L'absence
Chapitre I
—Jacqueline, mon amour, ma précieuse petite fiancée, ne pleurez pas ainsi! Soyez brave, par pitié pour votre ami qui est à bout de courage, maintenant que les minutes près de vous sont comptées!
La violence de l’émotion cassait la voix de Pierre Chartrans, la faisait presque rude, malgré la douceur des mots.
Debout près de la jeune femme, devant la flambée claire du feu, il l’attira d’un geste qui l’enveloppait toute, très tendre; et il écarta le menu chiffon de batiste où elle enfouissait son visage. Des lèvres, alors, il but les larmes qui mouillaient les paupières et dont la brûlure marbrait la peau fine, fleurant la violette. Sans un mot, sans un mouvement, elle resta blottie sur sa poitrine.
Et un silence tomba dans le salon où la lampe, voilée de rose, épandait une clarté souriante sur les tentures claires et les meubles laqués de blanc, sur la profusion des bibelots, dispersés parmi les fleurs et les plantes vertes, sur les tables, les étagères, même sur le piano à queue où demeurait, encore ouverte, la partition qu’elle avait, une dernière fois, feuilletée pour Pierre Chartrans.
Oh! ce décor riant, contemplé dans l’angoisse d’une séparation qui durerait des mois et des mois!… De toute son âme d’homme passionnément épris, Chartrans en éprouva la poignante ironie. Pas même une heure, et il serait parti. Non plus pour revenir bien vite, comme il l’avait fait tant de fois depuis le jour d’avril où, visiteur correct, il avait osé s’aventurer, enfin, à aller présenter ses hommages à Mme Jacqueline Nozales, la délicieuse petite veuve du docteur Nozales… Mais parti pour mettre entre elle et lui des centaines et des centaines de lieues.
Comment avait-il accepté ce poste au loin, dans une région perdue d’Indo-Chine, hypnotisé par l’espoir d’obtenir ainsi l’avancement qui lui permettrait d’épouser Jacqueline Nozales?… Sa résolution lui paraissait monstrueuse et folle, impossible à réaliser, à cette heure de l’adieu, où il sentait, dans ses bras, la jeune forme souple, alors qu’il avait, sous ses lèvres, le visage exquis dont ses yeux et sa bouche possédaient maintenant l’inguérissable soif.
Cependant, c’était pour elle qu’il partait, pour gagner la fortune qu’il n’avait pas à lui offrir… Une fortune encore bien indigne de cette créature de luxe, qui lui semblait un joyau si précieux qu’à peine il pouvait croire qu’elle dût lui appartenir jamais. Près d’elle, il ne se jugeait même pas un homme du monde lui qui, depuis sa jeunesse de boursier, sorti d’une humble famille bretonne, bataillait âprement pour s’ouvrir un chemin. Mais les éclatants succès d’examen qui l’avaient fait classer, en toutes les écoles où il passait, comme un sujet remarquable, lui avaient valu surtout, devenu homme, des postes difficiles; non une position assez sûre pour qu’il lui fût possible d’épouser la femme qu’il avait souhaitée sienne du premier jour où il l’avait aperçue.
C’était dans la cohue d’une fête de charité, au ministère des colonies, où un ami l’avait entraîné, alors qu’il venait d’arriver à Paris, en congé, retour du Soudan. Et, tout de suite, il l’avait remarquée, encore qu’elle fût entourée de femmes jolies pour la plupart. Mais il avait été irrésistiblement attiré par la grâce capiteuse du corps onduleux et fin que trahissait la coupe hardie de la robe; par le charme d’un visage très jeune, dont l’expression était moqueuse et câline, sous les cheveux sombres, moirés d’or, qui semblaient ombrer le velours de longs yeux tendres, rieurs comme la bouche caressante, où la lèvre supérieure saillait un peu, ainsi que chez les tout petits.
Habillée de blanc, coiffée d’une capeline printanière toute fleurie, elle avait l’air d’une gamine de vingt ans; et, tout d’abord, il l’avait prise pour une jeune fille, très peu expert dans les nuances de la toilette féminine. Il avait demandé qui elle était; et il avait appris que, depuis cinq années déjà, elle était veuve d’un médecin, le docteur Nozales, enlevé par la diphtérie qu’il avait prise à un enfant qu’il soignait. Elle l’avait pleuré très sincèrement, semblait-il. Mais les jours avaient passé. Et Jacqueline Nozales avait à peine vingt-sept ans.
Elle menait une existence de jolie femme très mondaine et très courtisée, sous la vague tutelle de son père, le conseiller à la Cour Paul Sourdis, qui l’adorait et, habitué de vieille date à faire toutes ses volontés, l’escortait partout où l’appelaient son caprice et son besoin d’incessantes et multiples distractions. Il n’avait pas de fortune. Elle non plus, son mari étant seulement «un garçon d’avenir» quand elle l’avait épousé. Or l’avenir lui avait été soudain enlevé. C’est pourquoi les bonnes âmes ne pardonnaient à Jacqueline Nozales ni son élégance ni ses brillantes relations et ne lui ménageaient point les suppositions malveillantes. Pourtant, personne n’aurait pu articuler contre elle une accusation précise; même les femmes qui supportaient le plus mal son incontestable séduction, même les hommes qu’exaspérait sa coquetterie qui les attirait et les retenait, frémissants et charmés.
Tous ceux que Pierre Chartrans avait interrogés sur elle célébraient—plutôt librement—«la jolie petite Mme Nozales». Mais nul n’avait pu lui attribuer un amant «reconnu», si flirt qu’elle fût. Et elle l’était, avec une franchise tranquille, impertinente et adorable!
Pierre s’était fait présenter dans un élan qu’il n’avait pu raisonner ensuite, conquis comme jamais, dans sa vie d’homme, il ne l’avait été. Et le soir de ce même jour, quand il essayait, en vain, de retrouver la maîtrise de lui-même et de fuir la vision tentatrice de Jacqueline Nozales, tout à coup, la pensée impérieuse s’était précisée dans son esprit que, si elle voulait bien le lui permettre, il ferait d’elle, non sa maîtresse comme les autres le souhaitaient, mais sa femme, afin qu’elle demeurât sienne à jamais.
Sa femme! Cet être créé pour le luxe!… La première fois qu’il était entré chez elle, qu’il l’avait aperçue dans son salon aux soieries pâles, saturé par l’odeur forte des mimosas et des tubéreuses, où les visiteuses, les visiteurs—très nombreux—bavardaient, flirtaient, potinaient autour de la table à thé, sous la lumière voilée des lampes, il s’était senti écrasé de l’audace de son rêve.
Sa femme—à lui qui était condamné à vivre hors de France,—cette Parisienne adulée, qui avait l’air d’une précieuse petite divinité mondaine, sous la longue robe noire scintillante de jais, des roses glissées dans la haute ceinture qui enserrait sa taille menue. Très vive, de son pas glissant, elle allait d’un groupe à un autre, assise une seconde, puis debout à l’autre extrémité du salon pour offrir une tasse de thé, ou immobilisée un instant à bavarder, avec une drôlerie prime-sautière, sous la lampe-phare qui avivait l’éclat de sa peau blonde.
Causant peu, parce qu’il ne savait pas la langue des salons, Chartrans se sentait tel un voyageur débarqué sur une terre inconnue. Mais la seule vue de Jacqueline Nozales lui était une joie. De nouveau, il subissait, jusqu’à l’ivresse, le charme de sa forme harmonieuse, de son sourire changeant, de ses prunelles chaudes et caressantes, très vite moqueuses, sous les paupières longues qu’elle avait une manière à elle de soulever, comme un voile qui s’écarte pour laisser luire la lumière.
Avec une jouissance qui ne s’émoussait pas, il contemplait la tête fine dont la forme parfaite se dessinait sous la torsade des cheveux. Il suivait les jeux multiples de sa physionomie mobile qui, tour à tour, lui donnait un air de petite fille naïve ou malicieuse, et de femme brûlée par l’amour dont le baiser devait être affolant.
Sans doute, elle avait senti cet attrait violent qu’elle exerçait, une fois de plus; et, peut-être, sa vanité féminine s’était trouvée satisfaite que l’adorateur nouveau fût un homme réputé de grande valeur, encore qu’il lui parût une façon de paysan du Danube.
Elle était restée à causer avec lui, après être venue lui offrir des sandwichs et du thé. Enfoncée dans une bergère, les plis étincelants de sa robe perlée ruisselant autour d’elle, sur le tapis où se découpait la pointe de son soulier verni, elle l’interrogeait sur ses séjours en Chine et en Afrique, d’un air très intéressé, levant vers lui de grands yeux veloutés dont la flamme l’éblouissait.
Ce qu’elle lui disait, il eût été bien incapable d’en apprécier la valeur. Il n’entendait que le chant de sa voix; il ne voyait que la ligne capricieuse de la bouche humide où les dents luisaient… Ni ce jour-là, ni les autres qui avaient suivi, il n’avait tenté de juger Jacqueline Nozales, de démêler quelle personnalité de femme enfermait son enveloppe charmante. Elle était, tout à coup, entrée souverainement dans sa vie d’austère travailleur, et, avec une allégresse et une espérance divines, il s’était reconnu vaincu.
Tous les propos—légers, hardis, malveillants, ou insolemment flatteurs—qu’il avait entendu tenir sur cette jolie femme, trop seule, ces propos qui avaient parfois cinglé sa jalousie jusqu’à la torture, n’avaient pu arracher de son être l’impérieux désir qu’elle devînt sa femme.
Il était possible, en effet, comme beaucoup le répétaient, qu’elle fût fragile, imprudente, coquette… oh! oui coquette! dans un besoin d’être courtisée, recherchée, choyée, qui était peut-être un des secrets de son irrésistible charme… Oui, son esprit avait la mobilité d’une eau fuyante et la légèreté d’un chiffon de tulle… Oui, son cœur était un temple fermé où la seule idole adorée n’était peut-être qu’elle-même… Mais aussi, elle était spontanément bonne, généreuse jusqu’à la prodigalité, dévouée à ses amis, alors même que sa parole vive les égratignait sans scrupule, fussent-ils présents… Et puis, comme elle savait être câline et tendre quand elle voulait… Et désirable toujours! à en faire perdre toute raison aux plus forts et aux plus sages…
Tout l’été, Pierre Chartrans s’était absorbé dans son rêve, qu’il n’osait lui faire connaître tant il s’épouvantait d’un refus—probable—qui pouvait l’éloigner d’elle, lui, le rude prolétaire, épris d’une patricienne. Pourtant, en ses minutes de sagesse, il s’effrayait, étant sans fortune, des besoins de luxe qu’il lui voyait. Elle était incapable de résister au désir de posséder un bibelot, une toilette, un bijou qui la tentait; même n’eût-elle pas du tout les moyens d’en acquitter le prix… Et alors, pour payer sa dette—si la nécessité l’y contraignait—se livrant trop volontiers à toute sorte d’échanges, de ventes, de trafics, avec une de ces complaisantes marchandes, un peu louches, que trouve toujours une jolie femme, élégante et sans fortune.
Que de fois, Pierre avait bondi, en son for intérieur, de n’avoir pas qualité pour lui interdire de tels marchés, dont elle parlait sans façon devant lui. Car, d’instinct, confiante en la protection qu’il devait savoir donner, elle avait pris l’habitude de le traiter en confident et en ami.
D’ailleurs, elle ne s’agitait nullement de s’endetter, quitte à s’affoler tout à coup si ses embarras d’argent s’accentuaient outre mesure. Alors, elle appelait son père à son aide; et lui, incapable de la gronder,—d’autant qu’à sa manière, il n’était pas plus sage qu’elle-même,—s’appliquait à parer aux plus difficiles éventualités. L’orage passé, elle n’y pensait jamais plus et s’en allait, insouciante, vers de nouveaux tracas.
Mais, en somme, elle eût fort aimé être délivrée à jamais de ces maussades soucis; et, avec une franchise d’enfant terrible, elle déclarait bien haut qu’elle se remarierait très volontiers si le mariage devait lui épargner les ennuis d’argent.
C’est alors que Pierre,—qui avait entendu maintes fois ses propos à ce sujet,—s’était mis à faire agir toutes les influences, à assiéger les ministères pour obtenir un poste important qui lui permettrait d’offrir à la jeune femme la confortable sécurité qu’elle souhaitait.
Et ce qu’il avait reçu, c’était, sur la frontière de Chine, une difficile mission, très avantageuse quant aux résultats pécuniaires et aux conséquences honorifiques, mais en un tel pays perdu, si difficile à atteindre, qu’il n’eût pu songer à y emmener sa jeune femme. Accepter ce poste, faire ce sacrifice d’une année d’absence, c’était ensuite un avancement certain qui lui assurait, cette fois, une situation brillante. Mais partir encore! Et partir sans elle!… Lui, d’ordinaire si résolu, sentait sa volonté devenir aussi incertaine qu’une volonté d’enfant.
Un soir que, l’été venu, à Trouville, il se trouvait seul près d’elle, sur la plage un peu désertée, après la grande semaine, enhardi soudain par la nuit, par la douceur de la trouver amicale et confiante, il avait laissé échapper l’aveu qui, depuis tant de mois, était sur ses lèvres.
En commençant, il n’osait pas la regarder. Puis, avec des yeux qui la suppliaient, il avait tourné la tête vers elle. Sous l’aveuglante clarté des lampadaires du Casino dont l’orchestre jouait une ardente valse tsigane, il l’avait vue aussi nettement qu’en plein jour. Toute droite dans les plis de son long manteau de drap blanc, ses mains, dont l’une était dégantée, jointes sur ses genoux, elle l’écoutait sans un mouvement, une mystérieuse expression dans ses prunelles arrêtées sur lui, tandis qu’il disait ce qu’il pouvait lui offrir.
Était-elle mécontente, satisfaite, anxieuse, ou simplement surprise? Il se l’était demandé, angoissé, toute la nuit qui avait suivi son aveu, après qu’elle l’avait prié, avec un joli sourire, de lui donner le loisir de réfléchir à sa soudaine prière.
Obstinément, afin de pouvoir espérer, il cherchait à retrouver dans son souvenir l’expression du visage, si charmant sous le grand chapeau de tulle, mis pour la soirée du Casino. Elle l’avait remercié très affectueusement, avec de gentilles paroles qui n’étaient certes pas des mots d’amoureuse. Mais il n’avait jamais espéré que Jacqueline Nozales serait amoureuse de lui. Il souhaitait seulement qu’elle lui permît de l’adorer et d’écarter d’elle tout souci autant qu’il le pourrait humainement.
Et elle avait consenti. Même, elle lui avait offert,—très sincère,—de partir avec lui, à la fin de l’automne; car elle avait l’humeur aventureuse, et l’imprévu d’une vie nouvelle, en pays exotique, la tentait fort. Mais lui, qui savait quelle serait cette vie, avait résisté courageusement à la tentation de l’emporter tout de suite, comme une proie sans prix.
Elle avait été la fiancée séduisante, fantasque, insaisissable,—de cœur et de pensée,—qu’il pressentait. Elle s’était laissé gâter et adorer avec une bonne grâce parfaite. Son humeur capricieuse, autant qu’un ciel d’avril, ne l’avait pas entraînée en de trop violentes lubies. Et, d’ailleurs, elle savait si bien se faire pardonner ses «mauvaises lunes», comme elle disait en souriant, avec une moue d’enfant confuse et câline.
Lui, n’avait jamais osé lui avouer qu’il était douloureusement jaloux des mille pensées et fantaisies qui absorbaient son esprit mobile; des distractions dont elle se montrait friande et insatiable; des hommes qu’elle recevait, qu’elle rencontrait dans le monde, qui lui formaient une véritable cour, soigneusement entretenue.
Avec épouvante, il avait vu arriver la date immuable de son départ, hanté par la tentation de démissionner et de rester en France, près d’elle. Mais alors, sans fortune comme elle, il la perdait. Et il avait accepté l’épreuve d’un départ solitaire dont elle se montrait désolée, se faisant, pour lui, affectueuse comme jamais elle ne l’avait été. En effet, il lui était très pénible de voir souffrir et très doux d’être aussi souverainement aimée.
Seulement, à distance, Chartrans n’avait pas imaginé que ce lui serait une pareille torture de la laisser derrière lui…
Toujours blottie dans ses bras, elle pleurait silencieusement. Sans parler, lui non plus, il caressait les cheveux, d’un geste presque machinal, écrasé par le sentiment des minutes qui s’écoulaient, les dernières avant la longue séparation.
Comme un condamné dont les heures sont comptées, il eut un regard vers la pendule. A peine vingt minutes encore; puis, il lui faudrait dire l’horrible mot d’adieu, s’en aller seul au loin… Et pour tant de jours!
Elle murmura d’un ton de détresse:
—Oh! Pierre, pourquoi partez-vous?… Et sans m’emmener!… Pourquoi vous ai-je écouté, vous et père, quand vous avez décidé que je devais rester à Paris, alors que j’étais toute prête à vous suivre. Pierre, il fallait m’épouser tout de suite… Et personne alors n’aurait eu le droit de me retenir!
Il la sentit absolument sincère, et une reconnaissance passionnée tressaillit en lui. De ce même accent où semblait frémir l’écho d’un sanglot, il dit presque bas:
—Jacqueline, mon amour, ne me tentez pas! Ayez pitié… Vous savez bien que ce que vous dites là était un rêve… J’y ai renoncé parce qu’il le fallait et par un sacrifice dont je m’étonne encore d’avoir eu le courage. Pourtant, ma chère aimée, je n’avais pas le droit de vous entraîner dans mon exil, de transplanter en pays sauvage ma précieuse petite fleur parisienne… pour mon seul bonheur!…
—Pour le mien aussi…
Il se pencha et mit un baiser profond sur la bouche qui venait de prononcer les douces paroles.
—Oh! Line, comment vais-je faire pour vivre sans vous? Il me semble que vous êtes devenue l’âme même de ma vie…
Plus étroitement, elle se serra contre lui, en qui le désir criait…
Mais il la voulait sienne comme sa femme, non comme un joujou de plaisir. Et de toute sa volonté, il se raidit, une dernière fois, contre la tentation qui grondait désespérément en lui…
Pourtant, il allait partir… Et s’il ne revenait pas? Si elle lui échappait alors qu’il serait loin? Il ne connaîtrait donc jamais l’ivresse du suprême baiser donné par elle?… Quel insensé il avait été en se croyant sage! Une soif furieuse d’elle le dévora… Il se courba vers le petit visage adoré. La pendule sonnait.
—Oh! cinq minutes encore seulement, les dernières!… Jacqueline, voilà donc qu’il me faut vous dire adieu!…
Elle murmura, effrayée par l’expression d’angoisse qui contractait les traits de Chartrans:
—Pierre, si vous vous ennuyez trop de moi, vous m’appellerez et je viendrai.
—Vous viendrez?… Vraiment? Line.
—Oui, je viendrai tout de suite.
—O mon amour… mon amour!…
Il l’écarta un peu, l’enveloppant toute du regard.
—Line, il faut que j’emporte votre image pour la garder vivante en moi jusqu’au retour… Et dire que jamais plus je ne vous reverrai telle, absolument, que vous êtes aujourd’hui!… Quant je reviendrai ou quand vous m’arriverez, vous ne serez plus habillée ainsi!
Malgré son émoi, elle fut amusée par l’imprévu et la puérilité tendre de cette réflexion. Jamais elle n’eût imaginé que l’austère Chartrans pouvait penser à un si frivole détail. Et, une seconde, un sourire sécha ses larmes.
—Bien sûr, je ne serai plus habillée de même, sous peine d’avoir l’air d’une antiquité et de vous faire honte!
Un coup discret frappé à la porte les fit tressaillir.
—La voiture de monsieur est avancée, venait annoncer la femme de chambre.
—Allons, c’est l’heure, dit-il, la voix rauque.
Elle devint pâle. En vérité, elle s’était attachée à lui, de toute l’adoration qu’il avait pour elle, trouvant bon de sentir autour d’elle ce dévouement sans limites.
—Pierre, je veux aller vous conduire!
—Mais, mon aimée, vous serez seule, ensuite, pour revenir…
Il hésitait, ne songeant qu’à elle. Mais sourdement, comme il souhaitait qu’elle vînt!
—Cela ne fait rien du tout que je revienne seule!… Je vous assure que je ne ferai pas de scène à la gare.
Il n’avait plus le courage de refuser.
Elle sonna. La femme de chambre parut.
—Vite, ma veste de fourrure, ma toque, mes gants et mon manchon.
Debout devant la cheminée, elle arrangeait ses cheveux que les doigts de Pierre avaient froissés, poudrait d’une ombre légère son visage altéré par les larmes…
Que de fois Chartrans lui avait vu faire ces gestes familiers quand ils allaient sortir ensemble… Mais cette fois elle reviendrait seule.
Rentrerait-il jamais dans ce salon où d’autres que lui allaient continuer à venir, où elle recevrait des hommes qui arriveraient près d’elle, grisés par son charme, comme lui-même l’avait été, et qu’elle accueillerait—comme elle l’avait accueilli lui-même au printemps… Car tandis qu’il serait loin, sur cette frontière de Chine, elle continuerait sa vie de jolie femme, très courtisée,—ah! oui, trop courtisée!—des yeux d’hommes connaîtraient la grâce troublante de son jeune corps, de son regard, de son sourire…
Sous la flamme des bougies, il apercevait ses traits mobiles et charmants, ses beaux yeux d’amoureuse, sa bouche humide dont le frisson l’affolait quand il osait l’écraser sous son baiser. Et derrière elle, dans la glace, il vit sa propre figure, maigre et brune, violemment dessinée, sa rude silhouette de travailleur.
Une pensée déchira son cerveau, si nette! affreuse en cet instant du départ:
—Je suis fou de partir et de la laisser! Quand je reviendrai, dans un an, on me l’aura prise!
Et une telle angoisse le broya qu’il lui sembla qu’en son âme mourait toute énergie pour mettre entre eux des centaines de lieues.
Elle se tournait vers lui, son chapeau mis, emmitouflée dans la veste de fourrure, attachant ses gants.
—Pierre, je suis prête.
Sourdement, il dit:
—Allons… partons! Il le faut! Il le faut!
Son regard enveloppait une dernière fois la pièce souriante qui, depuis plusieurs mois, avait enfermé l’horizon de sa vie. Comme la lampe coiffée de rose, comme la belle flambée de bois l’éclairaient joyeusement! D’un geste rapide, il enleva deux œillets parmi ceux qui se fanaient sur le piano, et les approcha des lèvres de la jeune femme.
—Line, mettez-y votre bouche que j’emporte quelque chose de vous…
Devant eux, la femme de chambre disparaissait avec les bagages.
Jacqueline eut un dernier coup d’œil vers la glace… Ses prunelles étincelaient sous le tulle de la voilette, et le duvet de la fourrure caressait harmonieusement l’éclat du teint. Décidément, elle était bien, malgré ses larmes. Il garderait d’elle une jolie image.
—Line, montez vite en voiture… Il fait froid.
Elle obéit. Et quand, après avoir jeté le nom de la gare, il s’assit à ses côtés, elle se serra contre lui, mettant la tête sur son épaule, comme elle avait aimé à le faire quand il la ramenait du théâtre, dans la nuit.
Lui, maintenant, avait l’impression de se mouvoir à travers un cauchemar… Et pourtant, si aigu, il gardait le sens de la réalité qui l’entraînait impitoyablement!… Avec une sorte de jalousie désespérée, il contemplait, à travers la vitre ternie par la buée, ces passants qui, eux, ne partaient pas, les bienheureux!… Oh! rester! pouvoir rester!…
Elle murmura:
—Pierre, vous ne parlez pas… A quoi pensez-vous?
—A vous, mon amour. A cette chose monstrueuse que j’ai faite, en acceptant de partir. Il me semble que jamais je ne vais pouvoir m’arracher de vous!
Était-ce bien le Pierre Chartrans, de si forte volonté, qui parlait ainsi, la voix brisée par l’horreur de la séparation?… Ah! Jacqueline pouvait se dire aimée comme jamais, peut-être, elle ne l’avait été, et elle en tressaillit délicieusement… D’autant que, jusqu’à cette heure du départ, jamais Pierre n’avait osé trahir à ce point l’amour qu’il lui avait voué.
—Pierre, emmenez-moi! pria-t-elle encore, câline.
—Chut, enfant. Ne dites pas de ces folies qui me sont un supplice… Vous emmener!… Ah! pourquoi ne l’ai-je pas fait? Jacqueline, à mon retour, n’est-ce pas, je vous retrouverai, comme aujourd’hui, ma fidèle petite fiancée. Promettez-le-moi, Line.
Très sincère, elle dit, du cœur autant que des lèvres:
—Mais oui, Pierre, je vous promets.
—Et vous m’écrirez, à chaque courrier, de longues, bien longues lettres qui m’apporteront votre vraie vous, la Jacqueline aimante que j’adore, qui est tout pour moi, vous entendez, tout…
—Oui, Pierre, j’écrirai… Mais là-bas, vous n’allez pas m’oublier, dites?…
—Vous oublier… Vous! qui êtes devenue ma seule raison d’être!… Chaque jour qui se lèvera me trouvera avec la pensée que je prépare notre réunion, ma bien-aimée; que je suis loin de vous seulement pour gagner un peu de la fortune que je voudrais tant pouvoir vous offrir!… Jacqueline, rappelez-vous, je vous en supplie, que je pars pour l’amour de vous…
La voiture entrait dans la gare. Cette fois, c’était bien la fin. Il attira violemment la jeune femme dans ses bras. Elle était encore là, près de lui, à lui seul, quelques minutes. Il respirait son parfum, il sentait le frôlement de son corps et l’élan de son âme.
Il dit, d’une voix basse qui tremblait:
—Dans la gare, Line, il y aura du monde, je ne pourrai plus vous avoir à moi toute. Ici, pendant que nous sommes encore seuls, donnez-moi vos lèvres pour que j’en garde la saveur jusqu’à mon retour!
Elle lui offrit sa bouche. Dans la joie d’être ainsi aimée, son chagrin du départ s’engourdissait. Et lui, la baisa lentement, lourdement, comme s’il déposait sur les lèvres chaudes le sceau suprême de leurs fiançailles.
La voiture s’arrêta. L’heure du train était toute proche, car ils avaient beaucoup tardé à quitter le cher salon.
Et alors, ce fut la hâte des départs précipités, la préoccupation stupide et énervante des bagages, la recherche du wagon à travers le flot des voyageurs qui arpentaient le quai, sous la lumière crue des lampes électriques, le frôlement et le bruit des chariots chargés de malles… Des minutes de fièvre où, dans le souci des choses matérielles, l’émotion s’étouffait…
—En voiture, messieurs, en voiture!
L’employé avançait sur la longueur du train, fermant déjà les portières.
Pierre, qui était encore debout sur le quai, près de la jeune femme, sentit s’abattre sur lui le poids de l’inexorable.
Il arrêta sur Jacqueline un dernier regard qui la prenait toute; il serrait si fort entre les siennes les deux petites mains gantées qu’il lui fit mal, écrasant les bagues sur la peau.
Très bas, il articula, la voix étouffée par son effort pour se maîtriser:
—Adieu, Line, quand je serai loin, soyez bonne et souvenez-vous que vous êtes tout mon bonheur… Si vous m’abandonnez, je vous jure que j’en mourrai… et ce n’est pas une phrase… Je sais que je ne pourrais plus supporter l’existence, vous ayant perdue!
Il parlait si simplement que les mots en prenaient une force et une solennité de serment. Elle tressaillit, et lui jeta, éperdue:
—Mais je ne vous trahirai pas! Dès que vous m’appellerez, Pierre, j’irai vous rejoindre… Ou si vous ne voulez pas de moi là-bas, je vous attendrai et vous reviendrez vite!
—En voiture, messieurs, en voiture! répétait l’employé derrière eux.
Pierre se pencha vers la jeune femme, sans souci des regards curieux qui l’observaient:
—Adieu, ma bien-aimée… Et merci d’avoir consenti à être à moi… Merci de vous promettre pour l’avenir…
—Monsieur, vous montez? demanda, impatient, l’employé qui tenait la portière ouverte.
—Oui, je monte.
La portière retomba derrière lui. Déjà, le train s’ébranlait.
Il demeura devant la glace baissée, oublieux des autres voyageurs qui maugréaient, se voyant ainsi interdire toute communication dernière avec leurs semblables restés sur le quai. Pour Pierre, il n’existait plus au monde que la svelte forme noire qui, de seconde en seconde, devenait plus menue, plus incertaine, fantôme fuyant de la Jacqueline qui s’était promise à lui… Et le train s’enfonça dans la nuit.
Jacqueline, immobilisée sur le quai, étourdie, frissonnante, eut un geste instinctif d’appel quand elle vit disparaître le dernier wagon. Une meurtrissante impression de solitude l’écrasait. De ne plus sentir la brûlante caresse dont l’enveloppait l’amour de Pierre Chartrans, il lui semblait qu’une belle flamme venait de s’éteindre près d’elle que la nuit enveloppait.
Elle murmura, d’un accent d’enfant en détresse:
—Qu’est-ce que je vais faire toute seule, ce soir?… Je n’aurais pas dû refuser d’aller aux Français avec les Marcilly. Cela m’aurait réconfortée!… Père n’est pas chez lui… Je vais m’ennuyer horriblement…
Et les yeux brillants de larmes, Jacqueline, mélancolique, regagna la voiture qui l’attendait.