La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I

Jules Mary · Chapitre 28 sur 40

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La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I

Chapitre XXIX

 

Quand Jean Guerrier lui fut amené, M. de Lignerolles l’examina curieusement, et, le jeune homme l’ayant salué avec politesse, il répondit d’un signe de tête.

Le juge était assis à son bureau.

Jean Guerrier resta debout.

Il pouvait voir, étalés sur le bureau, marqués de coups de crayon rouge et bleu, les papiers trouvés chez lui par Lacroix.

Ces papiers, le juge les étudiait.

Il resta longtemps sans prendre la parole, comme s’il eût cherché par où il commencerait son interrogatoire ; à la fin, il se décida à parler.

– Ainsi, dit-il, vous prétendez n’avoir rien entendu ?

– Absolument rien, je le jure.

– À quoi attribuez-vous donc la lourdeur de votre som-meil ?… Ne craignez pas de tout me dire ; l’accusation qui pèse sur vous est grave et repose sur des preuves morales qui ne sont pas à votre honneur.

Jean Guerrier fit un brusque mouvement.

– Vous pouvez m’accuser, Monsieur, mon honneur n’en restera pas moins sauf. Je n’ai rien à me reprocher, ni une im-

 

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prudence, ni une négligence, pas même l’ombre d’une mauvaise pensée.

– Je crois cependant que vous aurez beaucoup de peine à répondre à ce que je vais vous demander.

– Je suis impatient de vous satisfaire.

– Eh bien, écoutez. Il résulte de l’enquête rapide à laquelle nous nous sommes livrés depuis hier sur votre compte que vous avez dix mille francs d’appointements, mais que votre train de vie dépasse de beaucoup vos appointements. Vous habitez un appartement luxueux, plein d’objets d’art, de bibelots de prix, votre femme a des diamants, des bijoux d’une grande valeur dont quelques-uns valent assurément la moitié, deux ou trois, même, la totalité de la somme qui vous est fixée pour vos ap-pointements. Pourriez-vous me dire où vous prenez l’argent né-cessaire à ces dépenses ?

– Mais, Monsieur, fit Guerrier, un peu interdit, vous vous trompez beaucoup sur la valeur des objets qui sont chez moi. Beaucoup de ces bibelots et de ces œuvres d’art ont été achetés d’occasion. Ce sont des trouvailles qu’on fait à Paris, sinon sou-vent, au moins quelquefois. Je ne m’y connais pas beaucoup, je l’avoue, et j’aurais pu être trompé. Heureusement, j’étais con-seillé par monsieur de Terrenoire. C’est lui qui, en général, m’indiquait ces bonnes fortunes de chercheur. Quant aux bijoux de ma femme, vous n’ignorez pas, sans doute, puisque votre enquête semble si complète, vous n’ignorez pas quel tendre in-térêt monsieur de Terrenoire…

Il s’arrêta. Que disait-il ? Ah, ses soupçons ! Ce qu’on lui avait laissé entendre !… Les lettres anonymes !… Tout cela lui revenait à l’esprit…

 

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Et le juge, qui le regardait d’un œil curieux, devait tout sa-voir comme les autres.

Et voilà pourquoi tout à l’heure, il prétendait que Guerrier ne trouverait rien à répondre.

– Je n’ignore rien, en effet, dit M. de Lignerolles sur un ton singulier, monsieur de Terrenoire avait une affection toute par-ticulière pour votre femme et lui prouvait cette affection par des cadeaux princiers. C’est ainsi que vous avez enrichi votre mé-nage. C’était une excellente spéculation !

– Monsieur, dit Guerrier, effaré, sentant quelque chose d’énorme s’écrouler sur lui, et s’attendant – d’instinct – à com-prendre enfin des faits abominables que tout le monde savait, sans doute, et que lui seul ne connaissait pas.

– Dans la perquisition opérée chez vous ce matin, M. Lacroix a mis la main sur des papiers qui seraient une preuve de plus des relations de monsieur de Terrenoire avec votre femme – s’il y avait encore besoin de preuves et si ces rela-tions n’étaient pas de notoriété publique.

– Taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous ! fit Guerrier d’une voix rauque.

Et de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front.

Et c’était comme en un rêve qu’il entendait les paroles du juge.

– Voici, reprit M. de Lignerolles, des passages de certaines de ces lettres. Le plus incrédule, après cette lecture, ne douterait plus :

 

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« Ma chère mignonne, voici huit jours que je ne vous ai vue et ces huit jours m’ont paru longs comme des années. Je me suis habitué à cette vie si douce que je passe entre vous et Margival, à cette nouvelle famille où je retrouve toutes les joies et les ten-dresses de mon autre famille et, quand un voyage comme celui que je fais me tient absent de Paris, c’est surtout vers vous, Ma-rie-Louise, que se tendent mes bras. J’ai hâte d’entendre votre douce voix et de voir votre joli sourire. »

Dans une autre :

« Vous avez pris possession de mon cœur, ma jolie voleuse. Quelle conquête vous avez faite, et combien peu vous devez en être fière ! »

Dans une autre encore :

« Je voudrais vous voir la plus richement mise et la mieux parée de tout Paris. Vous n’écoutez pas mes conseils et vous avez raison. Je vous aime tant, ma jolie fillette, que si vous n’étiez pas si modeste, si vous attiriez les regards, j’aurais peur qu’on ne vous volât à moi. J’en serai très malheureux. Vous vous êtes rendue nécessaire à ma vie. Je mourrais, bien certaine-ment, si je venais à vous perdre, si vous veniez à m’oublier. »

– Il y a vingt autres lettres de cette nature, reprit le magis-trat, écrites sur le même ton. Ces relations d’amour existent entre votre femme et monsieur de Terrenoire depuis deux ans déjà, si l’on en juge par les dates les plus anciennes. Vous viviez dans l’intimité de monsieur de Terrenoire, de monsieur Margi-val et de sa fille, avant votre mariage. Ces relations vous étaient donc connues.

– Ah ! les misérables ! les misérables ! murmurait Guerrier. Et je ne savais rien !… Je croyais que l’affection de monsieur de Terrenoire pour ma fiancée était chaste et sans aucun autre sen-

 

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timent que celui de l’amitié ! Je croyais aussi à l’amitié du ban-quier pour moi ! Je m’étais imaginé que c’était mon travail et mon intelligence et non d’aussi coupables services !… Ah ! comme j’ai été niais et qu’ils ont dû rire de moi !… Misérables ! Misérables !…

Le juge haussa les épaules.

– Prétendriez-vous que c’est aujourd’hui seulement que cette honte vous est révélée ?

– Je vous le jure, Monsieur, fit le pauvre garçon avec vé-hémence… avant mon mariage, je n’ai rien vu. Depuis, je me suis aperçu que mes amis du bureau me fuyaient. Des lettres anonymes ont fait naître chez moi des soupçons. J’ai observé. Je n’ai rien découvert. Et j’ai cru à des calomnies. J’étais heureux parce que je croyais en l’amitié de monsieur de Terrenoire, en l’amour de Marie-Louise ; j’étais heureux parce que je m’imaginais que mon avancement était la récompense de ma régularité, de mon entente des affaires. J’étais heureux. On m’enviait.

– Vous mentez, Guerrier. Il est impossible que vous soute-niez votre ignorance.

– Me croyez-vous capable de pareilles infamies ?

– J’en suis sûr. Votre aveuglement eût été bien étrange, avouez-le. Il ne se passait point de jour, avant votre mariage sans que monsieur de Terrenoire vînt chez Margival. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi votre patron semblait por-ter tant d’affection à un employé ? L’intimité était grande entre votre fiancée et monsieur de Terrenoire, vous avez dû le remar-quer. Monsieur de Terrenoire envoyait souvent des cadeaux à Marie-Louise. Comment ne vous en êtes-vous pas étonné ? Ces cadeaux se renouvelaient sans cesse. Ils étaient très riches.

 

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Quelques-uns étaient autant de petites fortunes. Avant votre mariage, encore, il était rare de vous rencontrer, n’importe où, sans que monsieur de Terrenoire fût en tiers. Et, pour ceux qui vous voyaient, aucun doute n’existait sur l’entente de Marie-Louise et du banquier.

– C’est abominable ce que j’entends là ! murmura Guerrier, qui se sentait devenir fou.

Et ses ongles, déchirant sa chair, faisaient saigner son front.

– Et vous n’avez rien vu ? demanda le juge, ironique.

– Rien, Monsieur, je n’ai rien vu… Oh ! je vous en prie, croyez-moi ! C’est horrible, entendez-vous, d’apprendre tout à coup que l’on est couvert d’une pareille honte !… Je vous jure, Monsieur, que si pareille certitude m’avait été donnée, ce matin ou hier, avant mon arrestation, j’aurais tué monsieur de Terre-noire… j’aurais tué ma femme !

Il avait dit cela avec tant d’énergie, et il était si pâle, si dé-fait, son angoisse était si visible que M. de Lignerolles en fut un moment impressionné.

Mais il lui paraissait invraisemblable que Guerrier ignorât ce qui se disait, qu’il chassa cette impression, et observa plus attentivement le jeune homme, persuadé qu’il avait devant lui un habile comédien – un criminel très fort.

Il reprit :

– Pourriez-vous expliquer autrement que je le fais, l’affection étrange de monsieur de Terrenoire, et l’intimité qui régnait entre lui et votre femme ?

 

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– Hélas ! non !…

– À plusieurs reprises, avant votre mariage, et quand votre présence chez Margival, devenant trop fréquente, le gênait, monsieur de Terrenoire, pour profiter des derniers moments de liberté avec sa maîtresse, vous a donné certaines missions qui vous appelaient hors de France. Cela aurait dû si vous aviez été de bonne foi, vous inspirer des soupçons ?

– Je n’y ai vu que mon intérêt et l’envie qu’avait monsieur de Terrenoire de m’initier le plus vite possible aux affaires.

– Eh bien, pendant ces absences, les deux amants, accom-pagnés du père, sur la complaisance duquel ils savaient pouvoir compter, faisaient des parties de campagne à Meudon, à Cha-ville, à Saint-Cloud comme des étudiants et des grisettes. Ces parties de campagne étaient suivies de petits dîners fins, après lesquels on rentrait très tard. Ignoriez-vous cela aussi ?

– Non, je le savais, Marie-Louise m’a raconté elle-même ces parties ; je n’y ai vu aucun mal.

– Vous étiez sourd et aveugle. Vous ne voyiez pas non plus monsieur de Terrenoire, redevenu jeune, riant, devant vous, ayant votre fiancée à son bras ; et vous ne les entendiez pas se chuchoter à l’oreille mille phrases mystérieuses ?

– Quel abîme d’infamie ! dit-il.

Et comme s’il avait voulu provoquer une espérance comme si espérer eût été possible encore, il demanda :

– Cependant, si tout cela était faux, si vous vous trompiez, Monsieur, si vous étiez abusé ?

M. de Lignerolles se mit à rire.

 

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– Pour vous parler de la sorte, dit-il, à moins de risquer de vous offenser gravement – et j’en garderais le regret toute ma vie – il me fallait des preuves, je les possède.

– Oh ! Monsieur, ne me les cachez pas, apprenez-moi tout… Je veux savoir ! Je veux savoir !…

– Mon devoir est de vous les faire connaître, car cette his-toire intime de votre ménage se rattache au crime dont je m’occupe, et ce n’est pas m’écarter de mon enquête, comme on pourrait le croire au premier abord, que de dévoiler ces honteux calculs…

– Je n’ai à me reprocher ni ce crime ni cette honte.

– Vous n’avez jamais trouvé étonnante cette multiplicité de cadeaux de monsieur de Terrenoire à votre femme ?…

– Je vous ai répondu à ce sujet en vous disant que je croyais de la part de monsieur de Terrenoire, à une sorte d’affection paternelle.

– Vous ne vous êtes jamais demandé non plus comment, avec vos faibles ressources, étaient entrés chez vous, aussitôt votre mariage, des meubles et des tapis précieux qui eussent absorbé plusieurs années de vos appointements, si vous aviez été obligé de les payer…

Le visage de Jean Guerrier manifesta le plus grand éton-nement.

– J’ai devant moi les factures de vos fournisseurs. Elles s’élèvent à sept ou huit mille francs, chiffre abordable, ainsi que vous le dites, et qui ne dépasse pas un budget comme le vôtre ; mais deux experts sont allés visiter votre appartement, quelques

 

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minutes après votre arrestation – sur la foi de renseignements particuliers qui nous avaient été communiqués –, et leur rap-port, très détaillé, constate que vous possédez un mobilier d’une valeur marchande de plus de trente mille francs.

– Trente mille francs !… dit Guerrier, impatienté. Et où diable voulez-vous que je les ai pris ? Vos experts me semblent avoir poussé la plaisanterie un peu loin. J’ai payé mon mobilier comptant – sept ou huit mille francs – mes factures le prouvent.

– Pourquoi mentir, Guerrier ? Ne vous ai-je pas dit que j’avais des preuves de ce que j’avançais ?

– Des preuves ? encore des preuves ? murmura Jean, pas-sant la main sur son front.

Il commençait à ne plus bien comprendre ce qu’on lui vou-lait.

– J’ai fait venir, et j’ai entendu chacun des tapissiers, des orfèvres, des fournisseurs avec lesquels vous avez eu affaire, soit avant, soit depuis votre mariage. Je leur ai présenté les factures saisies chez vous par monsieur Lacroix et je leur ai fait lire le rapport de mes experts.

– Eh bien ? ils ont ri, parbleu ! Qu’ont-ils répondu ?

– Vous allez le savoir.

M. de Lignerolles appuya sur un timbre.

La porte s’ouvrit et un garde apparut.

– Monsieur Bontemps, monsieur Letelliez et monsieur Cormatin sont toujours là ?

 

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– Ils attendent le bon plaisir de monsieur le juge d’instruction.

– Priez-les d’entrer dans mon cabinet.

Un instant après, les trois hommes apparurent.

M. de Lignerolles leur indiqua des sièges.

Ils s’assirent sans adresser un regard à Guerrier, qu’ils fi-rent semblant de ne pas apercevoir.

– Monsieur Bontemps, dit le juge, vous avez fourni à plu-sieurs reprises des bijoux à madame Guerrier ?

– En effet, Monsieur, non pas à madame Guerrier directe-ment, mais à monsieur de Terrenoire, qui les lui destinait.

– Ces bijoux étaient faux, n’est-ce pas ? Bontemps fit un soubresaut.

– Monsieur le juge voudrait-il plaisanter ? Il connaît ma maison. Les Bontemps sont orfèvres depuis plus de deux cents ans, de père en fils, et il y a aussi longtemps que les de Ligne-rolles, de père en fils, se fournissent chez eux. Les bijoux, dia-mants, colliers, payés par monsieur de Terrenoire et fournis par moi à mademoiselle Margival représentent une valeur de qua-rante mille francs !

– Vous entendez, monsieur Guerrier ?

Le caissier fermait les yeux et murmurait comme une prière, dans l’effondrement de son âme, de ses croyances, de ses affections, de son bonheur :

– Mon Dieu ! Mon Dieu !

 

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– Le dernier achat de monsieur de Terrenoire, continuait le marchand, a été un collier de perles. J’ignore, par exemple, à qui mon client le destinait.

Ce collier de perles, Jean le connaissait.

Il avait surpris Marie-Louise et Terrenoire les mains entre-lacées, au moment où le banquier venait de lui faire ce riche ca-deau.

Et il n’avait osé rien dire !

Ah ! s’il avait parlé, à cet instant-là ! quelles catastrophes, il eût évitées !

– Ce collier, reprit le marchand avec indifférence, était d’une valeur de dix mille francs…

– Dix mille francs ! Ah ! niais que je suis ! Est-ce que je sa-vais moi ? J’ai toujours vécu dans le travail et la pauvreté. Est-ce que je connaissais la valeur de ces objets ?… Et comment le connaîtrais-je ?

Personne ne répondit à cette exclamation.

Il baissa la tête.

Hélas ! il comprenait bien qu’il aurait beau se défendre. On ne le croirait pas.

Aussi, c’était sa faute, après tout. Fallait-il être aussi naïf et aussi confiant ?

Le juge compulsait certaines notes.

 

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– Monsieur Jean Guerrier a acheté deux pendules chez monsieur Letelliez. Les factures portent deux cents francs pour la première, trois cents pour la seconde. Les experts ont estimé celle-ci quinze cents francs et l’autre mille francs.

– C’est bien leur prix, en effet ! dit M. Letelliez.

– C’est moi qui les ai achetées et payées, cria Guerrier, d’où vient cette différence d’estimation ?

– De ceci, que monsieur de Terrenoire, par lequel j’avais été prévenu, payait la différence…

Guerrier, blême, râla :

– Vous ne mentez pas ?

– Ai-je intérêt à mentir ? Mes livres feront foi.

M. de Lignerolles, fit un signe à M. Cormatin, le riche ta-pissier de l’avenue de l’Opéra, et Cormatin, sans autres explica-tions, prit la parole.

– Ce qui arrive pour monsieur Letelliez est arrivé pour moi. Lorsque monsieur Jean Guerrier s’est mis en ménage, il m’a été adressé par mon client, monsieur de Terrenoire, qui m’a prié de lui fournir un mobilier en abaissant les prix, promettant de tenir compte de la différence. Je n’avais pas à me préoccuper des mo-tifs qui faisaient agir mon client. Lorsque monsieur Guerrier se présenta chez moi, je guidai son choix… Pour ne rien cacher, je dois dire à monsieur de Lignerolles que monsieur Guerrier pa-raissait ne pas se douter le moins du monde de la grande valeur de certains meubles artistiques qui attiraient son regard. Il s’étonnait bien un peu du prix dérisoire que j’en exigeais, mais il paraissait de bonne foi. Les achats qu’il me fit se montèrent, comme vous pouvez vous en assurer, à quatre ou cinq mille

 

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francs, je ne me rappelle plus au juste. Il me les paya comptant. Quant à la différence, c’est-à-dire vingt-cinq mille francs envi-ron ce fut monsieur de Terrenoire, selon sa promesse, qui me la remboursa.

Cette déclaration, qui semblait faite avec quelque sympa-thie, rendit un peu de forces à Guerrier.

Quand Bontemps, Cormatin et Letelliez furent sortis, il y eut une minute de silence entre le juge et le pauvre garçon.

M. de Lignerolles voulait lui laisser le temps de reprendre son sang-froid.

– Remettez-vous, Guerrier, dit-il avec douceur. Calmez votre émotion et songez, avant de répondre, que vous avez un grand intérêt à ne plus me cacher la vérité…

– Mais, Monsieur, je suis sous le coup d’une abominable machination ! Ce que ces hommes viennent de vous dire devant moi, n’est-il pas la preuve que je suis innocent de ce que vous me reprochez ? Si j’avais été le mari complaisant que vous croyez, monsieur de Terrenoire n’eût pas eu le besoin de se ca-cher de moi. Ces meubles et le reste, il les eût payés seul. Cette comédie était faite pour me tromper… Et si monsieur de Terre-noire cherchait à me tromper en escomptant ma naïveté, c’est donc que j’ignorais qu’il fût l’amant de ma fiancée, c’est donc que je ne suis pas coupable.

Guerrier avait espéré dans cet argument.

Mais son observation ne parut pas frapper le magistrat.

– C’était une comédie concertée entre vous, dit-il. Ne fal-lait-il pas sauver les apparences ?

 

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Guerrier soupira, hocha tristement la tête.

– Vos antécédents sont déplorables, continua monsieur de Lignerolles. Il n’y a chez vous ni honneur ni dignité. Il n’est donc pas étonnant que vous ayez songé à faire fortune d’un seul coup, en profitant de la somme énorme renfermée dans votre caisse.

– Vous dites que je n’ai ni honnêteté ni fierté, vous me re-présentez capable de tout. Dès lors, comment expliquez-vous que monsieur de Terrenoire, qui devait bien me connaître, puisqu’il profitait de ma honte et de mon infamie, m’ait confié des fonctions aussi importantes et délicates que celles de cais-sier de sa banque ?

– Votre raisonnement est logique en apparence. Mais le banquier a convenu lui-même qu’il arrivait rarement que des sommes restassent à la banque. En outre, il y avait là deux gar-diens, et il était bien difficile – comme vous l’avez essayé sans doute – de les séduire tous les deux. Enfin, monsieur de Terre-noire, qui s’occupait beaucoup par lui-même de ses affaires, exerçait un contrôle quotidien qui devait vous dérouter.

Le juge s’arrêta, puis, d’un ton incisif :

– Depuis quelque temps, les affaires de monsieur de Terre-noire, étaient en assez mauvais état. Sans avoir subi de grosses pertes, le banquier traversait une période difficile… Ce n’était plus un mystère dans les bureaux qu’un mouvement de Bourse pouvait vous renverser… La situation était donc très tendue… Monsieur Le Charrier, en avait averti monsieur de Terrenoire, mais celui-ci n’avait voulu rien entendre… Et cependant il ne m’est pas prouvé que monsieur de Terrenoire ne prévoyait point la débâcle de la Bourse. Dès lors, pour éviter une partie des res-ponsabilités, monsieur de Terrenoire a pu rêver ce vol dont il se prétend aujourd’hui victime…

 

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– Quoi ! vous pensez…

– Je ne crois rien, pour le moment. J’examine. Voulant en-lever le million contenu dans sa caisse, votre complicité était nécessaire à monsieur de Terrenoire et, comme elle lui était ac-quise, de par les secrets honteux qui vous attachaient l’un à l’autre, rien n’était plus aisé que de perpétrer ce vol. Remarquez que je parle sans données certaines, et que, si votre culpabilité me paraît admise, il n’en est pas encore de même pour mon-sieur de Terrenoire. La certitude ne tardera pas à venir. Vous seul et le banquier possédiez les clés des bureaux. Or, c’est avec ces clés que les portes ont été ouvertes. Il n’y a nulle part de traces d’effraction. Brignolet et Béjaud se sont réveillés. L’un d’eux, Béjaud, s’est laissé gagner sans doute par des promesses ; l’autre, plus honnête, a menacé de tout dire. Il fallait choisir : ou remettre dans la caisse le million que vous teniez déjà – et le silence de Brignolet n’était acheté qu’à ce prix – ou tuer le gar-dien pour empêcher ses révélations. Vous l’avez tué… Monsieur de Terrenoire est sorti, emportant cette fortune. Il a une clé de la porte cochère. Il a pu s’enfuir sans éveiller le concierge et mettre en sûreté le million. Quant à vous, il était nécessaire que vous trouviez quelque histoire pour expliquer le vol et l’assassinat. Fuir, c’était vous déclarer coupable. Vous êtes resté, vous et Béjaud, auprès du cadavre de la victime. Vous avez in-venté tous les deux ce conte invraisemblable de sommeil, et le matin, à l’heure que vous avez vous-même choisie, vous avez donné l’éveil. Telle nous semble avoir été la combinaison de ce crime. C’est alors que nous pourrons attribuer à chacun sa res-ponsabilité. Mon greffier n’a pas tenu compte de vos dénéga-tions. Je vous ai expliqué la situation telle qu’elle nous apparaît, afin de vous permettre de vous défendre. Contre monsieur de Terrenoire, nous n’avons pas assez de preuves : j’attends.

M. de Lignerolles appuya sur le timbre. Les gardes de Paris qui avaient amené Guerrier reparurent.

 

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Le juge leur fit signe. Ils se placèrent de chaque côté du jeune homme. Et Jean fut réintégré au dépôt.

 

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