La Revanche de Roger-la-Honte - Tome I
Chapitre XXXI
Nous avons laissé Mme de Noirville au moment où elle ve-nait d’éprouver, de la part de Suzanne, un refus dont le carac-tère mystérieux lui donne à réfléchir. Ne pouvant s’expliquer le mobile de la jeune fille, elle se décida à raconter à Raymond sa visite à Maison-Blanche. Tout d’abord, le jeune homme eut en-vie de reprocher à sa mère cette initiative qu’elle avait prise sans le consulter, mais elle paraissait si triste de son échec, si triste de ne pouvoir annoncer à son fils le bonheur qu’elle avait rêvé pour lui, qu’il n’en fit rien.
Seulement les réponses de Suzanne à Julia et à Laroque ne pouvaient l’étonner, lui à qui la jeune fille les avait déjà faites.
Elles eurent pour résultat de redoubler sa tristesse et de le plonger dans une incertitude cruelle.
Et un jour, en proie au doute, la figure bouleversée, horri-blement malheureux, il courut à Maison-Blanche.
Il trouva Suzanne dans la serre voisine du salon.
Elle vint à lui et lui serra les mains en silence. Elle vit tout de suite qu’il s’était passé dans cette âme quelque drame ter-rible.
– Raymond, dit-elle anxieuse, qu’y a-t-il ? qu’avez-vous ?
– Suzanne… Suzanne… Il m’est venu une atroce pensée… Cet obstacle entre vous et moi, cette raison mystérieuse qui vous éloigne de moi… j’ai pensé… j’ai cherché… Ah ! c’est atroce, je le
– 244 –
dis, de douter ainsi… et j’aime mieux la vérité… oui, je l’aime mieux, si épouvantable qu’elle soit…
– Mon Dieu ! que voulez-vous dire ?
– Cette raison… je crains de l’avoir comprise…
– Vous ! dit-elle avec un cri d’effroi !… Vous !…
– Oui, moi… À votre frayeur, je ne doute plus…
– Raymond ! ! !
Et, dans une angoisse affreuse, un indicible désordre, elle lui serrait les mains à les briser, nerveusement…
– Raymond… il faut tout me dire… je veux tout savoir…
– Écoutez, Suzanne… j’ai pensé…
Il s’arrêta.
– Parlez ! dit-elle doucement, bien qu’elle tremblât de peur.
– Je parlerai… je parlerai… Oui, Suzanne, vous refusez de porter mon nom, parce que… vous craignez que je n’apprenne… plus tard… une faute… une liaison du passé… quelque chose que rien n’efface et qui a brisé votre vie… alors que la fleur de votre vie était à peine éclose.
Il se tut, il était tombé à genoux, brisé, anéanti, et il ne voyait plus rien. Il attendait un mot comme son arrêt de mort.
Une longue minute s’écoula.
– 245 –
Suzanne n’avait pas compris, tout de suite, ce qu’il avait dit. Ce ne fut qu’en se répétant à elle-même qu’elle devina. Elle était si loin de cela ! Elle avait cru que Raymond avait surpris le secret du nom de Laroque ! Non, ce n’était pas cela !… Raymond ignorait toujours… Ce qu’il croyait, c’est qu’elle était une fille tombée, coupable, flétrie !…
Un sourire céleste erra sur ses lèvres, sa main, qui tenait son mouchoir, essuya le front de Raymond.
– Oh ! mon ami, mon pauvre ami, que je vous plains !
Elle poussa un soupir, accablée par le découragement.
– Vous aviez le droit de tout croire, fit-elle, mais je ne veux pas que vous doutiez plus longtemps de moi. Vous avez voulu savoir la vérité, je vais tout avouer – après, vous me direz un éternel adieu !…
Alors, il osa lever les yeux : il s’était attendu à une grande colère, à une indignation profonde, et, au lieu de cela, elle venait de lui parler avec une gravité singulière, une tristesse infinie !
– Taisez-vous, Suzanne, pardonnez-moi. Je ne veux plus savoir…
Elle secoua la tête à deux reprises.
– Il est trop tard, dit-elle, une mauvaise pensée vous reste-rait, le doute est venu et je ne veux pas que vous doutiez. Malgré tout, je vous pardonne de me faire souffrir, mais c’était presque une folie de croire que je pourrais garder toujours vis-à-vis de vous mon secret… le secret de mon père…
– De votre père, Suzanne ?
– 246 –
– C’est de lui qu’il s’agit, non de moi.
Il respira, soudain soulagé. L’homme qui aime – quel que soit son amour, est ainsi fait qu’il croit le mal plus facilement que le bien. Et Raymond, malgré tout, doutait.
À présent, il était un peu rassuré : si navrante que fût l’histoire qu’il allait entendre, il pourrait quand même adorer Suzanne.
– Et d’abord, mon ami, fit-elle à voix basse, promettez-moi le secret sur votre vie, sur votre honneur !…
– Est-il nécessaire de jurer, Suzanne ?
– Non, vous m’aimez, vous vous tairez, je ne crains rien.
– Je vous écoute, dit-il.
Elle ferma les yeux, puis, d’une voix mourante :
– Je ne puis pas être votre femme, Raymond, parce que le nom que je porte n’est pas le mien…, parce que le nom que je porte n’est pas celui de mon père… parce que je suis la fille d’un homme qui se cache dans la crainte de la justice, parce qu’il a commis autrefois un très grand crime, non pas un de ces crimes que la vengeance explique et dont elle peut atténuer l’horreur, mais un de ces crimes odieux, épouvantables, qui déshonorent à jamais une famille, à jamais un nom… Mon père a assassiné pour voler !
Raymond n’eut pas un mot, pas un geste, il avait seulement baissé la tête, de plus en plus, à chaque mot qu’elle avait dit. Du reste, elle gardait toujours les yeux fermés pour ne rien voir…
– 247 –
– Ce crime, vous le connaissez, Raymond, bien que vous fussiez très jeune à l’époque où il a été commis, vous le connais-sez, et votre père, qui était l’ami du mien, a défendu mon père… Il en est mort !…
Cette fois, à cette révélation, Raymond s’était levé brus-quement et n’avait pu retenir une sourde exclamation.
– Roger Laroque !… L’assassin de Ville-d’Avray…
– Oui.
– Vous êtes la fille de Roger Laroque ?
– Je suis sa fille… Comprenez-vous ?…
– Hélas ! hélas !…
– Mon père, que tout le monde a cru mort dans sa tentative d’évasion pour s’échapper de la Nouvelle-Calédonie – car je sais tout cela, mais lui, il ignore que je sais ! – mon père est con-damné aux travaux à perpétuité…
En Amérique, où il s’est réfugié, il a refait rapidement sa fortune… Et il a voulu revenir habiter la France, au risque d’être reconnu, au risque d’être renvoyé au bagne…
– Quel est son but ?
– Il ne peut me le dire, puisqu’il est persuadé que j’ai oublié la triste histoire du crime… alors que, mon Dieu ! fit-elle avec épouvante, alors que je ne passe pas un jour, pas une nuit, sans m’en rappeler les effroyables détails !…
– Ces débats, je les connais, moi aussi, fit Raymond, puisque c’est en pleine cour que mon père est mort. J’ai voulu
– 248 –
connaître l’affaire et je l’ai relue bien souvent dans la Gazette des Tribunaux ! Ainsi, Suzanne, c’est vous qu’on a amenée de-vant le jury, pour vous faire accuser votre père ?… C’est vous, cette enfant qui a fait pleurer tout le monde, qui a excité tant de pitié et d’admiration pour son courage précoce… pour son éner-gie…
– C’est moi.
– Mais mon père a dit très haut qu’il croyait le vôtre inno-cent… Et il le croyait ! On ne se trompe pas à de pareilles et aus-si chaleureuses paroles !… Monsieur Laroque était l’ami de mon père… Mon père ne pouvait avoir pour ami un voleur et un as-sassin. Il y a eu dans ce crime je ne sais quel mystère qui n’a ja-mais été éclairci !…
– Hélas ! mon ami, vous êtes bon de vouloir défendre mon père, mais, pour moi, le mystère n’existe pas… Les juges, autre-fois, ont eu raison de vouloir m’interroger… je savais tout !… Ma mère et moi, nous avons assisté au crime !… Mon père est l’assassin !…
– C’est horrible ! murmura Raymond.
Et les deux pauvres enfants restèrent l’un auprès de l’autre, muets, sans pensées, foudroyés par cette révélation dans ce qu’ils avaient de plus noble, de plus cher, de plus sacré : leur amour !…
– À présent, dit-elle, que vous savez tout, que vous ne dou-tez plus de moi, que vous connaissez le triste secret de ma vie, adieu, mon ami…
– Adieu, non pas, Suzanne, car je vous aime follement…
– À quoi bon m’aimer, Raymond ?
– 249 –
– Puis-je raisonner mon amour ? Je vous aime. Toute ma vie est à vous. Je veux souffrir avec vous, pour vous…
– Oh ! Raymond, vous vous lasserez et vous m’oublierez…
– Le pensez-vous vraiment ?
– Non, dit-elle, et pourtant, je le jure, je préférerais n’être pas aimée de vous… être seule à savoir et à me souvenir…
Et, après un nouveau silence :
– Maintenant, mon ami, laissez-moi… Je suis si troublée par l’aveu que je viens de vous faire, que j’ai besoin d’un peu de solitude pour me remettre… Adieu… adieu… Raymond, partez, et, si vous m’en croyez, ne revenez plus ! Fuyez-moi !…
Mais il eut comme un geste de défi.
– Au revoir, dit-il. Je t’aime… J’aime mieux souffrir !
Elle lui tendit les mains. Mais ce furent leurs bras qui s’enlacèrent. Elle tomba sans force sur la poitrine du jeune homme, la tête renversée sur son épaule, et, pendant une mi-nute, leurs lèvres s’étreignirent en un baiser désespéré, presque douloureux…
......................
La serre communiquait par une porte avec le salon. Après le départ de Raymond, Suzanne se dirigea vers cette porte et l’ouvrit. Ils se dirigèrent vers cette porte. Suzanne l’ouvrit. Et elle poussa un grand cri devant le corps d’un homme qui gisait en travers – le corps de Roger, inanimé, de Roger, qui avait sur-pris la scène, qui avait tout entendu.
– 250 –
– Mon père ! mon père !
Et elle l’embrassait follement… Et sa main tremblante cherchait la place du cœur… Il battait faiblement… Un instant, elle avait cru qu’il était mort !…
Elle se précipita vers une fenêtre, l’ouvrit pour donner de l’air. Puis elle sonna violemment.
Des domestiques accoururent effarés, transportèrent La-roque toujours évanoui sur une ottomane, et Suzanne se mit à lui prodiguer ses soins !
Elle lui mouilla le front, les paupières, la bouche, le cou, les mains avec un linge trempé dans de l’eau glacée.
Enfin, au bout d’une heure, d’une longue et mortelle heure de désespoir et d’angoisse, il reprit connaissance. Le souvenir lui vint tout de suite de ce qu’il avait entendu. Il poussa un pro-fond soupir et referma les yeux.
Certes, quand tout à l’heure, sachant sa fille dans la serre, il avait voulu entrer ; quand il avait été surpris en entendant la voix de Raymond, qu’il ne savait pas là ; quand, malgré lui, il avait écouté et compris… ; quand il avait senti ses forces s’en aller, le sang se retirer de ses veines, il avait eu un moment de bonheur suprême, inouï…
Il fit un signe aux domestiques, qui se retirèrent.
Quand ils furent seuls, Suzanne murmura :
– Mon père ! mon père ! pardon !…
– 251 –
Il la regarda longuement, sans rien dire. Il était resté éten-du sur le canapé ; ses jambes étaient comme brisées. Il avait aussi une très grande lourdeur dans la tête, et une multitude de points multicolores papillotaient devant ses yeux.
Puis, parlant avec lenteur :
– Ainsi, malheureuse enfant, tu n’avais rien oublié ?
Elle cacha son visage sur la poitrine de son père, et ne ré-pondit rien. Les doigts du pauvre homme errèrent dans les che-veux de sa fille. Il la caressait doucement.
– Et moi qui croyais ! Moi qui croyais ! dit-il par deux fois. Ne pleure pas !… Ce n’est pas ta faute… Que veux-tu ? On ne commande pas à ses souvenirs… Mais tu m’as fait de la peine. Une grande peine. Je ne pense pas avoir souffert autant depuis le jour où ta mère et toi vous m’accusiez par votre silence, de-vant les juges… devant le jury !… Et moi, fou que j’étais, je m’imaginais que ce passé était mort !… Que faire, que dire pour te prouver ?… Car je suis innocent de ce crime !…
Il resta rêveur, puis se relevant un peu, s’appuyant sur une main, et de l’autre écartant la tête de Suzanne.
– Je suis innocent, Suzanne, entends-tu !
– Oh ! mon père, le passé est mort, ne parlons plus de rien !
– Je croyais que tu ne te souvenais pas, et alors je ne vou-lais pas réveiller toute cette lamentable histoire. Puisque tu te rappelles, puisque rien n’est effacé en toi, je parlerai… je te dirai que je ne suis pas coupable du crime qu’on m’a reproché et pour lequel j’ai subi une condamnation infamante ! Toi, dont la mé-moire est si fidèle, ne te souviens-tu pas des dénégations que
– 252 –
j’opposais aux preuves relevées contre moi ? J’ai prié, supplié, pleuré qu’on me crût… Je me débattais dans une de ces situa-tions atroces et sans issue où un homme laisse forcément l’honneur. J’avais beau crier mon innocence, personne ne me croyait, pas même toi, ma fille, que j’aimais tant… pas même ta pauvre mère, qui sait la vérité, s’il est vrai que l’âme ne meurt pas.
– Ma mère et moi, nous avons vu !
– Alors, tu me crois vraiment coupable ?… Rien ne plaide pour moi dans ton cœur ? Tu n’as jamais eu rien à me repro-cher, jamais, ni avant le crime, ni depuis. Et tu ne t’es jamais dit qu’il était bien étrange qu’un homme, si bon, si attentif, si ou-vert, fût devenu brusquement, du jour au lendemain, un misé-rable, assassin et voleur ?… Mais moi, Suzanne, si j’avais surpris ta mère assassinant et volant, si je l’avais vue, ta mère, avec ces deux yeux qui te regardent, je n’aurais pas cru !… Non, j’aurais dit que c’était un rêve ou de la folie, mais je n’aurais pas cru.
Elle se taisait. Qu’eût-elle dit ? Elle était sûre !…
– Je ne te fais pas de reproches, ma chérie, non, ce serait injuste ! Ce que tu as vu, toute petite, a laissé une trop forte im-pression sur ton âme pour que tu puisses aisément te mentir à toi-même et dompter les révoltes de ton cœur… Ta jeunesse a été brisée par le spectacle d’un crime et par la honte que ton père a jetée sur ton nom… Oh ! la honte ! la honte ! Cette épi-thète qu’après ma condamnation certains de mes anciens ou-vriers ont accolée à mon nom !… Car, je le sais, quand ils parlent de moi, c’est encore, c’est toujours Roger-la-Honte qu’ils m’appellent !… Les pauvres gens, je leur pardonne ! S’ils sa-vaient tout ce que cette honte imméritée cache de larmes et de courage, ils rougiraient d’eux-mêmes ! La honte !… sur moi ! sur toi !… Être obligé de se cacher… de ramper, pour ainsi dire, dans l’obscurité de la société… de courber la tête… de trembler
– 253 –
devant quelque regard curieux… devant quelque parole indis-crète, de se ronger les poings dans l’impuissance !… La honte ! voilà la honte !… Mais, du moins, si je ne puis relever le front devant le monde, je veux ne point rougir devant toi… Je veux te prouver, enfin, que je suis innocent…
Elle fit un geste vague pour l’empêcher de parler.
Mais il continua, avec une véhémence à peine contenue :
– Je suis innocent. Et un seul homme l’avait deviné, Lucien de Noirville… et il en est mort !… Ah ! j’étais vraiment maudit, puisque c’était la deuxième mort à cause de moi !… Écoute, ma fille, ce que je vais te raconter va faire rougir ton front, et dimi-nuera le respect que tu me dois. Ce sera une punition, encore, celle-là – un supplice de plus ajouté à tous les autres supplices – , pourtant, tu sauras tout… Te rappelles-tu tous les incidents de l’affaire ?
– Hélas ! mon père.
– Ce qui m’a fait condamner, surtout, c’est la preuve qu’établissaient contre moi les billets de banque retrouvés dans ma caisse…
– Oui.
– J’ai dit que les cent cinquante mille francs versés par moi la veille et l’avant-veille à Guerrier provenaient pour une part du gain au cercle, la plus grosse part d’un remboursement.
– C’est cela… mais c’est tout ce que vous avez dit.
– Et tu vas voir pourquoi je n’ai pu en révéler davantage… Laroque s’arrêta une seconde à cet endroit de son récit, puis :
– 254 –
– Encore une fois, pardon, dit-il, mais il le faut. J’ai com-mis une faute dans ma vie, ma chère fille, une faute chèrement expiée. Je l’ai commise en un moment d’égarement, car je n’ai même pas l’amour pour excuse, puisque je n’ai jamais cessé d’aimer ta mère… J’ai été l’amant d’une femme mariée qui s’était prise pour moi d’une passion folle. Cette femme eut be-soin d’argent… d’un besoin immédiat… Il s’agissait pour elle de payer des dettes que son mari ne connaissait pas ; ses créanciers la pressaient, et son mari, les ayant déjà remboursés plusieurs fois, avait menacé sa femme d’un scandale, d’une séparation, si elle ne mettait pas un terme à ses dépenses exagérées… Il me fut possible de lui apporter cent mille francs. La guerre vint, puis la paix fut signée. Les affaires se ralentirent. Je dus me résigner à un remboursement important réclamé par ce Larouette. C’était la ruine, et je ne prévoyais pas comment j’allais faire face à mes échéances de fin de mois – c’était la faillite –, lorsqu’un matin je reçus, boulevard Malesherbes, une lettre et un petit paquet ca-cheté. La lettre était de ma maîtresse – avec laquelle j’avais rompu toute relation depuis la guerre –, elle me savait gêné et me renvoyait les cent mille francs que je ne lui eusse jamais ré-clamés. Le paquet contenait cent mille francs. Comprends-tu ?… Vois-tu maintenant la situation odieuse, épouvantable et sans issue dont je te parlais ?… L’honneur me défendait de trahir cette femme dont la déposition m’eût sauvé pourtant !… D’un mot, je prouvais mon innocence, en révélant son nom… mais dire ce mot, révéler ce nom, c’était une infamie… Condamné et forçat, mais me sachant même innocent, j’ai gardé ma dignité et le respect de moi-même ; libre à ce prix, je serais déshonoré à mes propres yeux !… Et je n’ai rien dit !…
Suzanne avait écouté ce récit dans une attitude singulière.
Tout d’abord, elle eût mieux aimé ne pas entendre, car elle était si convaincue, si certaine de la culpabilité de son père, qu’elle prévoyait chez lui quelque ruse pour se disculper aux yeux de sa fille…
– 255 –
Aux premiers mots, honteusement, timidement prononcés par Roger, quand elle eut compris le sens de ses restrictions, elle rougit violemment…
Elle rougissait d’entendre… elle rougissait de son père…
Mais elle écoutait, parce que quelque chose d’instinctif lui criait que c’était la vérité !
Son père n’eût point menti et n’eût pas inventé, surtout, cette douloureuse histoire d’adultère.
Car il avait honte, lui aussi, de la raconter. Il rougissait de-vant sa fille…
Puis, au fur et à mesure qu’il parlait, la honte de la faute commise disparaissait pour la jeune fille…
Elle ne voyait plus qu’une chose, c’est que son père était innocent.
Innocent ! C’était vrai ! Elle croyait, maintenant, elle l’incrédule !…
Elle se laissa glisser aux pieds de Laroque, et, comme les mains du pauvre homme pendaient, inertes, dans l’affaissement de son être, elle les couvrit de baisers passionnés.
– Oh ! mon père ! que de malheurs ! Oh ! mon père chéri !
– Je te pardonne, mon enfant, tu ne pouvais pas savoir !…
– Continuerez-vous de m’aimer, comme par le passé ?
– En doutes-tu, chère et cruelle enfant ?
– 256 –
– Pardon, mon père, pardon !
Soudain, elle se tut. Une pensée luisait dans son esprit.
– Il y a un coupable, dit-elle. Un homme qui vous res-semble… qui a votre taille… qui était vêtu comme vous… celui que j’ai vu, que ma mère a vu comme moi… Quel est-il ?
– C’est là où le mystère commence, ma chérie. Il y a un coupable, comme tu le dis. Qui ? Je l’ignore… Mais patience, il ne se cachera pas toujours si bien que je ne puisse le découvrir… Et c’est là, vois-tu, la vraie raison pour laquelle j’ai quitté l’Amérique, où je vivais en sûreté. Et si j’ai refait ma fortune avec tant d’âpreté à la lutte, aux dépens de ma santé même, c’est bien parce que je voulais me venger et faire réviser mon procès.
Là ne devait pas s’arrêter son récit.
– Puisque tu as tant de mémoire, dit-il à Suzanne, te sou-viens-tu d’un jeune homme qui te témoignait beaucoup d’amitié quand tu étais petite ?
– Jean Guerrier, votre caissier. Si je m’en souviens ! Il est venu au lit de mort de ma mère. Lui n’a jamais douté de vous ; mais aussi il n’avait pas vu. Que ne suis-je devenue aveugle le jour qui a précédé la nuit fatale !
Roger l’embrassa pour ces bonnes paroles, puis il lui fit part, avec tous les détails, de la terrible accusation qui pesait sur Jean. Apprenant que son père avait eu le courage de demander la permission de voir le prisonnier :
– Qui sait, dit-elle, si on ne vous a pas suivi, si on ne sait pas déjà que William Farney et Roger Laroque sont un seul et même personnage ? Fuyons.
– 257 –
– Fuir ? Jamais ! Tant que Guerrier aura besoin de moi, je resterai. Ne t’afflige pas pour moi, mais pour lui. Du moment que monsieur de Lignerolles ne m’a pas reconnu, personne ne me reconnaîtra à Paris. Demain, je verrai deux hommes sur les-quels je compte pour débrouiller le mystère de l’assassinat La-rouette. Ce sont des policiers amateurs qui, à eux deux, en re-montreraient à tous les prétendus limiers de la préfecture de police. Il faut qu’en l’espace d’un mois, tout au plus, ils aient trouvé l’assassin de Larouette et l’assassin de Brignolet.
Roger Laroque parlait avec une animation extraordinaire. Ses yeux jetaient des flammes, et le sang, qui lui était monté à la figure, zébrait de rayures écarlates, les cicatrices de ses affreuses brûlures.
Suzanne lui prit la main. Laroque était en proie à une fièvre violente. Il dut se mettre au lit. Durant trois jours, veillé par sa fille, qui ne laissait pénétrer auprès de lui aucun domestique, il délira ; puis, grâce à sa vigueur exceptionnelle, à sa force d’âme, une amélioration rapide se produisit et le malheureux put enfin commencer les démarches sur lesquelles il comptait pour prou-ver son innocence et celle de Guerrier.
– 258 –