L'absence

Henri Ardel · Chapitre 4 sur 20

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L'absence

Chapitre IV

Le rideau s’abaissait sur le second acte d’_Henry VIII_.

Aussitôt les lustres flambèrent dans la salle qu’emplissait instantanément le brouhaha de l’entr’acte. Des portes battirent. A l’orchestre, la phalange des habits noirs s’ébranla et se clairsema. Les lorgnettes s’attachèrent aux loges qui, cependant, se disaient en grand nombre.

Mme de Croissy, ayant quitté sa place, s’assit dans le salon minuscule. Debout près d’elle, devant la glace, Jacqueline redressait un pli dans les dentelles de son corsage, très décolleté, qu’un ruban pailleté retenait sur des épaules justement célèbres. Autour d’elle se groupèrent tout de suite les hôtes masculins de la loge et les visiteurs que l’entr’acte amenait, pour présenter leurs hommages à Mme de Croissy et à son amie.

En revanche, Roger de Croissy avait disparu, sous couleur d’aller remplir des devoirs de politesse;—en vérité, à cette fin d’une brève incursion au foyer des ballerines, où il était un familier.

D’un geste distrait, Mme de Croissy tourmentait les plumes de son éventail, et, sans doute, sa pensée était bien étrangère aux propos qui se croisaient autour d’elle, car elle eut un imperceptible tressaillement quand quelqu’un lui demanda:

—Irez-vous à la soirée musicale des de Monti? madame. On en annonce des merveilles.

—Je sais… Mais je ne jouirai pas de ces merveilles, je serai à Venise à ce moment-là.

—Comment, à Venise? s’exclama, stupéfaite, Jacqueline qui avait saisi au vol les paroles de son amie. Any, vous allez à Venise?… C’est vrai?…

Mme de Croissy sourit un peu.

—Très vrai; depuis hier, la chose est décidée. Mon père, le collectionneur fanatique, désirait y aller voir je ne sais quels tableaux précieux qui vont être mis en vente; et comme ma mère s’inquiétait qu’il partît seul, j’ai offert de l’accompagner, puisque sa mauvaise santé la retient elle-même à Paris.

—Votre mari part aussi?

Elle n’eut pas plutôt dit cela, étourdiment, qu’elle le regretta. Un fugitif pli d’amertume avait, une seconde, souligné la bouche de Mme de Croissy.

—Roger est beaucoup trop parisien pour quitter l’asphalte des boulevards… Je l’y abandonne sans scrupule, sachant tout le charme qu’il y trouve.

—Vous resterez partie longtemps?

—Une petite quinzaine au plus.

—Oh! Anne, ma chère, que vous êtes heureuse! Que je voudrais être à votre place!

—Elle est, en effet, très enviable, dit Mme de Croissy avec un petit rire bref. Jacqueline, si le voyage vous tente, venez avec nous. Je sais que Lili d’Entraigues et son mari, que les Armington sont en ce moment à Venise, nous ferons tous ensemble des parties en gondole tandis que mon père étudiera ses tableaux… Ce sera charmant!

—Anne, ne me tentez pas! Je n’ai aucune force pour résister aux tentations!…

Tout bas, Roger de Croissy, qui rentrait et avait entendu, lui murmura:

—Je vous en supplie, prouvez-le-moi.

Les lèvres de Jacqueline eurent une malicieuse expression; et elle riposta du même ton assourdi, protégée par le vol scintillant de son éventail:

—Mon cher ami, en ce qui vous concerne, je ne connais pas du tout la tentation. Il y a beau temps que je vous l’ai dit…

Il n’insista pas; d’abord parce qu’ils étaient trop entourés; et, ensuite, parce que l’expérience lui avait appris ce que le badinage de la réponse voilait de vérité.

Il trouvait Jacqueline Nozales savoureuse à souhait, et il le lui eût prouvé volontiers, car il ne se contentait pas des adorations platoniques. Mais sa grande connaissance des femmes lui avait bientôt révélé que Jacqueline ne goûtait que celles-là, à son endroit du moins. Depuis lors, ils étaient seulement bons amis, sur un pied de galante escarmouche; elle, coquette; lui, tenace en son désir, espérant toujours avoir son heure—parce qu’il ne croyait pas à la vertu de Mme Nozales.

Adossé au mur de la loge, il demanda à sa femme, près de qui Jacqueline s’était assise:

—Peut-on savoir à quel propos, Anne, vous prétendiez induire Mme Nozales en tentation?

—Je lui disais qu’elle devrait venir en Italie avec moi. Ce serait une bonne œuvre. Elle m’empêcherait de me trouver bien seule quand mon père sera absorbé par les musées.

—Très bonne idée! Accueillez-la, madame, si vous n’avez pas, comme moi, l’horreur des voyages.

—Tant d’horreur que cela?… Alors, vous ne viendriez pas nous retrouver à Venise, pour y flâner en gondole?…

Elle lui souriait, laissant luire ses dents entre les lèvres humides. Ainsi, elle était la séduction même. Pourtant, en toute sincérité, il lui était fort égal que Roger de Croissy vînt ou non en Italie.

Il se pencha vers elle, profitant de ce que sa femme causait:

—Si vous me demandez de venir, j’irai.

Mais elle secoua la tête. Sa bouche avait, de nouveau, cette expression caressante et railleuse qui avait affolé même des hommes très sages.

—Je ne vous le demande pas du tout. Je déteste que les gens fassent des sacrifices pour moi car alors ils deviennent insupportables, se croyant toute sorte de droits!

Sans cérémonie, elle se détourna et se remit à bavarder capricieusement. Mais une sonnerie retentissait. Les visiteurs prirent congé. Dans la loge, il resta seulement Paul Dalais, le sculpteur, un vieil ami d’Anne de Croissy,—son oncle, le baron de Vergnes,—tous deux ses invités, ce soir-là, et Roger de Croissy, qui s’assit derrière le fauteuil de Jacqueline. Dans un bruissement de soie, elle revenait prendre sa place, auprès de son amie, souple et svelte délicieusement, dans la gaine étincelante de sa robe de tulle, perlée en couleur d’émeraude.

L’orchestre préluda. De nouveau sonna le heurt des portes qui retombaient. Les habits noirs vinrent combler les vides dans les fauteuils désertés. Le rideau se relevait.

Jacqueline, distraitement, regarda la scène. Elle ne se souciait pas du tout des malheurs de Catherine d’Aragon, et la musique—ce soir-là—ne lui semblait bonne qu’à bercer sa songerie. Sa pensée se prit à vagabonder et, soudain, s’attacha à cette excursion à Venise qu’elle se mettait à désirer comme une enfant gâtée veut un jouet amusant. Au ton d’Anne de Croissy, elle avait deviné que la proposition, ainsi jetée par hasard, deviendrait sérieuse si elle le souhaitait… Et, tout à coup, elle le souhaitait avec une ardeur juvénile, parce que toute distraction avait pour elle un irrésistible attrait. Que Mme de Croissy lui reparlât de ce voyage, et elle partait ravie.

Une seule difficulté… La question financière. Tout de suite, elle y pensait, instruite par l’expérience. Son amie voyageait avec le luxe d’une femme très fortunée; et c’est ainsi, d’ailleurs, qu’elle-même comprenait les pérégrinations… Seulement, il lui fallait les capitaux nécessaires à une petite fugue de ce genre…

D’un insensible mouvement des lèvres, elle marmotta, tandis qu’Henri VIII exhalait une déclaration passionnée:

—Bah! si Any m’offre de partir, je trouverai bien moyen de pouvoir le faire…

Comme un battement d’aile, son éventail effleurait les corolles blanches des larges narcisses au cœur d’or qui se mouraient sur sa chair de fleur vivante. La tête un peu penchée, elle semblait absorbée toute par le charme de la musique, alors qu’elle se perdait en des calculs approximatifs que son imagination simplifiait pour la satisfaire.

—Je ne savais pas que vous aimiez si fort les opéras, madame, lui murmura Roger de Croissy, incliné un peu vers les épaules dont le parfum le grisait.

Elle tressaillit, arrachée à ses combinaisons; et, l’air convaincu, elle riposta, tournant à demi la tête vers lui:

—C’est vrai, j’adore le Saint-Saëns.

Puis elle regarda de nouveau vers la scène, indifférente, semblait-il, à sa présence; en réalité, ravie de le sentir, derrière elle, frémissant de l’obscur désir qu’elle savourait comme l’hommage le plus vrai offert à sa beauté de femme. Et elle parut aussi attentive à l’harmonie du poème musical que l’était sincèrement Anne de Croissy.

Celle-ci, immobile, les mains à demi jointes sur la soie blanche de sa robe, écoutait, avec des prunelles songeuses, tout son être vibrant sous la plainte de la musique qui chantait, maintenant, l’agonie d’une âme torturée. Le drame, joué là, en grande pompe, sur ces planches, est-ce qu’en l’intimité de son cœur, elle-même ne l’avait pas vécu? Comme cette pauvre reine,—une femme, après tout,—elle avait connu l’angoisse de la trahison et de l’abandon. Elle aussi avait été dépouillée de ce qui était son bonheur par le caprice d’un homme que, dans le secret de son cœur, elle ne pouvait se guérir d’aimer. Mais cela, du moins, personne n’en savait rien… Pas même lui, puisque, par la grâce de sa fière volonté, elle arrivait à lui dérober complètement sa vie intérieure, à ne pas même lui laisser soupçonner qu’elle connaissait ses faciles et successives trahisons.

Avec une tension de pensée presque douloureuse, elle suivait le duel tragique chanté là, devant elle… Mais elle songeait, sceptique, que l’on ne meurt pas des déceptions d’amour, comme la reine délaissée allait en donner le spectacle. Une femme peut, avec un cœur désenchanté jusqu’au désespoir, remplir très correctement son personnage de mondaine, faire autant de visites qu’il est nécessaire, figurer en des fêtes de toute sorte, écouter un opéra qui éveille en elle un écho poignant sans que l’expression de son visage la trahisse. Elle peut supporter que, près d’elle, l’homme à qui tout son être appartient soit occupé d’une autre femme qu’il rêve de tenir défaillante sous son baiser…

Et, après tout, n’était-ce pas là ce que souhaitaient tous les hommes qui approchaient Jacqueline?… Ce que pensait peut-être, en ce moment, le sculpteur qui, dans l’ombre de la loge, observait hardiment les lignes onduleuses et parfaites de son corps de femme, révélées par la robe souple…

Brusquement, Anne songea à l’absent, bien loin en Chine, au pauvre diable de fiancé dont le trésor était si peu gardé… Ah! il méritait plus que la jolie créature qui savait si bien prendre les cœurs pour s’en faire des jouets!…

Encore une fois, Roger de Croissy se penchait vers elle, lui murmurant un mot qu’Anne ne pouvait entendre. Elle eut un sourd tressaillement, et ses doigts se crispèrent une seconde sur son éventail. Alors, irritée contre elle-même, elle fit un léger mouvement pour ne plus voir que la scène…

A l’entr’acte suivant, apparut le père de Jacqueline, qui venait pour la ramener. M. Sourdis était un homme d’une soixantaine d’années qui, veuf après de brèves années de mariage,—et fort charmeur,—avait discrètement, mais largement vécu en garçon. Ce qui ne l’avait pas empêché de devenir, avec le temps, un sage selon l’expérience, dont les femmes goûtaient la galante courtoisie et les hommes le commerce sûr. Mme de Croissy, aimait l’indulgence,—bien sceptique,—de sa bonté très vraie, la finesse humoristique de sa causerie, la tendresse dont il entourait sa fille.

Aussi son accueil eut-il pour lui une grâce amicale qu’elle ne prodiguait pas; et, tout de suite, ils se mirent à causer. Soudain, elle demanda:

—Que diriez-vous de me voir entraîner Jacqueline à Venise pour une douzaine de jours?

—Si je ne croyais que vous plaisantez, chère madame, je vous demanderais de ne pas tenter ma faible Jacqueline…

—Mais je ne plaisante pas du tout!

Elle lui expliquait les choses, paraissant charmée par ce voyage à Venise. Ce qu’elle ne disait pas, c’est que son départ lui serait une délivrance car, peut-être, il l’aiderait à oublier une nouvelle intrigue de son mari dont le hasard venait de lui apporter la révélation. En Italie, elle serait distraite d’elle-même; et si Jacqueline l’accompagnait, elle échapperait à la redoutable solitude qui lui permettait de trop penser…

—Chère madame, tout cela me paraît charmant, mais pas très raisonnable pour Jacqueline…

—Oh! père, ça ne fait rien, du moment que c’est amusant! lança Jacqueline, si spontanément que tous se mirent à rire. Anne, nous recauserons de Venise, n’est-ce pas?

—Entendu, dit la jeune femme, effleurant de son éventail la joue rosée de son amie.

L’imagination de Jacqueline était déjà si éprise de cette perspective de voyage que, rentrée chez elle, avec peine, elle put retrouver quelque attention pour lire son courrier d’Asie, arrivé le même soir. Sa pensée fuyait encore vers Venise, tandis que, dévêtue sous le long peignoir de laine blanche, appuyée aux coussins de sa chaise-longue devant la flambée du feu, elle parcourait les feuilles imprégnées de l’odeur des choses de Chine.

 

Mardi.

«Chérie, enfin vos lettres m’ont rejoint… Enfin!… Vous dirai-je combien de fois je les ai lues, relues, y cherchant, non pas seulement votre cœur, votre pensée, mais même votre parfum qui flottait encore,—bien fugitif, hélas,—sur le papier venu de si loin, pour apporter un instant à votre ami l’illusion bénie que vous étiez près de lui invisible, le réconfortant par vos affectueuses paroles, le mêlant à votre vie par vos chers récits…

«Il me semblait, parfois, vous entendre en les lisant, tant je devinais le son qu’aurait eu votre voix pour certaines phrases, tant je voyais le sourire ou la jolie moue qui les aurait accompagnées. Maintenant vos précieuses lignes, ma Jacqueline, sont glissées dans mon portefeuille avec votre image qui ne me quitte pas… Et consciencieusement, je m’installe dans mon home nouveau.

«Car me voici arrivé à destination. Mais après quelle laborieuse fin de voyage!… Nous avons grimpé, quelquefois à pic, puis redescendu des pentes vertigineuses à travers des rocs qui s’éboulaient… Et penser, Linette chérie, qu’un moment, j’ai songé à vous emmener!… J’ai successivement été grillé par un soleil implacable et transpercé par des averses qui semblaient ne devoir jamais s’arrêter… J’ai campé dans des auberges immondes… et encore, quand j’en trouvais… J’ai cheminé pédestrement par des routes pareilles à des bourbiers, tout comme les coolies qui portaient mes innombrables bagages: lit, tente, batterie de cuisine, baromètre, jumelles photographiques, etc., etc. Imaginez un déménagement en marche.

«Aussi, madame, vous n’auriez, sans doute, plus osé reconnaître votre fiancé dans le voyageur qu’avaient fait plusieurs jours d’une pareille existence. Je n’avais pas de miroir pour contempler mon image, mais je voyais mes compagnons de route… Ils avaient l’air de bandits…

«C’est pourquoi, quand, notre exode achevé, le moment est arrivé d’accomplir une entrée solennelle dans la ville, j’ai revêtu mon plus beau costume… Il était de flanelle blanche, de telle sorte que je vous aurais produit l’effet de quelque joueur de tennis. Mes camarades, également, avaient exhibé leur tenue d’Européens très civilisés… J’imagine qu’en dépit de nos efforts vous ne nous auriez pas trouvé l’air de gentlemen très chics. Mais les badauds chinois étaient moins difficiles que vous, madame, et ils se pressaient pour nous contempler, tout comme si nous eussions été des êtres rares. J’allais en tête, juché sur ma chaise que balançaient mes porteurs, et j’honorais de regards bienveillants et dignes cette foule qui avait l’air animée de sentiments parfaits à notre égard. Avec une bonne dose de candeur à notre actif, nous eussions pu croire que tous ces Jaunes étaient nos dévoués admirateurs et serviteurs… Seulement, il y a beau temps que je ne suis plus candide…

«Donc, suivi de la majestueuse file de mes caisses et bagages de toute sorte, je me suis acheminé vers le soi-disant palais qui m’était offert comme gîte par le vice-roi. Et ainsi, il m’a été donné de contempler sans retard la ville qui devient ma résidence. Ah! cette ville!… Ma Linette, de quel œil de dégoût et de curiosité, vous la regarderiez!… Le fleuve la traverse, bordé de bouges qui émergent de marécages. De ces marécages, vous avez, tout à coup, la surprise de voir jaillir aussi la silhouette d’une pagode, de quelque somptueux palais; car, en cette cité chinoise, chacun dresse sa demeure où il en a fantaisie; des demeures aux façades ouvragées, sculptées, peintes d’éclatantes couleurs, chamarrées de dessins fantastiques.

«A l’intérieur de la ville, un dédale de rues. L’une d’elles est la grande rue, parce qu’elle renferme les plus beaux magasins de l’endroit. Là se débitent les comestibles chinois: biches de mer, cornes et jarrets de cerf, nids d’hirondelles… Après les rues, des ruelles hideuses, encombrées de détritus sans nom…

«Mon palais, puisque palais il y a, est digne de la ville où il se dresse. Heureusement mon mobilier était arrivé en même temps que moi, avec tout ce qu’il comporte de bibelots de première nécessité. De la sorte, j’ai pu avoir tout de suite mon nid européen dans ce logis exotique, lamentablement délabré. Mes camarades ont suivi mon exemple. Nous nous sommes comportés comme d’excellentes femmes de ménage; nous avons installé, fait frotter, nettoyé, expulsé de notre mieux reptiles, rats, oiseaux, tous ayant fait leur domaine de cette demeure princière… Toutefois, ma chambre rappelle encore plus que de raison la sommaire installation des infortunés qui viennent de changer leur domicile. Le mobilier en est composé de façon comique. Mais, patience, tout cela va s’organiser; je tiens à ce que mon home particulier s’embellisse autant que les moyens me le permettront, puisque ma chambre est une chapelle qui vous est consacrée, ma bien-aimée.

«En place d’honneur, j’y ai placé l’adorable portrait que Nadar a fait de vous, juste avant mon départ. Cette Jacqueline-là, c’est pourtant la brillante mondaine qui m’effarouche terriblement… Ce qui n’empêche que je suis très fier de vous voir si élégante et fine dans le satin de votre robe, sous le frôlement de vos dentelles, ayant un air de jeune souveraine, de par la jolie pose de votre tête, un brin rejetée en arrière, comme pour regarder le monde de plus haut,—ou pour tendre vos lèvres à votre ami… Chérie, vous me permettez cette illusion, dites?…

«Et maintenant, ne vous moquez pas, parce que, sur ma table de travail, dans le petit paravent de cuir emporté de France, j’ai toute la série des Jacqueline que vous m’avez généreusement données ou que je vous ai volées sans scrupule… Une Jacqueline rieuse qui joue au tennis et ressemble à une gamine, avec sa robe un peu courte… Une autre, presque grave, en revanche, avec de beaux yeux qui rêvent, un livre sur les genoux, assise devant la mer… Un souvenir de Trouville, ce portrait-là, vous rappelez-vous?… Et encore une coquette Jacqueline, en tenue de visite, qui sourit, la bouche moqueuse, enroulée dans son boa, sachant bien tout ce qu’elle fait désirer, et ne donne pas…

«Chère, quand je regarde cette Jacqueline-là—écoutez mon humble confession—je me sens devenir jaloux, atrocement jaloux, à en crier d’angoisse, de tous ces hommes qui vous voient ainsi, dans le monde, qui vivent près de vous, qui respirent votre beauté, votre grâce, votre parfum, qui vous trouvent, comme moi, l’incomparable petite fée dont tous rêvent de posséder l’amour… Ah! Jacqueline, ne soyez pas trop coquette… Je ne dis pas, «ne soyez pas coquette!…» car alors vous ne seriez plus vous… Mais j’ai votre promesse… Vous demeurerez, pendant l’absence, ma fidèle et aimante fiancée?… Ah! cette promesse, elle est mon viatique pour résister à l’exil accepté pour vous.

«Jacqueline, répétez-moi dans vos lettres que vous êtes mienne; et, je vous en supplie, faites-les très longues… Je suis tellement avide de tout ce qui vous touche; de tout ce qui me permet d’oublier un peu, un instant, l’effroyable distance qui nous sépare… Surtout, ma tant aimée,—laissez-moi vous murmurer cela, en vous enfermant dans mes bras,—je suis avide des mots de tendresse qui me disent que vous m’accordez une place,—si petite soit-elle,—dans votre vie et aussi dans votre cœur… Jacqueline, ne me trouvez ni exigeant ni déraisonnable, je vous en supplie; pensez seulement que je n’ai plus que vous en moi… C’est divin et effrayant! L’avenir nous appartient si peu…

«Je mène maintenant une étrange vie en double: une part qui vous est consacrée toute, ma reine chérie; l’autre, furieusement active, où je me montre,—j’en ai conscience,—autoritaire et rude, de volonté inflexible, un Chartrans que vous ne connaissez pas et qui, sûrement, paraît n’avoir d’autre souci que sa mission—tout ensemble une mission de diplomate et de dompteur, impassible et souple. Ah! que mes camarades, que les fonctionnaires jaunes avec lesquels je fraie seraient effarés s’ils apercevaient le pauvre être frémissant d’amour qui vit sous mon masque austère…

«Je me suis tout de suite occupé des affaires sérieuses. Le vice-roi a été très suave, comme vous diriez, ma chérie, et m’a convié à un repas dont je vous donne, à titre de curiosité, le vague menu où fraternisaient des mets tels que: cervelles de poisson frites, ailerons de requin, pattes de canard, etc. J’en passe, apercevant, ma Linette, votre petite moue dégoûtée qui me donne, une fois de plus, la soif des chères lèvres si expressives…

«Oh! Dieu, que vous êtes loin!… Je voudrais mes négociations déjà finies… Et je prévois que, au contraire, elles vont être si longues, hérissées de difficultés et de traîtrises!… Je les connais, les hommes d’Asie. Derrière leurs sourires, leurs saluts, leurs congratulations, il y a une haine sourde; et, dans le secret de leur pensée, ils maudissent les étrangers qui viennent leur apporter des inventions qu’ils jugent volontiers infernales… Enfin, nous allons bien voir…

«A bavarder avec vous, mon amour, j’ai oublié l’heure; et voici que l’on vient me réclamer pour affaires! Afin que ma lettre parte sûrement par le courrier, je la ferme. Au revoir, ma Jacqueline, je vous envoie toute mon âme pour qu’elle veille sur vous et vous empêche d’oublier l’absent qui vous adore…

«Votre CHARTRANS.»