La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I
Chapitre XLII
Terrenoire, après quelque temps de mariage, s’était aperçu que sa femme ne l’aimait pas.
Il s’en était vite consolé, du reste, car son cœur était encore plein du souvenir de Blanche Warner.
Il ne demanda point à sa femme un amour qu’il n’éprouvait pas lui-même ; pourvu qu’elle gardât intact son honneur et le fît respecter, il n’en désirait pas plus.
Mais il eût été implacable s’il avait découvert une faute, et Andréa, qui avait eu tout le temps de connaître et de redouter cette inflexible nature, tremblait, souvent, au fond du cœur, qu’une imprudence de Mussidan – dont la jalousie était surexci-tée – ne fît tout apprendre à Terrenoire…
Cette épouvante – où elle vivait – était un attrait de plus qui l’entraînait vers le mal. C’est pourquoi elle avait songé, d’abord à Jean Guerrier ; elle avait vu là une liaison plus crimi-nelle qu’une autre, puisque Guerrier était presque un enfant d’adoption de son mari, qu’il était aimé de lui comme son fils, entouré de faveurs, choyé.
Lorsque Mme de Terrenoire s’était aperçue de la violente et réelle passion qu’elle avait inspirée à Luversan, bien qu’il fût très beau et très séduisant – tout occupée qu’elle était, à ce mo-ment, par son amour pour Guerrier – elle ne voulut pas y ré-pondre. Elle ne se sentait pas, alors, de goût pour lui – et ce qu’elle éprouva seulement, ce fut la satisfaction intime de toute
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femme qui se voit distinguée par un homme dont la séduction est dangereuse et dont les bonnes fortunes sont connues.
Sous la violente colère que lui inspira le mépris de Jean Guerrier, l’idée lui vint tout à coup de donner quelque espoir à Luversan.
– Êtes-vous capable de tout, même d’un crime, si je vous aime ? lui avait-elle demandé, le soir de la fête japonaise.
Quelle était son intention ? Quel projet sinistre avait-elle donc ? Avait-elle vraiment résolu de se venger de Jean Guerrier par un crime ? Et de Marie-Louise, par quelque terrible intrigue où viendrait sombrer son honneur ?
Après cette déclaration d’Andréa à Luversan, pendant la fête japonaise, quelques jours s’étaient passés sans que ni l’un ni l’autre n’y fissent allusion.
Andréa attendait, espérant jusqu’à la fin que Jean Guerrier n’oserait pas braver sa fureur, reculerait devant son mariage avec Marie-Louise, ou quitterait la banque du boulevard Haussmann.
Rien de tout cela n’arriva. Un soir que Luversan et Andréa se trouvaient seuls – c’était le lendemain du mariage du caissier – le jeune homme s’approcha de Mme de Terrenoire et, sans la quitter de son regard fixe et troublant :
– Je vous ai dit que je vous aimais… Vous souvenez-vous de votre promesse ?
– Je m’en souviens.
– Vous m’avez dit que vous m’aimeriez… peut-être…
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– Je l’ai dit !…
– Seulement, il m’a semblé qu’à votre amour vous mettiez une inexorable et terrible condition…
– J’ai parlé d’un crime…
Elle avait dit cela très bas – si bas qu’à peine il l’entendit – et cependant, le son de sa voix leur fit peur à tous deux.
– Je suis prêt, dit-il, mais avant de vous dévoiler, avant de vous confier à moi, songez que nous devenons complices ; son-gez, je vous le dis, parce que je vous aime plus que moi, plus que ma vie, songez à quelle intimité terrible cela vous condamne… Ce n’est pas un amour commun que le mien, puisque je vous aimerai jusqu’au crime…
Il s’était approché d’elle, et elle se sentait attirée vers lui, machinalement, par une étrange fascination.
– Mais je vous promets, Madame, de vous aimer avec fu-reur, avec délire, avec folie, car je suis vraiment fou quand je suis près de vous. L’amour d’un criminel – et je le serai devenu pour vous – ne peut être un amour ordinaire… N’avez-vous point peur ? Est-ce bien ainsi que vous désirez que l’on vous aime ?
Elle passa sur son front sa main toute moite de sueur. On eût dit qu’en un éclair, elle avait entrevu l’avenir.
– Non, je n’ai pas peur, dit-elle. Je me venge !… Et puis, l’amour que vous m’offrez, c’est bien cet amour-là que je de-mande, que je veux. Il y a là quelque chose de terrible et de mor-tel qui m’attire… Oui, c’est bien cela que je veux…
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Il la prit dans ses bras et leurs lèvres se réunirent, brutale-ment. C’était une morsure, plutôt qu’un baiser.
Et quand ils se séparèrent, Luversan, alla s’assurer que personne ne les épiait :
– Maintenant, dit-il parlez ! Qu’exigez-vous de moi ?
Ce qu’elle lui dit, on le devine : elle lui raconta comment elle avait aimé Guerrier, comment elle avait été repoussée ; elle lui confia ses menaces, sa vengeance.
Elle acheva ainsi :
– C est lui que je veux punir, mais je veux que ma ven-geance soit si terrible qu’elle rejaillisse sur sa vie tout entière. Je n’ai pas d’autre projet. C’est à vous que je livre le soin de châtier cet homme. Vous avez en partie deviné mon âme… Je m’étais promise à vous en récompense de ce que vous ferez… mais, en me donnant, je pouvais réserver le cœur… Allez, ayez con-fiance… vous ne me faites point peur… Je n’ai plus que la haine pour Guerrier… et je tiendrai mieux que ma promesse…
Il l’étreignit dans ses bras une seconde fois.
Huit jours se passèrent encore.
Jean Guerrier avait repris son train de vie ordinaire : Lu-versan n’avait pas paru devant Mme de Terrenoire.
Que prépare-t-il ? se demandait celle-ci, avec une angoisse qui lui faisait passer des frissons dans le dos.
Un matin, en se réveillant, elle apprit le vol du million à la banque du boulevard Haussmann et le meurtre de Brignolet. Elle en fut terrifiée, car, sans rien soupçonner, prise d’une su-
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perstition subite, elle vit là comme une punition qui la frappait, elle-même, pour avoir rêvé contre Jean Guerrier une vengeance injuste.
Ce coup l’atteignait d’autant plus rudement qu’elle se crut ruinée. Elle dépensait beaucoup d’argent, sans compter – elle en dépensait même plus que Terrenoire ne lui en donnait, à des fantaisies coûteuses. Elle était criblée de dettes. Deux fois déjà son mari les avait payées, en lui faisant de douces remon-trances. La troisième fois, elle n’avait pas osé les avouer.
Et elle vivait, depuis longtemps, dans des angoisses, rece-vant en cachette les réclamations des créanciers, leur faisant prendre patience, essayant de les convaincre et de les amener à entendre raison, jusqu’au jour où quelque occasion s’offrirait pour elle de les payer.
Cette occasion, en général, c’était un gain de Terrenoire à la Bourse, ou bien une rentrée sur laquelle on ne comptait plus. Et voilà qu’au lieu d’un succès financier à la Bourse, au lieu d’une rentrée, la Banque Terrenoire, à la suite de ce vol et d’affaires assez mal engagées, était menacée d’une formidable débâcle !
Le soir, comme elle recevait quelques amies qui, à la nou-velle de la catastrophe, étaient venues la consoler, Luversan en-tra.
Il était étrangement pâle.
Il s’avança lentement vers Mme de Terrenoire qui, tout de suite, à sa vue, comme frappée d’un coup de foudre, était restée épouvantée…
Il s’inclina, correctement, prononça quelques paroles à voix basse, qu’on n’entendit pas, mais qui furent prises pour des
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compliments de circonstance et se retira auprès de la fenêtre, d’où il ne perdit plus de vue Mme de Terrenoire.
Nous avons raconté quelle fut la scène.
Andréa, subitement, avait compris…
– Le meurtre ! le vol ! c’est lui qui les a commis !
Telle avait été sa première réflexion. Tout le lui criait, à elle, bien haut, dans l’attitude de Luversan : son air étrange, la pâleur de son visage, la ténacité de son regard fiévreux, je ne sais quoi de résolu et de fatal, tout à la fois, dans sa physiono-mie.
Quand il partit, sans autre explication, elle ne doutait plus. C’était lui ! ! !…
Le lendemain, eut lieu entre Mussidan et Terrenoire la scène qui eut pour résultat le sauvetage de la banque.
Et ce fut ce jour-là, aussi, que Luversan, se trouvant seul avec Mme de Terrenoire, lui tendit silencieusement un porte-feuille gonflé de billets de banque et de titres.
– Ceci vous appartient, dit-il, je vous le restitue, car cela est à votre mari.
– Malheureux, qu’avez-vous fait ?
– J’ai tué, j’ai volé, n’était-ce pas convenu ? Ne l’aviez-vous pas ordonné ? Prenez ce portefeuille et cachez-le ; quelqu’un peut entrer et nous surprendre…
– Jamais ! vous me faites horreur !…
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– Je m’y attendais, dit-il froidement – ayant toujours le million du meurtre dans sa main tendue – je m’y attendais et c’est parce que je crains vos remords que je veux que vous pos-sédiez ce portefeuille.
Elle saisissait le portefeuille, rentrait dans sa chambre, le cachait et tombait demi-morte devant le petit secrétaire où elle venait d’enfouir cette fortune. Luversan l’attendit au salon.
Quand elle rentra, ayant recouvré un peu de force, elle lui dit :
– Allez ! ne reparaissez plus devant moi !… Laissez-moi toute ma vie pleurer l’abominable crime que vous avez commis.
Il haussa les épaules.
– Trop tard, dit-il, sombre. Trop tard !
– Je vous avais dit : Vengez-moi de Guerrier ! Vous avais-je conseillé de voler… d’assassiner ?
– Vous aviez dit : Êtes-vous capable d’un crime ?
Après un silence, il reprit :
– En volant, j’ai été amené à tuer… Ce n’est pas ma faute… c’est la fatalité qui l’a voulu… Le meurtre, du reste, vous vengera mieux que le vol… Guerrier est accusé de l’un et de l’autre… Il ne pourra se disculper… C’est pour lui l’échafaud – ou, sinon l’échafaud, le bagne !… Votre vengeance ne sera-t-elle pas com-plète ?… C’était auparavant qu’il fallait avoir peur… À présent, je le répète, il est trop tard.
Puis, après un silence, il dit, plus doucement :
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– Qu’avez-vous à redouter, après tout ?… N’avez-vous pas confiance en moi ? Ne vous suis-je pas dévoué jusqu’à la mort ?…
– Allez, murmura-t-elle d’une voix étouffée, maintenant je ne peux rien dire… Je vois partout du sang ! Revenez plus tard, quand je serai calme…
– Et vous me retirez tout espoir ?
– Non. Puisque c’est moi qui ai commandé le crime, eh bien ! je le payerai.
Elle le paya, en effet.
Une sorte de folie des sens l’avait atteinte et elle se jeta dans les bras de Luversan, ne vivant que par lui.
Cet homme la possédait bien tout entière jusqu’à la moindre de ses pensées ; c’était ce qu’il avait rêvé. Ce crime, commis en commun, les enchaînait éternellement.
Peu à peu, Mme de Terrenoire en oubliait l’horreur – ou bien, si quelques remords traversaient encore la perversité de son esprit, elle les étouffait sous les transports d’amour dont l’accablait Luversan, dans les scènes de passion exaltée, affolée, maladive, auxquelles ils se livraient.
– Dis-moi tout, faisait-elle à Luversan. Si nous sommes dé-couverts, je veux tout savoir, afin de tout avouer, avec toi…
Et lui, tranquille, comme s’il se fût agi d’une simple aven-ture et non d’une tragédie sanglante, raconta l’histoire du vol et de l’assassinat, disant de quels moyens il s’était servi pour ac-complir son œuvre terrible.
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– Vous vouliez vous venger de Guerrier… Comment faire ? Je pensai, d’abord à séduire sa femme ; mais je réfléchis qu’une jeune mariée, pendant la période de la lune de miel, est une place imprenable. J’appris, à peu près en même temps, que sa femme ne l’aimait pas, que ce mariage n’avait été qu’un mariage d’affaires et que Marie-Louise, depuis un an ou deux passait pour être la maîtresse de monsieur de Terrenoire. On expliquait de la sorte l’avancement rapide qu’avaient obtenu Jean Guerrier et Margival dans les bureaux de la banque.
– C’est une calomnie, dit Andréa. Si Marie-Louise a un amant, ce n’est pas monsieur de Terrenoire.
– En êtes-vous sûre ?
– Oui.
– Quelle preuve en avez-vous ?
– Mon mari m’a épousée sans amour. Aujourd’hui il m’aime !
Et comme Luversan faisait un geste de colère :
– Que vous importe ? Doutez-vous de moi ?
Il se radoucit et reprenant son récit :
– Quoi qu’il en soit, je l’ai cru, comme tout le monde, et c’est moi qui ai averti Guerrier, par des lettres anonymes, des bruits scandaleux que l’on colportait autour de lui…
– Quel était votre but ?
– Ne comprenez-vous pas ? Détruire son bonheur, d’abord ; ensuite m’attaquer à son honneur. Et comment pou-
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vais-je mieux le perdre, cet homme dont vous vouliez vous ven-ger, et que je haïssais, moi, parce qu’un jour vous l’aviez aimé, comment pouvais-je mieux vous venger, enfin, qu’en volant sa caisse et le laissant accuser de ce vol !
« J’appris vite quelles étaient les habitudes de la banque et je sus que lorsque la caisse renfermait une somme considérable, deux gardiens, Béjaud et Brignolet, couchaient auprès, soit dans un cabinet particulier, soit dans la pièce même où se trouve la caisse.
« Il me fallait faire la connaissance de l’un de ces gardiens. Ce fut Brignolet que je choisis ; pourquoi ? parce qu’il avait une femme fort jolie et fort coquette avec laquelle je ne tardai pas à me mettre en relations, et par laquelle je connus vite les secrets de ce ménage. Je pris le faux nom de Parent.
« Bientôt, la vie de Brignolet devint un enfer ; sans cesse sa femme lui réclamait de l’argent, lui faisait honte de la position servile qu’il occupait et dont il ne pouvait sortir.
« Juliette – c’est le nom de sa femme – me tenait au cou-rant, sans qu’elle se doutât de l’immense intérêt que j’apportais à ses paroles.
« Il était aux abois et cherchait des expédients. Le pauvre diable aimait passionnément sa femme.
« Quand je devinai que Brignolet était prêt à m’écouter, je ménageai certaines occasions d’entrer en relations avec lui et je fis sa connaissance. Je ne tardai pas à entrer dans sa confiance. Et un jour où je le vis plus triste et plus sombre que jamais, je m’ouvris à lui… J’étais sûr de mon homme ; je n’avais plus d’hésitation à avoir. J’étais sûr qu’il allait m’écouter, et qu’il ne s’effaroucherait pas aux premiers mots… Il m’écouta, en effet, froidement.
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– Que lui disiez-vous ? fit Andréa, haletante.
– Oh ! deux mots sans grands détails : « Il y aurait un moyen d’être riche, Brignolet, très riche, si vous vouliez… mais pour cela, il faut que vous vouliez, et cette fortune dépend de vous seul !… »
« – Comment ? répliqua-t-il…
« – Il y aura, dans trois jours, plus d’un million en or et en billets dans la caisse de monsieur de Terrenoire… Ce million, s’il était à vous, vous ferait heureux jusqu’à la fin de votre vie…
« Il avait une grosse sueur au front, et il s’épongea à plu-sieurs reprises avec son mouchoir. Il était devenu si pâle, ses yeux étaient si troublés, que je crus qu’il allait se trouver mal. En même temps, il me regardait, avec épouvante.
« Je le laissai revenir à lui, sans le presser, patientant.
« – Vous voulez vous moquer de moi, dit-il en riant faux… Pour qui me prenez-vous donc ? Cessez cette plaisanterie…
« – Ce n’est pas une plaisanterie, Brignolet. Demain, je se-rai ici, à ce café, et vous me direz ce que vous pensez.
« Je partis, voulant le laisser à ses réflexions, à ses tenta-tions. Il rentrait chez lui, et il allait trouver Juliette revêche, avec sa demande incessante : « De l’argent ! »
« Le lendemain, je trouvai Brignolet qui m’attendait. Il m’avait précédé au rendez-vous que je lui avais donné. Et avant même que je lui eusse dit un mot :
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« – J’accepte, fit-il… Je veux en finir !… Quelle sera ma part ?
« – La moitié.
« – C’est convenu. Comment nous y prendrons-nous ?
« Je lui expliquai ma pensée. Je lui demandai quelle était la disposition intérieure de la banque. Cette disposition, je la con-naissais déjà, mais je désirais être sûrement renseigné. Quand il eut fini de parler, mon plan était conçu.
« – Béjaud sera-t-il des nôtres ?
« – Jamais ! Au moindre soupçon, soyez sûr qu’il avertirait monsieur de Terrenoire ou monsieur Jean Guerrier.
« – Très bien ! Nous nous arrangerons pour que ce soup-çon ne lui vienne pas. Depuis combien de temps avez-vous re-pris votre service de nuit à la caisse ?
« – Depuis deux jours.
« – À quand le versement des douze cent mille francs ?
« – Demain.
« – De telle sorte que nous n’avons plus que cette nuit pour agir.
« C’est grave. Pouvez-vous me cacher dans la maison de la banque, boulevard Haussmann ?
« – Ce n’est pas impossible, dit-il. Nous avons en commun, Béjaud et moi, un petit cabinet noir, sous les toits, où nous met-tons quelques effets.
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« – Et si Béjaud vient pendant que je serai là ?…
« – Ma malle est très grande… et contiendrait facilement un homme… Vous vous y cacherez…
« – Tout est pour le mieux. Je me tiens coi jusqu’au milieu de la nuit. Je me lève, je descends doucement jusqu’à la porte de la banque, au premier étage. Vous m’attendez derrière cette porte et vous m’aidez à faire sauter la serrure. J’entre, et nous allons droit à la caisse.
« Brignolet hocha la tête.
« – Je vois à tout cela bien des inconvénients, dit-il.
« – Je prévois vos objections. Il s’agit de Béjaud, n’est-ce pas, qui peut se réveiller et entendre ?…
« – D’abord…
« – Eh bien ! il dormira, je vous en réponds, quand vous aurez réussi, en buvant avec lui, à lui jeter dans son verre le con-tenu de la petite fiole que voici !…
« Et je lui donnai un narcotique puissant.
« – Réussirez-vous à le lui faire prendre ? Tout est là.
« – Je le pense. Mais une fois dans le bureau, tout n’est pas fini. Vous n’avez pas le mot de la caisse…
« – Je vois avec plaisir, monsieur Brignolet, que vous êtes un homme de précaution. En effet, je n’ai pas le mot de la caisse, et je ne l’aurai pas, car il est probable que monsieur de Terrenoire ne vous le confiera, ni à vous, ni à moi. Mais le coffre
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doit être construit comme tous les autres. Il est scellé au mur et inattaquable par-devant…
« – Je le crois.
« – Eh bien, nous défoncerons la muraille et nous l’attaquerons par-derrière… De ce côté-là, avec d’excellents ou-tils, nous rencontrerons moins de résistance.
« – Et Béjaud ne se réveillera pas ? Ce n’est pas du poison, au moins ?
« – Tranquillisez-vous, Béjaud ne sera même pas malade.
« – Je dois vous faire part d’un détail qui a son importance.
« – Ne me cachez rien. Un rien qu’on oublie peut nous faire échouer au dernier moment.
« – Il arrive parfois que monsieur Guerrier, à la veille des grands versements, conserve de la besogne pour le soir et passe à travailler une partie de la nuit. En ce cas, que ferions-nous ?
« J’avoue que ce détail, que j’ignorais, et que pourtant j’aurais dû prévoir, m’embarrassa sur le moment. Cela était de nature à faire échouer mon projet. Je dus le modifier.
« Et d’abord, je priai Brignolet de mettre en ma possession, ne fût-ce que pendant un quart d’heure, la clé de l’entrée, qui restait sur la porte tant qu’il y avait du monde dans les bureaux. Ce qu’il fit. C’était une clé ordinaire, et je n’eus pas de peine à trouver sa pareille chez un serrurier.
« De ce côté-là, j’étais tranquille, et, si Guerrier était dans son cabinet, il n’entendrait pas ouvrir ; n’ayant plus besoin de faire sauter la serrure, je ne ferais aucun bruit.
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« En m’enquérant des habitudes du caissier, j’appris qu’il fumait beaucoup. Cela me suggéra l’idée de me servir de cer-tains cigares qu’un de mes amis m’avait rapportés de l’Amérique du Sud et qui avaient subi une préparation opiacée. Je remis ces cigares à Brignolet avec ordre de les mélanger à ceux de Guerrier.
« J’étais sûr que, s’il les fumait, il s’endormirait. Et, le cais-sier endormi, le vol de la caisse devenait une œuvre d’enfant.
Luversan s’arrêta un moment.
Il eut un sourire et reprit :
– J’arrive à la nuit où je vous vengeai…, dit-il, où, par amour pour vous, je devins un meurtrier, un voleur.
« J’étais monté le soir dans la maison. Brignolet m’avait remis la clé du cabinet noir. Je m’y cachai. Je n’eus pas besoin de me jeter dans la malle, car Béjaud ne vint pas. La nuit s’écoula lentement. Dans la soirée, Brignolet, qui conservait plus de sang-froid que je n’aurais osé l’espérer, monta m’avertir que monsieur Guerrier prenait ses dispositions pour passer une partie de la nuit dans les bureaux.
« – À-t-il fumé ? demandai-je.
« – Pas encore.
« Je désespérais de réussir. Tout dépendait de Guerrier. Minuit sonna.
Quelques instants après, on frappait doucement à la porte du cabinet noir et je reconnus la voix de Brignolet qui me disait d’ouvrir.
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« – Messieurs Guerrier et Béjaud sont endormis, dit-il, et sa voix tremblait, cette fois – les portes sont ouvertes.
« Je descendis. Pour sortir, Brignolet s’était servi de la clé de Jean Guerrier. La mienne ne devait plus nous être utile que pour refermer les portes afin que le vol devînt inexplicable.
« Guerrier dormait !… Je pus m’approcher de lui ; il ne se réveilla pas ; il ne fit pas un mouvement. Cinq ou six bouts de cigares, jetés autour de lui, me prouvaient que mon ami ne m’avait pas trompé sur leur efficacité.
« La caisse était ouverte ! En une seconde, j’eus fait un pa-quet de tout ce qu’elle contenait. Ce n’est pas très lourd, un mil-lion.
« J’avais conseillé à Brignolet de se recoucher auprès de Béjaud et d’attendre patiemment le petit jour. Brignolet s’assit sur son lit. Il paraissait en proie à l’émotion la plus violente.
« J’essayai de le rassurer en lui montrant comme nous avions facilement réussi et je froissais sous ses yeux les papiers satinés de la Banque de France.
« – Demain, lui dis-je, vous viendrez chez moi et nous par-tagerons cette fortune.
« L’émotion de Brignolet redoubla. Il était pris de frissons si violents que ses dents claquaient.
« – Non, non, dit-il, on verra tout de suite que je suis cou-pable. Je n’aurai jamais la force de nier, d’inventer et de soute-nir des histoires…
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« En vain, je voulus lui prouver qu’il n’aurait rien à inven-ter, rien à soutenir ; que ses réponses aux demandes qu’on lui ferait seraient bien simples et qu’il n’aurait qu’à dire :
« – Je ne sais rien. Je dormais. Je n’ai rien entendu.
« Mais il répétait obstinément :
« – Non, non, je ne veux pas… j’ai peur de la police… Re-mettez cet argent dans la caisse…
« – Vous êtes fou ?… Jamais !…
« Et je voulus partir.
À cet instant de son récit, Luversan s’essuya le front.
Ce qu’il dit ensuite, ce fut d’une voix rauque :
« Il était bien décidé à rentrer en possession de cet argent, car il se jeta devant la porte pour m’empêcher de m’enfuir.
« – Vous ne vous en irez pas, disait-il en regardant d’un air effaré Béjaud qui dormait, vous ne vous en irez pas ou vous me passerez sur le corps… Heureusement, il n’est pas trop tard… vous êtes là… Allons, hâtez-vous ! décidez-vous ! Monsieur Jean Guerrier peut se réveiller… Nous serions pincés, et ce n’est pas ce que vous cherchez, n’est-ce pas ?
« La colère me montait au cerveau. Je voyais rouge. Ce-pendant, j’eus encore assez d’énergie pour essayer de le con-vaincre sans me fâcher.
« – Non, non, non, tu ne passeras pas ! dit-il, élevant la voix au fur et à mesure que moi, au contraire je baissais la
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mienne. Rends-moi cet argent et disparais, et que je ne te revoie jamais plus, car je ne sais ce que je ferais…
« – Réfléchissez, Brignolet, à ce que vous perdez. Acceptez-vous ? Oui… Rangez-vous donc, et ne me défendez plus cette porte…
« – Je refuse. Tu ne partiras pas !…
« – Place ! une dernière fois, je te l’ordonne !
« – L’argent ! je veux cet argent !
« J’avais, sans qu’il le vît, tiré de ma poche un poignard que j’y avais mis, à tout hasard, pour me défendre…
« Je me précipitai sur lui et le saisis à la gorge. Il se défen-dit ; il était robuste, mais l’épouvante lui enlevait la moitié de sa force ; quant à moi, la hâte d’en finir doublait ma vigueur… Je fus bientôt maître de lui…
« – Choisis, lui dis-je à voix basse, ou tu resteras mon com-plice ou tu vas mourir…
« Il essaya sans me répondre, de se débarrasser de moi. Alors le poignard que j’avais levé s’abattit. Il s’écroula, sans un cri, en poussant seulement un profond soupir, essaya de se rele-ver, machinalement, en tendant les bras en avant et resta im-mobile. Il était mort. Je l’avais tué raide.
« J’eus un moment de frayeur… Dans la courte lutte que j’avais eu à soutenir, j’avais repoussé Brignolet sur son lit… C’était là, sur ce lit, qu’il était tombé… Je le tirai fortement par les bras pour le placer de son long sous les draps et les couver-tures, afin de faire croire qu’il avait été frappé là, pendant son sommeil. Je regardais Béjaud…
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« Il continuait de dormir… Je sortis et passai dans le cabi-net de Jean Guerrier. Le caissier, lui aussi, dormait. Je pouvais être tranquille. Toutes mes précautions étaient prises, et rien ne viendrait me trahir.
« Je n’ai plus rien à vous dire, Andréa. Maintenant, vous savez tout !… Vous pouvez me livrer !… Je vous appartiens comme vous m’appartenez !… Je suis un meurtrier et un vo-leur !… Mais c’est par amour pour vous que j’ai volé et que j’ai tué…
Et après un silence :
– M’aimez-vous ?
– Je vous aime ! dit-elle avec une violence farouche.
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Luversan occupait jadis un assez joli petit appartement, de ceux qu’on appelle garçonnières – rue Royale.
Ce fut là, dans les premiers jours, qu’il reçut Mme de Terrenoire ; mais, au fur et à mesure que l’enquête de la police agrandissait son investigation, Luversan comprenait qu’il ne serait en sécurité qu’autant qu’on ne le trouverait plus à son domicile.
Il partit de la rue Royale, un soir, en disant qu’il se rendait à Blois, où il passerait sans doute quelque temps.
Puis il courut les garnis ; tantôt descendant dans les meil-leurs hôtels de Paris, tantôt retournant à son ancienne vie de bohème et dégringolant jusqu’aux garnis borgnes du Quartier latin.
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Il ne se départit plus de cette bizarre conduite qui lui don-nait, à ce qu’il croyait, la sécurité, surtout quand il remarqua qu’il était suivi depuis quelques jours par deux singuliers per-sonnages dont les allures lui paraissaient suspectes.
Pourquoi le filait-on ? qu’avait-on pu découvrir ?
Il n’avait commis aucune imprudence pouvant laisser prise aux soupçons. Il avait eu Juliette Brignolet quelques jours pour sa maîtresse – caprice peu fait pour le distraire de sa passion pour Mme de Terrenoire.
Il avait fini par s’en débarrasser…
Mais ne craignait rien de Juliette…
Il n’avait eu garde de lui confier ses projets sur la caisse de M. de Terrenoire, elle ne pouvait donc le livrer.
Dans ses fuites d’hôtel en hôtel, Mme de Terrenoire le sui-vait ; cette vie de terreurs continuelles, de continuelles an-goisses, en l’énervant, doublait pour ainsi dire les voluptés cri-minelles qu’elle éprouvait à se retrouver auprès de Luversan.
Habituée à tous les raffinements que donne la richesse, elle ressentait une curiosité malsaine à passer quelques heures de sa vie – heures remplies d’amour et de baisers – dans ces maisons garnies où s’abritaient, en tout temps, les amours banales des étudiants et des grisettes.
Après avoir quitté le garni de la place Dauphine, après être resté quelques jours dans un hôtel de la rue de l’Odéon et quelques autres dans la maison de la rue Monsieur-le-Prince, Luversan était allé, pour éviter la curiosité gênante de Tristot et
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Pivolot, se réfugier rue Saint-Jacques, dans une maison meu-blée d’assez triste apparence.
C’était là qu’il avait donné rendez-vous à Mme de Terrenoire.
Depuis qu’elle était sa maîtresse, il n’avait eu, en somme, que d’assez rares moments à passer avec elle ; Andréa était obli-gée pour ne pas être soupçonnée, à d’incessantes précautions et jamais elle n’avait accordé à Luversan, qui la réclamait avec les instances de la passion partagée, une nuit tout entière. Une nuit d’amour, pendant laquelle il aurait été tout à Andréa, jusqu’au lendemain – pendant laquelle elle aurait été tout à lui !
Elle le lui avait promis, à la première occasion. Cette occa-sion se présenta plus tôt qu’elle ne pensait.
M. de Terrenoire fut obligé de s’absenter pendant plusieurs jours pour un court voyage en Allemagne.
C’était l’été ; Mme de Terrenoire témoigna le désir d’aller passer ces quelques jours à la campagne, dans une maison que son mari venait de faire construire et meubler aux environs de Vernon.
Elle y envoya donc son domestique, afin de partir seule avec sa fille. De telle sorte qu’elle se trouva libre, sinon pour une nuit entière, au moins pour une partie.
Elle était sortie vers neuf heures sous prétexte d’une soirée chez une amie. Et elle était allée droit rue Saint-Jacques.
Luversan l’y attendait, dans la rue même. Ils montèrent aussitôt, sans prononcer une parole, s’enfermèrent, à double tour et tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
– 446 –
......................
Il était minuit ; peu à peu les locataires, filles et garçons, étaient rentrés à l’hôtel ; coup sur coup, la porte du corridor s’était ouverte, puis fermée avec un bruit retentissant après des coups de sonnette à réveiller un mort.
Depuis quelques minutes, l’hôtel était devenu plus tran-quille.
Comme il faisait très chaud, Luversan et Andréa avaient laissé entrouverte la fenêtre de la chambre, sur la rue.
À voix basse, les deux amants causaient. Ils osaient faire des projets d’avenir.
– Nous courons trop de dangers, disait Luversan, à rester à Paris. La terre ne nous appartient-elle pas ? N’y pouvons-nous trouver, à deux mille lieues d’ici, s’il le faut, un asile où il nous sera permis de nous aimer sans redouter les comptes à rendre à la justice.
– Partir ? Partir avec toi !
– Que veux-tu dire ?
Elle ne s’expliqua point. Elle n’osait pas dire à cet assassin qui la subjuguait : « Partir avec toi, c’est me livrer pieds et poings liés à tes fantaisies sanglantes. Quand tu auras assez de moi, je sais trop bien ce dont tu serais capable pour que mon horrible secret ne sorte jamais de ma bouche. »
Lui ne comprenait pas.
– Est-ce pour ta fille que tu ne voudrais pas me suivre ?
– 447 –
Sa fille ! Qu’il y avait longtemps qu’elle ne l’embrassait plus comme autrefois ! Devant cette candide enfant, elle rougissait de honte d’être tombée au dernier échelon du vice et de l’infamie.
– Eh bien oui, dit-elle, je voudrais assurer le bonheur de Diane. Son mariage est retardé par…
Elle ne savait comment dire.
– Par notre crime, n’hésita pas Luversan.
Elle trembla : ainsi donc, elle était la complice de cet homme. N’avait-elle pas provoqué le meurtre pour assouvir une basse vengeance ?
– Son père s’en chargera.
– Ma fuite rendrait ce mariage impossible.
– Et cependant, il faut fuir, et à tout prix, déclara Luversan. Divers indices m’ont révélé que j’étais surveillé. Je puis être ar-rêté d’un moment à l’autre. Je réponds de moi ; mais je ne ré-ponds pas de vous. Les femmes sont sujettes aux remords. Quand la peur de l’Éternité les assaille, elles parlent… elles di-sent tout.
Elle se révolta à cette idée.
– Alors, ce n’est donc point par amour que tu veux m’enlever, mais par peur ? Je te croyais moins pusillanime.
Luversan se redressa.
– Écoute, Andréa, dit-il, et ne m’insulte pas.
– 448 –
Sa voix était vibrante. Il ne songeait même plus qu’il pou-vait se trahir si, par hasard, quelqu’un écoutait dans la chambre voisine séparée de la leur par une mince cloison.
– Rester à Paris, continua-t-il, c’est notre perte à tous deux. Et puis, à la forte somme que je t’ai confiée en dépôt viendra s’adjoindre un million tout rond qui m’est promis à bref délai.
– Par qui ?
– Peu t’importe, pourvu qu’il vienne.
– Sera-ce à un nouveau forfait que tu devras cette fortune ?
Il hésita à répondre, mais songeant qu’il n’avait aucun inté-rêt à révéler ses sinistres projets sur William Farney :
– Non, répondit-il.
– Un vol, peut-être ?
– Oui.
Elle détourna la tête. Ne savait-elle donc pas que l’homme, une fois lancé sur la pente du crime, doit rouler jusqu’au fond du gouffre, qu’il n’y a plus pour lui de repos jusqu’à ce qu’il soit perdu tout à fait !
Soudain, ils entendirent le bruit que fait, sur le trottoir, la marche d’une petite troupe de cinq ou six personnes arrivant ensemble. Cette petite troupe parut s’arrêter devant l’hôtel. Per-sonne ne parlait.
Quelqu’un sonna vigoureusement, le concierge étant en-dormi, on sonna derechef et l’on secoua la porte. On entendit le bruit du cordon et du ressort qui s’ouvrait.
– 449 –
Luversan, pris d’un pressentiment bizarre, s’était précipité vers une fenêtre et penché sur la rue. Il ne vit que des hommes, qui s’engouffraient dans le couloir. Il fronça le sourcil… Il devi-nait un danger et tout de suite il en avertit Mme de Terrenoire…
Celle-ci était couchée, dans le lit, déshabillée. Elle se mit à rire.
– Tu as peur ? dit-elle.
– Je te prie de croire que c’est pour toi que je crains, non pour moi.
On montait l’escalier, lentement. La chambre où ils étaient se trouvait au troisième étage.
Les hommes s’arrêtèrent au premier et heurtèrent une porte. Une voix vigoureuse cria, sur un ton insolent :
– Allons, ouvrez, et plus vite que ça, s’il vous plaît !
– Ce n’est pas à moi qu’on en veut, murmura Luversan, rassuré.
Et il écouta toujours, tout en s’habillant et en conseillant à Mme de Terrenoire de s’habiller aussi pour être prêts à tout évé-nement.
– Bast ! fit-elle, j’ai encore une heure devant moi avant de rentrer rue de Chanaleilles. Inutile de me presser.
Et elle resta au lit.
Il y avait comme des cris, des pleurs, des larmes, des bous-culades au premier étage.
– 450 –
– Qu’est-ce que cela signifie ? murmurait Luversan.
C’étaient des cris de femmes surtout que l’on percevait, des plaintes, des reproches, des protestations. Puis, des courses pré-cipitées dans l’escalier jusqu’au fond du corridor qui restait fermé et où tout cela semblait se masser et attendre.
Cela dura une demi-heure. Puis les hommes montèrent au deuxième étage. Et les mêmes scènes recommencèrent. Cette fois, les pleurs et les cris paraissaient plus distincts. Et Luver-san, comprenant, devint très pâle et ne put retenir une exclama-tion de terreur.
– Qu’avez-vous donc ? demanda Mme de Terrenoire, qui ne put s’empêcher, devant ce qu’elle prenait pour de la pusillanimi-té, d’avoir un geste d’impatience.
– Ce que j’ai ? Prêtez l’oreille ! Vous n’entendez pas ? Vous ne devinez pas ce qui se passe là, auprès de nous ?
– Non, je ne sais… Une querelle d’amoureux ?… Eh bien ! n’y sommes-nous pas un peu habitués, et pareilles scènes ne se renouvellent-elles pas toutes les nuits ?
– Il s’agit bien de cela !
Et il paraissait en proie à la plus grande agitation.
– Enfin, parlez ! ! !
Il dit, avec effort :
– La police fait dans l’hôtel une descente de garni !…
Mme de Terrenoire eut l’air surpris.
– 451 –
Évidemment, l’expression dont venait de se servir Luver-san ne signifiait rien pour elle.
Il fallut qu’il la lui expliquât.
Mme de Terrenoire avait perdu son air de fanfaronnade et ne songeait plus à rire. Toute pâle, à genoux sur le lit, elle écou-tait, à son tour, les bruits d’en bas, retenant sa respiration, et entendant le battement sourd et précipité de son cœur.
– Est-ce qu’ils viendront ? interrogea-t-elle, haletante.
– Peut-être.
– Et s’ils viennent, que faire ?
– S’ils viennent, nous sommes perdus.
– Mais peuvent-ils donc me prendre pour une fille ?
– Est-ce qu’ils savent ?
– Je me défendrai… je leur parlerai…
– Rien ne fera. Ils n’écoutent pas les protestations. Cha-cune de celles qu’ils enlèvent pleure et éclate en reproches, en récriminations, inutile ! C’est au dépôt que l’on donne des expli-cations, quand ce n’est pas à Saint-Lazare…
– Le dépôt ! Saint-Lazare ! ! ! dit-elle, frémissante.
La situation lui apparaissait maintenant dans toute son horreur !…
– 452 –
– Ah ! non, non, cela ne peut pas être ! dit-elle… Ils verront bien qu’ils se trompent !…
– Ils ne verront rien !… Toutes prétendent que l’on se trompe, et qu’elles sont honnêtes et vivent de leur travail… Ils ne les croient jamais !…
– C’est horrible !… Je ne puis pas, cependant, leur dire qui je suis !
– Ce serait le seul moyen.
– Mais c’est le déshonneur !…
– C’est vrai… Tout plutôt que d’en arriver à pareille extré-mité… Habillez-vous vite, Andréa ! Je les entends au second étage… Dans un instant, ils seront ici… Il ne faut point qu’on nous y trouve…
– Qu’allons-nous tenter ?
– Nous allons essayer de nous sauver, de nous cacher… Vous êtes prête… suivez-moi… Donnez-moi votre main, afin de ne pas trébucher, car l’escalier est noir… le corridor n’est pas éclairé. Montons à l’étage supérieur…
Ils se hâtaient, cherchant à mettre le plus d’espace possible entre eux et la police.
Au quatrième, blottis l’un contre l’autre dans un coin obs-cur, ils écoutaient.
Les agents des mœurs en avaient fini maintenant avec le deuxième étage et s’en venaient au troisième et arrivaient de-vant la porte de la chambre que venaient de quitter
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Mme de Terrenoire et Luversan et que celui-ci avait laissée ou-verte, dans la précipitation qu’il avait mis à s’enfuir.
Ils avaient poussé la porte et étaient entrés dans la chambre où tout, depuis le lit défait jusqu’à des vêtements traî-nant sur des meubles, attestait la présence des amants.
– Hé ! hé ! dit l’un en riant, le nid est vide ; les oiseaux sont envolés…
– Oh ! fit un autre, nous les retrouverons… Ils ne peuvent être loin… ils ont dû grimper au quatrième…
Mme de Terrenoire s’affaissa dans les bras de Luversan ; ses dents claquaient.
Luversan, le front mouillé de sueur, crispait les poings. Et, dans ses yeux, passaient de sanglantes lueurs, comme à cette minute maudite où il avait assassiné Brignolet.
La maison n’avait bien que quatre étages, mais un petit es-calier conduisait, au bout du corridor pavé de briques, à un gre-nier où le gérant de l’hôtel mettait des malles. C’était la dernière ressource des deux amants.
Quand ils devinèrent que la visite du troisième étage était terminée, ils grimpèrent au grenier. Luversan souleva quelques malles, en fit une pile dans un coin, et derrière ce rempart im-provisé attira sa maîtresse. C’était leur dernière ressource.
Mme de Terrenoire était demi-morte de frayeur.
Machinalement, Luversan avait tiré de sa poche un cou-teau-poignard et l’avait ouvert, prêt à tout.
Et Andréa, épouvantée, le suppliait :
– 454 –
– Je t’en prie, disait-elle, tu vas nous perdre… Jette cette arme… S’il y a, comme tu le crois, un commissaire de police avec les agents des mœurs, peut-être entendra-t-il raison.
Il ferma son couteau, mais sa respiration oppressée disait son émotion et sa colère.
La visite du quatrième étage était faite. On entendit la voix de l’agent qui avait parlé le premier : « Et nos tourtereaux ? »
Deux ou trois agents répondirent par un éclat de rire.
– Est-ce qu’ils seraient au grenier ?
– Cependant, s’ils se cachent, c’est qu’ils pourraient bien avoir quelque peccadille sur la conscience…
– Au fait ! cela ne nous coûte pas de grimper là-haut…
Et ils montèrent. Cinq minutes leur suffirent pour trouver Mme de Terrenoire et Luversan. Celui-ci s’était jeté devant sa maîtresse, en voyant les agents.
– Que voulez-vous ? dit-il. Que demandez-vous ?…
Les agents se mirent à rire. Pourtant, ce fut avec une cer-taine politesse qu’ils répondirent :
– Ce n’est pas vous que nous cherchons, Monsieur, mais la personne qui vous accompagne, que nous apercevons derrière vous, et qui serait bien aimable si elle consentait à nous suivre sans résistance, afin de nous empêcher d’employer la force.
– Madame n’est pas ce que vous croyez…
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– Parbleu ! Est-ce que nous ne le savons pas… Voilà la dixième fois, depuis une demi-heure, que nous entendons cette phrase.
Les agents riaient de nouveau. Un homme âgé s’avança.
Il portait une ceinture tricolore sous sa redingote. C’était le commissaire du quartier.
Il dit, impatienté :
– Finissons-en ; nous n’avons pas le temps de passer la nuit en conversations…
Deux agents écartèrent Luversan avec violence.
Et comme un de ceux qui étaient là tenait une bougie allu-mée au-dessus de sa tête, la lumière éclaira Mme de Terrenoire, bouleversée par la terreur. La malheureuse était affaissée, sans force, presque sans connaissance. Elle cachait, d’un geste ma-chinal, son visage dans ses mains.
– Allons ! pas de comédie, s’il vous plaît ! fit un agent.
Elle regarda Luversan, désespérée… mais ne put faire un mouvement… Elle eut un sanglot nerveux, une sorte de cri de colère et de terreur… Luversan sentait que toute prudence allait lui échapper… Il avait pris un des policiers par les bras et d’un vigoureux effort l’avait jeté contre des malles. Il était tombé en jurant.
– Eh bien ce ne sera pas la fille seulement qu’on emmène-ra, dit le commissaire, vous ligoterez l’homme aussi. Ça lui ap-prendra à se mêler de ce qui ne le regarde pas.
– Ne me touchez pas, râla Luversan.
– 456 –
Il allait se servir de son poignard… oubliant toute pru-dence… quand, soudain, Mme de Terrenoire se précipita devant lui, échevelée, blême :
– C’est vous qui êtes le commissaire de police ? dit-elle, en s’adressant au vieillard.
– C’est moi !
– Ordonnez à ces hommes de ne pas me toucher… Je vais vous dire mon nom…
– Que m’importe votre nom… Demain, on vous interroge-ra…
– Il importe. Vous vous méprenez sur mon compte… Re-gardez-moi donc de plus près ! Est-ce que j’ai l’air d’une de ces filles que vous cherchez ?…
Le commissaire de police eut un sourire sceptique.
Il y eut, dans l’attitude de Mme de Terrenoire, un désespoir si profond, si près de la folie que le commissaire en fut frappé.
– Monsieur, dit-elle, veuillez m’écouter, je vous en sup-plie… et avoir pitié de moi… J’ai assez honte de me trouver ici, en pareille situation, sans que vous rendiez mon déshonneur public…
Le magistrat fit un signe à ses agents. Ils s’éloignèrent à contrecœur.
– Parlez, Madame, disait le commissaire.
– 457 –
– Je voudrais bien ne pas vous dire mon nom, murmura la malheureuse affolée. Est-ce possible ?… Vous devez voir, à la façon dont je vous parle, que je ne suis pas une femme pareille à celles que vous êtes venu chercher ?… Cela ne vous suffit-il point ?
Certes, cela pouvait suffire, en effet. Le commissaire de po-lice pouvait passer outre, ne plus s’occuper d’elle et partir ? Ce-pendant, il insista.
– Nous sommes seuls, dit-il ; votre amant et moi, nous pouvons seuls vous entendre… Quel est votre nom ? Qui peut vous réclamer, qui peut répondre de vous ?
Son nom ! Elle allait livrer son nom à cette ignominie ! Il le fallait !… Ou une honte plus grande encore, le dépôt !… Saint-Lazare ! l’attendait. D’une voix étranglée, elle murmura :
– Je suis madame de Terrenoire…
Le commissaire de police fit un geste de surprise.
– Madame de Terrenoire !… dit-il, la femme du banquier du boulevard Haussmann ?
– Oui.
Et Luversan la reçut dans ses bras, à demi morte. Le com-missaire de police la regardait, en réfléchissant.
Le crime du boulevard Haussmann avait fait trop de bruit pour qu’il n’en connût pas les détails ; le mystère dont ce crime était entouré, malgré l’arrestation de Jean Guerrier, était trop impénétrable pour n’avoir point excité sa curiosité.
– 458 –
La présence de Mme de Terrenoire dans cet hôtel, avec un amant, lui parut bizarre, inexplicable.
« Cette femme ne ment point, se disait-il, j’en suis sûr. Du reste, je peux également m’en assurer… »
Et, se tournant vers Luversan :
– Monsieur, j’ai également besoin de savoir votre nom…
– Mais, Monsieur, pourquoi, s’il vous plaît, et de quel droit ?
– Je ne veux pas vous donner d’explications… Si vous refu-sez, j’envoie Madame au dépôt…
Luversan fit un pas vers le commissaire, comme s’il eût voulu l’étrangler… Un regard de sa maîtresse le contint.
– Je porterai plainte contre vous, Monsieur, dit-il, je vous en préviens… Et je saurai si vos fonctions vous permettent…
– À votre aise. Répondez-moi, je vous prie. Votre nom ?
Luversan hésita. Donnerait-il son vrai nom ? Mais il s’était inscrit, sur le registre de l’hôtel, sous celui de Pierre Laugevin, professeur : c’était ce nom qu’il fallait donner… Ce fut celui que le commissaire inscrivit sur son carnet, à côté de celui de Mme de Terrenoire…
Et, en regard du nom de Pierre Laugevin, le magistrat ins-crivit, en quelques coups de crayon, le signalement de Luversan.
– Vous demeurez ici ? Vous êtes professeur ?
– Oui, répondit Luversan aux deux questions.
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Le commissaire n’avait pas besoin provisoirement d’en ap-prendre davantage. Il remit son carnet dans sa poche.
– Vous êtes libre, dit-il à Mme de Terrenoire. Vous pourrez partir quand vous voudrez.
Elle respira, puis, sans dire un mot, elle regagna sa chambre, suivie par Luversan.
Le magistrat fit signe à un agent d’approcher :
– Cette femme va regagner son domicile, vous la filerez et vous vous assurerez de son identité… Elle prétend se nommer madame de Terrenoire et être la femme du banquier du boule-vard Haussmann… Allez, je vous attendrai à neuf heures, à mon bureau.
À neuf heures du matin, l’agent était au commissariat de police.
– Cette femme ne vous a pas trompé, dit-il.
Sur-le-champ, le commissaire fit un rapport qu’il adressa à la préfecture – à tout hasard – pour informer ses chefs de cette aventure.
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