lui.
Marie-Louise s’était levée, dans une agitation extrême, l’œil brillant, les pommettes rouges.
– Monsieur, il m’a semblé voir dans vos paroles une inten-tion qui serait pour mon père et pour moi une insulte mortelle… Je vous ordonne de vous expliquer…
Sa voix tremblait. Ses calmes traits de jolie blonde s’étaient transfigurés. Sa douleur avait fait place à sa colère.
Elle commandait, et comme le juge accueillait avec ironie cette véhémente parole :
– Vous avez compris, dit-elle à son père. Mon mari nous accuse, et la justice ne voit pas que le malheureux est fou. Oui, fou ! s’écria-t-elle, et c’est vous magistrat qui êtes cause de sa folie !
M. de Lignerolles sonna, et au garde qui apparut sur le seuil de la porte, il ordonna d’aller chercher Jean Guerrier et de l’amener dans son cabinet.
Il ne fut pas dit un mot jusqu’au moment où le caissier en-tra.
Il resta debout devant le bureau du juge.
En le revoyant, Marie-Louise, d’instinct, avait tendu les bras vers lui, mais elle avait été effrayée par cet air d’abattement répandu sur toute la personne de Guerrier.
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Un sanglot lui monta aux lèvres et ses larmes jaillirent.
Et Jean Guerrier, qui entendit ce sanglot, tressaillit, se re-tourna, aperçut sa femme et eut un geste de répulsion.
– Marie-Louise ! dit-il.
Tout à coup, voyant Margival :
– Vous, vous !
Et se précipitant vers eux, l’œil brillant de colère, les poings serrés :
– Vous voilà ! Je vous revois !… Oh ! pour oser se présenter devant moi sans tomber à genoux, il faut que vous n’ayez plus ni honte ni pudeur !…
– Jean !… dit Marie-Louise, effarée… que veux-tu dire ?… De quelle honte parles-tu ?… Pourquoi rougirions-nous de te voir et quels reproches as-tu à nous adresser ?
Le juge souriait en les regardant.
Et il murmurait à part lui :
– Comédie ! Jusqu’où pousseront-ils l’effronterie de se jouer ainsi de moi ?
– Infâmes tous les deux, infâmes ! disait Jean Guerrier. Ah ! ne dissimulez plus je vous en prie… cela est inutile, et j’aime cent fois mieux vous voir tels que vous êtes… Ne dissimu-lez pas, je ne suis pas votre dupe !… Assez longtemps vous avez abusé de mon honnêteté, de ma naïveté, je devrais dire de ma sottise !… Assez longtemps vous avez fait de moi la risée de tous
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ceux qui me connaissent, vous avez empoisonné ma vie, vous avez attiré sur moi le mépris universel.
Margival écoutait ces sanglants reproches avec une stupé-faction douloureuse. Il prit Marie-Louise dans ses bras, l’attira contre son cœur comme pour la protéger de son affection pater-nelle.
Marie-Louise, dont les yeux s’étaient séchés, soudain, murmura :
– L’entendez-vous, mon père ?
– Ma pauvre fille, dit le vieillard, ma pauvre enfant, qu’allons-nous devenir ? N’en doutons plus : Jean est fou !
Il n’avait pas baissé la voix.
Guerrier l’entendit donc. Et il eut un éclat de rire strident.
– Ah ! vous allez me faire passer pour fou, à présent ? Je vous préviens que l’on ne vous croira pas. J’ai toute ma raison. Et c’est avec toute ma raison que je vous juge. Vous êtes deux misérables !
– Jean !… cria Marie-Louise en s’élançant vers lui, ne pou-vant plus se contenir. Elle voulait l’enlacer de ses bras.
Il la repoussa brutalement. Il avait le sourcil froncé, l’œil dur et mauvais, et ses lèvres laissaient passer péniblement son haleine oppressée.
Marie-Louise chancela, en reculant sous la poussée.
– Jean, dit Margival, avec une tristesse navrante, s’il est vrai que vous n’êtes point fou, si vous pouvez nous com-
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prendre… ayez pitié de votre femme… Regardez-la, elle est toute faible et toute malade, regardez-la !… Et le médecin que j’ai con-sulté, s’il nous a rassurés sur son indisposition, nous a cepen-dant conseillé de prendre grand soin d’elle… Regardez-la, Jean, et dites-moi si vous comprenez ?…
– Qu’y a-t-il ?… bégaya Jean, livide…
– Elle vous rendra père, mon ami !…
Guerrier passa la main sur son front…
Ses yeux étaient égarés. Toute sa figure était crispée. On eût dit vraiment à le voir, qu’il était fou !…
– Ah ! dit-il d’une voix basse, mais où l’on sentait l’effort suprême pour rester calme… quelle joyeuse nouvelle vous m’annoncez là !… Que je suis content !… Ma femme enceinte ! Quelle joie dans la maison ! Et que d’honneur pour moi, pensez donc, de donner mon nom, mon pauvre nom modeste, que ne rehaussent ni fortune ni particule, à l’enfant de ma femme et de monsieur de Terrenoire !
– Mon Dieu ! fit Marie-Louise, épouvantée.
– En quel vilain moment vous m’apprenez cette heureuse nouvelle !… Il fallait attendre ma mise en liberté ! Alors, en compagnie de monsieur de Terrenoire, tous les quatre, nous aurions fait la fête… Ma femme porte l’enfant de Terrenoire, quelle aubaine ! Songez donc !… Fort honorée, ma femme, ma foi, et moi aussi, en vérité ! Merci, Marie-Louise, merci, Margi-val !…
Et il riait et parfois, à travers son rire, ses dents se rencon-traient et grinçaient avec une furieuse rage de mordre et de broyer.
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Margival était allé à lui et essayait, en employant toutes ses forces, de lui étreindre les bras.
Mais Guerrier se débattait, le repoussait avec dureté.
Alors, le vieillard s’approcha du juge d’instruction, qui était resté calme pendant cette étrange scène.
– Monsieur de Lignerolles, si vous avez quelque pitié pour nous, dites-nous ce qui s’est passé… dites-nous comment est survenue l’effroyable folie de cet homme.
Mais Jean Guerrier intervenait :
– Je ne suis pas fou, monsieur de Lignerolles, ne les croyez pas. Vous le savez, du reste. Ah ! je comprends que leur intérêt, en ce moment, serait de me faire passer pour un insensé…
Margival sentait ses idées s’en aller.
Il ne possédait plus son sang-froid, et, hébété par tout ce qu’il entendait, il essayait de recouvrer sa présence d’esprit.
Ce fut Marie-Louise qui fit acte d’énergie.
– Jean, dit-elle, de grâce, un mot !
– Aurais-tu l’audace de vouloir te défendre ?
– Certes, non, je ne me défendrai pas. Après quelques se-maines de mariage, entendre, dans la bouche de son mari, une pareille accusation est assez pénible. Me défendre, ce serait donner prise à cette accusation. Me défendre, Jean, et de quoi, s’il vous plaît ? Ai-je bien compris ? Vous avez sur moi, sur mon honneur, sur mon amour un doute qui me fait injure… Et ce
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doute répond à l’insulte que me lançait tout à l’heure monsieur de Lignerolles. Non, vous n’êtes point fou, ce que vous avez dit, ce que disait monsieur de Lignerolles est raisonné. Qui vous a inspiré à tous deux pareils soupçons ? Je l’ignore, mais je veux le savoir. Mon Dieu, faut-il que, vous aimant ainsi que je vous aime, je sois obligée de relever cette horrible calomnie, et faut-il que ce soit vous, Jean, toi, pauvre Jean, si calomnié toi-même, qui me renvoies semblable insulte !
– Plût au ciel que ce ne fût qu’une insulte !
– Jean, il est impossible que tu ajoutes foi à ce mensonge. Réfléchis un peu, mon ami. Cela n’a pas le sens commun. Quels sont les semblants de raisons qui ont pu donner naissance à ces bruits ?… Je te le demande, à toi, et je suis sûre que tu ne sais rien… C’est vous, monsieur de Lignerolles, que je devrais inter-roger, car c’est assurément de vous que partent ces accusations.
Le juge restait silencieux, incrédule à ces manifestations d’angoisse et de désespoir. Alors elle se tourna vers son mari :
– Puisqu’il ne veut rien dire, éclairez-moi, Jean ! Il est hor-rible pour moi d’avoir à discuter ces choses ; pourtant, puisqu’il le faut, je m’y résigne !
Guerrier, devant cette douleur franchement exprimée, se reprenait à douter et tourna ses regards vers le juge d’instruction.
Celui-ci, froid et sarcastique, écoutait.
– Jean, reprit Marie-Louise, votre accusation repose sur des preuves, sans doute, ou du moins sur des indices qui vous semblent probants, sur des observations que vous avez faites vous-mêmes ou que l’on vous a suggérées. Je suis certaine que l’on vous a trompé, mon pauvre ami, que l’on a abusé de la su-
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rexcitation d’esprit ou vous étiez après votre arrestation pour vous raconter je ne sais quelle histoire que je vous prie de me dire. Je suis certaine, aussi, qu’un mot de moi suffira pour vous persuader.
– J’en doute ; mais dans tous les cas, je ne veux rien dire tant que monsieur de Terrenoire ne sera pas ici. C’est en sa pré-sence qu’il faut que cette explication ait lieu. Monsieur de Li-gnerolles, ne me refusez pas cette grâce ! Ces tristes antécédents que vous croyez avoir relevés contre moi constituent une sorte de preuve morale de culpabilité dans le meurtre de Brignolet et le vol de la caisse. Je reconnais, comme vous, que ces antécé-dents prouveraient, sinon le crime, du moins que j’étais capable de le concevoir et de le commettre. J’ai donc hâte de vous mon-trer que je ne suis pas l’homme que vous croyez. Il s’est passé dans mon ménage, avant que je fusse marié, une abominable intrigue. Je n’en suis pas responsable, puisque je l’ai toujours ignorée, voilà ce qu’il faut que vous sachiez, monsieur de Ligne-rolles. Quand votre conviction sera formée sur ce point, le reste de l’accusation tombera, de lui-même. Veuillez écouter ma prière, Monsieur. C’est peut-être le seul moyen qui soit en mon pouvoir de prouver mon innocence.
– Parlez, Guerrier.
– Ce ne serait pas outrepasser vos droits que d’envoyer prier monsieur de Terrenoire de venir en votre cabinet. Il se peut que vous ayez besoin de renseignements complémen-taires ; le prétexte à cette convocation est donc trouvé…
– Soit, demain donc…, fit le juge.
Guerrier eut un geste pour l’arrêter.
– Demain, il sera peut-être trop tard. Monsieur de Terre-noire sera prévenu et aura le temps d’inventer quelque his-
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toire… Monsieur de Lignerolles, je vous en supplie, que ne l’envoyez-vous chercher tout de suite ?…
Marie-Louise s’avança, et avec une grande dignité :
– Je joins mes prières à celles de mon mari, dit-elle, et mon père se joint à moi pour vous supplier, lui aussi. Que monsieur de Terrenoire paraisse et que je sache au moins pourquoi l’on m’accuse.
M. de Lignerolles réfléchit une seconde, griffonna quelques lignes et les tendit à son greffier, après lui avoir parlé à voix basse.
Le greffier sortit aussitôt.
Margival et Marie-Louise rentrèrent dans le couloir qui précède les cabinets des juges d’instruction.
Une heure se passa.
M. de Terrenoire, qu’on n’avait point trouvé chez lui, mais que l’on était allé rejoindre à la Bourse, arriva enfin.
Quand il aperçut Marie-Louise et Margival, il fit un geste d’étonnement et parut inquiet.
– Qu’y a-t-il et que faites-vous là ? Marie-Louise, en le voyant, s’était mise à pleurer.
– Ah ! mon ami, mon bon ami, dit-elle si vous saviez ce dont on nous accuse… ce que prétend Guerrier !…
– Quoi donc ? De quoi peut-on vous accuser ?
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Mais ils n’eurent pas le temps d’en dire davantage. On les introduisit chez M. de Lignerolles.
En se trouvant en face de Guerrier, le banquier eut une ex-clamation joyeuse et s’avança cordialement :
– Bonjour, cher enfant… Patience et ne vous découragez pas… Nous finirons par montrer votre innocence. Et ce sera bientôt, j’en suis certain.
Il restait les mains tendues.
Guerrier s’était reculé et détournait les yeux.
– Qu’avez-vous ? Vous refusez de me serrer la main, à moi qui vous aime tant ?… Vous pouvez prendre cette main, mon ami, car je n’ai pas cru un seul instant que vous pouviez être coupable de ce meurtre et de ce vol…
La porte du cabinet était fermée ; les gardes étaient sortis.
Il n’y avait plus là que M. de Lignerolles, Marie-Louise, le banquier, Margival et Guerrier.
Celui-ci, qui paraissait n’avoir pas saisi un mot de ce que venait de dire M. de Terrenoire, s’avança vers lui tout à coup, pâle, résolu :
– Monsieur, je suis heureux de vous entendre dire que vous êtes convaincu de mon innocence. Votre conviction pèsera d’un grand poids dans l’esprit de monsieur de Lignerolles, je n’en doute pas. Mais il est en votre pouvoir de prouver ma probité en levant les doutes qu’a fait naître l’histoire de votre intimité avec monsieur Margival et sa fille.
– Que voulez-vous dire, mon cher enfant ?…
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– Je veux dire, fit Guerrier avec force, que vous avez lâ-chement abusé de votre situation et de ma dépendance pour vous jouer de ma crédulité et de mon honnêteté…
– Jean ! que signifie…
– Je veux dire que vous étiez l’amant de Marie-Louise avant mon mariage… comme vous êtes demeuré son amant de-puis que je suis devenu son mari…
– Moi ! moi ! disait Terrenoire effaré, ne trouvant pas un mot pour se défendre, tant l’émotion l’étranglait.
– Je veux dire que vous étiez son amant, et que pour assu-rer votre tranquillité, celle de votre maîtresse, pour sauver les apparences, pour éviter un scandale, peut-être pour assurer aussi la paix de votre ménage, vous me l’avez donnée pour femme…
– Malheureux ! criait Margival en se précipitant sur lui, les poings en avant comme pour lui fermer la bouche, oses-tu avan-cer contre moi pareille calomnie !
– Contre vous, contre Marie-Louise, contre monsieur de Terrenoire, contre vous trois, car vous êtes des misérables… Vous vous entendiez de longue date. Il vous fallait une dupe, une victime. C’est moi que vous avez choisi !…
Terrenoire disait à Marie-Louise :
– Pauvre chère enfant, pauvre douce créature, qu’a-t-on pu lui dire pour qu’il nous croie aussi infâmes !
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– Oui, infâmes, répétait Jean Guerrier dans une exaltation si grande qu’elle touchait à la folie… Ah ! ne niez pas, je vous en préviens, ce serait inutile !… Je sais tout !
« Vos relations avec Marie-Louise datent de plusieurs an-nées déjà, et de tous ceux qui vous entourent, moi seul peut-être les ignorais.
Au lieu de se défendre, Terrenoire ne songeait qu’à Marie-Louise.
– Ma pauvre enfant ! disait-il, de quelle odieuse duplicité il vous juge capable !…
– Trêve à vos hypocrisies !… Vous ne connaissiez pas Mar-gival, vous ne connaissiez pas Marie-Louise. Tout à coup, cet homme et cette fille se trouvent sur votre chemin. La fille vous plaît : vous l’aimez. Le père s’en aperçoit et ne vous éloigne pas. Il sait que vous êtes marié, et cependant il ne semble pas redou-ter cet amour. Il voit sa fortune faite. Vous êtes riche. Il est pauvre. Vous aimez sa fille. Ce n’est plus qu’un marché. Les conditions de ce marché, sans doute, ont été vite débattues. L’horrible chose ! Un père vendant sa fille !
– Qu’est-ce qu’il dit ? faisait Margival, hébété.
Jean Guerrier reprenait, avec une violence croissante :
– Ce marché conclu, il fallait conserver les apparences. Que fîtes-vous ? Vous auriez pu vous débarrasser de Margival en le payant tout de suite, et d’un seul coup. Margival accepta une place dans vos bureaux et sans aucun motif reçut une augmen-tation rapide. Margival ne pouvait s’étonner d’une pareille pro-tection dont il connaissait le motif. Enfin, lorsqu’on jugea que le scandale allait devenir public – peut-être lorsqu’on s’aperçut – ô honte abominable ! – que Marie-Louise était enceinte, il fallait
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songer à lui chercher un mari !… Il fallut cacher la faute ! !… Et ce fut sur moi que le choix tomba ! Pourquoi ?… Parce que j’étais jeune, sans défiance, tout à mon travail, sans expérience de la vie. Ah ! les lettres anonymes avaient raison, vous auriez pu, tous les trois, m’expliquer pourquoi l’on me fuyait comme la peste. Je comprends maintenant pourquoi vous paraissiez étonnés, à la lecture de ces lettres, misérables que vous êtes et sot que je suis !
Une accusation de ce genre, arrivant à l’improviste, avait surpris à tel point M. de Terrenoire, l’avait si fort effrayé et bou-leversé que, dans les premiers moments, il écoutait sans rien trouver pour sa défense. Une anxiété terrible était peinte sur son visage.
– Mais défendez-vous ! défendez-vous donc ! criait Jean, exaspéré, que la fureur aveuglait.
Et, en effet, cette attitude du banquier était bizarre.
Pourquoi ne lui répondait-il pas ?
Margival intervint, s’efforçant d’être de sang-froid.
– Monsieur de Terrenoire se défendra, dit-il au juge, car il est des infamies contre lesquelles toute une vie de probité pro-teste : et celle que vous lui attribuez, comme à moi, est du nombre. Mais, puisque vous accusez, il faut que vous prouviez… Nous écoutons…
– Jean ! soupira Marie-Louise, je t’en supplie, reviens à toi, approche-toi de moi… viens mettre tes mains dans les miennes pour que je t’empêche de fuir et regarde-moi de tout près dans les yeux afin d’y lire à ton aise le fond de ma pensée. Viens, Jean, avant de parler… Oh ! nous verrons, ensuite, si tu oses m’accuser toujours !…
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– Taisez-vous, dit Jean, et écoutez ! Vous avez payé au père le déshonneur de sa fille, en lui donnant dans votre banque un poste sans importance, dont vous avez plus que triplé les ap-pointements. D’où venait donc cet intérêt manifesté, tout d’un coup, à un homme que vous ne connaissiez pas quelques jours auparavant ?… Répondez !…
Le banquier, de plus en plus pâle, se taisait.
– Ce n’est pas tout !… Margival était inscrit, pour ne pas exciter les soupçons, comme percevant les appointements de son prédécesseur. Je payais le surplus, que monsieur de Terre-noire remboursait à la caisse.
Marie-Louise sanglotait.
Margival vint à Guerrier, troublé, tremblant :
– Cela est vrai, dit-il, mais pourquoi ne pas attribuer à la générosité, au bon cœur de monsieur de Terrenoire ce que tu mets sur le compte d’une ignominie ?…
– Il est possible que, dans les premiers jours, vous ayez agi de bonne foi, mais par la suite ! D’où vient l’intimité entre vous et monsieur de Terrenoire ? D’où vient l’intimité de monsieur de Terrenoire et de votre fille ?… Il néglige son intérieur, il né-glige ses amis, le cercle, le monde pour passer les soirées entre vous et Marie-Louise… Et vous estimez que cela est naturel ?… Les cadeaux commencent à affluer ; des bijoux, des bibelots précieux… dont la vente générale constituerait une fortune… Vous ne vous y opposez pas, loin de là !… C’est un prix convenu, sans doute !… Mais alors, vous vous apercevez que j’aime Marie-Louise. Au lieu de me faire congédier par votre fille, vous sem-blez autoriser mon amour. Votre plan était conçu. Si quelque malheur arrivait, si une grossesse se manifestait, on
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m’accorderait la main de cette fille. Le mariage se bâclerait en quelques jours, avant que le scandale fût public. Et c’est bien ainsi, en effet, que les choses se sont passées !… Et je me croyais au comble du bonheur quand je roulais dans un abîme de boue !… Allez-vous affirmer encore que vous ignoriez ce qui s’est passé ? que vous n’êtes pour rien, ni vous, ni votre fille, dans ces achats de bijoux que je croyais, que vous me disiez faux, pour la plupart ? dans ces achats de meubles, prétendus d’occasion, dont je ne payais pas le sixième de la valeur, et que monsieur de Terrenoire allait acquitter derrière moi ?… Vous voyez que je n’ignore plus rien ! Il est un peu tard, vraiment, pour être aussi bien renseigné !… Mais je ne trouve pas qu’il soit trop tard pour vous cracher au visage la colère et le dégoût que vous m’inspirez tous les trois !…
Quand il eut ainsi parlé, ce fut un silence. Une épouvante régnait là.
Seul, le juge, appuyé nonchalamment contre le fond de son fauteuil, les yeux demi-clos, gardait sa présence d’esprit, écou-tait, regardait, ne perdant ni un mot, ni un geste.
– Monsieur de Terrenoire, dit Margival d’une voix altérée, il y a dans les sanglantes injures de Jean Guerrier quelque chose que je ne comprends pas très bien et sur quoi il est besoin que vous vous expliquiez ! Il y a là un mystère qui va nous paraître très simple, sans doute, après que nous aurons entendu mon-sieur de Terrenoire. Veuillez me répondre, Monsieur… Vous voyez en quelle angoisse nous sommes.
Le banquier gardait les yeux baissés. Il était si pâle qu’on eût dit qu’il allait s’évanouir. Des frissons le secouaient violem-ment.
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– Que puis-je vous dire ?… Ne voyez-vous pas combien je suis attristé que de pareilles atrocités aient pu trouver créance auprès de Jean Guerrier ?…
Et se tournant vers le caissier :
– Jean, vous que j’aime tant, que je défends depuis qu’on vous accuse !… Moi qui n’ai rien voulu croire de ce qu’on dit contre vous !… Comment avez-vous pu croire ce qu’on vous a dit contre moi !… Jean, que vous me faites de peine !
Mais Guerrier restait sombre. Il n’écoutait que sa jalousie, sa colère, sa rancune !…
Alors, s’adressant à Margival plus particulièrement :
– Interrogez !… Que voulez-vous savoir ?
– N’avez-vous pas entendu ?… Est-il vrai que vous ayez pris avec les fournisseurs de Guerrier les singuliers arrangements dont il parlait ?
– Avec qui donc ? balbutia Terrenoire, comme pour gagner du temps ; et regardant Marie-Louise avec désespoir.
– Je vais préciser, dit Guerrier. Avec monsieur Bontemps, le bijoutier auquel vous avez payé plus de quarante mille francs de bijoux destinés à Marie-Louise… Avec monsieur Letelliez, l’horloger, auquel vous avez payé huit cents et douze cents francs des pendules que j’avais achetées deux et trois cents francs !… Avec monsieur Cormatin, le tapissier, auquel j’achetais, pour quatre à cinq mille francs, des meubles qui en valaient trente mille et dont vous soldiez la facture quelques jours après. Les factures sont là, sur le bureau de monsieur de Lignerolles. Elles ont été saisies chez moi, dans une perquisi-tion. Et des experts ayant indiqué la véritable valeur de ce qui se
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trouvait à mon domicile – valeur que j’ignorais moi-même dans ma simplicité – les marchands ont été consultés. Ce sont eux qui ont révélé la vérité. Ne niez donc pas !
– Je ne nierai pas ! fit Terrenoire, accablé.
– Ainsi, tout cela est vrai ?
– C’est vrai !
Margival fit un brusque mouvement de stupeur. Quant à Guerrier, il semblait triompher.
– Ah ! vous avouez ! vous avouez enfin ! Achevez donc, puisque vous avez commencé, et faites-nous l’histoire de vos amours… Tenez, je suis tout prêt à en rire, parole d’honneur ! Car j’ai été si bien trompé, que j’aurais, ma foi, mauvaise grâce à me fâcher !… Allons, monsieur de Terrenoire, contez-nous comment vous devîntes l’amant de ma fiancée et comment l’idée vous prit de me choisir pour son mari.
Et il riait d’un rire éclatant où il y avait quelque chose de funèbre.
Terrenoire avait entouré Marie-Louise de ses bras.
– Ne l’accusez pas, dit-il avec égarement, ne l’accusez pas, cette chaste et innocente enfant… En l’accusant, c’est plus qu’un sacrilège que vous commettez !
– De quel droit la défendez-vous ?
– Du droit qu’a tout honnête homme de s’opposer à une in-justice.
– Disculpez-vous donc et disculpez-la en même temps.
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Marie-Louise se dégagea de l’étreinte du banquier.
– Mon mari a raison, dit-elle. Tout nous accuse. J’ai accep-té trop facilement vos cadeaux !… Vous sembliez tant m’aimer et tant aimer mon père… Et ces cadeaux, vous étiez si joyeux de me les offrir !… Mais il y a dans votre conduite un mystère que je vous demande d’éclaircir… comme le demandent mon père et mon mari… Pourquoi cette entente avec le tapissier et les autres ?… Pourquoi avoir trompé mon mari sur le prix de ces meubles, de ces bibelots, de ces œuvres d’art ?… Pourquoi ?…
Terrenoire ne répondit point.
– Vous vous taisez ? Vous ne trouvez pas un mot ?
Guerrier riait toujours.
Marie-Louise, tout près de Terrenoire, le regardait avec horreur.
Quant à Margival, comme si la lumière s’était faite dans son esprit, il s’était approché de Guerrier, et :
– Mon pauvre enfant, murmurait-il, tout ce que tu as dit est peut-être vrai – excepté cependant ma complicité dans cette honte !… J’ai été victime… comme toi… trompé, abusé, dupé, comme toi !… Aie pitié de moi !… Regarde-moi, et vois si je te mens !…
Guerrier détourna les yeux pour ne point voir !…
Cependant, Terrenoire balbutiait :
– Oui, je l’avoue, j’ai fait ce qu’on me reproche. J’ai eu tort. J’aurais dû agir avec franchise. Je n’ai pas osé. J’aime Marie-
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Louise d’une affection pure où n’entre pas l’amour. J’ai été sé-duit par les grâces de cette enfant, par le charme qui se dégage de sa personne. Mais m’accuser de l’avoir voulu séduire ! De l’avoir achetée, elle, à son père, comme une vile marchandise !… M’accuser de l’avoir fait servir à mes plaisirs, elle !… C’est hor-rible, entendez-vous, horrible… Il faut que vous ayez l’âme bien perverse pour imaginer pareille monstruosité !… Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’on se prenne d’amitié pour une fille comme Marie-Louise ?… Et pouvais-je lui témoigner mon amitié au-trement que je l’ai fait ?… Margival était pauvre… il n’eût rien accepté de moi directement. J’ai eu recours à la ruse. Je voulais peu à peu, et sans que personne s’en doutât, constituer une pe-tite fortune à Marie-Louise. Et mon entente avec Bontemps, Cormatin et les autres n’a pas d’autre raison ! J’ai eu tort, je le vois, puisque tous ces actes ont pu donner naissance à ces bruits injurieux… j’ai eu tort…
– Certes, dit Margival, j’étais trahi par vous, qui, sous pré-texte de me rendre service, abusiez de ma confiance. J’étais tra-hi par ma fille… ma fille que j’avais élevée avec tant de soin… et qui est tombée si bas !… Quelle épreuve pour ma vieillesse ! Et combien peu je la méritais !
– Mon père, dit Marie-Louise, je vous en conjure, si vous ne voulez pas me faire mourir de douleur, sous vos yeux, ne me croyez pas coupable !
– Hélas ! murmura Margival, je voudrais bien ne pas croire !… Le puis-je ?…
Marie-Louise voyant qu’elle ne convaincrait pas son père, voyant que Jean Guerrier, blême, l’œil brillant de fièvre l’accusait encore, Marie-Louise, dans un élan de colère et de douleur, se précipita vers M. de Terrenoire :
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– Mais parlez, vous, Monsieur, parlez donc ! Puisque c’est vous et moi que l’on accuse… Vous savez mieux que tous, que je suis innocente… Moi, je proclame que vous n’êtes pas coupable, que ma confiance n’a pas diminué… que jamais vous ne m’avez témoigné qu’une affection dont je pouvais être et dont je suis encore fière !… Mais défendez-moi donc !… Vous vous taisez, comme si vous ne trouviez rien… comme si tout cela était vrai !…
Et Terrenoire, la tête basse :
– J’ai dit tout ce que je pouvais… Pourquoi ne pas me croire ?… Je n’ai pas d’autres explications à donner !
Marie-Louise se fit plus pressante ; sa colère augmentait avec ses instances, en même temps que la résistance inattendue de Terrenoire l’effrayait :
– Nous devinons tous, d’instinct, qu’il y a un secret que vous nous cachez – et comment ne le devinerait-on ? Votre trouble, votre pâleur, vous trahissent. C’est ce secret qu’il im-porte à notre honneur que vous nous fassiez connaître sur-le-champ.
Le banquier, obstinément, balbutiait :
– Il n’y a d’autre secret que celui de ma trop grande affec-tion pour vous.
Marie-Louise se mit à genoux.
– Monsieur de Terrenoire, en vous taisant, vous nous dés-honorez. C’est notre malheur que vous consommez ! Qu’avons-nous fait, de quoi sommes-nous coupables, pour que vous lais-siez retomber sur nous cette honte ?
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Le banquier détourna les yeux. Mais ses lèvres restèrent closes, comme si quelque secret mortel les eût cadenassées.
Margival mêlait ses prières à celles de sa fille. Seul Guer-rier, comme le juge, souriait ironiquement ne voulant pas prier. Et le banquier s’entêtait dans son silence.
Margival s’approcha de M. de Lignerolles.
– Monsieur, dit-il, nous vous demandons la permission de nous retirer. Nous n’avons plus rien à faire ici. Demeurer plus longtemps serait nous infliger un supplice inutile.
Le juge d’instruction inclina la tête en signe d’adhésion.
Margival et Marie-Louise partirent.
Terrenoire, abîmé dans ses réflexions, les yeux obstiné-ment fixés à terre, ne s’était même pas aperçu qu’il restait seul avec Guerrier et le juge.
Ce fut celui-ci qui le tira de ce rêve.
– Monsieur de Terrenoire, vous êtes libre ! dit-il.
Le banquier releva les yeux, et soudain, avec chaleur :
– Ah ! Monsieur, je vous jure qu’ils sont innocents et moi aussi des infamies qu’on nous reproche !… Jean, mon fils, croyez-vous vraiment que je suis l’amant de votre femme ? vous que j’aime autant qu’elle ?
Et Guerrier, sombre, haineux :
– Je le crois !
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Terrenoire semblait hésiter. On eût dit qu’il allait parler, avouer enfin un secret qu’il cachait, le secret de sa conduite, sans doute… Mais il se tut et, sans saluer, sortit lentement.
Cinq minutes après, deux gardes de Paris emmenaient Jean Guerrier au dépôt.
Et, seul dans son cabinet, le juge d’instruction resta pensif et soucieux. Des réflexions, graves, traversaient son esprit. Et ces réflexions, il les traduisit d’un mot, qu’il laissa échapper tout haut, malgré lui :
– Où est la vérité ?
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