L'absence

Henri Ardel · Chapitre 3 sur 20

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L'absence

Chapitre III

Un après-midi, quelques jours plus tard.

—Jacqueline, êtes-vous prête?

Et Mme de Croissy, très blonde sous sa toque faite de violettes veloutées, discrètement moulée par son costume tailleur, entra dans la chambre de son amie qu’elle venait chercher, afin qu’elles fissent ensemble des courses et une longue station, pour choix, chez leur couturier.

L’une comme l’autre, elles aimaient les chiffons seyants, les étoffes d’un coloris harmonieux, les robes qui sont, en leur espèce, de vrais chefs-d’œuvre. Mais chez Anne de Croissy, c’était pure jouissance artistique, souci délicat d’être vêtue joliment pour satisfaire son propre goût; car elle était, à un point rare, étrangère à toute vanité féminine.

D’une distinction de vraie grande dame, haute et svelte de taille, elle portait, un peu rejetée en arrière, sa jolie tête aristocratique où pensaient deux grands yeux, d’une eau bleu sombre, aisément tristes comme la bouche expressive.

Jacqueline l’avait connue trois ans plus tôt, à Dieppe; et, depuis lors, elles se voyaient beaucoup, bien qu’elles fussent très différentes, peut-être même parce qu’elles l’étaient.

Jacqueline amusait Mme de Croissy comme l’eût fait une poupée vivante. Cette créature élégante, mobile et spontanée, si inconsciente de son unique souci d’elle-même, douée d’une rare séduction, et à laquelle il ne fallait point abandonner son cœur, si l’on ne voulait fatalement souffrir par sa légèreté, cet être, délicieusement futile, lui paraissait distrayant à regarder vivre; et elle l’observait en grande amie très sage, avec une curiosité indulgente où il entrait un peu de dédain, beaucoup de mélancolie et de désenchantement.

Toute jeune femme, Anne de Croissy avait perdu son premier-né. Elle n’avait plus jamais été mère et, sans le dire, elle ne s’en consolait pas. De plus, elle avait un mari très séduisant—qui n’usait guère de sa séduction pour elle seule—si charmante qu’elle fût. Elle le savait, et, trop fière pour se plaindre, elle en souffrait affreusement, car elle avait fait un mariage d’amour et ne pouvait l’oublier.

Mais de cela aussi, elle gardait le secret. Dédaigneuse des reproches, récriminations ou révoltes, aux yeux de tous, elle vivait avec son mari sur un pied de cordiale camaraderie… Lui, très galamment, voire même tendrement empressé, car il l’aimait fort, malgré ses fugues en terre étrangère… Elle, l’âme close, douloureuse sous une apparence de sceptique détachement, saupoudré d’amertume; et, à travers sa vie mondaine, se mouvant en spectatrice très intelligente, finement ironique et sans illusions.

A la voix de son amie, Jacqueline avait surgi du cabinet de toilette où elle fourrageait dans le tiroir d’un chiffonnier. Les épaules nues sous le ruban du cache-corset, son jupon de soie fleurie découvrant les pieds encore chaussés des souliers d’appartement, elle évoquait la vision de quelque provocante Arlequine. Avec une moue de confusion, elle regardait Mme de Croissy:

—Comment, c’est vous déjà? chérie. Je suis prête dans une minute. Je n’ai plus que ma robe et mes bottines à mettre… Puis mon chapeau… Et nous nous sauvons. Je suis fâchée de vous faire attendre, mais j’ai dû écrire une lettre pressée!

Et elle se pencha pour embrasser son amie.

Anne eut un sourire.

—Je sais… je comprends. Ne vous tourmentez pas, Line. Je me doutais bien que je vous attendrais… Cela ne me dérange pas; je ne suis pas pressée…

—Annette, vous êtes un amour! Chauffez-vous… Là, dans la bergère, au coin du feu, vous serez parfaitement. Il fait froid, n’est-ce pas?

—Frais, tout au plus… Avec votre fourrure, vous auriez trop chaud…

Son buste souple, appuyé sur les coussins de la bergère, la veste détachée sur la blouse molle de soie blanche, Mme de Croissy suivait les mouvements de Jacqueline qui, dédaigneuse du secours d’une femme de chambre, achevait prestement de s’habiller. En quelques gestes précis et adroits, elle avait revêtu sa tenue de promeneuse, chiffonné autour de son cou la cravate de dentelle, piquée de menues épingles de perle que fermait une large médaille d’or vierge, ouvragée avec une finesse merveilleuse.

—Line, que vous êtes vive à vous habiller! Je ne comprends pas que vous puissiez jamais être en retard!… Oh! quelle broche originale, vous avez là! Je ne vous la connaissais pas…

—C’est Pierre Chartrans qui vient de me l’envoyer.

—Votre fiancé…

—Oui, mon fiancé… enfin… mon fiancé en expectative, répéta distraitement Jacqueline occupée à soulever les ondulations moirées de sa nuque.

—Linette, il vous comble. Chaque bateau, à peu près, vous apporte une nouvelle gâterie.

Elle eut un sourire content.

—Oh! c’est vrai qu’il est bien gentil pour moi! Justement, si j’étais en retard, c’est que j’ai voulu lui écrire un mot pour le courrier, afin de le remercier de cette broche…

—Je vous assure, Jacqueline, qu’elle valait plus d’un mot, fit Mme de Croissy, imperceptiblement railleuse.

—Oh! ma chère, que voulez-vous, je suis incapable d’écrire des volumes comme Pierre. Il est vrai que lui n’a rien d’autre à faire pour se distraire!

L’indéfinissable sourire, où il y avait tant de scepticisme et de tristesse, souleva un peu les lèvres de Mme de Croissy.

—Il vous écrit beaucoup?

—Oh! oui!… C’est étonnant comme les hommes écrivent quand ils s’y mettent! Enfin, je sais bien qu’il doit s’ennuyer fortement là-bas. Regardez la grosseur de son dernier courrier… Là, dans l’enveloppe, sous ma boîte à poudre…

Anne devina ce que pouvaient enfermer les pages venues de si loin, car elle avait lu certaines lettres de Pierre Chartrans, sur l’invitation tendre de Jacqueline, très confiante avec elle; facilement indiscrète, d’ailleurs, et peut-être point fâchée de se montrer en son personnage de divinité.

Alors, avec une instinctive pitié pour l’absent, elle demanda, et son accent avait cette ironie voilée que ne discernait pas Jacqueline…

—S’il vous écrit si longuement, petite Line, vous ne devez pas avoir le loisir de lire ses lettres?

—Oh! si, j’y arrive… Je m’y remets à plusieurs fois, voilà tout! Je parcours l’ensemble, et puis je garde pour mes moments de liberté les passages où il fait des réflexions de philosophe et de voyageur et risque quelque description…

—Ces passages-là vous tentent moins que les autres, avouez-le, Linette.

—Que ceux où il me dit des choses douces? fit-elle, rieuse. Bien sûr!… Je crois, Any, que vous sentiriez de même à ma place.

—Hum… hum… Que sait-on? dit Mme de Croissy; et sa bouche prit une étrange expression. Vous savez, moi, les paroles de romance, j’en suis revenue, et je trouve que les descriptions et réflexions ont une saveur très agréable…

—Elles me passent par-dessus la tête, déclara gaiement Jacqueline. Mais si les récits de voyage vous tentent, Any, je vais vous donner quelques pages de la lettre de Pierre… Vous serez servie à souhait… Tenez…

Elle prenait plusieurs feuillets et les tendait à Anne qui hésitait…

—Mais, Jacqueline, je ne voudrais pas être indiscrète… envers votre fiancé…

—Oh! qu’est-ce que cela pourrait bien lui faire que vous lisiez ses lettres, si je vous les donne?… D’ailleurs, je vous le répète, c’est un article de revue que je vous offre. Lisez, sans scrupule, si cela vous amuse, Anne chérie. Je mets mon chapeau pendant ce temps.

Elle se détournait. Mme de Croissy prit la lettre. Volontiers, comme une réparation, elle eût effleuré d’un baiser pieux les pauvres lignes venues follement, toutes pleines d’amour, se heurter à une âme close. Parce qu’elle avait souffert infiniment par le cœur, elle était compatissante et devinait beaucoup…

Elle lut, pendant que Jacqueline arrangeait ses cheveux, sous son chapeau.

 

Mardi… Sur le Song-Hoï.

«… J’ai donc laissé la côte derrière moi; et me voici m’enfonçant en pays chinois sur la jonque qui doit me transporter jusqu’au point d’où, par étapes pédestres, je m’acheminerai vers le but terminal de mon voyage. Line aimée, vous ne me trouverez pas lâche, n’est-ce pas, si, bien bas, je vous confie que, de toute mon âme, je voudrais être déjà sur le chemin du retour, pouvoir me dire que chaque jour qui meurt me rapproche de vous…

«Parfois, de me voir si loin transplanté, il me prend la terreur d’avoir rêvé que vous vous étiez promise à moi, que mon cher avenir, c’était vous. Alors, ma Jacqueline, pour me prouver que ce bonheur inouï m’a été donné vraiment, je ressuscite les souvenirs précieux que vous m’avez mis dans l’âme. Et par la tension de toute ma volonté, par la grâce de mon amour qui illumine splendidement ma pensée, j’arrive, ma bien-aimée, à vous évoquer vivante, telle que vous étiez près de moi… Ne vous moquez pas… Je sais, à merveille, la couleur de toutes les robes que je vous ai vues, comme je me rappelle vos bijoux préférés, surtout cette bague d’opale qui semblait une goutte d’eau de mer sur votre doigt… Comme je me souviens de certains plis, de certaines lumières d’or roux dans vos cheveux bruns…

«Ah! Jacqueline, comment vous êtes-vous ainsi emparée de moi!…

«Je vous écris sur ma jonque qui avance lentement dans un pays désolé, à travers des récifs si pressés que, par instants, je regarde, stupéfait, mes marins qui ont la prétention de faire passer notre bâtiment dans de minuscules couloirs, hérissés de rochers où l’eau bouillonne furieusement… Nous passons, cependant. Nous escaladons rapide sur rapide, avec l’aide de pauvres diables qui nous halent du haut des mamelons bordant les rives. A voir peiner ainsi ces misérables, il me prend une honte de mon inaction sur la jonque qui est, pour le moment, tout mon domaine… Un domaine où je me tiens bien juste debout. Dans le sens de la longueur, j’ai plus d’espace, grâce au ciel. Et puis, de quelle rutilante couleur est ma maison flottante, faite de poutres tant bien que mal équarries, mais sculptée, agrémentée de fleurs et oiseaux bizarres, de sentences écrites en caractères dorés!…

«Et ainsi, je vais…, je vais, regardant, notant comme un voyageur consciencieux, prenant force instantanés… Je rêvasse aussi et j’échafaude des plans d’avenir dont vous êtes la joie… Je gourmande mon équipage qui n’en peut mais, quand les lenteurs de la route m’exaspèrent… Ah! que partout la vie se retrouve pareille à elle-même, obligeant les uns à peiner pour que l’effort soit épargné à d’autres!… Ils ne sont pas socialistes, mes rameurs jaunes, mes coolies… A les voir accepter, docilement, en toute simplicité, leur existence de bêtes de somme, il me prend des curiosités,—impossibles à satisfaire!—de pénétrer le mystère de ces cerveaux, de ces âmes qui me demeureront incompréhensibles et fermées…

«J’ai le loisir de philosopher pendant toutes ces heures de long voyage. Mais dans quelques jours vont commencer les rudes pérégrinations pédestres; et, à mon tour, je devrai, tout comme mes coolies, connaître les âpres chemins. Je crois que cette existence active sera meilleure à ma santé morale que les loisirs forcés dus à ma navigation…

«J’avais la tentation de glisser, dans le courrier que je vous envoie aujourd’hui, quelques photos prises au passage, pour que votre cher regard se pose sur des paysages contemplés avec votre souvenir, si vivant en moi que, sur cette terre inconnue, je voyais vraiment votre délicieuse silhouette de Parisienne.

«Et puis, en regardant ces images d’un pays morne, aride, où de rares cabanes s’échelonnent misérablement, j’ai pensé qu’elles ne valaient pas la peine de s’en aller vers vous…»

La voix de Jacqueline s’éleva très gaie:

—Any, comme vous avez l’air sérieux!… Elles vous amusent donc pour de bon, ces histoires d’explorateur?… Heureusement, Pierre se doute bien que, moi, je ne les goûte guère, et il ne m’en sature pas. Il ne pense qu’à m’être agréable, il m’aime tant, le pauvre garçon.

Une expression pensive dans ses yeux d’eau bleue, Anne interrogea:

—Et vous, Jacqueline, vous l’aimez?

Elle, qui mettait avec art sa voilette, dit, arrangeant un pli du tulle:

—Mais oui, je l’aime… naturellement!…

—Parce qu’il vous adore, n’est-ce pas?

—Oh! c’est vrai… J’adore être adorée!… Pour moi, c’est ça l’amour.

Les yeux de Mme de Croissy gardaient le même regard profond.

—Vous pensez ainsi, réellement, Linette? Alors, je comprends pourquoi vous évoluez à travers les convoitises et les admirations—même très… expressives!…—comme une salamandre au milieu des flammes… C’est une grande force de savoir garder son cœur…

—Cela permet de beaucoup plus s’amuser dans la vie!

—Vous vous y amusez?

—Mais… plutôt!… Évidemment, il y a des moments désagréables… Par exemple, quand on a trop vite dépensé son revenu!… Vous ne connaissez pas cela, vous, femme fortunée.

—J’ignore cet ennui-là, il est vrai… Mais j’en ai éprouvé tant d’autres!… Alors, Line, dites-moi, vous n’avez jamais adoré personne?

—Adoré… comme dans les romans?… à en perdre la tête?… Eh bien, non… Je ne crois pas…

Soudain immobile, les reflets du foyer baignant son charmant visage, elle réfléchissait, les prunelles songeuses,—ces prunelles au regard si vite caressant, dont le seul souvenir bouleversait de désir Pierre Chartrans, là-bas, en Indo-Chine…

Lentement, d’un ton sage, elle continuait:

—Non, en vérité, il n’y a pas d’homme qui m’ait rendue stupidement amoureuse!… J’aimais bien mon mari… comme j’aime Pierre… Mais il était si raisonnable, si savant, que je n’avais aucune tentation de faire avec lui de jolies sottises!…

—Ah! très bien, dit Anne amusée.

—Ce qui m’enchantait avec ce pauvre Robert, c’était justement de le voir, lui, un homme supérieur, comme tous disaient, amoureux fou de moi… Ah! c’était charmant, ça… Je ne demande rien d’autre à Pierre qui, lui aussi, est couramment qualifié d’«homme supérieur»… Comment moi, qui suis si «inférieure», ai-je toujours ainsi la chance de plaire à des individus remarquables?… C’est très drôle…

—Probablement, les individus remarquables, comme vous dites, aiment plus encore que les simples mortels, les femmes… vraiment femmes… Et vous l’êtes à souhait, petite… Seulement, prenez garde… Vous défiez le dieu Amour, il se vengera!

—Vous croyez que je m’éprendrai d’une passion malheureuse pour Pierre?

Avec une moue incrédule et gamine, elle regardait son amie.

—Pour Pierre Chartrans ou pour un autre.

Tranquille, elle fit:

—Oh! je ne crois pas… si la chose devait être, elle serait déjà arrivée. Maintenant, je suis une femme rassise,… à mon âge!…

Campée sur une chaise basse, devant le feu, elle boutonnait ses bottines, et sa jupe relevée découvrait une jambe de petite nymphe, sous le bas de soie et les vaporeux plissés du jupon à fleurs.

—Je réfléchis beaucoup sans en avoir l’air, vous savez, Any!… C’est pourquoi j’ai si bien compris que, dans une liaison, je trouverais, en somme, surtout des ennuis et des risques… Aussi…—j’espère que je ne vais pas vous scandaliser, ma chérie…—je reste dans les sentiers de la vertu, non par vertu, je l’avoue… mais tout bonnement parce que j’ai peur de patauger, de désagréable façon, dans les chemins d’à côté, que je regarde avec beaucoup de méfiance… Peut-être est-ce que nul beau cavalier n’a su encore me persuader qu’ils étaient enchanteurs!

—Peut-être… en effet…

—Sincèrement, je ne crois pas qu’il existe beaucoup d’hommes valant la peine que nous nous lancions, en leur honneur, dans les aventures… Seulement, je ne le dis pas, comme je le pense, à mes adorateurs; histoire de les stimuler et de les tenir en main, je ne leur déclare pas qu’ils n’ont rien à espérer, d’autant que cela m’amuse follement de les voir tout frétillants d’une inutile attente… Le plus sage, voyez-vous, c’est bien d’épouser ce bon Pierre. Au moins, avec lui, je n’aurai plus qu’à me laisser vivre.

Le dernier bouton de ses bottines était attaché. Elle laissa retomber sa jupe et se mit debout, frappant le tapis de ses pieds menus pour les bien installer dans leur étui luisant.

Mme de Croissy interrogea encore:

—Line, une fois mariée, continuerez-vous à vous faire faire une cour «serrée»?

—Oh! mais… bien entendu!… Any, vous prétendez me connaître et vous m’adressez une pareille question?… Je le confesse, j’ai besoin, autour de moi, d’êtres—d’êtres masculins—que je tienne en éveil, qui me désirent avec une ardeur… aiguë et me disent ainsi que je suis encore une petite bonne femme séduisante, malgré les années qui se succèdent… hélas!

—Et il ne vous suffirait pas que Pierre Chartrans fût seul à vous dire pareille chose?

—Oh non! pas du tout!… D’autant qu’il ne s’y connaît pas autrement. Il est, je vous l’ai dit, comme Robert l’était, un garçon plutôt austère, mais sentimental!!! Ah! chérie, qu’il est donc sentimental!… d’une façon écrasante! Chaque fois qu’après avoir lu une lettre de lui, j’attrape ma plume pour lui répondre, je me sens misérablement incapable de me montrer à la hauteur. Je vous assure, Anne, que c’est très difficile d’écrire des choses tendres à un homme qui est si loin et qu’on n’a pas vu depuis des semaines… Sans compter que mes lettres mettent un temps considérable à lui arriver… Je ne suis pas de force à faire du sentiment en conserve. Il me faut le présent!

—Ou mieux la présence… n’est-ce pas? Linette… Comment un mariage avec un être si différent de vous ne vous effraie-t-il pas?

—Chérie, je fais un placement de tout repos, je vous l’ai dit. C’est pourquoi je me suis décidée et j’ai décidé père, qui bondissait à la seule idée que je pouvais partir en Chine…

—Vous ne partirez pas?

—Oh! j’espère bien que si!… C’est un voyage qui m’amuserait tant!

—Mais il ne s’agit pas d’un voyage seulement…

—Oh! si je m’ennuyais en Chine, Pierre me ramènerait…

—Je croyais que sa carrière était au loin.

—Bah! il y a toujours moyen de s’arranger!

Sincèrement, elle n’en doutait pas, ayant des volontés d’enfant gâtée et de femme libre de suivre toujours son désir ou son caprice.

—Alors vous allez partir le rejoindre dès qu’il vous appellera?…

Il y avait un doute dans la pensée comme dans la voix d’Anne de Croissy.

—Certainement, je partirai!… Mais ce ne sera pas encore tout de suite. Chartrans est dans un pays sauvage, sur la frontière de Chine, et il ne veut pas que j’y aille. Je vous avoue que, pour ma part, j’aime autant faire mes débuts dans une région plus civilisée. D’autant que, en ces conditions, père mettrait toute sorte d’entraves à mon départ. Il veut me garder à Paris, et, pour m’effrayer, il me dit qu’en Orient je m’ennuierai, que les Chinois m’assassineront, qu’il mourra en mon absence, etc., etc.; des choses lamentables qui me fendent l’âme et font chavirer ma belle ardeur. Enfin, par bonheur, ce n’est pas encore le moment de me mettre en route… Alors, il est inutile de me préoccuper de l’avenir. Je verrai bien quand il faudra me décider pour de bon!

—Oui, vous verrez alors, dit Mme de Croissy d’un indéfinissable accent. Vous êtes prête? Jacqueline.

—Toute prête. Nous allons choisir de jolies choses, n’est-ce pas?… Quitte à m’endetter, je veux me faire faire quelque chose de très chic pour le bal de votre belle-sœur, Any. Ah! que je prenne mon mot à Pierre afin de le mettre à la poste.

—Line, votre robe entraîne une carte.

Mme Nozales se pencha et releva le carton que balayait le frôlement soyeux de sa jupe.

—Ah! c’est un groupe qu’un des camarades de Pierre a fait, et qu’il m’envoie pour que je connaisse sa maison. Voulez-vous voir? Lui est le premier, à gauche.

Anne prit la photographie. Vaguement, elle regarda la demeure exotique; elle contemplait la haute silhouette, robuste et carrée, le visage énergique qu’une ombre durcissait sous le casque de toile blanche. Mais il y avait un sourire très bon sur la bouche, et les yeux rêvaient…

—Vous ne le trouvez pas beau? jeta alertement Jacqueline. Moi non plus… Enfin, il a de grandes qualités… Et puis, il est si épris qu’il en est touchant…

—C’est pour cela, Line, qu’il ne faudra pas lui faire de mal…

—Any, quelle idée!… Mais j’ai l’intention de ne lui faire que du bien… Je serai si charmante pour lui qu’il en perdra la tête de joie. Rendez-moi son portrait, il aura glissé de l’enveloppe quand, avant de m’habiller, j’ai encore lu un bout de sa lettre. Le reste sera pour ce soir quand je rentrerai.

Mme de Croissy lui tendit le carton. Vive, sans s’attarder à le regarder, elle le glissa avec la lettre, sous sa boîte à poudre. Puis, se tournant vers son amie, elle lança, très gaie:

—Chère, me voici toute à vous. Allons choisir de belles choses!