L'absence
Chapitre V
Comme il avait été convenu, Mme de Croissy et Jacqueline reparlèrent du voyage de Venise. Elles en parlèrent si bien que, trois semaines après leur soirée ensemble, à l’Opéra, Jacqueline roulait à travers la Suisse, en compagnie d’Anne de Croissy et de son père, le doux, aimable et rêveur M. de Balme.
Eu égard à l’exiguïté de ses revenus, c’était une vraie folie qu’elle faisait là. Mais elle n’en avait pas cure du tout. Afin de pouvoir s’offrir ce plaisir nouveau, elle avait eu, sans hésiter, recours aux combinaisons financières que réprouvait si énergiquement Pierre Chartrans. Une intermédiaire complaisante lui avait permis de mettre en gage de vieux bijoux de famille, précieux mais démodés, qu’elle ne portait point. Et sa bourse garnie de façon très suffisante, elle était partie avec une allégresse d’enfant.
Admirablement résistante à la fatigue,—quand elle faisait ce qui lui plaisait,—elle ne paraissait d’aucune façon lasse des nombreuses heures de voyage. Installée dans un angle du wagon, elle se laissait emporter, silencieuse ou causante, selon son caprice et les exigences de la politesse, son insatiable coquetterie la mettant en frais pour M. de Balme parce qu’elle savait qu’il la trouvait une exquise statuette vivante. Aussi, tandis qu’Anne, les yeux pensifs, regardait fuir le décor merveilleux du Saint-Gothard, elle, d’un air d’intérêt, écoutait—en avait l’air—les digressions du vieillard sur les paysages suisses et italiens. Ravi de son attention, de ses réparties drôles, de la grâce incomparable de sa bouche expressive, il la contemplait avec une jouissance candide dont elle accueillait volontiers l’hommage, et qu’elle s’appliquait de son mieux à entretenir.
Il lui semblait très amusant que le sage et correct M. de Balme se montrât si occupé d’elle, empressé tout comme un jeune homme. Et n’eût été qu’elle redoutait un peu Anne, elle eût trouvé piquant d’aviver son admiration au point de le réduire tout à fait à merci; car c’était, chez elle, besoin instinctif de conquérir tous les hommes qui l’approchaient, quel que fût leur âge. Pourtant, son enthousiasme pour elle mis à part, elle trouvait plutôt dénué d’intérêt ce vieux gentilhomme cérémonieux en sa courtoisie, long en ses discours; et les considérations qu’il développait pour elle, en une langue choisie, résonnaient à son oreille à peu près de même manière que le roulement du train sur les rails. Elle les entendait vaguement, distraite par le spectacle pittoresque de la route, les yeux charmés par la chute des cascatelles au flanc de la montagne, par la course bondissante des ruisselets d’eau opaline sur les pierres noyées d’écume au fond des ravins; par la fragilité des chalets de bois, pareils à des jouets d’enfant, accrochés aux pentes gigantesques dont les sommets demeuraient ensevelis sous les neiges.
Dans ces hauteurs vierges, l’air encore devait être glacé. Mais, à leur pied, c’était déjà le printemps. Dans le creux des vallées, il y avait une éclosion de tendre verdure, de fleurs hâtives qui s’épanouissaient avec un charme fragile. Puis, à l’approche de la terre italienne, ce fut vraiment la splendeur fraîche du renouveau, les grappes de glycine ruisselant des terrasses, les panaches d’or des mimosas, l’apparition des premières roses, la floraison superbe des camélias. L’air était tiède, odorant d’une vague senteur qui émanait de la terre réchauffée, de la jeune verdure, des corolles entr’ouvertes, de l’eau bleue que pailletait le soleil.
—Voici Lugano! s’exclama Jacqueline. Oh! quel adorable pays!
—Oui… oui… Un vrai nid d’amoureux…, fit M. de Balme de sa manière paisible et douce.
Instinctivement, il se tournait vers Jacqueline qui, par la fenêtre ouverte, regardait vers le beau lac que la lumière irisait.
Avec une moue rieuse, elle riposta:
—Il ne faut pas parler d’amoureux à celles qui n’en ont point; c’est cruel!…
—Comment qui n’en ont pas? releva, un peu bas, Mme de Croissy qui avait entendu. Eh bien, et le pauvre Pierre?
—Oh! il est si loin!
—C’est vrai, bien loin, murmura Mme de Croissy avec un étrange sourire que Jacqueline ne remarqua pas.
A peine, d’ailleurs, elle avait entendu la réflexion de son amie, distraite par l’évidente attention qu’elle attirait chez deux voyageurs masculins qui venaient de monter dans le wagon.
Mais, tout de même, les paroles de Mme de Croissy avaient, pour un instant, ravivé dans sa pensée le souvenir du fiancé absent. Et, après le dîner, dans la gare de Milan, avant de reprendre le train pour Venise, elle griffonna à Pierre plusieurs cartes postales, enchantée à la seule idée de son étonnement quand il recevrait d’elle un mot venu d’Italie. Elle revint toute rieuse, si jolie, si jeune sous sa jupe courte de voyage et son canotier aux grandes ailes, que Anne qui, debout sur le quai, la regardait approcher, jeta à son père:
—Regardez cette fillette… Est-elle contente de voyager!
—Plus que contente, ravie! enthousiasmée!… et bien reconnaissante que vous ayez eu cette charmante idée de m’emmener, dit-elle, effleurant d’un rapide baiser le visage de son amie.
—Ah! Line! que vous êtes restée enfant, fit Anne de cet accent d’ironie mélancolique qui lui était familier.
M. de Balme murmura doucement:
—Tant mieux!… tant mieux!… La jeunesse, c’est la lumière incomparable où se réchauffent les vieux!
Décidément, Jacqueline Nozales l’avait tout à fait séduit; et il le laissait voir avec une candeur naïve, se dépensant pour elle en attentions délicates et incessantes dont elle était fort satisfaite. Toutes les formes de son culte lui étaient agréables.
Aussi fut-elle d’humeur charmante pendant les dernières heures du voyage, aussi dispose, semblait-il, qu’au départ de Lucerne, après une bonne nuit d’hôtel. Tour à tour, elle bavarda, sommeilla, lut un peu, arrangea ses cheveux; et elle veloutait son visage d’un soupçon de poudre, quand une exclamation d’Anne la fit brusquement fermer la minuscule boîte d’or et se dresser, curieuse:
—Ah! nous arrivons… Voici la lagune!…
Dans la nuit scintillante d’étoiles, sous la lueur argentée du clair de lune, l’eau sombre luisait, nappe mouvante et glauque, marbrée violemment d’ombres et de clartés. Et le train semblait fuir sur un immense miroir, s’en aller vers quelque ville de rêve dont les feux flambaient à l’horizon, comme les illuminations d’un soir de fête.
Des wagons, les voyageurs s’étaient répandus dans le couloir pour mieux jouir du spectacle de l’arrivée, Jacqueline une des premières. Mais elle fut soudain arrachée à sa contemplation, en entendant Mme de Croissy s’écrier près d’elle, d’un ton de surprise intense:
—Oh! par exemple, vous ici?… Mais depuis quand êtes-vous dans notre train?
Jacqueline, intriguée, tourna la tête.
Mme de Croissy tendait la main à un beau grand garçon d’allure aristocratique qui portait une barbe blonde un peu longue, dont le visage avait une expression tout ensemble caressante, hardie et impérieuse.
M. de Balme, à son tour, s’exclamait:
—Comment, de Brye, c’est vous?
L’inconnu riait, amusé, semblait-il, par l’imprévu de la rencontre.
—C’est moi-même; mais je ne m’attendais pas à vous trouver en route. Anne, vous voyagez avec votre père?
—Avec mon père et mon amie, à laquelle il faut que je vous présente, dit-elle, cherchant des yeux Jacqueline qui, discrète, avait de nouveau l’air tout occupée par la contemplation de la fantastique lagune.
—Jacqueline, mon cousin—un peu à la mode de Bretagne,—le comte Gérard de Brye, en rupture d’ambassade… Car, enfin, vous devriez être à Vienne… Gérard?
—Nullement, ma belle cousine. J’ai un congé de trois mois, et j’en profite pour pérégriner un peu en Italie, avant de regagner Paris.
En un salut profond, il s’était incliné devant Jacqueline, se demandant à qui il était présenté!… Une jeune fille? une femme?… A coup sûr, à une bien jolie créature, modelée dans l’argile humaine pour le plaisir des yeux. Gérard de Brye était un connaisseur en grâce féminine.
—Mon amie, Mme Nozales, achevait Anne.
Une femme mariée!… Tant pis!… Mais où donc était le mari?… Et comment la laissait-il ainsi se promener, sans lui, en Italie?… Peut-être, après tout, était-elle libre de toute attache… Veuve? ou divorcée?
Ces idées flottèrent confusément en son esprit. Il ne s’y arrêta pas, certain d’apprendre bientôt si Mme Jacqueline Nozales était, ou non, en puissance maritale. En somme, l’important était qu’elle fût vraiment aussi séduisante que le laissait espérer la première impression, si leur commun séjour à Venise devait les réunir souvent.
Tout en causant, de façon très correcte, avec Mme de Croissy et avec son père, il suivait des yeux les mouvements de Jacqueline qui voletait dans le couloir du wagon «pour ne rien perdre, disait-elle, de la féerique entrée à Venise».
Elle avait l’air fort indifférente à sa présence et ne se mêlait pas à la conversation. Mais quand elle se rapprochait, il sentait sa présence à l’indéfinissable parfum, violent et doux, dont semblaient imprégnés aussi bien ses cheveux que sa peau fraîche, que le sombre costume de voyage qui la moulait étroitement. Comme elle ne tournait pas la tête vers lui, il n’apercevait guère que la ligne délicate d’un profil très jeune. Mais si Anne l’appelait d’un mot, il voyait luire, sous les arabesques du voile brodé, de larges prunelles veloutées, dont le regard était chaud comme une caresse d’amour.
Avec une vivacité de gamine, elle lança joyeusement:
—Cette fois, nous arrivons pour de vrai!
Et elle eut un mouvement pour saisir, dans le filet, son sac de voyage.
Tout de suite, Gérard intervint:
—Voulez-vous me permettre, madame, de vous aider?
Elle le remercia et le laissa faire sans cérémonie aucune, consciente d’être dans son rôle et lui dans le sien…
—_Venezia!… Venezia!…_ criait un employé sur le quai.
Le train s’arrêta. Dans la cohue de l’arrivée, les porteurs se précipitèrent, se disputant les bagages des voyageurs que déversaient en foule les wagons.
Courtois, Gérard aidait les jeunes femmes à descendre. Puis, suivi de M. de Balme, il les fit habilement louvoyer à travers le flot qui descendait vers la sortie.
Et, la porte franchie, ce fut l’apparition merveilleuse du Grand Canal, dont les palais se dressaient en silhouettes majestueuses, leurs assises ensevelies sous le flot miroitant où errait le reflet du disque de lune, large et brillant, qui se découpait dans la coupole du ciel constellé.
Devant les marches de la gare, descendant sous l’eau, les gondoles pressées se heurtaient, longues, effilées, la plupart découvertes, car la nuit était tiède.
Jacqueline, immobile, regardait, prise tout entière par la jouissance des yeux, autant que par le charme de la belle nuit italienne, ayant un peu l’impression qu’elle rêvait et allait se réveiller tout à coup à Paris, sous les courtines de son lit Louis XVI.
—Vous n’étiez jamais venue à Venise? madame.
C’était Gérard de Brye qui l’interrogeait, debout à ses côtés. Elle fut satisfaite que ce garçon très chic s’occupât d’elle avec un empressement qu’elle discernait fort bien.
—Non, c’est la première fois que je vois Venise. Cette arrivée est délicieuse. Ne trouvez-vous pas?
—Oui, je n’en ai jamais vu de plus charmante que celle-ci…
Lui offrait-il un discret hommage?… Ou bien faisait-il allusion à la splendeur de ce ciel de velours, à l’incomparable décor des vieilles demeures princières, baignées par la nuit claire et par l’eau de cristal noir qui frémissait sous l’arche des ponts?
Elle n’eut pas le loisir de démêler la question, car Anne se rapprochait, pendant que les facchini chargeaient les bagages sur la gondole; et Gérard, alors, demanda à la jeune femme:
—Vous descendez à l’hôtel Danieli?
—Non… Mon père a de vieilles affections à Venise, et, fidèle à ses souvenirs, il nous emmène sur le Grand Canal, en face de Santa Maria della Salute, hôtel de Florence.
—Voulez-vous me permettre de venir vous y présenter mes hommages, demain?
—Oui… Si vous passez vers les onze heures, nous pourrons aller faire un tour jusqu’à Saint-Marc… Cela vous convient-il, Jacqueline? Onze heures, ce n’est pas trop tôt?…
—Pas du tout!… Chérie, vous allez me faire passer, aux yeux de M. de Brye, pour une franche paresseuse… Et vous savez bien que je suis toujours prête à l’heure qu’on veut.
Les malles étaient placées et le portier de l’hôtel attendait que les voyageuses voulussent bien monter dans la gondole. M. de Balme, qui avait surveillé l’embarquement des bagages, se rapprocha. Son humeur souriante semblait tout à coup évanouie. Il paraissait impatient d’emmener les jeunes femmes, et sa voix en trahissait quelque chose quand il appela sa fille:
—Eh bien, Anne, est-ce que nous ne partons pas?… Il est pourtant l’heure, grandement, de gagner l’hôtel…
—Nous voici, père. Vous venez? Linette.
—Mais oui, chère, je vous attends.
Et, allègrement, Jacqueline descendit dans la gondole. Elle se sentait une âme joyeuse et un peu folle, avide souverainement de plaisir, comme si la subtile volupté que semblait distiller l’air odorant se fût déjà insinuée en elle.
Elle répondit par un léger signe de tête au salut de Gérard; et, sans plus s’occuper de lui, elle s’assit dans le fauteuil bas de la gondole que lui offrait M. de Balme.
Alors l’embarcation glissa sous l’impulsion, lente et profonde, du gondolier, soulevant des remous moirés de lumière, dans les eaux obscures du Grand Canal, dont le frais clapotis rythmait la marche de l’embarcation. Avec l’éloignement de la gare, un silence étrange se faisait… Silence des palais endormis… Silence des canaux plus étroits où la gondole passait comme une barque de songe, éclairée parfois, une seconde, par la lueur de quelque fanal…
Et des jardins invisibles s’épandaient les senteurs printanières.