L'absence

Henri Ardel · Chapitre 2 sur 20

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L'absence

Chapitre II

Cinq semaines avaient passé, et le soleil luisait sur un froid matin de janvier.

Frileusement blottie sous sa couverture, la tête enfouie dans le duvet de l’oreiller, Jacqueline somnolait un peu encore, ses yeux mi-clos arrêtés avec complaisance sur la soie rosée de la robe de bal portée dans la nuit même, et qui gisait abandonnée sous le frisson des dentelles.

Cette robe réveillait confusément, en sa pensée, la vision charmante de sa propre image, telle que la lui avaient montrée, toute la soirée, les glaces où son regard cherchait la confirmation d’un très vif succès de femme, qu’elle savourait, ravie des admirations masculines et des jalousies féminines.

Dans son souvenir, erraient, imprécis, des mots, des regards qui lui en avaient offert l’hommage; et, peu à peu, ils ressuscitaient, comme de caressants fantômes qui berçaient sa pensée, tandis qu’elle demeurait pelotonnée dans la chaleur du lit, les rideaux baissés prolongeant la nuit.

Mais le timbre de la pendule sonna dix coups. Elle releva un peu la tête, réveillée par le tintement clair; et, soudain désireuse du grand jour, elle sonna. Sa femme de chambre apparut, apportant le thé servi et, sur le plateau, des lettres. Elle ouvrit les rideaux. Un rayon de soleil flamba dans la pièce et tomba sur une large enveloppe que striait une écriture masculine, nettement tracée.

Et Jacqueline, dont le regard avait instinctivement suivi le jet de lumière, vit la lettre. Une exclamation lui vint:

—Ah! une lettre de Pierre!… C’est vrai, c’est le jour du courrier… Il doit être arrivé maintenant, j’imagine!…

Depuis son départ, elle avait eu de lui des dépêches, quelques lignes griffonnées dans les ports d’escale, mais pas encore une vraie lettre… Et une petite curiosité flottait en elle de savoir comment écrivait cet austère travailleur…

Pourtant, elle ne déchira pas tout de suite l’enveloppe. D’un geste machinal, ses doigts en effleuraient le papier; mais sa pensée vagabondait autour de menus objets; et, une seconde, elle fut uniquement préoccupée des mouvements de la femme de chambre qui soulevait, pour l’emporter, la robe couleur d’aurore. De nouveau, une bouffée de plaisir la fit tressaillir au souvenir de la soirée de la veille et, très sincère, elle pensa, aimablement:

—Ce pauvre Pierre! il serait enchanté s’il savait à quel point sa petite Line était réussie, hier soir!…

Et la pensée ainsi ramenée vers Chartrans, son coude enfoncé dans l’oreiller, ses doigts glissés dans l’onde soyeuse de ses cheveux, elle se mit à lire, s’interrompant pour grignoter son pain rôti, les feuilles éparpillées sur son lit, qui portaient des dates différentes:

 

A bord du Laos.

«Jacqueline, ma bien-aimée, quand cette lettre vous parviendra que de jours se seront enfuis déjà depuis que je vous ai laissée derrière moi!… Il me semble qu’il doit y avoir un siècle que je vous ai vue dans cette gare, toute svelte, même sous vos fourrures, petite silhouette chérie que j’apercevais plus lointaine dans la lumière, d’instant en instant, alors que j’étais, moi, emporté dans la nuit… Et quand je regarde les dates, je vois qu’il y a de cela quinze jours à peine… Oh! Jacqueline, comme j’ai soif de vous que ma pensée ne quitte pas!… Est-ce que vous ne la sentez pas un peu qui rôde jalousement et désespérément près de vous, qui vous appelle et vous supplie de ne pas oublier l’absent?…

«Elle est plus audacieuse que je ne l’étais, moi si inhabile à vous dire tout ce que vous êtes devenue pour moi, mon amour. C’est que, voyez-vous, j’avais peur de votre cher sourire, très vite moqueur, de votre regard distrait qui m’eût, sans pitié, averti que nos pensées se devenaient étrangères, que c’était moi qui vous donnais cet air «absent» que je vous ai vu quand vous aviez des visiteurs importuns…

«Maintenant, dans ma solitude, j’aperçois seulement tout près de moi,—et ce m’est un réconfort!…—la Jacqueline tendre, sérieuse, confiante qui apprivoise ma sauvagerie… Alors, je deviens brave; je n’ai plus peur, ma tant chérie, de vous laisser lire en moi, de vous découvrir le Chartrans nouveau que, seule, vous devez connaître… Jacqueline, vous ne me raillerez pas, n’est-ce pas, vous ne me trouverez pas ridiculement sentimental, si je vous avoue tout bas,—à vous, la première,—que, sous ma rude écorce de lutteur, bat un misérable cœur, affamé de tendresse, qui n’a jamais été rassasié,—jamais, vous entendez, ma chérie… Certains petits ont une enfance si heureuse et choyée qu’ils en ont l’âme illuminée pour toute leur vie, quelle que soit cette vie. Quand elle leur est dure et mauvaise, ils se réfugient dans leurs souvenirs comme dans un paradis où ils peuvent oublier le présent…

«Moi, je n’ai pas eu cela, mon amie. Mes parents, certes, m’aimaient, les pauvres gens!… Et ils se sont dévoués de telle sorte pour me permettre de m’instruire qu’ils ne pouvaient me donner une meilleure preuve de leur affection. Mais ils étaient absorbés par l’impitoyable labeur pour le pain quotidien. Ils peinaient sans relâche, la mère comme le père. Aussi, ils n’avaient point de loisirs pour les effusions auxquelles, instinctivement, rêvait tout bas le timide garçonnet que j’étais… Ma mère ne songeait guère, ne pouvait guère songer, accablée de multiples besognes, à faire son affection câline et berceuse, pour accueillir la jeune âme qui, tout bas, cherchait la sienne…

«Mes frères et sœurs ne paraissaient souhaiter rien de pareil, et ils se moquaient de moi quand je trahissais—malgré ma volonté—mes furieux désirs de tendresse. Du jour où il a été décidé qu’on ferait de moi un garçon «savant», j’ai été confié au curé de notre village, qui était un très brave homme, mais bien incapable, lui aussi, de satisfaire la malencontreuse avidité de mon cœur. Après, ç’a été le collège… Et puis, l’entrée dans la grande mêlée où il me fallait faire ma trouée, en ne comptant que sur moi… Vous comprenez, chérie, pourquoi j’ai si profondément enseveli en moi le Pierre rêveur et tendre, que tous l’ont ignoré. Moi-même, je le croyais mort, et je me souvenais de lui comme d’un jeune frère disparu, dont la pensée me demeurait précieuse parce que son cœur avait enfermé un merveilleux trésor d’idées, d’espoirs, de toutes les belles choses qui vivent seulement au cœur des jeunes…

«Mais vous êtes venue, ma Jacqueline, et vous l’avez ressuscité en écoutant ma prière… Et voici que je vous aime comme mon enfant, comme la plus précieuse des amies, comme ma femme, et…—vous me permettez bien de dire cela, n’est-ce pas, ma chérie…—comme la future mère des petits qui naîtront de mon amour… Ah! je vous aime tant que vous ne pourrez pas m’oublier!…

«Avec l’espoir de vous rendre jalouse, madame, puisque les gens compétents affirment que la jalousie est la gardienne de l’amour, je vous confierai que nous avons à bord de très charmantes passagères, et que l’on s’amuse fort sur notre bâtiment. La mondaine que vous êtes jusqu’au bout des ongles,—quoi que vous en disiez,—tressaillirait de plaisir devant les réjouissances de toute sorte qu’organisent ces ingénieuses personnes, à cette fin de distraire la monotonie des jours tous pareils.

«Vous connaissez trop bien le sauvage qu’est votre futur mari, pour l’imaginer jouant un personnage quelconque au milieu des petites fêtes dont il est vaguement spectateur.

«Tout juste, il cause avec certains de ses compagnons de route, Français ou Anglais, parce que les circonstances l’ont mis en rapports avec eux; il salue, correctement, les passagères dont les hasards de la vie de bord l’ont rapproché, et il trouve qu’aucune n’est comparable à la chère aimée qui, là-bas, à Paris, songe peut-être un brin à son ami. Je suis sûr, petite Line, que vous apercevez votre fiancé, dans quelque coin solitaire d’où son âme lui échappe, pour s’enfuir dans le cher salon rose où il vous trouve pelotonnée frileusement, au fond de votre bergère, parmi les coussins que vous affectionnez, les pieds sur les chenets, si près du feu que la flamme fait luire des éclairs sur le vernis de vos souliers, vos souliers de Cendrillon, tout menus…

«Jacqueline, comme nous sommes loin! Vous avez l’hiver, et le soleil nous brûle sous un ciel immuablement bleu, dans une atmosphère d’intense clarté qui affole nos regards d’Européens… Vous croirez, sans peine, que cette température de feu nous fait fort apprécier les pankas;—imaginez des panneaux rectangulaires recouverts d’une toile, qui fonctionnent dans les salons à la manière de gigantesques éventails.

«Après ces jours de lumière et de flamme, nous avons heureusement des nuits apaisantes, par un semblant de fraîcheur, par l’ombre qu’elles nous apportent… Mais quelle ombre, scintillante d’un monde prodigieux d’étoiles dont le reflet erre sur les eaux, devenues couleur d’ébène, que notre paquebot creuse de lourds sillons, dans un silence écrasant…

«Ah! Jacqueline, si vous étiez près de moi à contempler ces nuits!

«Comme je sais que vous ne prisez pas la géographie, je ne m’aventurerai pas en descriptions sur les stations exotiques où les curieux, dont je suis, s’empressent de descendre dès que le bateau fait arrêt… Je ne vous infligerai pas la vision des côtes arabiques, ni même du massif du Sinaï, amas de sable et de roches sans verdure, mais que le soleil levant nuance, en grand artiste, de mauve et de rose devant les eaux cristallines de la mer Rouge. Quelle palette que cette phrase! Riez-en, ma chérie. Mais, vous savez, je suis un homme d’action, pas du tout un styliste!

 

Mardi, 6 décembre.

«Nous venons de laisser derrière nous l’enchanteresse Ceylan. Volontiers, j’imagine que l’Éden biblique devait être comme cette île qui, au sortir de notre grise Europe, m’est apparue une terre de rêve, avec sa végétation d’une splendeur fantastique, ses étranges fleurs, sa verdure intense, ses senteurs violentes à faire défaillir nos organismes d’hommes du Nord. Pour un Breton tel que moi, qui ai vagabondé tout enfant parmi les pauvres landes d’ajoncs et de bruyères, cette flore paradisiaque était un éblouissement dont j’aurais joui jusqu’à l’ivresse si je vous avais eue à mes côtés, mon cher amour…

«En mon cœur, je vous y ai promenée; et je crois que vous auriez goûté l’excursion que je vous y ai fait faire ainsi, jusqu’au Trouville de l’endroit, à Mount-Lavinia, par une route de féerie, sous les palmes hautes d’arbres merveilleux. Aux abords de Colombo, c’était un mouvement d’équipages de toute sorte qui vous aurait amusée, voitures attelées, pousse-pousse, bicyclettes qui défilaient, pêle-mêle avec les cavaliers… Une «avenue du Bois», d’un exotisme pittoresque! Puis la foule des promeneurs est, peu à peu, devenue moins dense, à mesure que j’avançais dans cette avenue de songe, où les palmes s’irradiaient si proches qu’elles y créaient une obscurité verte, distillant des senteurs de serre, dans une atmosphère molle et brûlante, humide, énervante, chargée de l’arome de cette terre des épices. Le sol était vermillon. De larges orchidées ruisselaient en grappes. Notre Europe, une fois de plus, me semblait bien lointaine. Et cependant… cependant, tout à coup, devant une humble case de palmes tressées, j’ai aperçu une fillette qui travaillait… avec une machine à coudre! Vous ne vous attendiez pas à cela, dites, madame, dans un pays où les femmes sont des bronzes vivants, aux traits délicats, aux yeux veloutés et longs; où les hommes vont nus jusqu’à la ceinture, les cheveux tombant sur le dos ou relevés en chignon. Ainsi les voyiez-vous coiffés, à ce fameux Thé de Ceylan où vous alliez si volontiers luncher, lors de la grande foire du Centenaire. Vous rappelez-vous, Linette chérie?

«A Mount-Lavinia, j’ai trouvé, sur la hauteur, le classique et splendide hôtel, digne de nos plages les plus chics, pour parler votre langage. Sur les terrasses, il y avait de corrects messieurs en smoking et de belles dames habillées à la mode de Paris—je crois!—d’étoffes pâles, qui dégustaient des boissons glacées en flirtant, en regardant, par delà d’admirables massifs de cocotiers, les ondulations lourdes et lentes du flot… Des marchands indigènes circulaient pour offrir leurs richesses. J’y ai trouvé pour vous, mon aimée, quelques babioles qui m’ont semblé originales et que je vous prie de vouloir bien accepter avec d’autres menus bibelots, glanés déjà à votre intention, sur ma route; ce sera mon petit cadeau de Noël, qui vous arrivera malheureusement un peu en retard, ce dont je vous prie d’excuser un voyageur qui doit compter avec la distance.

«Ah! cette fête de Noël, qu’elle eût été douce à célébrer avec vous!… Quel joli réveillon nous aurions fait!… Et qu’elle me semblera lugubre à passer solitairement, perdu dans le monde hostile de ces Jaunes parmi lesquels me voici appelé à vivre de longs mois… Oui, j’ai pour la fête de Noël, en dehors de toute idée religieuse, une prédilection, tant elle est liée à mes plus beaux souvenirs d’enfant. Comme vous n’êtes pas très dévote, ce me semble, Linette, vous ne serez pas scandalisée si je vous avoue que la vie a balayé—et je le regrette fort—mes croyances juvéniles. Mais si mécréant que m’ait fait ma pensée d’homme, il me reste un souvenir attendri de mes ferveurs d’antan.

«J’ai été élevé dans la catholique Bretagne. Ma mère était une ardente chrétienne, pratiquant rigoureusement sa religion et s’appliquant à nous faire ce qu’elle était elle-même, la chère femme, qui nous jugeait à son image. Alors elle avait bien façonné ma petite âme, ainsi qu’elle le souhaitait! Durant la messe de minuit, comme je contemplais l’autel avec mes yeux naïfs, attentif au mystère qui s’y accomplissait, l’oreille caressée par les chants, le cœur bouleversé de tendresse pour ce Dieu qu’on m’enseignait être rempli d’une infinie bonté à l’égard des enfants!… Et ensuite, le retour dans la nuit glacée avec une pensée pleine de rêve… Et le réveillon, combien modeste! qui pour nous était une magnifique fête attendue depuis des semaines, où s’éclairaient tous les visages, même les chères figures, un peu rudes, qui aujourd’hui ne sont plus que poussière…

«O Jacqueline, mon aimée, puissiez-vous ne sentir jamais ce que c’est de songer à toutes ces choses mortes, quand on est seul, emporté au loin par la force des choses, humble épave humaine… Que nous sommes faibles, si énergique que soit notre vouloir! Les circonstances, œuvre de l’incompréhensible puissance contre laquelle nous nous rebellons en vain, font de nous de misérables jouets, ironiquement ballottés…

«Jacqueline chérie, il faut que je vous dise au revoir, parce que je sens venir une de ces heures mauvaises où, dans le secret de l’âme, le courage défaille… Avant de vous connaître, il n’est personne au monde à qui j’aurais fait un pareil aveu… Line, c’est le regret de vous qui m’abat ce soir, tandis que je griffonne, devant le petit coin de ciel étoilé qui se découpe dans mon sabord, pour essayer de me rapprocher un peu de vous, en vous ouvrant ma pensée et mon cœur, tout pleins de votre chère image… Et voici qu’en regardant le grand nombre de feuillets que mon bavardage a noircis, je demeure confus, et j’hésite à vous envoyer ce copieux journal…

«Jamais une petite femme occupée comme vous l’êtes n’aura le temps de lire tant de pages! Il me semble que je vous vois dans votre salon—si j’osais, je dirais… notre salon—éparpillant sur vos genoux toutes ces feuilles, avec une jolie moue d’effroi que je voudrais effacer sous mes baisers, et murmurant: «Que ce silencieux est donc bavard quand il écrit!…»

«Jacqueline, si j’ai été indiscret, pardonnez-moi! Lisez, quand vous n’aurez rien de mieux à faire, mon griffonnage de solitaire.

«Soyez-moi très bonne et très indulgente, en songeant que je vous adore, que mon seul avenir, mon seul bonheur, c’est vous! Écrivez-moi très souvent, très longuement. Dites-moi ce que vous aimez, vous pensez, vous souhaitez ou regrettez, afin que nos vies morales se mêlent jusqu’à devenir une… Ah! comme j’ai, de votre âme, des curiosités folles! Comme j’en voudrais connaître même les nuances, les reflets…

«Adieu, Line. Je baise vos mains ainsi qu’un visiteur respectueux et correct. Je baise vos lèvres, pas respectueusement du tout, mais avec mon fervent amour, et vous supplie de ne pas m’oublier…

«A vous, tout entier,

votre PIERRE.»

 

Jacqueline laissa retomber la dernière feuille et ferma les yeux, satisfaite. Vraiment, il était bien agréable d’être aimée ainsi! Et elle eut un élan de gratitude vers celui qui lui donnait la charmante sensation d’être la divinité précieuse d’un véritable culte.

C’était, en somme, beaucoup de cette impression-là qui l’avait amenée à accepter un mariage—futur!—avec Pierre Chartrans. Car elle ne s’illusionnait pas à son sujet. Il ne réalisait en rien le type masculin qui lui plaisait: un beau garçon très chic. Elle lui trouvait bien juste l’aspect d’un homme du monde, l’air rude et un peu fruste, le front barré d’un pli impérieux, de grands traits sévères, mais des yeux charmants de rêveur tendre et passionné, inattendus dans ce visage de lutteur… Peu causant… Facilement gauche dans un salon dès qu’il lui fallait opérer quelque évolution sous les regards…

Non, il ne lui avait pas plu du tout la première fois qu’elle l’avait vu; et si elle avait accepté qu’il se présentât chez elle, c’est qu’elle avait tout de suite remarqué quelle triomphante impression elle avait faite sur lui, impression douce à son insatiable vanité.

Puis, elle avait entendu des gens qui s’y connaissaient le déclarer un «homme de haute valeur». On lui avait raconté certains actes d’un courage presque téméraire, accomplis par ce sauvage garçon, en des circonstances périlleuses de sa vie au loin… Et alors, elle avait été très flattée de se sentir devenue toute-puissante sur un tel homme. Elle lui avait pardonné sa modeste origine, son inélégance, son humeur trop sérieuse; et, de bonne grâce, elle s’était laissé aimer, sans penser qu’elle pût ainsi être conduite vers le mariage. Car Pierre Chartrans, destiné à repartir en de lointaines missions, ne lui semblait devoir être qu’un passant dans sa vie.

Aussi, elle avait été stupéfaite quand, tout à coup, à Trouville, il lui avait demandé de devenir sa femme; stupéfaite et effarée, nullement séduite au premier abord. Puis, elle avait réfléchi; et comme, en fin de compte, il ne s’agissait ni de mariage ni de départ immédiats, elle s’était décidée à consentir, certaine d’être infiniment gâtée par Chartrans, jouissant de penser que, grâce à sa protection, elle serait désormais délivrée des soucis matériels qui lui paraissaient odieux; contente aussi de lui faire plaisir, car elle aimait à donner.

Et, peu à peu, elle avait été gagnée, dans la mesure où elle pouvait l’être, par la flamme qui brûlait splendidement, allumée pour elle seule. Jamais les brillants clubmen qui gravitaient, si nombreux, autour d’elle ne lui avaient offert un semblable culte. Combien, d’ailleurs, parmi eux, eussent pensé à un mariage avec une petite veuve sans fortune, toute séduisante leur parût-elle? Ils la désiraient comme maîtresse, non comme épouse, elle le savait à merveille. Donc, les aventures ultra-conjugales ne la tentant pas—trop fertiles en mécomptes de toute sorte,—la sagesse commandait d’accepter les fiançailles offertes et d’attendre qu’un poste très avantageux, accordé à Pierre Chartrans, rendît leur mariage possible. Mais cela, c’était l’avenir… Et Jacqueline ne savait vivre que dans le présent.

Toujours allongée confortablement sous sa couverture, elle rêvassait à ce fiancé qui lui écrivait des lettres si différentes de celles qu’elle avait coutume de recevoir. Elle le cherchait en ces pays exotiques qui tentaient son humeur aventureuse et lui apparaissaient comme ces décors d’opéra où figurent des personnages habillés de pittoresques costumes, amusants pour l’œil. Et elle se voyait déjà dans cette foule bariolée, créée par son imagination, sur le modèle des foules de théâtre dans quelque pièce orientale… Elle pensait que ce serait très drôle de se promener ainsi, en curieuse, sous la robuste protection d’un important personnage qui l’adorerait et qu’elle aimerait… bien…

Elle pensa:

—Il va falloir que je lui réponde à ce cher garçon!

Dans son ardent désir d’une prompte réponse, il lui avait envoyé les jours de courrier. Elle constata que la première date marquée était si proche, qu’elle devait écrire le jour même pour voir partir sa lettre; et elle eut une moue de perplexité.

—Aujourd’hui… c’est bien court! J’ai des tas de courses et de visites… Sans compter, chez Adams, l’essayage de mon costume qui sera long… Je vais tout juste griffonner un mot à Pierre pour qu’il ne soit pas sans nouvelles… Par le prochain courrier, je lui enverrai le volume demandé. Maintenant, il ne me reste plus qu’à me lever bien vite.

Elle sonna de nouveau sa femme de chambre et attendit, sans impatience, sa lettre à demi glissée sous l’oreiller. Ses doigts erraient sur les feuilles où palpitait l’amour de son fiancé… Et son esprit était tout au costume de drap qu’elle allait essayer à trois heures, et dont la garniture n’était pas décidée.