L'absence

Henri Ardel · Chapitre 14 sur 20

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L'absence

Chapitre XIV

Elle ne voulait pas renoncer au fiancé qui incarnait pour elle la sécurité de l’avenir… Mais, pas davantage, elle ne prétendait se priver du fervent adorateur qu’elle trouvait en Gérard de Brye.

Respectueux de sa promesse, il s’appliquait à ne pas la compromettre par d’évidentes assiduités. Mais, sans cesse, elle le retrouvait sur sa route, la frôlant de son désir qui, à toute heure, criait vers elle. Et cet effleurement lui était un délice. Dans tout son être de coquette et de femme, elle jouissait de sa prière inexprimée, du parfum d’amour qu’il lui offrait et dont elle s’enivrait subtilement.

L’attirance qu’il avait exercée sur elle à Venise renaissait et la conquérait peu à peu, en dépit des mille distractions que lui apportait sa vie mondaine. Partout, maintenant, où elle allait, il lui fallait la présence de Gérard, l’appel obstiné de son regard, la fièvre dont elle le sentait possédé quand il était près d’elle. Et sa vanité de femme était charmée qu’il fût, à ce point, occupé d’elle, lui, un garçon très chic, à qui les bonnes fortunes ne manquaient point, et pour qui elle était devenue la déité qui dispense des joies sans prix.

Elle se montrait avec lui coquette supérieurement et si séduisante! malgré ses sautes d’humeur, destinées à le tenir en haleine. A certains jours, elle paraissait tout à fait désintéressée de sa présence, occupée de tous, sauf de lui à qui elle parlait, railleuse et insouciante, alors qu’il la voyait dépenser des trésors de grâce pour d’autres qui paraissaient lui plaire infiniment. Puis, quand elle le devinait exaspéré, prêt à la fuir pour échapper au supplice qu’elle lui infligeait, elle le retenait par des câlineries, des abandons de regard et de parole qui réveillaient chez lui l’espoir du triomphe. Elle savait, avec une adresse parfaite, s’isoler avec lui, sous un prétexte vraisemblable, se faire accompagner par lui partout où les convenances mondaines le permettaient, au gré de son caprice; elle jouait avec la passion qu’elle lui inspirait, lui laissant toujours espérer ce que sa volonté refusait. Et pas une seconde, elle ne songeait à se demander quelle serait la conclusion de cette cour audacieuse.

Le souvenir du vague fiancé qu’elle avait un jour accepté par raison, et pour lui faire plaisir, semblait relégué, pour elle, dans le domaine des vieilles lunes. Il était par là-bas, quelque part, en Chine, fidèle et amoureux. Il ne reviendrait pas avant des mois, c’était parfait!… Quand il reparaîtrait, Gérard, lui, serait reparti et alors… alors elle verrait ce qu’elle aurait à faire. Chartrans, c’était l’avenir, et Gérard, le présent… Un présent tentateur… Et Jacqueline vivait toujours pour le présent.

L’idée ne l’effleurait même pas qu’on pût l’accuser d’être infidèle à Pierre Chartrans, en se laissant rechercher si jalousement par Gérard de Brye.

D’ailleurs, elle eût répondu que, sans nul doute, Chartrans avait, quoi qu’il en dît, de plus tangibles méfaits sur la conscience, commis en la société des petites femmes jaunes près desquelles il vivait. Elle n’en avait cure. Donc il ne pouvait être plus ombrageux qu’elle-même qui s’amusait sans malice ni intention méchante.

Mais personne ne lui faisait de semblables réflexions; soit qu’elle eût réussi à se montrer assez prudente pour dépister les observateurs; soit que ceux-ci eussent le bon goût de se montrer discrets. Son père, habitué à lui voir une légion d’adorateurs, la taquinait sur le nouveau venu enrégimenté dans la phalange; mais il ne le tenait pas pour plus redoutable que bien d’autres qui avaient, en vain, espéré autour d’elle. Anne de Croissy était plus gênante. Elle avait l’esprit si clairvoyant!… Jacqueline ne l’ignorait pas, et elle se tenait sur ses gardes quoiqu’elle sût Mme de Croissy trop jalouse de sa propre liberté pour ne pas respecter celle d’autrui. Jamais la jeune femme ne lui avait fait allusion à la petite scène qui avait marqué leur dernier jour à Venise… Jamais, non plus, elle n’amenait le nom de Gérard dans leurs causeries… Mais, en revanche, il lui arrivait souvent de parler de Chartrans, de ses projets d’avenir auxquels Jacqueline était forcément mêlée; et cela, d’un ton d’intérêt si vrai que Mme Nozales n’avait nul prétexte pour prendre en mauvaise part ses paroles.

De même, il lui avait bien fallu entendre, sans broncher, cette réflexion de Mme de Croissy, faite devant elle à une tierce personne:

—La famille de Gérard de Brye désire beaucoup le voir marié… Mais il est si difficile!… Il lui faut une vraie jeune fille…—et l’espèce s’en perd!—qui soit aussi une héritière de bonne noblesse…

Jacqueline, bien qu’elle n’eût aucune visée matrimoniale sur Gérard de Brye,—elle était incapable des calculs nécessaires pour atteindre un tel but,—Jacqueline eût, volontiers, pilé Mme de Croissy pour lui apprendre à tenir de tels propos devant elle. Mais Anne disait ces choses d’une manière si détachée, comme un indifférent propos de salon, qu’il était impossible de ne pas l’écouter de même, du moins en apparence. Et Jacqueline, très maîtresse d’elle-même, mais les nerfs frémissants, avait remarqué avec aisance que «M. de Brye serait, sans doute, un très charmant mari…» Puis, elle s’était prise à parler des nouvelles modes de printemps.

—Sûrement, ce n’est pas ce soir encore qu’il songera à se mettre en quête de son héritière! pensa-t-elle avec une lueur d’orgueil dans les yeux, tandis qu’elle rejetait le grand manteau de soirée que son père lui enlevait des épaules, dans le majestueux vestibule de l’hôtel de Croissy.

Il y avait brillante réception, demi-intime, chez Mme de Croissy; et, si courroucée qu’elle eût été des réflexions intempestives de son amie, elle n’avait pas, une seconde, entrevu la possibilité de renoncer à une soirée où elle retrouverait Gérard… D’autant que c’était bien en son honneur qu’elle s’était fait faire la robe dont, tout de suite, les femmes détaillaient l’art exquis, le coloris rare, un ton très doux d’abricot, harmonisé avec le reflet roux des dentelles précieuses,—elle en était riche,—qui ourlaient la gaine de souple satin moulée sur elle, et sertissaient le corsage, généreusement décolleté sur la gorge rosée.

Arrivant fort tard, à son ordinaire, elle s’était dit que les salons seraient encombrés et qu’elle pourrait ainsi, tout naturellement, rester dans une embrasure de porte, ce qui serait parfait pour l’agrément de son flirt. De la sorte, Gérard la joindrait bien mieux, sans mettre en branle le carillon des potinages…

Mais ce soir-là, la destinée était contre elle, culbutant tous ses petits calculs. Dès qu’elle eut serré la main de Mme de Croissy, celle-ci lui découvrit une excellente place dans un groupe ami, au milieu duquel, bon gré, mal gré, elle se trouva prisonnière, pour écouter la saynète qui allait commencer. De loin, seulement, elle put apercevoir Gérard et répondre à son salut par un mouvement de son éventail. Mais elle remarqua qu’il trouvait moyen de s’adosser au mur de façon à ne pas la perdre de vue; et comme elle se savait, ce soir-là, digne de toutes les contemplations, elle se résigna sans trop de peine à lui offrir seulement, pour l’heure, le plaisir des yeux, ravie d’avoir surpris dans son regard cette expression qui dit aux femmes qu’elles sont mieux que belles… Même, dans la satisfaction de sa vanité féminine, elle finit par s’amuser beaucoup de la petite scène que jouaient très spirituellement des artistes-amateurs; et, un instant, elle oublia et la présence de Gérard et l’attention flatteuse qu’elle éveillait, de façon très évidente, chez les spectateurs masculins qui l’entouraient.

Mais ce ne fut, d’ailleurs, qu’une distraction passagère, et, d’un bond joyeux, sa pensée revint vers Gérard dès qu’un violoniste célèbre commença à jouer. Alors, les minutes lui devinrent interminables. Sous les plis soyeux de sa robe, son pied battait le sol furieusement et ses doigts frémissaient sur l’écaille de son éventail…

Après le violoncelliste, ce fut une chanteuse; et Jacqueline eut la tentation folle de se déclarer soudainement souffrante pour avoir le droit de quitter sa place, et d’aller enfin s’amuser à sa guise.

Par bonheur, pour sa sagesse, la chanteuse ne dit que deux mélodies très courtes qu’elle écouta, bercée par la voix chaude de l’artiste, pensant qu’elle eût trouvé exquis d’entendre une telle musique dans la serre, Gérard près d’elle, lui disant qu’elle était l’idole dont il rêvait, et tout prêt à le lui prouver…

Puis, au bruit des applaudissements qui remerciaient l’artiste, elle se vit enfin rendue à la liberté… A une liberté relative, car M. de Croissy s’inclinait devant elle pour la conduire au buffet. Ce soir-là, elle lui semblait particulièrement exquise dans sa robe couleur de fruit, et il était fort désireux de l’accaparer un moment.

Elle, sûre que Gérard allait venir, se laissait faire avec une indifférence provocante, debout, toute svelte devant les ramures d’une lourde portière, sa jolie tête rieuse et sensuelle levée vers M. de Croissy, qui était de haute taille, la lumière ruisselant sur la gorge pâle qu’un petit souffle soulevait… Et, tout en dégustant une glace, elle fut coquette à souhait, très savamment, sans rien perdre de la correction de tenue dont elle était soucieuse dans le milieu d’Anne de Croissy.

—Me sera-t-il enfin permis, madame, d’arriver jusqu’à vous? fit, près d’elle, la voix de Gérard.

Elle tourna un peu la tête vers lui et devina, à la contraction de ses traits, qu’il était énervé, jusqu’à la souffrance, de n’avoir pu l’approcher encore de toute la soirée. Elle en tressaillit de joie et il lui fut très cher. Mais, sans se trahir, elle lui jeta, d’un ton léger:

—Voyez, la persévérance conduit à tout puisque, enfin, vous m’avez rejointe!

Il lui murmura, penché vers elle, qui s’était reprise à mordiller sa glace:

—Soyez généreuse… Songez que depuis l’instant où je vous ai aperçue, j’attends cette minute… Pourquoi êtes-vous adorable ainsi ce soir?… Pour achever de me faire perdre la raison?…

Contente, elle eut aux lèvres un sourire caressant et lui abandonna, une seconde, son regard qui était lourd de volupté, sous les paupières abaissées un peu… Mais elle ne dit rien, sentant autour d’elle trop de curiosités dans les yeux, trop d’oreilles attentives. Roger de Croissy avait dû la quitter, rappelé par ses devoirs de maître de maison. Mais d’autres, tout prêts à prendre sa place, rôdaient autour d’elle, arrêtés par la présence de Gérard. Des amies lui parlaient, debout comme elle devant la table fleurie où tremblait la flamme des candélabres d’argent, sous la clarté des lampes électriques cachées dans les roses. Des groupes l’entouraient qui causaient, se cherchaient, même s’isolaient dans le cadre des fenêtres ouvertes sur la nuit d’été… Et ces derniers étaient certes, pour elle, les moins à craindre.

Alors de sa voix fraîche de petite fille, elle reprit, brisant un morceau de glace dont elle mouilla ses lèvres:

—Donnez-moi une idée de costume pour le bal des de Susienne… Je ne sais que choisir… Je voudrais quelque chose de vraiment original et aussi de très exact…

Un éclair flamba dans les prunelles de Gérard qui ne se détachaient point du visage charmant, de la gorge ennuagée de dentelles.

—Mais il me semble, madame, que vous ne demandez pas l’impossible… Si je ne craignais d’être indiscret, je mettrais à votre disposition plusieurs costumes féminins rapportés de mes pérégrinations lointaines qui, peut-être, pourraient vous satisfaire… Il vous serait tout au moins facile de les voir… Faites-moi, madame, l’honneur d’une visite, et je vous les montrerai avec les bouquins illustrés qui indiquent la manière de les porter.

Clairement, elle sentit si intense, son désir de la voir chez lui qu’elle tressaillit, attirée, tentée, mais consciente qu’elle ferait une folie en allant chez ce Gérard de Brye qui avait pris en sa vie une place dont elle s’effrayait un peu, quand elle y pensait, par hasard.

Elle se raidit contre l’obscure envie qu’elle avait d’accepter et dit, taquine, effleurant ses épaules du vol de son éventail:

—Oh! merci!… Vous êtes bien gentil… Mais, après tout, je crois que j’ai une bonne idée… Ce n’est pas la peine que je vous dérange…

Sans se troubler, fort de sa volonté qui prétendait soumettre celle de Jacqueline, il riposta, l’enveloppant toute de son regard:

—Pourquoi dites-vous des choses que vous ne pensez pas?

—Que je ne pense pas?… Je mens, alors?… Vous doutez-vous que vous êtes très malhonnête?

—Je ne suis pas malhonnête… Je suis très flatté de vous faire peur…

Elle le considéra une seconde, étonnée et rieuse. Ses prunelles veloutées luisaient très larges.

—Vous me faites peur?… Vous?…

—Je le suppose, puisque vous ne voulez pas venir voir mes costumes. J’en ai un, de «princesse byzantine», qui est une merveille digne de vous.

Intéressée, elle cessa de s’éventer.

—Vraiment?… Comment est-il?… Expliquez-moi…

Il se prit à le lui décrire, de manière à exciter sa curiosité de femme et sa coquetterie. Et elle, qui n’avait rien d’une candide ingénue, l’écoutait sans deviner le piège, absorbée par la vision d’elle-même, vêtue comme une idole superbe, ne songeant plus du tout qu’il serait peut-être imprudent de sa part de s’en aller ainsi chez Gérard de Brye.

Tentée bien au delà de sa courte sagesse, elle dit, soudain résolue, avec une jolie mine affairée:

—Vous avez raison, il vaut mieux que je voie chez vous ce costume… Car, s’il ne me va pas, je regarderai les autres… Voulez-vous me le montrer… Voyons… quand?… Ces jours-ci, j’ai une masse de choses à faire… Samedi, par exemple, vous conviendrait-il?

Il s’inclina, son sourire de triomphe voilé par sa barbe blonde.

—J’aurai donc, madame, l’honneur de vous attendre samedi…

—A samedi, c’est cela… Vers quatre heures… Pour être honnête, je vous préviens que je suis très inexacte…

Elle s’arrêta un peu… Puis, drôlement, elle lança, et une indéfinissable expression retroussait sa lèvre:

—N’est-ce pas, je puis, sans péril, m’aventurer chez vous?… C’est juré?…

—Juré, fit-il, portant à ses lèvres la main qu’elle lui tendait, prête à partir.