La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I
Chapitre XX
Suzanne sortait tous les jours de longues heures. Pas une seule fois, Raymond ne se trouva sur son chemin. Elle avait re-pris toute sa sécurité.
Catherine était venue à la villa deux fois de suite, mais Su-zanne ne l’avait pas reçue.
Maintenant, elle dirigeait ses promenades quotidiennes du côté qui l’éloignait le plus des Vaux-de-Cernay, comme si elle avait voulu fuir ces ruines et ces jolis paysages où elle avait commencé à aimer et où elle avait souffert.
Suzanne avait entrepris des études sur les ruines assez im-portantes et très pittoresques du château de Chevreuse.
Souvent, elle abandonnait son travail et, les yeux perdus sur cet horizon très lointain, s’étageant à perte de vue, elle rê-vait.
À quoi ? Qui eût pu le dire ?
Au vide de sa vie, peut-être ?… Ou bien à quelque fatalité attachée à cette vie et qui lui défendait le bonheur ?…
Un jour qu’elle pleurait ainsi sur elle-même, sur sa jeu-nesse qui se flétrissait dans l’abandon, un jour que, plus triste encore que les autres jours, elle avait appuyé les deux mains sur ses yeux, et silencieusement sanglotait, son gracieux corps se-coué de soubresauts nerveux, un peu de bruit lui fit lever le front.
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Elle avait cru entendre marcher derrière elle. Elle tressaillit violemment.
– Suzanne, avait-on dit, Suzanne, par pitié !…
Alors elle se leva et regarda, toute blanche, ses larmes sé-chées.
C’était Raymond… Raymond qui était là et l’implorait.
– Vous ! dit-elle, vous ici !…
– Je vous en prie, Suzanne, écoutez-moi.
– Non.
– Suzanne, je ne suis pas coupable, je n’ai rien à me repro-cher… je vous le jure, Suzanne.
– Je ne vous crois pas.
– Suzanne, vous m’aimez et il est impossible que vous me repoussiez ainsi sans m’entendre…
– Allez-vous-en… je le veux…
– Non, cette vie est intolérable… je souffre trop… et c’est injuste… je veux que vous m’entendiez…
– Puisque vous ne voulez pas me céder la place, c’est moi qui partirai.
Elle voulut passer devant lui, fière et méprisante.
Il lui barra le chemin résolument.
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– Ah ! Suzanne, Suzanne, vous avez dit que vous m’aimiez… je l’ai entendu… votre cœur doit donc être accessible à la pitié – et même sans amour, vous seriez toujours femme, et regardez-moi, Suzanne, je pleure…
– Que m’importent vos larmes !… Je trouve votre comédie odieuse et ridicule. Finissons-la, si vous m’en croyez…
Et elle voulut passer encore ; lui, toujours résolu :
– Vous ne partirez pas…
Machinalement, elle se recula, presque tout au bord de la muraille. Derrière elle, c’était le vide… c’était l’abîme… elle n’avait plus qu’un pas à faire pour tomber… et s’écraser au bas sur les roches… C’était la mort…
– Si vous faites un pas vers moi, dit-elle, ou si vous dites un mot que je ne puisse entendre, je me jette là…
Il recula, effaré, dans un désordre inexprimable et passa la main sur son front, comme s’il sentait sa raison s’en aller et eût essayé vainement de la retenir.
Il avait le visage défait d’un homme qu’un grand malheur a abattu… les yeux étaient fatigués et rouges…
Les dernières paroles de la jeune fille lui avaient causé une douleur poignante.
– Ah ! vous me croyez, en effet, bien lâche, dit-il très bas, si vous craignez que je ne vous insulte et ne vous violente… Vous avez peur de moi, sans doute, parce que je vous parais très ani-mé… C’est ma vie que je joue en ce moment, et j’ai bien le droit d’être ému…
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Ces paroles ne la touchèrent pas.
– Qu’avez-vous à me dire ?… fit-elle en haussant les épaules.
– J’ai à vous parler de mon amour.
– Votre amour n’est qu’une spéculation sur ma fortune.
Il sourit amèrement.
– C’est à mon tour de vous plaindre, Suzanne et je vous plains sincèrement si vous avez de moi cette opinion !…
– Vous me plaignez !…
– Parce que vous devez beaucoup souffrir… de mépriser à ce point un homme que vous aimez…
– Oh ! je ne vous aime plus, le mépris a tué l’amour…
– Alors, pourquoi donc pleuriez-vous ? Car tout à l’heure, je vous ai surprise sanglotant, le visage dans vos mains.
Il l’avait surprise ! Elle eut un geste de colère. Ses lèvres pâ-lirent. Une lueur mauvaise passa dans ses yeux…
– Ah ! dit-elle, je vous hais, je vous hais bien ! Votre amour m’offense. Je le considère comme une insulte.
Elle regardait avidement cette physionomie bouleversée du jeune homme, ses traits animés et fiévreux, et cherchait à démê-ler ce qu’il y avait de vrai derrière ses paroles ardentes, ce que pouvait cacher d’amour et d’honneur ce désespoir si noblement exprimé.
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Raymond reprit :
– Suzanne, imposez vous-même vos conditions… Si dures qu’elles soient, je les accepte.
Elle garda le silence, cruelle jusqu’au bout.
– Vous ne voulez pas ! dit-il, désolé. Je n’ai plus qu’à me tuer, car je ne peux pas vivre avec la pensée que vous me prenez pour un lâche. Mort, vous me croirez mieux… Et ce sera vite fait, allez !…
Il alla prendre son fusil, resté armé des deux coups.
Il appuya la crosse contre une pierre et mit les canons contre sa poitrine, au milieu.
Alors, se retournant, l’œil ardent, mais extrêmement pâle :
– Suzanne, je vous aime… je vous aurai aimée plus que tout au monde… plus que la vie, plus que mon père et ma mère… Suzanne, je vous aime et je vous pardonne ma mort…
La pointe de son brodequin de chasse alla chercher les gâ-chettes sous la sous-garde, mais, au moment où, les détentes pressées, les chiens s’abattaient, une main tirait violemment le fusil…
Les deux coups partirent en même temps…
Et aux détonations répondit un cri d’épouvante et d’angoisse poussé par Raymond…
C’était Suzanne qui s’était précipitée sur lui et avait écarté le fusil…
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Le coup avait traversé sa robe et la poudre avait mis le feu à l’étoffe.
– Mon Dieu, dit-il, Suzanne, vous êtes blessée…
Elle fit signe que non. Elle n’avait pas la force de parler. Elle chancela. Il la soutint dans ses bras pour l’empêcher de tomber.
Il éteignit le feu de la robe en étreignant celle-ci à pleines poignées.
Il redisait, avec une inquiétude mortelle :
– Vous n’êtes pas blessée, Suzanne ?
– Non…
Tout à coup, ses nerfs se détendirent. Elle éclata en san-glots.
– Suzanne, vous pleurez !… vous avez été effrayée… C’est ma faute… Me pardonnerez-vous cela aussi, Suzanne ?…
Le cœur de la jeune fille éclatait.
– Raymond, dit-elle d’une voix faible comme un soupir, je vous ai méconnu… je vous ai fait une grave offense… Me par-donnerez-vous jamais ?…
– Oui, dit-il, je vous pardonne… sans condition…
– Oui, Raymond, je n’éprouve aucune honte à vous le dire… Je vous aime beaucoup… encore plus peut-être que vous ne m’aimez !…
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– Oh ! cela n’est pas possible, Suzanne !
– Je vous aime, Raymond, et j’ai bien souffert… et tout à l’heure, quand vous êtes venu et que vous m’avez surprise, je pleurais, cela est vrai, je pleurais en pensant à vous…
– Toute ma vie vous rendra-t-elle le bonheur que vous me donnez ?
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Suzanne secoua la tête avec un geste d’une tristesse na-vrante. Elle était devenue subitement très grave et se détacha de l’étreinte du jeune homme.
– Raymond, dit-elle, soyez courageux.
– Puisque je suis aimé de vous, comment n’aurais-je pas tous les courages ?
– Hélas, dit-elle.
Et elle fondit en larmes. Il s’effraya. Son cœur se serrait.
– Il ne faut plus nous voir, dit-elle, il ne faut plus que vous pensiez à moi !…
– Pourquoi ?… Quel obstacle nous sépare-t-il donc ?…
– Je ne puis vous le dire !…
– La fortune ?… C’est vrai, je suis pauvre, et l’on dit que vous êtes riche… Mais riche, je le deviendrai certainement, et je vous aime trop pour me sentir humilié d’une disproportion de nos fortunes…
– Ce n’est pas cela.
– Alors, qu’est-ce donc ?
– Ne me le demandez pas, mon ami, je ne vous le dirai ja-mais.
– Mais cet obstacle, ne peut-on le surmonter ?
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– Non ! Et voilà pourquoi notre amour est un malheur… Voilà pourquoi, Raymond, j’ai tout fait pour l’empêcher… Et je ne l’ai pu… Ce n’est pas ma faute… Pardonnez-moi, mon ami…
Raymond avait pris les deux mains de Suzanne dans les siennes ; il les serrait tendrement, et de temps en temps il lui embrassait le bout des doigts, sur les ongles rose et blanc.
– Suzanne, vous me désespérez. Ayez confiance en moi et dites-moi ce qui nous sépare… Peut-être n’y a-t-il là qu’une dif-ficulté créée par votre imagination ? Serait-ce la volonté de votre père ?
Elle secoua la tête.
– Mon père m’aime beaucoup. Et plusieurs fois, il m’a pressée de me marier… Il craint pour moi la solitude et l’ennui…
– Alors, je ne vois que la disproportion de fortune…
– Mon père n’y songerait même pas…
– Monsieur Farney a sans doute choisi, lui-même… un gendre… et vous ne voulez pas désobéir à votre père ?…
– Il ne m’a proposé aucun prétendant.
– Si vous m’aimez vraiment, il ne peut y avoir entre nous d’obstacles que nous ne surmontions quelque jour…
– Renoncez à moi, Raymond, renoncez à toute espérance…
– Mais cela est impossible, vous dis-je… cela est au-dessus de mes forces.
– Mon Dieu, murmura-t-elle, comment le persuader ?
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Elle le regarda, les yeux pleins de larmes.
– Raymond, vous ne doutez pas de mon amour ?
– Oh ! Suzanne, que dites-vous là ?
– Mon plus grand bonheur, mon plus grand orgueil serait de porter votre nom… d’être votre femme… et cependant, cela ne sera pas, cela ne sera jamais.
– Serait-ce donc de mon côté, du côté de ma famille, que viendrait l’obstacle ? Que savez-vous ?… Parlez !…
Elle lui mit la main sur les lèvres.
– Taisez-vous, Raymond. Je serais fière d’entrer dans votre famille.
– Alors, je ne comprends plus, fit-il brisé par l’émotion.
– Oui, dit-elle très bas, il aurait mieux valu ne pas nous rencontrer et ne pas nous aimer… Dieu aurait été plus clément en ne le permettant pas, car vous allez souffrir… Quant à moi, je suis habituée à la souffrance… Je ne me souviens pas d’avoir jamais été heureuse… d’un bonheur qu’une arrière-pensée n’empoisonnait pas… Et je vous demande pardon pour tout ce que vous souffrirez à cause de moi, Raymond, car c’est ma faute… vous m’aimez parce que je suis belle, et vous serez mal-heureux parce que vous m’aimez…
Elle ne retint plus ses larmes.
– Et vous ne me laissez pas même l’espoir qu’un jour, si lointain qu’il soit, vous m’appartiendrez, Suzanne ?
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– Pas même l’espoir !
Raymond se laissa tomber sur une pierre, et mit sa tête dans ses mains. Ses doigts voilaient ses yeux. Il resta là, ainsi, longtemps, comme endormi.
Suzanne, debout, le regardait, essuyant ses yeux du coin de son mouchoir, pendant que son cœur était soulevé par des san-glots.
Alors, elle fit ce qu’il avait fait, lui, quand il l’avait surprise dans son sommeil…
Ses lèvres effleurèrent le front du jeune homme.
Et celui-ci entendit une voix – c’était sans doute une voix d’ange, car elle semblait venir du ciel –, qui lui disait :
– Je vous aime, Raymond… Et je ne serai jamais à un autre qu’à vous !…
Et comme il restait immobile, ses larmes redoublant, elle s’éloigna très vite, parce qu’elle se sentait troublée, parce qu’elle se sentait faible devant ce désespoir d’enfant… parce qu’elle sen-tait qu’elle n’aurait plus de force pour résister…
Elle disparut et Raymond, assis sur la pierre, pleura.
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