L'absence
Chapitre IX
Il y avait près d’une semaine que Jacqueline menait à Venise une existence qui était pour elle un enchantement.
Ravie de l’heure présente, elle ne regardait ni en arrière ni en avant, et n’avait d’autre souci que celui de bien exercer sa puissance de séduction. Or, comme elle y réussissait en perfection, le séjour à Venise avait pour elle un charme incomparable. Tout l’élément masculin figurant chez les d’Entraigues gravitait autour d’elle. Mais la vraie partie, la seule partie intéressante à gagner, se jouait entre elle et Gérard.
Ils s’étaient vus quotidiennement pendant ces six jours. Ensemble, ils avaient visité d’innombrables églises, où l’un et l’autre apportaient une pensée distraite des chefs-d’œuvre qu’ils venaient regarder vaguement… pour suivre Anne et Mme d’Entraigues. Ils avaient pénétré dans de vieilles demeures princières qui abritaient des collections sans prix, qui eussent ravi d’enthousiasme des amateurs.
Jacqueline, elle, leur accordait, selon son humeur, des admirations et des antipathies qu’elle ne se mettait guère en peine de justifier, mais exprimait avec une vivacité prime-sautière et originale, très séduisante. Gérard qui, en d’autres temps, avait joui profondément de tous ces trésors, les contemplait d’un œil indifférent, grisé littéralement par elle. Il en avait conscience et, furieux contre lui-même, il se disait bien,—quand il était loin d’elle:
—En quelle folie vais-je là me lancer? Elle n’est qu’une coquette!… Je ferais mieux de partir…
Mais, tout de suite alors, une obscure volonté se cabrait en lui:
—Pourquoi partir?… Elle n’est certes pas une enfant… Elle saura bien se dérober à moi, s’il lui convient… Je la veux… Elle se plaît à m’affoler, soit… Mais, quoiqu’elle se prétende mauvaise joueuse, il faudra bien qu’elle paye!
Il ne cherchait plus à comprendre comment elle était si vite arrivée à lui faire perdre toute sagesse. Chose certaine, pour qu’il jouît de Venise, il lui fallait sa présence. Le bercement de la gondole ne lui semblait charmeur que quand il y était assis devant elle, quand il pouvait suivre, sur la peau transparente, tous les reflets de la merveilleuse lumière. Les musées ne l’intéressaient plus que s’il y marchait près d’elle ou s’il la voyait avancer devant lui, de son allure glissante, son profil charmant levé vers les toiles célèbres qu’elle s’interrompait tout à coup de regarder, pour lui abandonner, une seconde, des prunelles câlines.
Par exemple, il n’eût pas deux fois supporté une promenade comme celle qu’il avait faite à l’Académie, un matin où il était venu la retrouver, alors qu’elle visitait les salles, conduite par M. de Balme. Sincèrement ou non, elle ne paraissait s’intéresser à rien d’autre qu’à la peinture, aux tableaux que son guide lui détaillait complaisamment.
Il avait reçu d’elle un rapide:
—Bonjour… Vous allez bien, ce matin?…
Puis, elle avait paru résolue à vivre un moment dans la seule société des Titien, Véronèse, Bellini, de Carpaccio, dont la naïve sainte Ursule l’enthousiasmait.
Et lui, que brûlait une soif d’elle grandissante, s’était senti envahi par une haine contre ces artistes qui la lui enlevaient.
Une seconde, pourtant, elle était revenue à lui, et alors, elle lui avait glissé, une lueur malicieuse dans ses yeux, mais une expression candide sur ses lèvres tentatrices:
—Comme vous paraissez détaché de ce que vous voyez!… Je croyais que vous aimiez la peinture?
Et, incapable de se maîtriser davantage, il avait laissé échapper:
—Je ne peux rien regarder quand vous êtes là!…
Elle avait eu un sourire qui le remerciait; puis, avec une ironie caressante, elle avait riposté:
—Alors, il faudra revenir à l’Académie tantôt, sans nous… sans moi…
Il n’avait pas répondu… En lui criait le besoin de meurtrir, sous des baisers de maître, la bouche qui prononçait si aisément les paroles moqueuses…
Elle l’avait deviné dans les yeux qu’il attachait sur elle. Et, contente du désir violent qu’elle éveillait, elle était demeurée près de lui, un instant encore… Un instant seulement, car M. de Balme l’avait rappelée.
Dans l’après-midi, tandis que la promenade les rapprochait de nouveau, elle avait mis toute sa grâce à le dédommager de son indifférence du matin.
C’était pendant une excursion à Murano. Sur l’eau azurée, veinée d’orange, d’émeraude et de pourpre sombre, de violet aussi, les gondoles les avaient amenés vers la petite île, royaume du feu, où un maître verrier avait ciselé pour Jacqueline, dans la pâte incandescente, une amphore dont une chimère enlaçait le col.
Conduite par Gérard qui l’avait adroitement séparée des autres promeneurs, elle avait erré curieuse, dans le dédale des ruelles pittoresques, le long des quais étroits au pied desquels l’eau calme fuyait vers la grande lagune radieuse. Ensuite, ç’avait été l’inoubliable retour; d’abord, sur les menus canaux de Murano que poudrait la poussière d’or du couchant; après, sur l’étincelante lagune qui, sous le ciel en feu, semblait une immense nappe de métal en fusion, où des flammes errantes jaillissaient du frémissement des vagues… Puis l’apparition fantastique de Venise, découpée, en silhouettes aiguës et noires, sur un fond d’apothéose… Enfin l’entrée dans les canaux assombris par le crépuscule, entre les hautes demeures que baignait obscurément l’eau verdâtre, dont le faîte restait embrasé des lueurs qui flambaient en éclairs aux vitres des fenêtres fleuronnées.
Oh! ce retour!… Jacqueline en avait joui avec une intensité violente; surtout, peut-être, parce que le regard de Gérard, obstinément arrêté sur elle, lui révélait à quel point elle devenait toute-puissante sur lui!…
A ses côtés, elle avait Anne de Croissy, qui contemplait silencieusement la fête splendide du couchant.
Mais cette présence-là n’existait pas pour elle; car elle était bien seule avec l’homme dont le désir flottait autour d’elle, l’enveloppant comme une caresse subtile qu’elle goûtait enchantée.
Impérieusement, il la souhaitait. Elle le devinait fort bien et en était très satisfaite, toute résolue à ne se point donner; ravie de ce duel sentimental qui avivait son plaisir d’être à Venise.
Les propos qu’ils échangeaient, n’importe quelle oreille eût pu les recueillir; mais une autre conversation se poursuivait obscurément entre leurs deux êtres qui se cherchaient; et, de bien claire façon, Jacqueline entendait la pensée secrète de Gérard, alors qu’à haute voix, il causait, très correct, avec elle.
En vérité, jamais elle n’eût espéré réussir aussi vite la conquête d’un homme qui, de toute évidence, devait être habitué au succès. Et avec la même ardeur qu’elle apportait parfois à faire luire les braises de son foyer, l’hiver, elle s’employait de son mieux pour activer la flamme allumée en son honneur… Car elle adorait jouer avec le feu.
La veille, après la soirée passée avec les d’Entraigues, à écouter sur la terrasse les chanteurs des gondoles, Gérard lui avait dit, de ce ton qui exerçait sur elle une singulière attraction:
—Demain matin, vous me permettrez bien de vous promener seule, à mon tour, dans Venise?
Par pure coquetterie, sans rien promettre, elle avait répondu:
—Peut-être, si je ne suis pas trop paresseuse et me trouve prête de bonne heure…
Bien aisément, elle n’avait pas été paresseuse, car elle ne l’était jamais quand il s’agissait de faire quelque chose qui lui plaisait. Et cela la tentait, de s’en aller errer à Venise sous l’escorte d’un homme qui avait pour elle un goût très fort.
Habillée de laine blanche, elle arrangeait devant la glace une ondulation de ses cheveux quand, à travers la porte, la voix d’une femme de chambre annonça:
—Le courrier de madame.
—Entrez. Donnez-le-moi.
Elle prit le paquet d’enveloppes et, du doigt, éparpilla les lettres pour reconnaître les écritures… Et, soudain, une ondée rose lui monta aux joues… Ces caractères rudes et tourmentés, ils avaient été tracés par Pierre Chartrans…
Presque saisie, elle regardait la lettre. Elle avait si complètement oublié, depuis son arrivée à Venise, celui qui, là-bas, en Chine, se considérait comme son fiancé!… C’était vrai, pourtant, qu’elle lui avait, un jour, promis de devenir sa femme, de s’en aller avec lui dans ces pays exotiques où il était appelé à vivre…
Et, en cette minute, elle avait l’impression bizarre, mais si nette, d’avoir fait ce jour-là une promesse illusoire qui, jamais, ne pourrait se réaliser. Le souvenir de Chartrans semblait lui être devenu étranger comme celui d’un passant aimable, avec qui elle n’avait plus rien de commun. Et l’impression fut si forte qu’elle en tressaillit toute. Elle se vit dans la glace, un peu pâle, maintenant, avec de larges prunelles qui regardaient dans l’invisible. Alors, d’instinct, elle secoua la tête comme pour se ressaisir et, tenant les lettres, elle alla s’asseoir sur le balcon que le store de toile protégeait contre l’intense clarté qui piquait d’aigrettes de flamme le cristal irisé des eaux.
Le ciel était couleur de turquoise. Le soleil mordait la coupole de la Salute et faisait étinceler l’audacieuse silhouette de la Fortune, devant le palais des Doges, où se heurtaient nettement les ombres et les lumières. Il enflammait les voiles fauves des barques, immobiles sur le satin miroitant de l’eau, et enveloppait du ruissellement de ses rayons les gondoles qui passaient d’une allure glissante, et soulevaient de petites vagues lumineuses.
A travers l’atmosphère fluide, blonde comme les chevelures de Véronèse, les lointains se dessinaient d’un trait, délicat et léger, qui semblait baigné de clarté.
Ah! qu’il faisait beau!… Qu’il faisait bon! Pourquoi ne pas se laisser vivre dans le seul présent qui était doux, se préoccuper de l’avenir, incertain et mobile… D’instinct, elle parcourut les lettres venues de Paris… Puis, enfin, d’un geste lent, elle déchira l’enveloppe qui enfermait celle de Chartrans. Les feuillets se dispersèrent sur ses genoux. Il y en avait un minuscule volume.
Elle songea:
—Il m’écrit bien longuement. Je ne sais si je vais avoir le temps de lire sa lettre avant que Gérard de Brye vienne me chercher…
Et elle prit la première feuille. Il écrivait:
«Chérie, je vous envoie, j’en ai peur, une bien monotone litanie d’amour! Pardonnez-moi, je ne suis pas un écrivain, seulement un pauvre homme qui vous offre, tout frémissants, les mots jaillis pour vous de son cœur même. J’ai trouvé un trésor sans prix pour moi… Et j’ai si peur qu’il me soit enlevé…
«Vous voulez bien, quelquefois, ma Jacqueline, vous plaindre affectueusement que je vous donne peu de détails sur ma mission… C’est que je crains de vous importuner! Ma vie actuelle est tissue de tracas, d’affaires, de négociations, de marches et contremarches d’explorateur, dont le récit vous rendrait mes lettres tout à fait insipides… Mon amour, j’aime mieux oublier ce monde de difficultés, à travers lequel il faut me tenir si ferme!… en venant à vous, comme à mon unique joie… en vous parlant de vous, pour me rapprocher un peu de vous… Ah! que, douloureusement, je sens votre absence, dès que j’échappe aux soucis qui m’enserrent!
«Et cependant, je me réjouis, de toute mon âme, d’avoir eu la force de vous laisser en France, à l’abri de ce climat d’Asie qui serait pour vous bien éprouvant, à l’abri aussi des traîtrises auxquelles nous autres Européens sommes sans cesse exposés ici. De cela, j’ai encore eu la preuve ces jours-ci… Je vous le conterai peut-être tout à l’heure; mais, en ce moment, il me faut une causerie intime avec ma précieuse petite fiancée; car je me sens aujourd’hui une âme triste, une âme nostalgique qui crie vers la France et vers vous…
«C’est que… Line, laissez-moi vous avouer toute la vérité… c’est que, d’abord, le courrier ne m’a rien apporté de votre part… Ah! je sais bien que, il y a quinze jours, j’ai eu de vous une brève causerie… Mais j’espérais…—stupidement, c’est vrai—que vous auriez la charité de la compléter par quelques bonnes lignes, au paquebot suivant, sachant quel bonheur est pour moi le moindre mot de souvenir venu de vous…
«En revanche, il m’est arrivé une caisse de livres. Je ne sais pourquoi, je me suis imaginé, à la première impression,—sans doute parce que j’aurais bien souhaité qu’il en fût ainsi, et tout bas je vous murmure cela, ma bien-aimée,—je me suis imaginé que c’était vous qui me les aviez fait adresser, qui aviez eu ce souci tendre de distraire votre ami en lui envoyant dans son exil des livres choisis par vos soins. Et cette pensée, dont l’invraisemblance, une seconde, ne m’a pas frappé, m’a fait absurdement tressaillir de joie…
«Hélas, tout de suite, un méchant démon est venu me rappeler que, avant de partir, j’avais recommandé à mon libraire de me faire parvenir, tous les mois, les nouveautés parues, afin que je ne devienne pas tout à fait un sauvage.
«Vous moquerez-vous de votre pauvre Pierre, si je vous avoue, mon amour, que de cette déception, dont j’étais la seule cause, il m’est resté une tristesse abominable, tout le jour… Et l’impression a dû m’en poursuivre jusqu’en mon sommeil pour me faire faire le rêve affreux dont le souvenir me hante.
«Comme toujours, ma Jacqueline, vous en étiez l’âme; mais, pour la première fois, notre rencontre m’était une torture, car je ne sais quel sort impitoyable nous séparait. La vie vous arrachait à moi, malgré mes révoltes, mes supplications… Nous étions dans un jardin inconnu. Le ciel était lourd et gris. Des arbres, au feuillage terne, masquaient tout horizon. Comment, pourquoi étions-nous là, seuls tous deux, arrêtés au seuil d’une allée où l’herbe poussait drue, près d’une haute porte de parc? Vous aviez cette robe noire scintillante que vous portiez la première fois où j’ai osé vous faire une visite, et qui vous donnait l’air d’une adorable déesse de la Nuit. Tout mon être criait vers vous. J’avais la soif de vos lèvres…
«Et vous me faisiez un grand salut de dame étrangère, avec ce sourire distrait que je vous ai vu dans votre salon, quand vous receviez l’adieu d’un visiteur indifférent. Dans vos yeux, mon amour, il n’y avait pas de colère, seulement le détachement complet… Et c’était horrible!… J’avais la sensation qu’avec vos mains délicates, vous me tordiez le cœur en souriant… Et la souffrance était atroce! à me faire désirer mourir tout de suite, dans la minute même, pour ne plus rien sentir…
«Oh! Jacqueline, si vous m’abandonniez, c’en serait fait de ma vie!… Je ne supporterais plus d’exister et j’arriverais bien à me faire tuer ici… Ce ne serait pas autrement difficile…
«Je vous le disais dès mon arrivée, ma chérie, que les Jaunes nous deviennent ennemis dès qu’ils croient pouvoir le faire impunément. Nous l’avons expérimenté, depuis ma dernière lettre, lors d’une incursion qu’il nous a fallu faire très avant dans une région perdue, pour nous rendre compte de la possibilité de communications à établir. Il est évident qu’un vent mauvais souffle contre nous, par rafales encore; toutefois je ne serais pas étonné que, l’occasion s’offrant, ces rafales ne deviennent tempête, un instant du moins. Nous ferons face au danger… Mais quand j’entrevois ces perspectives, je suis bien heureux, ma Jacqueline, que vous soyez en France, bien en sûreté dans votre Paris; car les obséquieuses protestations de notre vice-roi, ses sourires bridés ne me rassureraient pas du tout pour vous…
«Donc, notre troupe a été attaquée, à l’improviste, dans une façon de défilé sauvage, embroussaillé. Nous avons dû faire le coup de feu et votre futur mari, madame, s’est vu soudain transformé en chef de guerre!… J’ai évolué tant bien que mal dans ce pays mauvais où le danger était en embuscade. Puisqu’il fallait batailler, nous l’avons fait de façon à jeter en retraite nos assaillants, et, sur notre route déblayée ainsi, nous avons trouvé plusieurs cadavres que nos ennemis n’avaient pas emportés. En les regardant, toute mon ardeur belliqueuse est tombée… Que c’est donc frêle une vie, puisque le simple choc d’un petit morceau de métal la brise à jamais… Et cependant quel infini peut enfermer l’âme qui dirige cette vie…
«Je voudrais croire maintenant que c’est la traîtrise de l’attaque qui m’avait exaspéré à me rendre féroce pendant notre courte lutte. Tout comme un vieux troupier, je m’enivrais de l’odeur de la poudre et de la lutte. J’ai senti, pendant un moment, peut-être plus profondément encore que je ne l’avais déjà fait, quelle saveur le danger bravé donne à la vie…
«Ah! mon amour, comme j’y tiens à la vie, désormais, et de quels rêves j’emplis l’avenir! Ils sont si beaux que, parfois, ils me font peur. Leur splendeur peut-elle être emprisonnée dans une chétive existence humaine?… O Jacqueline, penser que vous serez à moi! L’autre jour, tandis que la mort rôdait sournoisement autour de nous, j’avais l’impression d’être…—un enfantillage, soit—d’être protégé par votre souvenir. Sur ma poitrine, dans le portefeuille qui ne me quitte pas, il y avait votre image, et puis votre dernière petite lettre… Oh! oui, bien petite, pour l’immense soif de votre ami!
«Ma bien-aimée, pardonnez-moi mon exigence. Mais, dans mon exil, vos lettres sont mon unique bonheur. Je les lis et relis tant que, les yeux clos, la nuit, je puis me les réciter, quand je n’arrive pas à dormir, brisé par toute sorte de pensées, de regrets, de désirs qui crient vers vous…
«Si vous saviez comment et combien je les attends, parce que vous êtes bonne, vous les feriez bien longues, un volume, au lieu des quatre pauvres pages, vite remplies par votre grande écriture, qui sont une goutte d’eau pour ma soif… Vous ne m’y raconteriez pas seulement les incidents de votre vie de jolie mondaine—dont pourtant je voudrais savoir… tout—vous ne m’enverriez pas des récits que n’importe quel étranger pourrait lire… Vous sentiriez que, pour moi qui suis un exilé, aux prises avec une rude tâche, vos lettres sont le repos, la joie, l’espoir… Que je les souhaite comme un pauvre homme souhaite le soleil quand il a suivi, dans la nuit, un âpre chemin, durant des heures et des heures!…
«Jacqueline, agenouillé devant vous, le visage caché dans vos petites mains parfumées, je vous supplie de m’envoyer de votre pensée, de votre âme car j’en ai, je le confesse, des curiosités dévorantes… Ne me trouvez pas irrévérencieux, je vous en prie, mais je vous avoue que votre chère âme insaisissable m’apparaît tel un papillon de précieuse dentelle, léger, fuyant, aux ailes traversées d’arabesques capricieuses, si transparent que toutes les clartés le pénètrent… Clarté des lampes dans les salons où vous passez tant d’heures, clarté des lustres qui, les soirs de fête, illuminent votre jeune beauté.
«Line, j’ai peur, si vous saviez combien! que mes doigts ne soient trop lourds pour ce délicat papillon… Jacqueline, vous m’aimez un peu, n’est-ce pas?… Vous pensez à moi quelquefois au milieu de votre existence de Parisienne adulée, de cette existence qui me bouleverse de jalousie, moi qui suis prisonnier ici, loin de vous…
«Oui, Jacqueline, je suis jaloux à en crier de vous sentir là-bas, admirée, désirée par ces autres qui m’épouvantent. Il y a des instants où j’ai un regret si aigu d’être parti, où j’ai de vous une telle soif qu’il me semble que l’angoisse dont je suis torturé va me rendre fou.
«En ces minutes-là, où je vous adore trop et désespérément, mon amour, il ne faudrait pas qu’une occasion de revenir en France se présentât, je ne résisterais pas à la tentation, oubliant tout, pour revenir vers vous…»
*
Le dernier feuillet tomba des doigts de Jacqueline. Elle eut un geste machinal pour le maintenir sous ses mains croisées, afin que la brise ne l’emportât pas. Son regard, arrêté sur l’horizon radieux, rêvait avec cette expression que lui donnait une lecture intéressante.
De complexes impressions se heurtaient en elle; impatience des tendres reproches, émoi fugitif éveillé par le récit du combat, remords vagues; par-dessus tout, satisfaction d’être ainsi adorée…
L’absence estompait la silhouette et les traits plébéiens de Chartrans. Son imagination les façonnait à son gré; et vraiment, après avoir lu cette lettre, elle le voyait, en son souvenir, pareil à un hardi héros de roman à qui il était flatteur d’inspirer une semblable passion. Aussi, elle pensa, très sincère:
—Il faudra que je lui écrive, il le mérite. Ce doit être le courrier, ces jours-ci…
Elle vérifiait sur son carnet. Et alors, elle eut une petite exclamation:
—Oh! mon Dieu! j’ai oublié la date. C’est aujourd’hui absolument que ma lettre doit partir!… Et cet après-midi je n’ai pas une minute. Pourvu que ce matin, j’aie le temps, avant que Gérard de Brye vienne me chercher…
Vive, elle rentra dans sa chambre et prit son buvard, car elle faisait toujours sans tarder ce à quoi elle était décidée; et, très sage, elle s’installa à sa table, devant la porte-fenêtre grande ouverte. Elle n’était cruelle que par inadvertance. De volonté, elle était bonne, et d’instinct elle aimait à voir contents les êtres dont la vie frôlait la sienne, si elle n’avait pas à se plaindre d’eux…
Elle ouvrit son buvard. Mais elle ne se mit pas à écrire. Les coudes sur la table, le menton sur ses mains jointes, elle laissait son esprit errer capricieusement; et, avec des yeux qui ne voyaient pas, elle considérait le rubis sanglant d’une de ses bagues…
Dans le cadre de la porte, la femme de chambre apparut:
—M. de Brye fait savoir à madame qu’il est à ses ordres.
Ainsi Gérard de Brye était là… Il la demandait…
En elle jaillit le désir impétueux de fermer le buvard, de descendre vers Gérard qui l’attendait. Mais elle se raidit; et, la voix un peu dure, elle dit, obéissant à une mystérieuse contrainte qu’elle subissait, toute frémissante:
—Dites à M. de Brye que je le prie de m’excuser… Je ne pourrai sortir ce matin.
La femme de chambre disparut. Aussi nettement que si elle l’eût suivie, Jacqueline vit la contraction du visage de Gérard déçu. Elle sentit, à travers la distance, son regret aigu de la réponse qu’elle lui envoyait… Et, une fois encore, un obscur élan bondit en elle, une envie folle de le retrouver, de s’en aller marcher à ses côtés dans la ville lumineuse, en respirant le violent parfum d’amour qu’elle aimait.
Elle se leva machinalement et fit quelques pas sur le balcon où le store frémissait avec des battements d’ailes. Elle pensait:
—C’était amusant cette promenade, pourtant…
Ses yeux tombèrent sur les feuillets écrits par Chartrans, qu’elle apercevait sur la table. Alors, elle revint prendre sa place devant l’écritoire et saisit la plume.
Mais la femme de chambre reparaissait avec une enveloppe fermée.
—M. de Brye prie madame de lire cette lettre.
Elle déchira le papier. Il avait écrit, dans le salon de l’hôtel:
«Que vous ai-je fait?… Pourquoi ne voulez-vous pas venir?… Vous ai-je offensée en quelque chose?… Je me torture l’esprit à chercher et je ne devine rien!… Soyez bonne… Rendez-moi heureux… Venez… ou dites-moi pourquoi vous vous êtes fâchée… que je puisse implorer mon pardon!»
Elle tressaillit d’un plaisir intense, voyant combien il appelait sa présence. Pour l’en récompenser, ne pouvait-elle lui parler, lui apporter elle-même son sage refus?…
Mais elle eut conscience que, si elle le voyait, s’il la suppliait de sortir, elle faiblirait. Et il ne fallait pas qu’elle faiblît!… Et puis, c’était sage et prudent de ne pas se prodiguer, d’aviver, par l’absence, ce besoin d’elle qu’elle sentait grandir en lui.
Elle murmura, un étrange sourire sur les lèvres:
—Tantôt, je le dédommagerai…
Et elle griffonna de sa haute écriture:
«Je ne suis pas fâchée du tout. Pourquoi le serais-je?… J’ai seulement des lettres pressées à écrire. Nous vous verrons cet après-midi, n’est-ce pas, puisque nous allons visiter Burano et Torcello?…
«Mille bonnes choses… Je vous assure que si la sagesse ne me commandait pas impérieusement le contraire, je m’en irais avec beaucoup de plaisir flâner, guidée par vous, dans l’adorable Venise.
«Au revoir, à tantôt.
«J. N.»
Elle cacheta et tendit le billet à la femme de chambre. Puis, très contente d’elle-même, elle reprit sa plume… Car, enfin, elle était restée pour écrire…
Mais sa pensée lui échappait, distraite, s’enfuyant vers Gérard, curieuse de ce qu’il pensait. Un regret énervant l’envahissait de n’être pas sortie avec lui… Certes, elle aussi était privée!…
Cependant, elle commençait sa lettre. Pêle-mêle, au hasard, elle y jetait les descriptions de Venise, des croquis drôles de silhouettes observées au passage, de doctes dissertations, réminiscences des discours de M. de Balme sur les œuvres vues dans les musées, un alerte récit des menus incidents du voyage, même de la rencontre avec Gérard de Brye, dont elle parla d’un ton détaché, disant que c’était «un gentil garçon, très aimable».
Mais il fallait aussi des phrases de tendresse, comme une fiancée, nécessairement, doit en envoyer à son fiancé…
—Il m’aime tant!… Il faut que je lui dise des choses un peu gentilles!…
Hélas! ces choses lui venaient mal, guindées, quelconques. Dans la contrariété qu’elle éprouvait de son vertueux refus, qui lui enlevait une agréable promenade, tout son attendrissement, son affectueux élan vers Chartrans s’évanouissaient…
Et, dépitée, les yeux pleins de larmes d’impatience, elle jeta la plume:
—Je ne peux pas!… Je ne suis pas du tout en train d’être sentimentale!…