L'absence

Henri Ardel · Chapitre 15 sur 20

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L'absence

Chapitre XV

L’idée du costume de «princesse byzantine» occupait si fort la coquetterie de Jacqueline que la pensée de l’aller voir chez Gérard en demeura pour elle tout à fait secondaire, pendant les premiers jours qui suivirent la soirée de Mme de Croissy.

Toutefois quand, le samedi venu, elle dut s’habiller pour sortir, elle mit un soin extrême à se faire aussi séduisante qu’elle savait pouvoir l’être. Habituée à toujours suivre son caprice, sans observation ni conseil à craindre, puisque nul n’avait droit de contrôle sur ses actions,—sauf son père qui onques n’avait usé de ce droit,—elle n’eut pas, à la réflexion, une seconde même d’hésitation sur l’à-propos de sa visite chez Gérard de Brye. Vaguement, elle se disait bien que, peut-être, elle aurait à le maintenir dans les limites de la sagesse. Mais elle ne doutait nullement de pouvoir y réussir, autant qu’il lui conviendrait. En somme, elle eût été fort déçue qu’il ne lui fît pas goûter la saveur du fruit défendu auquel, par prudence, elle préférait ne pas mordre tout à fait. Le mordiller suffisait à son plaisir.

Cette visite imprévue chez Gérard l’amusait beaucoup, par tout ce qu’elle en attendait et en redoutait,—un peu… très peu… Elle était enchantée de connaître le logis de cet homme qui lui semblait devenu sa chose, et elle n’avait cure du «qu’en dira-t-on?»

Ce n’était, d’ailleurs, nullement la première fois qu’elle pénétrait ainsi chez un hôte masculin,—très galant,—sous couleur d’y aller voir quelque œuvre d’art, quelque collection curieuse… Et elle était toujours sortie victorieuse à son gré de telles équipées.

Aussi jugeait-elle tout à fait inutile de s’emprisonner sous des lois de prétendues convenances qui ne pouvaient intéresser une femme libre de la tutelle conjugale.

Les règles de conduite, les obligations, les devoirs, elle les abandonnait aux laides, aux vieilles dames et aux bonnes religieuses. Pour sa part, elle leur tirait sa révérence avec une paisible désinvolture, parce que l’adoration et l’indulgence de son père, l’absence de toute direction morale et aussi la nature, avaient fait d’elle une petite créature qui ne connaissait d’autre loi que son bon plaisir.

Pas une fois, l’idée ne l’effleura que son fiancé eût peut-être trouvé mauvais qu’elle s’en fût ainsi voir des costumes chez Gérard de Brye. Ce fiancé, perdu en un pays sauvage, était tellement séparé d’elle, sorti de sa vie!… En vérité, il y avait beau temps qu’il eût sombré tout à fait dans l’oubli, s’il ne lui avait si souvent écrit, se rappelant à elle de la sorte avec une fidélité obstinée…

Comme elle sortait, sa femme de chambre lui remit des lettres,—des lettres de Chine, justement. Elle pensa:

—Ah! oui… C’était le jour… Je les lirai ce soir… Je suis déjà si en retard…

Elle glissa l’enveloppe dans sa poche; et, vive, elle descendit l’escalier, contente parce qu’il faisait un adorable temps, illuminé de clarté blonde, qui sentait bon la verdure et les fleurs; parce qu’elle se savait très jolie sous sa capeline fauve fleurie de capucines, et si bien habillée par sa robe de grosse toile,—d’un bleu pâle de lavande, ouvragée de broderies!…

Elle s’était trouvée très à son gré en inspectant une dernière fois son image avant de sortir, et les regards des passants, dans la rue, lui disaient qu’elle s’était bien jugée.

Aussi était-elle d’humeur charmante, remplie d’une tendre bienveillance pour toute l’humanité, quand elle sonna chez Gérard.

Comme elle attendait que la porte s’ouvrît, elle pensa, gamine:

—Ce n’est peut-être pas précisément raisonnable ce que je fais là!… Mais tant pis! Ça m’amuse… J’espère que Gérard ne va pas se croire obligé d’être très sage comme un saint…

Sans un atome d’embarras, elle se fit introduire par le valet de chambre. Et, au seuil d’une longue pièce qui ressemblait à l’atelier d’un artiste, elle vit, venant à elle, Gérard, qui s’inclinait, ainsi que devant une souveraine.

Il se courba sur la main gantée qu’elle lui tendait et la baisa; puis, un peu bas, la regardant avec une telle expression qu’elle tressaillit de plaisir, il dit:

—Merci d’être venue!

—C’est aimable à moi, n’est-ce pas? fit-elle, rieuse. Ne me remerciez pas. Vous savez que je viens dans un but intéressé… Mes compliments sur votre hall… Il est bien joliment installé!

Son regard errait, avec un plaisir presque physique, sur les tapisseries, les soieries pâlissantes, les précieux bibelots d’art qui décoraient la pièce où les stores de guipure ancienne tamisaient le jour… Çà et là, des sièges bas, de forme accueillante, et de grands fauteuils gothiques dont les bois, sculptés avec une science naïve, semblaient sortis de quelque cathédrale. Au fond du hall, dans toute la longueur du panneau, un large divan, sur lequel s’empilaient des coussins, jetés capricieusement.

Et puis, partout, en des vases de toute sorte—cristaux opalins, grès flambés, Sèvres bleu de roi,…—il y avait des fleurs, comme Jacqueline aimait. Des roses en profusion, des iris d’un violet sombre, tigrés d’or; et encore, des œillets couleur de soufre; d’autres, pareils à des fleurs de sang ou d’un rose de corail pâle. Et de tous les calices, montait une senteur pénétrante qui semblait distiller dans l’air une ivresse joyeuse et légère.

En vérité, jamais Gérard de Brye n’avait plu davantage à Jacqueline que dans le cadre de cette pièce somptueuse qui flattait tous ses instincts de petit être de luxe. Ravie, elle songeait qu’il ressemblait à ces hardis cavaliers qu’elle avait vus sur les tableaux des maîtres, à Venise. Il avait leur allure patricienne, leur belle barbe fauve; et, comme eux aussi, la bouche sensuelle et charmeuse, les traits impérieux, le regard ardent.

C’était vraiment parfait d’être courtisée par un homme comme celui-là!… Mais elle ne trahit pas cette impression, et dit seulement d’un ton aimable de dame en visite:

—Vous m’avez l’air de posséder de très belles choses… Montrez-moi votre musée… Et puis… après… le costume de la princesse byzantine…

—Voulez-vous le voir tout de suite?

—Non… Ce sera le bouquet!…

Elle allait à travers la vaste pièce, au gré de sa fantaisie, regardait, interrogeait, écoutant à peine les explications que Gérard lui donnait, déçue et agacée de le voir si correct. Se rappelant Venise et certaines visites chez elle, à Paris, elle s’était attendue à des audaces qui lui donneraient une exquise sensation de vertige… Et il la recevait avec une courtoisie respectueuse comme il eût reçu quelque archiduchesse, l’honorant de sa visite… Or, Jacqueline préférait de beaucoup être tout simplement traitée en femme, en jolie femme…

Corps et âme, elle fut dominée par sa coquetterie; et s’arrêtant devant la fenêtre ouverte où le soleil filtrait en poussière d’or à travers le store, elle interrogea, les yeux rieurs:

—Vous me trouvez très ennuyeuse, n’est-ce pas, avec mes curiosités?… Vous aimeriez mieux que nous nous mettions à bavarder bien gentiment un petit moment avant de nous occuper du costume?

Il dit, la voix un peu assourdie, et son regard était une caresse enveloppante:

—Je préfère ce que vous préférez… Je trouve si délicieux de vous savoir chez moi que j’en deviens superstitieux. Il me semble que si je vous murmure ma joie, vous allez disparaître, me laissant seulement votre parfum…

Elle lui sourit, contente, parce qu’elle le sentait absolument possédé par elle, comme elle voulait.

—Vous l’aimez, mon parfum?… C’est moi qui l’ai fait faire, suivant certaines indications qui sont mon secret. Il tient en perfection sur la peau… Ne trouvez-vous pas?

Preste, elle se dégantait et approchait du visage de Gérard sa main où brillaient les bagues.

Il prit les doigts et, un à un, les frôla lentement, d’un long effleurement des lèvres. Puis, sa bouche monta jusqu’au poignet, atteignit le bras, sous la manche qu’il soulevait, ayant détaché, en maître, les agrafes qui la fermaient.

Elle ne tentait pas de l’arrêter. Mais elle murmura, secouée d’un obscur frisson, très doux, envahie par une envie molle d’être blottie dans les bras de Gérard, de sentir ses baisers lui brûler le visage:

—Quel enfantillage!… Voyons, laissez mon bras… Et occupons-nous du costume de la «princesse».

—Dans un instant, je vous en supplie. Laissez-moi encore vos mains, vos chères petites mains… Comme elles fleurent la jeunesse!… Ah! leur caresse doit être incomparable… Elles sont délicates, tièdes comme le corps d’un oiseau… et merveilleusement vivantes!… C’est une ivresse de les sentir frémir sous ma bouche… Oh! petite Jacqueline, ne me les enlevez pas si vite!…

Ses lèvres ne se détachaient point de la peau parfumée, si fine qu’elle laissait transparaître le réseau des veines.

Jacqueline ne bougeait pas. Son regard demeurait attaché sur une lourde pivoine rose dont les pétales s’effeuillaient sur la soie d’un tapis… Mais, tout à coup, d’un sursaut de volonté, elle retira sa main et répéta d’une voix un peu basse, dont le timbre était changé:

—Il est grand temps, je vous assure, de me montrer le costume… Je ne puis pourtant pas m’éterniser chez vous…

Sans une parole, cette fois, il obéit et tira le long tiroir d’un bahut. Le costume apparut fait de drap d’or, de soie brodée par les fées, pailleté de pierreries; et, auprès, la coiffure emperlée comme celle d’une idole, arrachant à Jacqueline un cri d’admiration:

—Oh! ce costume est une merveille!… Mais jamais je n’oserai accepter que vous me le prêtiez… Il est beaucoup trop beau!

—Vous le prêter… Est-ce que vous ne me permettriez pas de vous l’offrir, très respectueusement, comme un souvenir de notre séjour à Venise…

Elle avait une mine d’enfant séduite par un joujou splendide qu’on lui offre et qu’elle sait ne pouvoir accepter… Mais elle secoua la tête, raidie contre la tentation.

—Me l’offrir!… Sûrement non!… Mais si… si vraiment… enfin, si vous ne craignez pas qu’il risque d’être abîmé, je ne pourrais jamais en avoir un aussi magnifique… Et cette coiffure doit être tellement seyante!…

—Jugez-en, voulez-vous? fit-il, la lui tendant.

Sans hésiter, elle rejeta son chapeau, souleva ses cheveux du geste qui lui était familier—que Pierre aimait tant—et, droite devant la glace, elle plaça l’étrange coiffure ourlée de perles.

Et ainsi, elle devint vraiment d’une beauté rare, ses traits charmants nimbés par l’or du bandeau où s’embrasaient les gemmes qui avivaient l’éclat sanglant des lèvres un peu entr’ouvertes, l’éclair des yeux de sombre velours dont l’expression était étrange.

Elle eut conscience de cette beauté… Et une joie aiguë la bouleversa, en même temps qu’une reconnaissance pour l’homme qui lui donnait cette joie…

Elle se tourna vers lui, cessant de regarder son visage, dont lui-même ne détachait plus les yeux.

—Est-ce bien ainsi? interrogea-t-elle avec l’accent d’une fillette qui veut être approuvée.

—Presque très bien… Voulez-vous permettre à votre costumier de vous coiffer? madame.

Docile, elle inclina la tête, rose de plaisir. Avec un soin délicat, il arrangea, de ses doigts qui frémissaient, l’espèce de tiare étincelante dressée sur les beaux cheveux souples, odorants comme la peau elle-même.

Puis il s’écarta et dit:

—Regardez-vous maintenant!

Et dans le coup d’œil dont il l’enveloppait, il y avait une admiration telle qu’un élan passionné lui jaillit du cœur, vers lui. Pour le remercier de la trouver si belle, elle avait envie de lui donner ses lèvres, d’être avec lui l’enfant câline et tendre qu’adorait son père, et aussi l’amoureuse qu’elle savait dormir en elle…

—Cela me va bien, il me semble! s’exclamat-elle, naïvement.

Et un sourire enchanté flottait sur sa bouche.

—Vous êtes délicieux de m’aider à me transformer en «princesse byzantine». Je ne sais comment vous remercier…

Il eut un indéfinissable regard qu’elle ne remarqua pas, absorbée de nouveau dans la contemplation de sa triomphante image.

Puis, soudain, elle jeta avec un petit rire:

—Je dois être bien ridicule, avouez-le, avec cette coiffure orientale et ma robe parisienne!

—Elle ferait mieux sûrement avec le costume… Il faudrait essayer.

Il semblait très calme. Mais une lueur flambait au fond de ses prunelles et le son de sa voix était altéré, imperceptiblement.

—L’essayer?… avec vous comme femme de chambre? n’est-il pas vrai?… lança-t-elle un peu moqueuse. Ses lèvres palpitaient.

Il répéta hardiment:

—Avec moi, si vous voulez bien m’accorder ce très grand honneur… J’en serais si fier et si heureux…

—Vous êtes fou!

Et, avec une sorte de fièvre, elle enlevait la coiffure princière. Ses doigts tremblaient… Elle avait la sensation que le regard de Gérard la brûlait… C’était exquis… Et un peu effrayant, tout de même! Mais elle n’eût pas voulu le voir autre…

—Jacqueline, dites que je vous aime comme un fou… Et vous le savez bien! Je vous l’ai avoué déjà à Torcello, à Chioggia… Line, il n’y a pas au monde de femme qui me paraisse comparable à vous! Depuis tant et tant de jours, Jacqueline, ma Jacqueline, j’ai la soif de vos lèvres, de vos cheveux, de vous toute, mon amour… Laissez-vous adorer, petite Jacqueline chérie… Je vous en supplie… Je le veux!

D’un geste d’autorité souveraine, il l’avait enlacée… Et sa bouche, avec une ardeur violente et douce, dévorait le visage, s’alourdissait sur les lèvres qui s’entr’ouvraient et rendaient le baiser reçu…

Elle ne luttait pas, enivrée par la caresse qui la pénétrait comme un bonheur, soumise avec délice. Il n’y avait plus en elle ni souvenir, ni pensée, ni crainte; seulement le besoin de demeurer encore et encore dans les bras, sur la poitrine de Gérard, de sentir le frisson de ses baisers… Elle murmura deux fois:

—Ah!… Ah!…

Puis, défaillante divinement, les paupières abaissées sur son regard voilé, sa volonté sombrée dans un océan où elle s’anéantissait, elle se laissa emporter comme une proie heureuse qui adore sa défaite…

 

… … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … …

 

—Eh bien, nous avons fait quelque chose de beau! s’exclamat-elle, une flamme rose aux joues, tandis que, revenue devant la glace, elle lissait de son mieux l’ondulation de ses cheveux, froissés par les mains impatientes de Gérard.

Elle se tournait vers lui, contrite un peu. Mais ses lèvres souriaient, toutes brûlantes.

Il mit un genou sur le fauteuil placé près d’elle et saisit la main qui tenait le menu peigne d’écaille.

—Mon amour, ne regrettez rien… Soyez généreuse, et pensez seulement que vous m’avez fait entrevoir le paradis.

—Celui de Mahomet, alors, lui lança-t-elle, avec une moue gamine.

Mais en elle, aussi, une allégresse faisait tressaillir les sens satisfaits… Ah! oui, c’étaient des minutes de paradis qu’elle venait, comme lui, de passer.

Tout son être, fait pour l’amour et si longtemps solitaire, frémissait d’une vie nouvelle, enchantée, dont la lumière l’éblouissait.

—Il doit y avoir un temps infini que je suis ici!… Que va penser votre domestique!

—Il est sorti… Je lui avais donné une course à faire…

—Oh! Gérard!… Gérard!… Vous… tu es un monstre de perversité… Maintenant, laissez-moi partir vite… vite… Gérard, tenez-vous tranquille!…

Il lui frôlait la nuque de ses lèvres avides qui remontaient prestement jusqu’à la bouche…

Elle s’abandonna une seconde. Puis, promenant sa houpette de poudre sur ses joues un peu trop roses, elle dit:

—Maintenant, c’est fini… Il faut être sage… Ah! Gérard, quand vous ne serez plus près de moi pour me troubler la tête, quelle honte je vais avoir… Si on savait!…

—Mais on ne saura pas!… C’est notre beau secret, Line adorée…

Il était trop fier de sa victoire pour en détruire l’effet en retenant Jacqueline jusqu’à la minute où la griserie se dissiperait… Il l’accompagna au seuil de son logis, maîtrisant avec effort sa soif de la retenir encore, parce qu’elle était la tentation même, toute fraîche sous sa voilette, les yeux rieurs et tendres.

Mais elle avait ouvert la porte de l’escalier. Et, aussitôt, il reprit son attitude correcte de diplomate de haute volée car, sur l’escalier, quelqu’un descendait. Il la salua cérémonieusement, comme une visiteuse étrangère. Mais leurs yeux se rencontrèrent et ils eurent, au fond des prunelles, le même éclair… Puis elle se détourna, ayant dans l’oreille le murmure de ses derniers mots:

—A demain, mon amour…