La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I
Chapitre XXV
Depuis qu’elle avait fait à Raymond l’aveu de son amour, Suzanne était plus calme ; elle se montrait plus enjouée avec son père.
La saison des grands froids approchait. Des pluies torren-tielles persistantes, détrempèrent la terre et rendirent impos-sibles les longues promenades.
Suzanne tuait le temps en jouant du piano et en lisant tous les ouvrages que son père lui apportait de Paris.
– Tu ne t’ennuies pas ici ? lui demanda Laroque un soir qu’il l’avait surprise s’endormant sur sa broderie.
– Mais pas du tout, et j’espère bien que nous y passerons l’hiver.
Laroque répliqua :
– Ce serait un grand plaisir pour moi que de te voir admi-rée dans une société de gens distingués où ma fortune m’a per-mis d’être admis dès mon arrivée à Paris.
– Pourquoi voulez-vous qu’on m’admire ? dit la jeune fille avec tristesse. Je me suis toujours sentie mal à l’aise auprès des étrangers, et pour vous dire vrai, je ne retrouverai toute ma gaieté que lorsque nous serons retournés là-bas, en Amérique.
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Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Roger Laroque que l’idée de quitter la France ; mais il avait encore tant de choses à faire avant de reprendre la mer.
Son enquête personnelle, n’aboutissait à rien. Le moment était venu pour lui de se confier à Tristot et Pivolot.
Un matin qu’il se disposait à prendre le train de Paris pour se rendre chez Guerrier, il croisa Raymond de Noirville.
– Voulez-vous m’accompagner jusqu’à la gare ? demanda-t-il au jeune homme.
– Volontiers, monsieur Farney. Il y a longtemps que je me proposais de venir vous voir. J’ai des renseignements à vous demander.
– Tout à votre disposition. Nous causerons en chemin.
Laroque tenait avant tout à éloigner de sa maison le fils de l’homme qui avait été sa victime. « Ce garçon-là, se disait-il, a tout pour lui ; si Suzanne se prenait à l’aimer ! »
Son instinct de père l’avertissait du danger.
En route, Raymond lui demanda des renseignements sur l’Amérique du Nord. Il ne cachait pas son intention de quitter la France, malgré les succès qu’il avait déjà eus au barreau. Il vou-lait comparer la législation française avec celle des États-Unis, surtout au point de vue de la procédure. Il était d’avis qu’il y aurait plus de gloire à faire un bon ouvrage, utile à tous, que des plaidoiries passables utiles à quelques-uns.
On sait que Laroque était doué d’une grande pénétration. Sous ces projets de philanthropie prématurée, il devina une grande déception. Raymond de Noirville devait avoir au fond du
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cœur un profond chagrin : c’était pour s’étourdir et non pas seu-lement pour travailler, qu’il désirait s’expatrier.
– Vous êtes bien jeune, dit William Farney, pour entre-prendre une excursion qui exigerait le sacrifice des plus belles années de votre jeunesse.
– L’étude m’a vieilli, Monsieur, ou plutôt elle m’a donné une expérience rare pour mon âge. La profession d’avocat n’est pas sans déboires. Mon père l’exerçait avec éclat. Qui parle de lui, maintenant ? Qui se souvient d’une seule des causes cé-lèbres auxquelles il a prêté le secours de sa parole chaude et convaincante ? Il n’était pas homme à plaider l’innocence d’un scélérat dont la culpabilité ne faisait aucun doute. Mais, il dé-couvrait des circonstances atténuantes qui, parfois, lui permi-rent de sauver des têtes condamnées à l’avance. Quand il plai-dait l’acquittement, c’est que sa conviction était faite. Il est mort au tribunal même en demandant grâce pour un assassin qui avait été son ami et que des revers de commerce avaient poussé au vol, puis au crime, conséquence du vol. Foudroyé par l’apoplexie, il n’a même pas su que ses dernières paroles avaient encore sauvé une tête…
– Une tête de scélérat, dites-vous ? demanda Roger La-roque, dont le visage s’était couvert d’une pâleur cadavérique.
– Hélas ! oui ! Du moins, je le crois. Du reste, ce malheu-reux qui s’appelait Roger Laroque et que le peuple a baptisé du nom de Roger-la-Honte, s’est échappé du bagne et, depuis, on n’a jamais plus entendu parler de lui. S’il avait pu prouver son innocence, il n’y aurait certes pas manqué.
Ce que Roger Laroque souffrait en entendant parler de lui par le fils de Lucien de Noirville, nous ne saurions l’exprimer.
Comme il aurait voulu pouvoir s’écrier :
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– Ne blasphémez pas, jeune homme. Le prétendu scélérat qui, hélas a hâté la mort de votre père, est innocent. En voici la preuve.
La preuve ! À qui donc pourrait-il la fournir, la preuve ? À Raymond de Noirville, fils de Julia, encore moins qu’à tout autre.
Ah ! l’horrible situation !
Roger donna au jeune homme tous les renseignements dont il avait besoin et lui offrit même de lui prêter le secours de sa bourse, pour son voyage.
Raymond refusa ce concours. Il n’était pas riche, mais son intention était de vivre sans aucun luxe.
– Le travail, ajouta-t-il, est encore ce qu’il y a de moins coûteux au monde.
– Et quand partez-vous ? demanda Farney.
– Le plus tôt possible : le temps de préparer ma mère à cette séparation, d’autant plus cruelle pour elle que mon frère, Pierre, est également décidé à quitter la France. Il a le goût des voyages et nourrit l’ambition de participer à une mission géo-graphique.
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