L'absence
Chapitre XI
Anne de Croissy connaissait trop bien la vie, son amie Jacqueline et son cousin Gérard de Brye, pour ne pas s’être aperçue que le flirt auquel tous deux se livraient prenait un caractère plus sérieux qu’il n’eût fallu.
Certes, maintes fois, elle avait vu Jacqueline ainsi courtisée de très près, et s’y prêter, sans en ressentir plus qu’une vive satisfaction de vanité féminine. Elle savait que sa coquette amie aimait, dans la vie comme aux cartes, les jeux téméraires mais était, selon son propre aveu, très mauvaise joueuse, ne payant pas les dettes sentimentales qu’elle contractait délibérément.
Aussi n’eût été la sympathie que lui avait inspirée Chartrans, Anne eût considéré d’un œil curieux et amusé les péripéties de l’aventure.
N’eût été aussi son impression que, cette fois, Jacqueline ne demeurait pas aussi indifférente qu’il était nécessaire à la cour pressante de Gérard. Était-ce l’influence de l’amoureuse Venise qui la troublait dans son rôle ordinaire de divinité adorée et insaisissable?… Était-ce que l’adorateur, cette fois, avait eu la divination des mots qu’il fallait pour attirer cette âme fragile?
Anne trouvait la jeune femme tout autre, presque trop jolie, ayant un éclat de fleur épanouie à quelque mystérieux soleil; et puis, nerveuse, comme si une fièvre l’eût brûlée par instants, tour à tour gaie follement et absorbée par une songerie qui donnait à ses prunelles une profondeur inaccoutumée. Elle semblait devenue indifférente aux admirations masculines de son entourage, et assombrissait M. de Balme en ne prenant plus garde à lui qu’autant que la politesse l’exigeait.
Que se passait-il?… Sûrement Gérard, même très épris, n’offrirait ni son nom ni sa fortune à Jacqueline, bien qu’il ignorât ses fiançailles. Mais il était ambitieux et n’épouserait jamais qu’une héritière qui serait en même temps une vraie jeune fille. Les femmes brûlées par la vie, si séduisantes fussent-elles, ne pouvaient être pour lui qu’une aventure. Et Anne, le sachant, n’acceptait pas que Jacqueline, la fiancée de Pierre Chartrans, à cette heure sous sa protection à Venise, servît de jouet à un homme qui ne ferait d’elle que sa maîtresse.
Ce souci la préoccupait de nouveau, alors que, sur le bateau qui allait à Chioggia, elle observait Jacqueline, assise à sa place favorite, à l’avant du vapeur. Fraîche autant qu’une enfant, le visage nimbé par les cheveux d’or sombre que la brise soulevait autour de son visage, elle avait un air d’heureuse insouciance en regardant fuir les petits villages tout blancs de soleil où, sur les murs, les vignes découpaient des ombres bleues. Elle paraissait très libre d’esprit… Pourtant, Anne ne se rassurait pas. Et Gérard, lui, où était-il?… Correctement à l’autre extrémité du groupe, il causait. Mais Mme de Croissy, qui le connaissait bien, le devinait impatient, nerveux. Et elle pensa, un peu moqueuse:
—Nous l’exaspérons en l’empêchant d’être à son gré près de Jacqueline!
Ne se sachant pas observé, il regardait, en en effet, vers la jeune femme; et, dans les yeux, il avait cette expression qui trahit chez l’homme la hantise d’une femme.
Nettement, Anne précisa:
—Il est temps que nous repartions!… Deux jours encore, et ils seront séparés! Jusque-là, je vais essayer de garder cette petite dans mes parages… Il faut bien que je veille sur le trésor du pauvre Chartrans, pendant que j’en suis un peu responsable… Je crains bien que ce ne soit un grand malheur pour lui de s’être épris d’elle…
Lili d’Entraigues appelait:
—Anne, ma chère, nous approchons. Venez voir l’adorable coup d’œil! Vous avez l’air plongée dans je ne sais quelles méditations solennelles!…
Mme de Croissy sourit et cessa de considérer la comédie humaine pour contempler le radieux spectacle. Sur la moire satinée des eaux bleues qui roulaient, vers la pleine mer, de longues vagues, frangées de neige et d’argent, se dressait la flottille des barques dont les larges voiles rousses découpaient leur rectangle sur l’azur violent du ciel sans ombre.
Le vapeur approchait lentement du quai que bordaient les petites maisons d’un blanc cru, où les fenêtres portaient la même décoration de vêtements aux couleurs vives qui bigarrait celles de Torcello.
Des groupes curieux s’étaient immobilisés au débarcadère, faits de mendiants, très beaux sous leurs guenilles, de pêcheurs bronzés, la pipe aux lèvres, de gamins flâneurs, de fillettes brunes et fines comme des statuettes d’argile, tous attentifs à la manœuvre coutumière du vapeur.
Dès que les touristes furent à terre, des guides d’occasion les assaillirent, s’offrant à les conduire dans le labyrinthe des rues aux arcades basses où s’épandait la fraîcheur de l’ombre. Un vieil homme, tanné par le soleil et la mer, s’attachait obstinément à Jacqueline, dont la vue paraissait le charmer, et marmottait, en un charabia italien et français, l’offre de «mener la signora».
Elle riait, marchant un peu vite, pour trouver l’abri des arcades, quand, tout à coup, la voix de Gérard s’éleva près d’elle, rude et irritée, pour écarter l’importun qui, ahuri, laissa passer le couple.
Au fond des prunelles de Jacqueline, une flamme de joie avait lui. Mais elle la laissa s’éteindre entre les cils soudain rapprochés et dit, tranquillement:
—Comme vous avez l’air de méchante humeur! Que vous est-il arrivé?… Vous avez secoué ce pauvre diable…
—Je voudrais le précipiter dans la lagune, comme tous ceux qui se mettent entre vous et moi, fit-il avec une sorte de rudesse tendre. Comment aurais-je supporté de vous voir écouter ses bavardages idiots quand vous ne m’accordez même pas un misérable instant!
Un étrange sourire courut sur la bouche de Jacqueline.
—C’est par charité que je me fais rare!… pour vous habituer à la séparation, puisque nous partons dans deux jours…
—C’est vrai?… Réellement, vous partez?…
Une révolte grondait dans sa voix.
—Mais oui… M. de Balme l’a dit tantôt à déjeuner… Et c’est bien dommage de partir!…
Ardemment, il murmura, se refusant à l’idée de la perdre, sans avoir apaisé cette soif qu’elle lui avait donnée d’elle:
—Il ne faut pas partir… Laissez aller vos amis s’ils le veulent, et restez!…
Elle ne parut pas comprendre l’audacieuse prière que les mots si simples voilaient:
—Toute seule à Venise, ce serait triste… Mieux vaut jouir pleinement des derniers jours qui m’y sont donnés pour en emporter le meilleur des souvenirs. C’est la sagesse… Ne pensez-vous pas?… Quand nous serons partis, j’espère que vous nous regretterez beaucoup…
—Voulez-vous la vérité, confessée humblement? Quand vous serez partie, je n’aurai plus que le seul désir de filer vers Paris pour vous y retrouver…
Elle tressaillit tant il y avait dans son accent de sincérité, de passion et de volonté.
Sans rien voir autour d’elle, maintenant, elle se laissait conduire par lui, insouciante du pittoresque des rues étroites où, sous la voûte écrasée des arcades, des femmes travaillaient par groupes et, à leur passage, levaient la tête, puis riaient et chuchotaient, les jugeant des amoureux.
Elle trouvait exquis de le sentir à ses côtés, dévoré du désir d’elle…
Pourtant, elle répliqua, taquine, mordillant un pétale des roses de son corsage:
—Aurez-vous tant que cela l’envie de nous retrouver?
—De vous retrouver, vous, Jacqueline.
—Oui, moi, c’est vrai!… Car Anne est seulement votre belle cousine et mon ami, M. de Balme, est de ceux que, pour l’instant, vous enverriez de bon cœur dans la lagune… Mais, tout de même, je crois que quand vous m’aurez bien poliment saluée dans mon train, vous direz: «Ouf!… Je vais enfin pouvoir jouir en paix de Venise!»
—Sans avoir à souffrir sans cesse de votre impitoyable coquetterie, n’est-ce pas?
Elle ouvrit de grands yeux candides et brûlants:
—Je vous fais souffrir? moi?… Vous vous l’imaginez!… Je me trouve, au contraire, très bonne pour vous, beaucoup trop bonne, trop faible!… Voyez, je vous ai, docilement, laissé m’emmener à votre fantaisie; et nous avons perdu notre bande.
—Enfin! tant mieux! articula-t-il les dents serrées… Je vais donc enfin! avoir, un instant, l’illusion que vous êtes à moi seul!
Au sortir d’une calle, toute sombre tant les murs en étaient proches, ils débouchaient sur une sorte de petite plage, devant l’étincelant horizon des eaux où les voiles fauves se dressaient comme de grandes flammes. A leurs pieds, le sable s’allongeait vers la haute mer en un infini d’or blond que faisait luire le soleil de feu.
Tous deux s’arrêtèrent frappés de cette éclatante beauté qui émanait des choses.
Chez lui, la sensation fut seulement un éclair. Cette beauté n’était qu’un cadre pour la créature vivante qui l’enivrait. Il la contemplait, rosée par le reflet de son ombrelle de soie rouge, les yeux mi-clos, les lèvres entr’ouvertes, mûre pour l’amour, dans la grâce voluptueuse de son corps charmant.
Son cœur… Qu’elle le refusât, soit… Ce qu’il voulait, c’était sa forme adorable et son baiser… Et un désir furieux criait en lui de l’étreindre là, tout de suite, dans ce ruissellement de lumière qui la nimbait, de sentir, comme à Torcello, sous ses lèvres, la bouche savoureuse dont il gardait l’inoubliable goût…
La voix altérée, il dit, presque bas:
—Jacqueline, vous le savez…—car bien d’autres déjà ont dû vous le dire…—que c’est un supplice, oui, un supplice!… de vivre près de vous, car vous êtes la tentation vivante!
—Eh bien, alors, je vous apporte l’occasion d’acquérir de grands mérites par la résistance à la tentation, fit-elle d’un accent de badinage. Mais elle lui abandonnait son regard où semblait errer l’écho de quelque mystérieuse, et peut-être inconsciente, promesse.
—Jacqueline, ne raillez pas!… Vous n’en avez pas le droit… puisque vous m’avez rendu fou… fou de vous!
—L’êtes-vous donc?…
D’une voix étrange, elle prononça les mots; ses paupières battaient un peu.
Une allégresse triomphante chantait en elle et lui donnait l’envie d’être douce infiniment à cet homme qui lui offrait l’hommage qu’elle goûtait par-dessus tout autre… Enfin, il venait de le lui faire, cet aveu qu’elle s’était juré d’entendre! Que c’était délicieux de le voir épris ainsi, avec une ardeur violente qui la ravissait, dans une incomparable sensation de vertige… Délicieux qu’il le lui dît devant ce paysage de lumière où l’air semblait une chaude caresse d’amour… Délicieux d’entendre cet homme, habitué à vaincre, lui murmurer d’une voix qui suppliait:
—Jacqueline, dites, vous le savez bien que je vous aime…
Comme elle l’avait voulu, il prononçait les mots bien des fois entendus déjà, surtout depuis qu’elle était toute seule pour se garder dans la vie; ces mots que sa pensée clairvoyante précisa… Il disait: «Je vous aime…» parce qu’il ne pouvait dire «Je vous veux!»
Sûre de sa victoire, avec une tranquillité provocante, elle riposta—et de tout son être, semblait émaner la vie amoureuse:
—Vous m’aimez?… Tant mieux!… J’aime qu’on m’aime… Je vous l’ai avoué déjà…
Une colère de mâle qui veut inutilement saisir une belle proie l’étreignit jusqu’à la souffrance.
Violemment, il saisit les deux petites mains gantées de blanc, sans souci des pêcheurs qui, derrière eux, tressaient des filets; de la troupe d’enfants vautrés dans l’herbe qui les observaient en ricanant. Il était très pâle, les traits contractés, une impérieuse prière dans le regard.
—Jacqueline, encore une fois, ne raillez pas… Je ne peux pas le supporter! Vous l’avez voulu… Vous m’avez ensorcelé… Êtes-vous satisfaite?
Elle inclina la tête. Un bizarre sourire entr’ouvrait un peu sa bouche.
—Très satisfaite.
—Alors…
Il se pencha vers elle, la voix assourdie, et son accent était une caresse:
—Alors, Jacqueline… laissez-moi vous aimer ici… à Venise. Nous pourrions être si heureux!
Elle ne fit pas un mouvement. Elle n’était ni étonnée, ni irritée, bien accoutumée à de pareils aveux… Mais elle éprouvait une sorte d’éblouissement; et, en tout son être, vibraient les mots dits par une voix que la passion faisait trembler… Jamais encore, Gérard n’avait éveillé en elle ce trouble qui la pénétrait divinement… Passé, avenir, tout s’abolissait en elle… Il n’y avait plus que le présent, un présent si charmeur qu’elle s’abandonnait à lui toute, sans pensée, sans volonté, le cœur palpitant…
Ce fut une onde enivrante qui passait sur elle, la laissant éperdue. Une ou deux fois, sur ses joues pâlies, les cils battirent très vite. Puis elle respira profondément; et, alors, avec un rire bref, elle jeta:
—Vous dites des choses insensées! Il ne faut pas jouer à ces jeux-là!… Puisque vous n’êtes pas plus sage, je vais rejoindre Anne, cela vaudra mieux.
—Jacqueline, je serai sage autant que vous le voulez… comme vous le voulez… restez… Je n’ai plus que deux jours, dites-vous, à vivre près de vous… Et je ne peux plus me passer de votre présence!…
Dans la pensée de Jacqueline, pourtant si légère, une réflexion jaillit. Il disait ne pouvoir plus se passer de sa présence… Mais il ne lui offrait pas son nom, acquérant ainsi le droit de vivre près d’elle… Cependant, il ignorait qu’à un autre, elle avait déjà promis toutes les années de son avenir… Ah! qu’il était loin cet autre!…
Elle murmura les mots qui lui étaient doux:
—Vous m’aimez…
—Oui, Jacqueline… j’aime tout en vous… J’adore votre pensée fuyante, votre cœur que vous ne voulez pas me donner, votre beauté qui est maintenant la hantise de toutes mes minutes… Jacqueline… ce n’est pas une phrase vaine, mais la vérité même, la nuit comme le jour, je rêve de vous, je ne vois plus que vous… Il me faut vous, mon amour…
Il lui parlait presque bas, la voix haletante. Elle, immobile, les yeux sur les lointains lumineux, l’écoutait, toute droite, sans un mot… Combien, déjà, lui avaient murmuré la même amoureuse cantilène, sans lui donner l’envie de se laisser envelopper par les bras prêts à s’ouvrir, de livrer sa bouche dans le suprême baiser. Par quel sortilège, celui-ci créait-il, en elle, une femme nouvelle qui tressaillait au murmure troublant des paroles… En cette minute… ah! de tout son être!… elle souhaitait s’abattre contre ce cœur qui criait vers elle et, les yeux clos, être emportée par cet homme pour qui elle était l’Unique,—un instant, du moins,—pour se donner à lui dans la fougue et la douceur des caresses qui font défaillir…
Elle eût été seule avec lui qu’il l’eût prise, sans qu’elle songeât même à se défendre, bouleversée par un vertige dont elle n’avait pas même conscience. Elle venait de sentir son maître; et, vaincue pour la première fois, elle trouvait sa défaite exquise…
Instinctivement, elle entr’ouvrit les lèvres pour murmurer:
—Emmenez-moi… Emmenez-moi où vous voudrez…
Elle soulevait ses paupières alourdies… Et son regard tomba sur la silhouette grandissante d’Anne de Croissy qui approchait avec Mme d’Entraigues.
Un choc la secoua brutalement. Et alors, la pensée vague erra en son esprit qu’elle n’était plus libre de disposer d’elle-même, car il y avait quelque part, dans le monde, un être à qui elle appartenait déjà un peu…
Elle dit d’un ton rêveur:
—Ah! voici Anne… Il faut être sage…
Et elle abaissa un peu son ombrelle pour dissimuler le trouble de sa physionomie. Ses lèvres tremblaient. De nouveau, elle aspira une profonde gorgée d’air, comme si le souffle lui eût manqué.
De loin, Mme de Croissy s’écriait:
—Eh bien, Jacqueline, qu’étiez-vous donc devenue?… Je vous en prie, ne disparaissez pas ainsi sans nous le dire, afin que nous sachions où vous retrouver.
Jacqueline, si bouleversée qu’elle fût, sentit très bien qu’Anne était mécontente. Et comme elle n’avait pas la conscience nette, elle eut l’intuition que la sagesse lui commandait de n’amener aucune explication délicate. D’un ton d’enfant gâtée, elle dit drôlement:
—Anne, ne me grondez pas… Il n’y a pas de ma faute… Nous nous sommes un peu perdus, en allant de droite et de gauche, M. de Brye et moi. Quand je me suis retournée tout à coup, vous n’étiez plus derrière moi…
—Et vous l’avez beaucoup regretté, avouez-le? lui glissa malicieusement Lili d’Entraigues.
—Pas du tout! fit Jacqueline du même ton, avec une impertinente franchise. J’aime fort les tête-à-tête, vous savez…
—Cela dépend peut-être avec qui?…
—Justement!
Une fièvre délicieuse faisait ses nerfs frémissants et avivait en elle cet éclat qui inquiétait Mme de Croissy. Elle avait conscience que la flamme venait de l’effleurer; l’arrivée de ses amies l’en avait écartée, mais elle en sentait encore le rayonnement… Et, durant tout le reste de la promenade, pendant le retour à l’heure féerique du couchant, elle vécut en une sorte de rêve enchanté, caressée par l’ardente prière de Gérard dont elle entendait l’appel, soit qu’il la regardât ou lui dît même quelque parole banale, soit qu’il demeurât silencieux, aussi près d’elle que les impitoyables convenances le lui permettaient.
Du reste, elle-même se montra fort correcte, jugeant nécessaire de dépister les curiosités et, en même temps, ayant, pour la première fois, l’impression qu’il lui était fort utile de se trouver gardée par les présences étrangères qui la défendaient, bon gré mal gré, contre l’irréparable… Mais parce qu’elle se sentait protégée, elle jouissait, en tout son être, de voir Gérard si absolument à elle.
Sur la terrasse de l’hôtel, M. de Balme, lisant une revue artistique, attendait les promeneurs. Ses sourcils se contractèrent quand il aperçut Gérard derrière les jeunes femmes. Il répondit, froidement poli, à son salut, baisa le bout des doigts de Jacqueline, et tendit une lettre à sa fille.
—Anne, j’ai reçu tantôt ce mot de ta mère. Elle est un peu souffrante, je le devine, quoiqu’elle ne le dise pas. Est-ce que cela contrarierait beaucoup Mme Nozales si nous avancions d’un jour notre départ, et quittions Venise demain soir, au lieu d’après-demain?
Jacqueline, accoudée à la balustrade, eut un tressaillement et se redressa. Gérard avait entendu comme elle et son visage s’était, une seconde, altéré. Ses yeux rencontrèrent les prunelles d’ombre veloutée et, très bas, il supplia, encore:
—Laissez-les partir… Restez…
Rester!… Rester à Venise… Y vivre un instant avec Gérard, caressée par sa passion… Oh! la tentation!
Les lèvres de Jacqueline demeurèrent closes pour l’avouer… Mais Gérard en avait vu glisser l’éclair sur les traits mobiles. Et une lueur de triomphe passa dans son regard.
Secouant la tête, elle dit pourtant, avec une insouciance voulue, car M. de Balme et Anne se rapprochaient:
—Je suis une enfant sage… Je retourne avec ceux qui m’ont amenée!
—Cela vaudra mieux, en effet, dit un peu ironiquement M. de Balme. Alors, chère madame, vous voulez bien nous sacrifier un jour à Venise?
—Oh! de grand cœur, si Mme de Balme est souffrante.
Elle parlait en souriant; mais un regret éperdu lui martelait le cœur à la seule idée de partir le lendemain.
Ce soir-là, quand elle rentra dans sa chambre, après l’heure passée sur la place Saint-Marc à déguster des sorbets, en écoutant des saltarelles, elle n’eut pas son geste coutumier pour faire jaillir la lumière sous le bouton électrique et constater ainsi, encore une fois, que Gérard avait pu la trouver aussi séduisante, qu’en sa coquetterie elle l’avait souhaité.
Sous le reflet de lune, elle apercevait, dans la psyché, sa forme mince, grandie par le manteau du soir, entr’ouvert sur les dentelles du corsage. Dans sa ceinture, des fleurs se fanaient, l’enveloppant d’un arome très fort. Rejetant son chapeau et son manteau, elle se rapprocha de la fenêtre large ouverte et regarda dans la nuit scintillante…
Était-il possible que, le lendemain, à cette même heure, elle dût se trouver déjà emportée loin de Venise, loin d’un homme dont la présence était, pour elle, une source de bonheur tel que jamais encore elle ne croyait en avoir connu de semblable?…
Cela lui paraissait insensé, cruel à lui emplir la poitrine de sanglots. Ses mains se crispèrent si fort l’une contre l’autre que ses bagues la blessèrent… Qu’avait-elle donc? Était-ce la volupté que semblait distiller Venise qui, peu à peu, l’avait envoûtée subtilement?… Debout, dans le cadre de la fenêtre, elle ressuscitait les derniers jours vécus qui lui avaient été un enchantement… Elle se rappelait la première promenade avec Gérard, ce matin où, ravie, elle découvrait Venise… Puis, l’excursion à Torcello et le baiser qu’il avait jeté sur sa bouche, dans l’église fraîche,—comme un être que la soif dévore, boit éperdument,—tandis qu’elle considérait, d’un regard voilé, la campagne ivre de lumière et l’infini ciel bleu…
Et surtout, elle revivait tous les incidents de leur promenade à Chioggia, leur flânerie capricieuse à travers les petites rues, et l’aveu jailli des lèvres de Gérard devant la mer lumineuse… L’aveu qui l’avait enivrée, dont le seul souvenir la faisait tressaillir tout entière… Oui, ce devait être bon de ne pas s’enfermer dans un rôle de divinité qui se laisse adorer, mais d’être la créature qui se donne, corps et cœur, défaillante de bonheur.
Tout à coup, elle entrevoyait quelle puissance, redoutable et souveraine, était cet amour qui avait pu faire dire à une femme, fière comme Anne de Croissy, pensant à l’homme par qui elle avait été tant de fois trahie: «S’il arrivait, ici, ce soir, je lui ouvrirais les bras, folle de joie qu’il voulût bien me garder contre lui!»
Le soir où Anne lui parlait ainsi, Jacqueline l’avait contemplée saisie… Et voici que, tout à coup, elle la comprenait si bien… Quel éclair l’avait donc illuminée?… Pourquoi savourait-elle, comme une douceur sans prix, la certitude que, bien près d’elle, dans une des vieilles demeures que frôlait le souffle de la nuit, un homme existait dont tout l’être la souhaitait, l’appelait?…
Pourquoi tressaillait-elle soudain d’une soif de caresses, d’un désir d’aimer et de se donner qui lui faisait sentir sa solitude comme une angoisse meurtrissante? Pourquoi ce besoin de la présence d’un être nouveau en sa vie?… Pourquoi?… Qu’avait-elle donc? Le regard fixe, elle regardait le jardin obscur d’où montait la pénétrante odeur du mimosa. Dans la nuit, vibrait encore la chanson lointaine d’une dernière troupe de chanteurs. Vers le ciel de velours, se dressait la Salute dans la blancheur de ses marbres, ainsi qu’elle l’avait aperçue pour la première fois, quand la gondole l’amenait sur les eaux sombres.
Elle murmura, instinctivement, les mains jointes, avec un geste d’appel:
—Gérard! Gérard!
Ses lèvres articulaient le nom d’un accent si passionné qu’elle s’arrêta, saisie… Elle prenait conscience que si Gérard se fût trouvé là, près d’elle, lui répétant la prière qu’il lui murmurait à Chioggia, il eût fait d’elle tout ce qu’il rêvait…
Presque avec colère, elle mordit sa lèvre:
—Décidément, je crois qu’il est temps que je retourne à Paris! Venise me fait déraisonner!…
Et, d’un geste nerveux, appuyant sur le commutateur, elle fit jaillir, dans la chambre, une éclatante lumière.